Part 9
La noblesse lorraine avait bien des sujets de plaintes; mais le coup qui lui fut peut-être le plus douloureux, parce qu'il la touchait dans sa fortune, c'est l'édit sur l'exploitation des bois. Cet édit lui causait, en effet, le plus grave préjudice, car elle possédait et exploitait la plus grande partie des vastes forêts qui couvraient le pays. C'est sur cette importante question que les récriminations furent les plus violentes. Il fut même décidé que des plaintes officielles seraient adressées au ministre du roi de France, en même temps que l'on ferait appel au grand-duc de Toscane, comme ancien souverain de la Lorraine.
Stanislas était très ému de cette situation. Il reçut un jour la visite de MM. de Raigecourt et d'Haussonville qui l'assurèrent que Fleury désavouait hautement tout ce qui se faisait; ils reprochèrent au roi d'opprimer la noblesse: «Le blâme en retombera sur votre règne, lui dirent-ils; il sera à jamais en exécration à la nation[66]».
[66] Saint-Lambert se faisait l'interprète des sentiments de haine que l'on éprouvait pour M. de la Galaizière lorsqu'il écrivait:
J'ai vu le magistrat qui régit ma province, L'esclave de la cour et l'ennemi du prince, Commander la corvée à de tristes cantons, Où Cérès et la faim commandaient les moissons.
Le malheureux Stanislas, à la suite de cette entrevue, resta dans une agitation terrible et il ne put fermer l'œil de la nuit. Dès la première heure, il fit appeler la Galaizière; mais ce dernier le rassura complètement en lui montrant les lettres approbatives du cardinal: «Je respire, lui dit le roi. Je vois bien qu'on ne cherche qu'à vous rendre la victime de tout ceci; mais, puisque vous êtes approuvé de Son Eminence, je vous soutiendrai[67]».
[67] Aff. étrang., Lorraine, 2 avril 1740.
A ce moment survint un événement inattendu qui vint mettre à néant toutes les espérances de la noblesse lorraine.
L'empereur Charles VI mourut. La France refusa de laisser exécuter la _Pragmatique sanction_ qu'elle-même avait acceptée, et la guerre commença entre la France et l'Empire.
La situation était des plus graves. Si les Lorrains s'étaient résignés, en apparence, au nouvel ordre de choses, la plupart étaient prêts, à la première occasion favorable, à secouer le joug qui pesait si lourdement sur eux.
Ce n'était pas le moment, dans cette période incertaine et troublée, d'écouter les doléances de la noblesse et d'ébranler le pouvoir de M. de la Galaizière. Aussi la cour de France s'empressa-t-elle d'approuver tous ses actes et de le confirmer dans son autorité souveraine.
La France se conduisit en Lorraine comme en pays conquis. Non seulement elle leva dans le pays de nombreux régiments qui furent incorporés dans l'armée française, mais elle accabla d'impôts de tous genres les sujets de Stanislas; on les contraignit à fournir d'immenses approvisionnements pour les armées; on leur fit payer par deux fois l'impôt du vingtième, bien que la Lorraine, de l'aveu de tous, dût en être exemptée puisqu'elle ne faisait pas encore partie du royaume de France, etc.
Ces exactions véritables surexcitèrent encore davantage les habitants des deux duchés; tous faisaient des vœux pour le succès des armes de Marie-Thérèse.
En 1743, les Autrichiens, sous les ordres de Charles de Lorraine, frère de François III, s'approchèrent de la frontière de l'est du côté de la Sarre. L'effroi fut grand à la cour de Lunéville quand le prince annonça publiquement qu'il allait pénétrer dans les anciens États de son frère, aider les populations à secouer le joug qui les opprimait et les rendre à leur ancienne dynastie.
A Lunéville, on s'empressa d'armer les remparts, de creuser des fossés, enfin de mettre la ville en état de résister à un coup de main. Douze pièces de canon, qui étaient dans les bosquets, furent placées devant la grille du château. On faisait des patrouilles dans les rues et l'on arrêtait volontiers les bourgeois attardés. L'émotion était à son comble.
La reine Catherine, effrayée, ne voulut pas s'exposer à soutenir un siège; elle se réfugia à Nancy et descendit chez l'abbé de Choiseul, en attendant que le château qui n'avait pas été habité depuis longtemps fût en état de la recevoir. Le roi de Pologne vint la rejoindre peu de temps après (août 1743).
Heureusement, l'alarme fut de courte durée; à l'automne, Stanislas qui s'ennuyait à Nancy put rentrer à Lunéville.
Mais, au printemps de 1744, la situation s'aggrava de nouveau et devint même plus critique encore. Un chef d'aventuriers croates, le baron de Mentzel, publia une proclamation où il annonçait aux Lorrains son arrivée prochaine, et où il les menaçait de livrer leur pays au pillage s'ils ne se déclaraient immédiatement pour leurs anciens souverains.
Ces menaces étaient superflues. Les troupes autrichiennes n'avaient qu'à se montrer pour qu'une formidable insurrection éclatât en Lorraine.
La noblesse n'était pas moins mal disposée que le peuple. Une lettre de M. de la Galaizière à Fleury indique bien ses sentiments. Voici ce que le chancelier écrivait à propos du marquis et de l'abbé de Raigecourt dont les propos violents contre le gouvernement de Stanislas avaient fait scandale:
«Vous paraissez surpris de ce qu'ayant l'un et l'autre des bienfaits du roi, ils ne sont rien moins qu'affectionnés à son service; mais tel est le caractère du gros de cette nation; les bienfaits qu'elle désire avec plus d'ardeur qu'une autre, qu'elle recherche quelquefois même avec bassesse, ne l'attachent point; j'en fais depuis longtemps l'expérience; la reconnaissance n'est pas la qualité dominante dans cette province... Si on voulait punir MM. de Raigecourt, il faudrait étendre le remède à bien d'autres sujets de pareille étoffe.»
Avec un entourage aussi suspect, Stanislas ne vit qu'à demi rassuré et ses jours s'écoulent dans les transes. A la moindre victoire, il proclame que l'armée française est «composée d'autant de héros que de soldats»; à la moindre défaite, «il s'en remet à la Providence» et prépare en hâte ses paquets.
Au printemps de 1744, le roi et toute la cour s'installent à la Malgrange, près de Nancy, d'où il était plus facile de s'enfuir sans faire d'éclat. L'on y vivait dans une tranquillité relative, attendant toujours d'heureuses nouvelles qui n'arrivaient pas, lorsque tout à coup, le 3 juillet, le roi apprend par un courrier du maréchal de Coigny que le prince Charles a passé le Rhin à Spire, à la tête de 80,000 hommes. Il en reste si «étourdi» qu'à son ordinaire il s'en «remet à la Providence».
Le 6, un autre courrier apporte la nouvelle que les ennemis se sont emparés des lignes de Wissembourg. Les troupes françaises ont été partout repoussées. La situation est si menaçante que le maréchal de Belle-Isle prévient Stanislas qu'il ne répond plus de sa sécurité.
Le courrier arrive à minuit et est reçu par le duc Ossolinski. On réveille aussitôt le roi et on commence sans plus tarder les préparatifs de départ. La terreur était générale, tout le monde était convaincu que les duchés envahis allaient échapper à la France.
Le jour même, à trois heures de l'après-midi, la reine Opalinska prenait la fuite, accompagnée de Mmes de Linanges et de Choiseul; elle allait chercher un refuge à Meudon. Stanislas, auquel l'âge et la douceur de sa nouvelle vie avaient enlevé le goût des aventures, voulait à tout prix l'accompagner; mais M. de la Galaizière s'y opposa et il le supplia de ne pas donner lui-même le signal du découragement. Tout ce qu'il put obtenir, c'est que le roi chercherait un abri derrière les murs de Metz.
Le soir même, en effet, le souverain terrorisé quittait la Malgrange et, après avoir voyagé toute la nuit, allait s'enfermer dans la citadelle de Metz avec son trésor et quelques courtisans.
Un seul homme se montra à la hauteur des circonstances et ne perdit pas la tête au milieu de l'affolement général: ce fut M. de la Galaizière.
Seul, sans ordres, sans appui, sans armée, abandonné par ceux qui auraient dû le seconder et partager ses dangers, il n'hésita pas à prendre toutes les mesures que commandait la gravité des circonstances. Il fit face à tout et s'arrangea de façon à pouvoir attendre les secours qu'il avait demandés en toute hâte.
Il groupa à la hâte quelques milices lorraines, enrégimenta les ouvriers des salines et les répartit dans les quelques régiments qui lui restaient de façon à s'assurer de leur fidélité. Tous les passages de montagne furent occupés; des fortifications en terre, des abatis d'arbres élevés sans perdre une minute de tous côtés; bref, en quelques jours, grâce au zèle et à l'activité prodigieuse de son chancelier, la Lorraine fut à l'abri d'un coup de main et préservée des incursions des coureurs ennemis.
La promptitude et l'énergie de ces mesures sauvèrent le pays.
A la nouvelle de l'invasion de la Lorraine Louis XV, qui était en Flandre avec l'armée, accourut pour porter secours au maréchal de Coigny.
Un événement imprévu vint fort à propos modifier complètement la situation. Le roi de Prusse envahit la Bohême, et le prince Charles fut obligé de repasser le Rhin en toute hâte pour aller défendre le territoire de Marie-Thérèse.
La Lorraine était sauvée. Stanislas, remis de son effroi, rentra dans ses États.
A peine était-il réinstallé à Lunéville qu'il apprit que son gendre, en arrivant à Metz, était tombé gravement malade. On connaît les détails de la maladie du roi, sa conversion, le renvoi de Mme de Châteauroux, l'arrivée en toute hâte de Marie Leczinska et du dauphin.
La première entrevue du roi et de la reine fut touchante. Louis XV embrassa Marie Leczinska et lui demanda humblement et à plusieurs reprises pardon de sa conduite et des peines qu'il lui avait causées.
Cependant la maladie prit tout à coup une tournure favorable, et, dans les premiers jours de septembre, le roi était complètement rétabli.
Les vieilles dames de l'entourage de la reine, électrisées par une réconciliation qu'elles croyaient définitive, commirent mille maladresses et se couvrirent de ridicule. Elles remirent du rouge, enlevèrent «le bec noir» de leurs cheveux et se mirent à porter des rubans verts, symbole d'espérance. Dans l'attente «d'un glorieux événement», on mettait chaque soir deux oreillers sur le traversin de la reine.
Le roi, auquel ce manège ne put échapper, s'en agaça, et il recommença à être fort maussade. Et puis, maintenant qu'il était guéri, il était honteux du spectacle qu'il avait donné, de sa pusillanimité, de sa vilaine conduite vis-à-vis de Mme de Châteauroux. Il en voulait à tout le monde, à l'évêque de Metz, à son confesseur le Père Pérusseau, à la reine elle-même. Il devint plus sombre et plus mélancolique chaque jour.
Enfin il envoya la reine faire une visite à son père, et il lui promit de la rejoindre le lendemain.
Marie Leczinska partit de Metz le 28 septembre, à onze heures du matin; elle arriva le soir même à Lunéville.
Le lendemain, à huit heures du soir, Louis XV faisait à son tour son entrée dans la ville, aux acclamations du peuple et au son du canon.
Le roi de Pologne souhaita la bienvenue à son gendre à la descente du carrosse. Le soir, il y eut cavagnole comme à Versailles, puis illumination, feux d'artifice et l'on tira de nombreuses fusées sur la terrasse du château.
Malgré la variété de ces divertissements et l'affabilité de la réception, Stanislas ne put obtenir de son hôte une parole aimable. C'est à peine si Louis XV demanda à aller saluer la reine Catherine, qu'un asthme retenait dans ses appartements. En vain lui présenta-t-on les plus jolies femmes de la cour, il n'adressa la parole à aucune, et il y en eut même plusieurs qu'il refusa de recevoir.
Stanislas installa son gendre dans ses propres appartements, et quant à lui il alla se coucher «secrètement» dans un petit entresol de la garde-robe.
Le lendemain, le roi était de plus méchante humeur encore, s'il est possible; rien ne put le divertir.
C'est en vain que le bon Stanislas fait visiter à son hôte toutes ses maisons de campagne; c'est en vain qu'il croit l'amuser par la vue des jets d'eau, des grottes, des rocailles qui peuplent le parc et les environs: Louis XV reste impassible. Dans ces promenades, le roi de France est à cheval; le roi de Pologne, comme d'habitude, dans la petite voiture à un cheval qu'il conduit lui-même.
A l'encontre de son maître, la Galaizière est d'une humeur charmante. Il donne des réceptions, invite les dames à dîner et à souper, leur fait mille galanteries; il tient un grand état de maison[68].
[68] L'appartement qu'il occupait dans l'aile du château ayant été brûlé en janvier 1744, il logeait à ce moment dans l'appartement appelé «du cardinal de Rohan» parce qu'on le réservait à ce prélat lors des visites qu'il faisait à la cour de Lunéville.
Pendant le séjour de Louis XV à Lunéville, surgit une question d'étiquette assez plaisante.
Le cardinal de Tencin était arrivé et il mangeait à la table du roi de Pologne. Les cardinaux avaient le droit d'avoir un fauteuil devant les rois de Pologne. Le cardinal de Fleury en avait un à Meudon, le cardinal de Rohan en avait un aussi quand il venait à Lunéville. On présenta donc un fauteuil au cardinal de Tencin qui refusa et prit une chaise à dos. Malgré cette marque de modestie, les ducs qui étaient présents, MM. de Gesvres, de Villars, etc., ne voulurent pas manger avec le roi, à cause de «la chaise à dos» du cardinal de Tencin. Pour éviter de nouvelles tracasseries, le lendemain on alla dîner au kiosque; là il n'y avait point de cérémonie et tout le monde eut des chaises à dos, ce qui calma l'effervescence.
Après un séjour de trois jours rendu plutôt pénible par son invariable mauvaise humeur, Louis XV annonça son départ.
Le 2 octobre, après avoir passé une revue des gendarmes et dîné au château de Chanteheu, il partit pour Strasbourg. Il avait complètement négligé d'aller faire ses adieux à la reine Opalinska, toujours souffrante. Ce procédé choqua vivement toute la cour. Il est probable qu'en route Louis XV réfléchit à l'inconvenance de sa conduite, car il envoya un courrier pour demander des nouvelles de sa belle-mère[69].
[69] Après avoir fait capituler la ville de Fribourg, Louis XV revint à Paris. Il y fit son entrée le 13 novembre, et fut reçu au milieu d'acclamations enthousiastes. On lui donna des fêtes splendides. Quelques jours après, Mmes de Châteauroux et de Lauraguais étaient rappelées à la cour et rentraient en possession de toutes leurs charges; tous ceux qui avaient pris parti contre elles furent exilés. Au moment où la favorite triomphait et reprenait tout son pouvoir, un coup inattendu l'enlevait à l'affection du roi. Atteinte dans les premiers jours de décembre d'une fièvre maligne, la pauvre femme succombait le 8 décembre.
Le 9 octobre, Marie Leczinska reprenait tristement la route de Versailles et Stanislas, qui jamais ne se séparait sans chagrin de cette fille chérie, la suivit jusqu'à Bar-le-Duc[70].
[70] De 1745 à 1748, la guerre continua, entremêlée de succès et de revers. Le 13 septembre 1745, François de Lorraine, grand-duc de Toscane, mari de Marie-Thérèse, fut élu à Francfort roi des Romains, puis empereur d'Allemagne.
La guerre n'ayant plus d'objet, la paix fut signée le 18 octobre 1748.
De l'aveu général, M. de la Galaizière avait sauvé le pays de l'invasion; on dut le récompenser des services éminents qu'il venait de rendre. Sa faveur n'eut plus de bornes. Un de ses frères, M. de Chaumont de Lucé, fut, sur les instances de Stanislas lui-même, nommé envoyé de France près de la cour de Lorraine; un autre, M. de Mareil, celui qui commandait le Royal-Lorraine et qui avait brillamment combattu les Impériaux, fut nommé maréchal de camp et lieutenant du roi; sa sœur, qui était religieuse, fut nommée coadjutrice du couvent où elle résidait; le plus jeune de ses fils, qui n'avait que sept ans, reçut la riche abbaye de Saint-Mihiel, devenue vacante par la mort d'Antoine de Lenoncourt. Quelque temps après, Stanislas donnait encore à son sauveur la terre de Neuviller, érigée en comté, et la Galaizière en fit une des plus belles propriétés de la province.
Naturellement le chancelier devint plus puissant que jamais et tout plia sous son autorité. Stanislas, dont le rôle avait été loin d'être brillant, ne chercha plus à lutter contre un homme dont il reconnaissait la supériorité et il lui abandonna sans réserve le pouvoir absolu.
Pendant que ces événements se déroulaient en Lorraine, Mme de Boufflers avait poursuivi à Paris le cours de ses succès mondains; elle s'était initiée à la société parisienne la plus séduisante et la plus raffinée et, par le charme de son esprit autant que par ses attraits physiques, elle y avait obtenu de grands succès.
De nouveaux deuils, et non des moins cruels, étaient venus la frapper pendant cette période agitée.
Le 24 juin 1744, son oncle, le marquis de Beauvau, colonel du régiment de la reine, s'était fait tuer bravement à la prise du chemin couvert de la ville d'Ypres, en Flandre.
L'année suivante, nouvelle douleur encore. Le 14 mai 1745, en même temps qu'elle apprenait la victoire de Fontenoy, on lui annonçait la mort de son frère Alexandre, âgé de vingt ans. Le jeune homme avait été tué glorieusement à la tête du régiment de Hainaut qu'il commandait.
C'est à peu près vers cette époque que Mme de Boufflers revint en Lorraine; elle y était rappelée par le soin de ses intérêts et aussi pour remplacer à la cour sa sœur, Mme de Montrevel, dont le caractère altier n'avait pu longtemps s'accommoder de l'humeur revêche de la vieille reine.
A la suite de difficultés avec Mme de Montrevel, Stanislas en effet avait jugé qu'elle ne pouvait plus conserver ses fonctions de dame du palais; mais, comme il était important de ne pas se brouiller avec une famille aussi puissante que celle des Craon, le roi chercha à lui obtenir une compensation par l'intermédiaire du cardinal de Fleury. Il écrivit à ce dernier:
«Lunéville, le 5 février 1742.
«Je ne sais si vous savez que, par des raisons indispensables, la reine mon épouse s'est séparée avec Mme de Montrevel, qui a été à son service, en observant néanmoins tout ce que la bienséance et la considération que nous avons pour la maison de Craon pouvait exiger dans un pareil cas.
«La reine même, étant disposée de donner personnellement à Mme de Montrevel les marques de son amitié, hormis celui de la reprendre à son service, voudrait lui procurer une douceur qui dépend de vous: c'est un logement au Louvre, moyennant lequel cette dame fixerait son séjour à Paris. Vous sentez par votre propre cœur généreux la satisfaction que vous donnerez à la reine si vous lui donnez occasion de faire connaître le sien à Mme de Montrevel, malgré le mécontentement qu'elle en a eu, en lui faisant sentir votre grâce accordée en sa faveur. Je me flatte que vous ne me la refuserez point, par le plaisir que vous avez d'obliger celui qui est de tout son cœur, de Votre Eminence, le très affectionné cousin.
«STANISLAS, roi.»
Au dos de cette lettre, la reine Catherine écrivit à son tour:
«Le roi vous ayant expliqué mes sentiments au sujet de Mme de Montrevel, je n'y joigne, sinon que je me flatte de l'obtenir de l'amitié de Votre Eminence, étant de tout mon cœur sa très affectionnée cousine et amie.
«CATHERINE.»
CHAPITRE VIII
(1745 à 1747)
Le peuple et la noblesse se rallient à Stanislas.--Le règne de Mme de Boufflers.--Ses luttes avec le Père de Menoux.
A partir de 1745, une transformation complète s'opère en Lorraine. Les derniers événements ont prouvé aux habitants que tout espoir de retrouver leur ancienne nationalité est perdu et que leur sort est irrévocable. Ils s'inclinent donc devant la destinée et cherchent à s'accommoder le mieux possible du régime qui leur est imposé.
Quant à Stanislas, rassuré désormais sur l'avenir, il reprend bien vite ses paisibles habitudes et il poursuit plus que jamais l'œuvre qu'il a si habilement commencée: il s'efforce de rallier au nouveau régime la noblesse et le peuple et de transformer sa cour en une cour élégante et lettrée.
L'essor qu'il sut donner au commerce, à l'industrie; l'intelligence avec laquelle il favorisa les arts; les travaux considérables qu'il fit entreprendre et les embellissements dont il orna Lunéville et Nancy amenèrent la prospérité et la richesse dans le pays, et attirèrent au roi de Pologne bien des partisans. L'éclat et le renom dont il sut entourer la cour de Lunéville ne lui furent pas non plus inutiles; on était flatté d'appartenir à ce petit pays dont toute l'Europe parlait avec envie et éloges.
En même temps que par ses bienfaits, sa simplicité, sa bonhomie Stanislas ramenait peu à peu à lui la population lorraine, par des titres et des faveurs habilement distribués il s'attachait toute la noblesse du pays.
Bien des nobles qui, au début, s'étaient tenus farouchement à l'écart, se montraient moins irréconciliables. Vivre près du souverain est toujours si tentant! Puis la cour devenait de plus en plus agréable; on disait merveille des fêtes qui s'y donnaient. N'était-ce pas folie de ne pas prendre sa part de ces divertissements et de bouder indéfiniment devant l'inévitable?
Bientôt les plus anciennes et les plus nobles familles acceptent des charges à la cour de l'usurpateur, et chaque jour Stanislas voit avec bonheur s'élargir le cercle de ses courtisans. C'est ainsi que la fusion s'opère et que disparaît progressivement l'hostilité du début.
En même temps, par ce commerce de plus en plus suivi avec une noblesse qui avait si souvent fréquenté la cour de Versailles ou celle de Lorraine, au temps du duc Léopold, les mœurs s'adoucissaient; l'élément polonais, d'abord si prépondérant, était peu à peu écarté; le roi s'efforçait de grouper autour de lui des artistes, des hommes de lettres, des philosophes, des savants et toute une pléiade de femmes jeunes, aimables, spirituelles. La cour s'acheminait doucement vers ces formes raffinées et ce goût des lettres et des arts qui devaient quelques années plus tard la faire briller d'un si vif éclat.
Lunéville devient un Versailles au petit pied, une réduction de la cour de Louis XV. Il y a une maîtresse officielle comme à Versailles; des courtisans, des poètes, des écrivains comme à Versailles; des représentations, des chasses comme à Versailles. Fontainebleau, Compiègne, Marly, Rambouillet sont remplacés par Commercy, la Malgrange, Einville, Chanteheu, etc.
Mais, à la différence de Versailles, tout ce pompeux décorum n'est qu'en façade, toute cette représentation extérieure n'est qu'apparente. Lunéville est une cour bon enfant, simple, où chacun vit à sa guise, et sans souci de l'étiquette.
On y trouve réunis tous les contrastes: religion, impiété, austérité, galanterie; tout s'y rencontre et s'y mêle, sans heurt, sans choc, sans éclat.
On y fait consciencieusement l'amour; on y pratique une religion étroite; on y débite des tirades philosophiques qui en France vous auraient valu la Bastille et le pilori; en même temps on y rencontre des processions que suit avec componction toute la cour.
C'est le plus singulier assemblage qui se puisse imaginer, et tout se passe sous l'œil bienveillant et paternel de Stanislas.
Nous avons vu dans un précédent chapitre que le roi de Pologne, malgré l'ardeur de ses convictions religieuses et en dépit de la reine Opalinska, ne dédaignait pas le beau sexe. Nous l'avons vu, malgré l'indignation de la vieille reine, amener avec lui, à Lunéville, la duchesse Ossolinska et l'installer dans ses fonctions de favorite.