La Cour de Lunéville au XVIIIe siècle Les marquises de Boufflers et du Châtelet, Voltaire, Devau, Saint-Lambert, etc.

Part 8

Chapter 83,846 wordsPublic domain

Plus on voit Voltaire, plus on est étonné de son amabilité, de sa bonté. Il y a dans son caractère des côtés charmants, attachants au possible. Ainsi, il ne peut entendre parler d'une belle action sans attendrissement.

Un jour, Mme de Graffigny ayant raconté ses malheurs conjugaux et la triste histoire de sa vie, elle émeut si profondément son auditoire qu'elle s'impressionne elle-même et qu'elle a toutes les peines du monde à ne pas «brailler».--«Ah! quels bons cœurs! s'écrie-t-elle. La belle dame riait pour s'empêcher de pleurer; mais Voltaire, l'humain Voltaire, fondait en larmes, car il n'a pas honte de paraître sensible.»

Un autre jour, Mme du Châtelet veut emmener Mme de Graffigny se promener en calèche; mais les chevaux sont fringants et, à la vue de leurs «gambades», la dame tremble et hésite. Elle aurait dû suivre de gré ou de force sans le compatissant philosophe qui déclare «qu'il est ridicule de forcer les gens complaisants à prendre des plaisirs qui sont des peines pour eux».--«On l'adore à ce propos, n'est-ce pas», s'écrie Mme de Graffigny reconnaissante.

Les querelles entre Voltaire et la divine Émilie étaient du reste assez fréquentes et des plus plaisantes pour les spectateurs: une après-midi le poète devait lire _Mérope_; il arrive avec un habit assez peu élégant à la vérité, mais cependant agrémenté de belles dentelles. Mme du Châtelet lui demanda d'en changer. Voltaire, entêté comme d'habitude pour des riens, refuse et fait un long discours pour prouver qu'il a raison: il se refroidirait, il s'enrhumerait, il n'a pas d'autre habit. La déesse insiste, se fâche, et Voltaire agacé retourne dans sa chambre avec son manuscrit sous le bras. Un instant après il fait dire qu'il a la colique, et voilà _Mérope_ au diable! C'est en vain qu'on l'envoie demander par un domestique; il répond qu'il a toujours la colique. Mme de Graffigny prend le parti d'aller elle-même le chercher; elle le trouve gai, bien portant, et ils causent tous deux fort agréablement. Quelques personnes du voisinage étant survenues, on fait de nouveau appeler Voltaire; il finit par venir au salon; mais aussitôt sa colique le reprend, il se met dans un coin et ne dit mot. Ce jour-là on n'en put rien tirer.

Comment Mme du Châtelet et Voltaire qui faisaient si grand accueil à Mme de Graffigny ne songeaient-ils pas à inviter ses amis? Elle qui avait la passion de l'amitié, elle qui écrivait: «Vivre dans ses amis, c'est presque vivre dans le ciel», pourquoi lui imposait-on une séparation qui devait lui être si cruelle?

C'est que Mme du Châtelet, plus encore que le philosophe, redoutait les visites importunes; les hôtes qu'il faut distraire, amuser; qui empêchent de travailler et qui par suite font perdre un temps précieux. Elle s'en ouvrit un jour très franchement à Mme de Graffigny qui l'assura que ses amis, et en particulier Saint-Lambert, sauraient parfaitement faire comme elle, c'est-à-dire s'adonner à la lecture et passer dans leur chambre la plus grande partie de la journée.

Sur cette réponse rassurante, elle fut chargée de convier Saint-Lambert à venir faire un séjour et même à arriver le plus vite possible.

Mais Saint-Lambert montre peu d'empressement:

«Allez, allez, mon Petit Saint, il n'y a que la crainte de paraître un âne qui vous empêche de venir, lui mande Mme de Graffigny. Venez en toute assurance; les ânes sont fort bien reçus ici; j'en suis un bon garant, car on ne leur parle jamais que de leurs âneries... Vous êtes un charmant petit saint qui faites de votre joli esprit tout ce que vous voulez et de votre cœur tout ce que vous devez.»

En attendant, Voltaire s'impatiente de ne pas voir arriver «son confrère en Apollon», et comme il veut être agréable à Mme de Graffigny, il demande qu'on fasse venir aussi Panpan, ce cher Panpichon, la coqueluche des dames de Lunéville.

Un soir à souper, il s'écrie:

--Ah çà! voyons, faisons donc venir notre cher petit Panpan, que nous le voyions.

--De tout mon cœur, dit Mme du Châtelet; mandez-lui, madame, de venir.

--Mais vous le connaissez, dit Mme de Graffigny au philosophe; vous savez comme il est timide: jamais il ne parlera devant cette belle dame.

--Attendez, dit Voltaire; nous le mettrons à son aise. Le premier jour, nous la lui ferons voir par le trou de la serrure; le second, nous le tiendrons dans le cabinet, il l'entendra parler; le troisième, il entrera dans la chambre et parlera derrière le paravent. Allez, allez, nous l'aimerons tant que nous l'apprivoiserons.

--Quelle folie, dit la marquise. Je serai charmée de le voir et j'espère qu'il ne me craindra pas.

Mme de Graffigny transmet fidèlement l'invitation; mais comme elle est déjà bien revenue sur le compte de Mme du Châtelet, elle détourne plutôt son ami d'une visite qui ne lui donnerait que des déceptions.

«Elle est très froide et un peu sèche, lui dit-elle; tu ne saurais quelle contenance tenir, et toutes les prévenances de ton aimable Idole ne te remettraient pas. Il est bien rare qu'elle soit comme je te l'ai d'abord dépeinte... elle est plus négligée que moi et plus mal tenue... Son ton t'abasourdirait, il est à mille lieux du tien et à deux mille de celui de la duchesse[62].»

[62] Mme de Richelieu.

Puis, elle craint qu'il ne soit pas suffisamment élégant, son habit de drap est trop vilain, et quant à sa «belle urne», elle est d'été.

Enfin, elle termine plaisamment:

«Que feriez-vous ici, pauvre sot?... Apparemment vous ne seriez pas plus heureux que je ne le suis. Restez dans votre tanière, pauvre oison!»

Qui pourrait croire que Mme de Graffigny pût être souffrante dans ce _palais enchanté_?

Malgré le charme de la vie qu'elle mène, elle ne se porte pas trop bien cependant: elle souffre souvent de ce terrible mal qu'on appelle «des vapeurs» au dix-huitième siècle et que nous désignons savamment sous le nom de «neurasthénie»; elle en est accablée par moments.

Elle n'est pas seule à en souffrir; Voltaire en est la victime, lui aussi, sans vouloir en convenir du reste; il attribue ses maux à des indigestions, mais ce n'est pas la véritable cause. Comme tous les gens «à vapeurs», «tant qu'il est dissipé, il se porte bien; dès qu'on le contrarie, il est malade».

Desmarets est également affligé du même mal, et Mme de Graffigny l'a avoué à Voltaire. Cette confidence donne au philosophe le plus ardent désir de voir son confrère en maladie, car s'il passe sa vie à se moquer des médecins, personne plus que lui n'adore parler de ses maux. Il demande donc à tout prix qu'on fasse venir le jeune officier. «Il grille de le voir pour parler glaires avec lui, écrit Mme de Graffigny moqueuse; c'est aussi sa marotte; il a aussi la barre dans le ventre; enfin, que te dirais-je? rien n'y manque.»

Cependant Voltaire ne peut vivre sans comédie, sans théâtre. Que faire? Pour tromper son ennui, il fait venir des marionnettes qui remplaceront momentanément les comédiens du roi: elles obtiennent un succès étourdissant.

Enhardi par cette heureuse tentative, le philosophe se décide à organiser un théâtre véritable. La salle est très petite et la scène plus encore; mais tout est admirablement arrangé et prête à l'illusion.

A partir de ce jour, la vie de Cirey est transformée; il n'est plus question que de répétitions, de drames, de comédies; tous les hôtes du château sont mis en réquisition, personne n'échappe à la tyrannie du maître de céans, et lui-même donne l'exemple.

Mme de Graffigny passe son temps à apprendre ses rôles, mais elle a beaucoup de peine à les retenir et elle enrage de son manque de mémoire.

Enfin, après force répétitions, on joue _l'Enfant prodigue_; puis, le lendemain, _Boursoufle_, une farce que le philosophe vient de terminer et «qui n'a ni cul ni tête».

Mais les acteurs ne sont pas en nombre suffisant, et Voltaire de se lamenter. Il se plaint amèrement que Panpan, Desmarets, Saint-Lambert, malgré de pressantes instances, ne veuillent pas venir grossir la troupe comique. Avec eux on ferait des merveilles.

Enfin, Desmarets se laisse séduire et il arrive à Cirey. A peine débarqué il est enrôlé dans la troupe du château. Il faut d'autant plus se presser que Mme de Graffigny veut se rendre à Paris, et que son départ est irrévocablement fixé au mercredi des Cendres.

Laissons Mme de Graffigny elle-même faire le récit de l'existence de Cirey pendant les jours gras de 1739:

«Lundi gras.

«Je saisis un moment où Mme du Châtelet est montée à cheval avec Desmarets pour vous écrire, car, en vérité, on ne respire point ici.... Nous jouons aujourd'hui _l'Enfant prodigue_ et une autre pièce en 3 actes, dont il faut faire des répétitions. Nous avons répété _Zaïre_ jusqu'à 3 heures du matin. Nous la jouons demain avec _la Sérénade_ (de Regnard). _Il faut se friser, se chausser, s'ajuster, entendre chanter un opéra: ah! quelle galère!_ On nous donne à lire des petits manuscrits charmants, qu'on est obligé de lire en volant! Desmarets est encore plus ébaubi que moi, car mon flegme ne me quitte pas et je ne suis pas gaie; mais pour lui il est transporté, il est ivre.

«Nous avons compté hier soir que, dans les vingt-quatre heures, nous avons répété et joué _33 actes, tant tragédie, opéra que comédie_. N'êtes-vous pas étonnés aussi, vous autres? Et ce drôle-là, qui ne veut rien apprendre, qui ne sait pas un mot de ses rôles, au moment de monter au théâtre, est le seul qui les joue sans fautes; aussi, il n'y a d'admiration que pour lui. Il est vrai de dire qu'il est étonnant. Le fripon a manqué sa vocation.

«Enfin, après souper, nous eûmes un sauteur qui passe par ici et qui est assez adroit. Je vous dis que c'est une chose incroyable qu'on puisse faire tant de choses en un jour.....

«Panpan, mon cher Panpan, nous sortons de l'exécution du troisième acte joué aujourd'hui; il est minuit et nous avons soupé; je suis rendue, la tête tourne à Desmarets. C'est le diable, oui le diable! que la vie que nous menons. Après souper Mme du Châtelet chantera un opéra entier; et vous croyez, bourreau, qu'on a le temps de vous conter des balivernes? Allez, allez! vous êtes fou. J'ai reçu ce soir votre lettre de samedi; Desmarets l'a lue à ma toilette...»

Cette vie enchanteresse, ce ciel serein sont bouleversés tout à coup par une catastrophe inattendue.

Voltaire apprend que des copies de _Jeanne_ circulent; comme il en a souvent fait le soir des lectures, après souper, il croit à une indiscrétion de Mme de Graffigny; il l'accuse de lui avoir volé le manuscrit, d'en avoir envoyé des copies à Panpan, etc., etc. Bref, sa tête se monte et dans une scène inouïe de violence il se dit perdu sans ressources, il annonce qu'il va fuir en Hollande, au bout du monde; il adjure Mme de Graffigny, qui n'en peut mais, d'écrire à Panpan pour le conjurer de retirer toutes les copies qu'il a données, etc., etc.

C'est en vain que la malheureuse femme proteste de son innocence, assure qu'elle n'a rien envoyé; que Panpan est aussi peu coupable qu'elle, et pour cause, le philosophe ne veut rien entendre. Mme du Châtelet arrive et redouble d'invectives et de reproches, etc. Le lendemain tout était oublié; Voltaire, calmé, reconnaissait l'injustice de ses soupçons et l'on se remettait à jouer gaiement la comédie, comme si rien absolument ne s'était passé.

Mme de Graffigny n'en avait pas fini avec les émotions douloureuses. A peine rassurée du côté de Voltaire, elle eut avec Desmarets une courte explication qui ne lui laissa pas le moindre doute sur les sentiments qu'il conservait pour elle.

«J'ai la tête si troublée de comédie, de mon voyage, et du tendre aveu que vient de me faire Desmarets qu'_il ne m'aime plus et ne veut plus m'aimer_, que je suis comme ivre..... Ah! mon pauvre ami, que vais-je devenir? Mon cœur, mon triste cœur, ne peut, en ce moment douloureux, t'en dire davantage. Tu crois bien qu'avec la résolution que j'avais prise de n'avoir plus de querelles et de pousser la douceur jusqu'à l'_oisonnerie_, il ne fallait rien moins qu'un aveu aussi délibératif que celui-là pour me désoler..... Je l'ai reçu sans lui faire un seul reproche. Je t'assure que j'en souffrirai seule, mais je n'en reviendrai pas..... N'est-il pas étonnant qu'il m'ait parlé de la sorte pour le peu qu'il lui en coûte à me rendre heureuse?...»

Le lendemain Mme de Graffigny, le cœur brisé, quittait Cirey pour n'y plus revenir. Elle quittait également l'ingrat Desmarets qu'elle ne devait jamais revoir[63].

[63] Mme de Graffigny partit pour Paris avec sa nièce, Mlle de Ligniville. Les deux dames se logèrent rue d'Enfer, près du Luxembourg, et ouvrirent un salon littéraire. Mais la vie était chère et les petites pensions que servaient les cours de Vienne et de Lorraine furent bien vite insuffisantes. Pour augmenter ses revenus, Mme de Graffigny se chargeait de toutes les commissions de l'Empereur à Paris, et elle achetait, entre autres, les cadeaux qu'il destinait aux dames de la cour. Elle chercha aussi des ressources dans les productions littéraires; elle publia les _Lettres d'une Péruvienne_, qui eurent le plus grand succès, et elle fit jouer un drame, _Cénie_, qui ne fut pas moins goûté. Dès lors, le salon de la rue d'Enfer fut à la mode; on l'appela le bercail des beaux esprits. En 1751, Helvétius épousa Mlle de Ligniville.

CHAPITRE VII

Départ de Mme de Boufflers pour Paris.--Son séjour dans la capitale.--Mort de Charles VI.--Guerre entre la France et l'Empire.--La Lorraine est menacée.--Fuite de Stanislas.--Énergie de M. de la Galaizière.--Louis XV accourt au secours de l'Alsace et de la Lorraine.--Il tombe malade à Metz.--Visites de Marie Leczinska et de Louis XV à Lunéville.

Pendant les premières années du règne de Stanislas, Mme de Boufflers ne séjourna à la cour qu'autant que l'exigeaient ses fonctions de dame du Palais. Elle fit de longs séjours dans les terres patrimoniales de son mari, aux environs de Nancy, et elle profita de sa vie, relativement calme et retirée, pour mettre au monde deux fils, l'un le 10 août 1736, l'autre le 30 avril 1738.

En 1736, elle eut la douleur de perdre sa sœur, Louise-Eugénie, abbesse d'Épinal; en 1742, elle perdit également son frère, le primat de Lorraine[64] et aussi sa belle-sœur, la marquise de Marmier.

[64] C'est l'abbé de Choiseul qui fut désigné pour le remplacer.

Le 9 juillet 1743, un nouveau deuil venait la frapper: son beau-frère Regis était tué à la bataille d'Ettingen et, dans les derniers jours de la même année, son beau-père succomba. Quelques mois après, M. de Boufflers dut se rendre à Paris pour régler les affaires de la succession; il fut décidé que sa jeune femme l'accompagnerait; c'était une occasion de la présenter à la marquise douairière qu'elle ne connaissait pas encore.

On peut supposer la joie de Mme de Boufflers en apprenant qu'elle allait enfin se rendre dans la capitale de la France, dans cette ville merveilleuse, objet de tous ses désirs; qu'elle allait enfin paraître à cette cour célèbre dans le monde entier par son élégance et ses agréments; l'écho des fêtes qui s'y donnaient, les récits enthousiastes de ses compagnes sur la beauté des femmes, sur la galanterie des hommes avaient bien souvent troublé la jeune femme.

Elle ne se possédait pas de joie à la pensée des plaisirs, des divertissements de tout genre qui devaient l'attendre à Paris. Elle se voyait habitant une ravissante demeure, meublée somptueusement, entourée de jeunes femmes de son âge, gaies comme elle, heureuses de vivre. Pendant tout le trajet sa tête travaillait et plus l'on approchait de la capitale, plus son émotion grandissait. Enfin, elle pénétra dans les murs de la bienheureuse ville.

Mais, hélas! quelle déception quand, au lieu d'une riante demeure, elle vit le carrosse s'arrêter dans la cour d'un vieil et sombre hôtel du faubourg Saint-Germain. Au lieu des appartements somptueux que son imagination lui faisait entrevoir, elle pénétra dans des appartements tendus de serge noire et grise, comme il était d'usage chez les personnes en deuil; au lieu des joyeuses compagnes qu'elle attendait, elle vit s'avancer vers elle une personne infirme qui, par sa pâleur, sa maigreur, la lenteur de sa démarche, la singularité de son costume, ressemblait plutôt à une ombre funèbre qu'à un être vivant.

C'était Mme de Boufflers, la mère, qui, en perdant son mari, avait fait vœu de ne jamais quitter le deuil.

Cet extérieur effrayant, ces vêtements lugubres, ces tristes entours, plongèrent la jeune Mme de Boufflers dans une terreur profonde. Elle s'attendait à un accueil si différent qu'à peine rentrée dans ses appartements particuliers elle se mit à fondre en larmes, et elle passa toute la nuit à pleurer sur son triste sort.

Il fallut bien cependant se résigner et faire contre mauvaise fortune bon cœur. La jeune femme sécha peu à peu ses larmes et, comme elle était douée de beaucoup d'esprit, elle chercha à vivre en bonne intelligence avec cette belle-mère qui l'effrayait si fort.

Or il se trouva que Mme de Boufflers, malgré sa sévérité apparente, avait une âme douce, une piété indulgente, un esprit juste et pénétrant. Elle aurait pu se montrer odieuse pour la jeune femme intimidée et effrayée, elle fut tout le contraire; elle lui témoigna de la compassion, apaisa son trouble et son embarras, et elle s'efforça de la mettre à son aise.

Malgré le peu de rapport des âges, des idées et des penchants, la douairière s'éprit pour sa belle-fille d'un sincère attachement qui fut bientôt réciproque. La vie s'écoulait donc, sinon gaiement, du moins calme et paisible pour la jeune femme.

On rapporte d'elle une réponse bien plaisante. Elle parlait un peu légèrement de son mari devant sa belle-mère: «Vous oubliez qu'il est mon fils», lui fit remarquer Mme de Boufflers: «Cela est vrai, maman; je croyais qu'il n'était que votre gendre!»

De cruels soucis d'argent rendaient la vie de la douairière de Boufflers des plus pénibles. Une pension de 12,000 livres que possédait son mari, et qui était tout leur avoir, s'était éteinte avec lui, et la marquise était restée dans une situation d'autant plus misérable qu'elle avait encore à sa charge deux filles, l'une de seize ans, l'autre de dix-sept, qui n'avaient aucun goût pour la vie religieuse et qui se refusaient obstinément à entrer au couvent.

Le maréchal de Noailles, ému de cette situation, s'adressa au roi et il fit obtenir à Mme de Boufflers une pension de 4,000 livres qui devint son unique ressource[65].

[65] Mme de Boufflers maria l'aînée de ses filles, Marie-Louise, le 13 février 1744, au marquis de Roquépine; la seconde, Marie-Cécile, épousa, le 25 mai 1744, le marquis d'Aubigné.

Dans la famille on s'inquiéta pour la jeune marquise d'une existence vraiment trop austère et qui pouvait finir par avoir sur sa santé une influence fâcheuse. La douairière avait une belle-sœur, veuve comme elle, la duchesse de Boufflers, et qui tenait un grand état de maison.

On offrit à la jeune femme d'aller s'installer chez elle; elle devait y trouver une société mieux assortie à son âge et aux goûts qu'on pouvait lui supposer. La proposition était séduisante, car la maison de la duchesse de Boufflers était l'une des plus agréables de Paris. L'on ne s'en étonnera pas quand nous dirons que c'est elle qui devint plus tard si célèbre sous le nom de maréchale de Luxembourg.

C'était tomber d'un extrême dans l'autre. Quitter brusquement la vie austère, presque monacale, à laquelle elle était habituée et qu'elle supportait du reste impatiemment, pour devenir la commensale, la pupille si l'on peut dire de la duchesse de Boufflers, était pour la jeune marquise une aventure assez périlleuse.

Une grande fortune, un grand nom, un grand état dans le monde, donnaient à la duchesse une situation des plus brillantes et attiraient chez elle toute la société. C'était assurément une des femmes les plus spirituelles de son temps, une des plus aimables; mais elle avait peu d'égards pour la morale vulgaire et ses mœurs passaient pour fort relâchées.

Qu'allait devenir la jeune femme dans ce milieu élégant, raffiné et perverti? Quelles leçons allait-elle puiser auprès de cette duchesse entourée d'hommages intéressés et dont le comte de Tressan, le poète mondain, avait osé écrire:

Quand Boufflers parut à la cour, On crut voir la mère d'Amour. Chacun s'empressait à lui plaire Et chacun l'avait à son tour.

Et puis les deux dames étaient toutes deux fort séduisantes, pleines d'esprit, de charme. N'y allait-il pas avoir conflit d'intérêts ou de succès? C'était une épreuve bien dangereuse et qui pouvait fort mal tourner.

Mais la duchesse avait trop bonne opinion d'elle-même pour craindre une rivalité. Au lieu de s'abaisser à une mesquine jalousie, elle se montra fort aimable pour sa jeune parente; elle lui facilita, de toutes manières, son entrée dans la société et, loin de chercher à l'éclipser et à l'écraser de sa supériorité, elle l'aida de tout son pouvoir.

La jeune femme, sous l'égide de la duchesse, pénétra donc dans les cercles les plus brillants; elle fut présentée à la cour; elle fit connaissance avec les hommes de lettres les plus célèbres, Voltaire, Montesquieu, le président Hénault, Tressan qu'elle devait plus tard retrouver en Lorraine.

Ce séjour dans une société éminemment raffinée développa prodigieusement, chez Mme de Boufflers, ses aptitudes naturelles. Au contact de tous les hommes distingués et de toutes les femmes charmantes qu'elle fut appelée à fréquenter, elle acquit ce ton parfait et ces manières incomparables qu'on ne trouvait qu'à Versailles et, en même temps, ce goût des lettres et des arts qui allait faire le charme de la cour de Lorraine.

Pendant que Mme de Boufflers goûtait à Paris les agréments d'une société choisie, les plus graves événements se passaient en Lorraine.

Stanislas, malgré son désir ardent de vivre en paix, de se consacrer uniquement au bonheur de ses sujets et au sien propre, allait éprouver bien des soucis. Un instant, il put se croire revenu aux pires jours de son existence, il se vit à deux doigts de sa perte.

Depuis son arrivée en Lorraine, de nombreux motifs de mécontentement et de plaintes s'étaient élevés contre la nouvelle administration, et la noblesse, aussi bien que les simples habitants, étaient venus plus d'une fois porter leurs doléances jusqu'aux pieds du roi de Pologne.

Si les Lorrains avaient eu l'espoir de conserver leurs lois, leurs usages, leurs traditions, ils furent bien vite détrompés. M. de la Galaizière n'eut qu'un but: transformer les deux duchés le plus rapidement possible en une province française. Il prit des mesures qui choquèrent les habitants et leur rendirent le nouveau régime de plus en plus pénible. Aussi les protestations s'élevèrent-elles de tous côtés, mais ce fut en vain.

La situation du chancelier n'était pas commode; lui-même écrivait à Fleury, le 17 mars 1740:

«Je ne puis dissimuler à V. E. que les difficultés ne soient très grandes. Il ne s'agit de rien moins, Monseigneur, que de rétablir le règne de la justice, du bon ordre et de la subordination dans un pays d'où ils étaient bannis, et de sevrer la noblesse des bienfaits du prince quand elle ne les aura pas mérités par des services.

«Vous sentez, Monseigneur, combien une telle entreprise doit m'attirer de contradictions et me susciter d'ennemis. J'assure de nouveau V. E. que je m'étudierai sans cesse à employer tous les ménagements compatibles avec l'autorité, pour adoucir ce qu'un si grand changement entraîne nécessairement de rude après soi...»