La Cour de Lunéville au XVIIIe siècle Les marquises de Boufflers et du Châtelet, Voltaire, Devau, Saint-Lambert, etc.

Part 7

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Le poète avait alors trente-neuf ans: il était dans tout l'éclat de la réputation et de la gloire; il jouissait d'un prestige inouï. Mme du Châtelet, dont le cœur était libre en ce moment, ne le revit pas sans une grande émotion, et bientôt elle s'éprit pour lui de la passion la plus folle, la plus irrésistible.

Voltaire, que les charmes physiques troublaient assez peu, ne fut pas insensible à l'admiration qu'il inspirait à une femme jeune, aimable, instruite, dont tout le monde célébrait à l'envi l'intelligence et le savoir, et qui de plus, point capital pour Voltaire, appartenait à la plus haute noblesse; il répondit aux avances de la jeune Émilie et tous deux s'embarquèrent dans une liaison qui devait durer toute leur vie.

Enfin, à force de persévérance et après quelques essais malheureux, Mme du Châtelet avait trouvé, elle le croyait du moins, la passion profonde et éternelle qu'elle cherchait si consciencieusement; elle avait enfin trouvé un aliment à ce besoin d'affection et de dévouement qui la dévorait.

Comme on ne saurait être trop près l'un de l'autre quand on s'aime, les deux amants décidèrent de ne se quitter jamais, pas plus à Paris qu'à la campagne; et, pour commencer sans perdre de temps cette heureuse intimité, Mme du Châtelet offrit un logement à Voltaire dans l'hôtel qu'elle occupait à Paris, rue Traversière. M. du Châtelet, consulté, trouva cet arrangement fort convenable, et le monde ne se montra pas plus exigeant que le mari.

Mme du Châtelet aima son nouvel amant comme elle avait aimé les autres et comme elle savait aimer, c'est-à-dire avec fureur. Elle l'aima pendant quinze ans passionnément. L'esprit, le charme, la gloire de Voltaire l'enthousiasmaient. Elle était fière d'avoir enchaîné sous ses lois le premier génie du siècle. Voltaire n'était pas moins flatté d'être l'amant connu, reconnu, attitré d'une grande dame, d'une marquise authentique, d'un _grand chevau_ de Lorraine! Au fond, tous deux se convenaient fort bien; leurs caractères, leurs intelligences se plaisaient extrêmement. L'habitude les enchaîna et bientôt ils ne pouvaient plus se passer l'un de l'autre.

Dans le premier moment d'enthousiasme, le philosophe lui aussi est véritablement sous le charme et il pare sa nouvelle amie de tous les mérites; il lui décerne les titres les plus élogieux: elle est sa «docte Uranie», sa «reine de Saba», la «Minerve de France»; mais le nom qu'il lui donne le plus volontiers est celui de _divine Emilie_, nom qui lui restera, et sous lequel elle est connue.

Voltaire, il faut l'avouer, a fait toute la réputation de Mme du Châtelet. A force de la placer sur un piédestal, de célébrer en vers, comme en prose, ses mérites, son savoir, sa beauté, il a fini par l'entourer d'un véritable prestige. Il est vrai que, dans un moment de mauvaise humeur, il répondait à un indiscret qui s'étonnait de cet enthousiasme vraiment excessif: «Mais, mon ami, elle aurait fini par m'étrangler si je n'avais consenti à vanter sa beauté et sa science.»

Cependant cette liaison, qui au début avait paru offrir à Mme du Châtelet tout ce qu'elle pouvait désirer, ne fut pas exempte de déceptions et de déboires.

Voltaire, d'un tempérament délicat, se croyait et se disait mourant à tout instant; et la pauvre marquise se transformait fréquemment en garde-malade. Ce n'était pas le rôle sur lequel elle avait compté, elle dont la santé vigoureuse souhaitait d'autres occupations. Elle ne se plaignait pas cependant, et elle se montrait aussi bonne, aussi dévouée que son partner était quinteux, geignant, du reste charmant à ses heures et d'une verve intarissable.

Pour chercher un dérivatif et donner un aliment à son activité, Mme du Châtelet se plongea dans les études abstraites; elle se lança à corps perdu dans la géométrie, dans les travaux algébriques, dans les spéculations astronomiques les plus ardues; elle s'y adonna avec passion, leur demandant, en absorbant et en fatiguant son cerveau, d'apaiser l'ardeur de son tempérament, puisqu'on ne lui donnait pas l'occasion de l'utiliser plus agréablement.

La marquise avait encore d'autres sujets de souci: elle était jalouse de son amant, et, bien qu'elle n'eût pas trouvé dans cette liaison tout ce qu'elle en avait d'abord espéré, elle craignait toujours de se voir abandonnée; les cruelles mésaventures de sa jeunesse n'étaient pas faites pour la rassurer. Voltaire, de son côté, n'ignorait pas le passé orageux de la marquise; en dépit de sa philosophie, il redoutait toujours quelque nouvelle intrigue et se montrait fort soupçonneux. De là entre les deux amants des méfiances, des querelles, des scènes fréquentes.

Ce n'était pas tout. Il y avait encore pour Mme du Châtelet un grave sujet de trouble et d'inquiétude.

La vie de Voltaire s'est passée dans des transes continuelles. Il avait le tort de devancer son siècle et ses écrits qui, aujourd'hui, nous semblent fort innocents; ses théories qui, pour la plupart, sont devenues d'indiscutables vérités, soulevaient des tempêtes et lui valaient force lettres de cachet. Le gouvernement, les dévots ne cherchaient qu'une occasion de faire disparaître ce dangereux novateur. Voltaire avait goûté une première fois de la Bastille et il savait par expérience qu'il était plus facile d'entrer dans ce château royal que d'en sortir. Pour ne pas être exposé à y passer sa vie il devait, à chaque nouvelle alerte, se cacher, fuir à l'étranger jusqu'à ce que l'orage fût apaisé. Déjà, en 1729, sa situation était si critique qu'un moment il avait songé à retourner vivre en Angleterre «où nul ministre n'est assez puissant pour attenter à la liberté d'un citoyen».

Mme du Châtelet vécut donc avec lui une existence agitée, troublée par des alarmes continuelles; elle partagea toutes les anxiétés de son ami pour sa sécurité, ses angoisses incessamment renouvelées, ses rages folles contre ses persécuteurs. Bref, leur vie ne fut qu'un long tissu de craintes, d'émotions, d'agitations, et par moments d'enthousiasme et de gloire.

Voilà quelle était la situation réciproque des deux amants, situation qui dura quinze ans, au milieu d'alternatives que nous allons brièvement raconter.

Un an environ après le début de leur liaison, c'est-à-dire en 1734, Voltaire, à propos des _Lettres philosophiques_, avait dû fuir précipitamment et se rendre à Plombières dont les eaux lui étaient devenues subitement des plus nécessaires.

Au bout de quelques mois, le calme s'étant fait, le philosophe revint secrètement s'installer en Champagne, au château de Cirey, propriété de Mme du Châtelet, qu'elle mettait à la disposition de son malheureux ami. Cirey avait le double avantage d'être fort isolé; puis d'être à une courte distance de la frontière de Lorraine. A la moindre alerte, le poète pouvait retourner prendre les fameuses eaux de Plombières.

En 1735, nouvelle alerte et non moins grave: des extraits de _la Pucelle_ ont couru, et l'auteur est menacé des mesures les plus rigoureuses.

Cette fois, ce n'était plus à Plombières qu'il se réfugiait, mais à la petite cour de Lunéville. Il était, du reste, bien résolu d'y demeurer incognito, «comme les souris d'une maison qui ne laissent pas de vivre gaîment sans jamais connaître le maître ni la famille».

L'oubli se fait encore une fois et Voltaire vient de nouveau goûter un peu de calme et de repos dans la délicieuse retraite de Cirey, près de la divine Émilie.

Le poète jouissait avec délices de la vie heureuse que la tendresse de son amie lui ménageait lorsqu'une nouvelle menace vint encore troubler sa quiétude. Cette fois, c'était à propos du _Mondain_, dangereux pamphlet qu'il avait confié à son ami l'évêque de Luçon et que l'on avait trouvé dans les papiers du prélat après sa mort.

Encore une fois il fallait fuir sans perdre une minute si l'on voulait éviter la Bastille. En décembre, Voltaire s'enfuyait en Hollande.

Enfin, en février 1737, Voltaire, ayant promis d'être sage, peut revenir à Cirey. Cette fois, les leçons du passé lui ont servi; il se tient coi et c'est à peine si l'on entend parler de lui. Il reste enfoui à Cirey pendant plus de deux ans, ne recevant des nouvelles de Paris que deux fois par semaine.

Sa nièce, Mme Denis, étant venue le voir, écrit avec chagrin:

«Je suis désespérée, je le crois perdu pour tous ses amis. Il est lié de façon qu'il me paraît presque impossible qu'il puisse briser ses chaînes. Ils sont dans une solitude effrayante pour l'humanité. Cirey est à quatre lieues de toute habitation, dans un pays où l'on ne voit que des montagnes et des terres incultes; abandonnés de tous leurs amis et n'ayant presque jamais personne de Paris.

«Voilà la vie que mène le plus grand génie de notre siècle; à la vérité, vis-à-vis d'une femme de beaucoup d'esprit, fort jolie, et qui emploie tout l'art imaginable pour le séduire.

«Il n'y a point de pompons qu'elle n'arrange, ni de passages des meilleurs philosophes qu'elle ne cite pour lui plaire. Rien n'y est épargné. Il en paraît plus enchanté que jamais.»

Tous deux, du reste, travaillaient à force: Voltaire, à ses ouvrages philosophiques, à la _Pucelle_, à ses tragédies; Mme du Châtelet, à ses travaux astronomiques.

Deux années passent ainsi comme un songe. Cependant, à la fin de 1738, Mme du Châtelet trouve utile d'apporter un peu de variété dans ce perpétuel tête-à-tête, et, d'accord avec le philosophe, elle engage Mme de Graffigny, que tous deux connaissent et apprécient, à venir faire un séjour à Cirey.

CHAPITRE VI

(1739)

Séjour de Mme de Graffigny à Cirey.

A peine arrivée à Cirey, Mme de Graffigny tient la parole qu'elle a donnée à ses amis, et dans des lettres pleines de verve, d'un entrain endiablé, elle narre à son cher Panpan, à son aimable Panpichon, les moindres détails de sa vie.

Le ton qu'elle emploie vis-à-vis de Panpan est extrêmement libre: «Il est l'ami de son cœur, selon son cœur; elle l'aime plus parfaitement que jamais ami ne l'a été; elle le regrette à chaque instant du jour; elle l'embrasse cent fois, etc., etc.»

Il est vrai que la dame qui ne manque ni d'exubérance, ni de tendresse, embrasse non moins vivement Saint-Lambert. Quant à Desmarets, _elle le baise sur l'œil gauche_.

Tous ses amis ont des surnoms et elle ne les désigne jamais autrement dans sa correspondance. Desmarets surtout en a une incroyable variété; il est successivement: maroquin, Saint-Docteur, Cléphan, gros chien, gros chien blanc. Saint-Lambert est le Petit Saint, etc.

Laissons Mme de Graffigny raconter elle-même les divers incidents de sa route et l'accueil de ses hôtes:

«Cirey, 4 décembre 1738.

«Je suis donc partie avant le jour, j'ai assisté à la toilette du soleil; j'ai eu un temps admirable et des chemins jusqu'à Joinville comme en été, à la poussière près, mais on s'en passe bien. J'y suis arrivée à une heure et demie, dans une petite chaise de Madame Royale; cette voiture était assez bonne et même assez douce; j'avais un cocher excellent, voilà le beau. Voici le laid: les cochers m'ont dit qu'il leur était impossible d'aller plus loin. Que faire? J'ai pris la poste. Je suis arrivée à deux heures de nuit, mourante de frayeur, par des chemins que le diable a fait horribles, pensant verser à tout moment, tripotant dans la boue, parce que les postillons disaient que si je ne descendais, ils me verseraient. Juge de mon état. Je disais à Dubois[60]: «Panpan ne se doute guère que je grimpe une montagne à pied, à tâtons.» Enfin, je suis arrivée.

[60] Sa femme de chambre.

«La nymphe m'a très bien reçue, je suis restée un moment dans sa chambre; ensuite, je suis montée un moment dans la mienne pour me délasser. Un moment après, arrive... qui? ton Idole! tenant un petit bougeoir à la main comme un moine. Il m'a fait mille caresses; il a paru si aise de me voir que ses démonstrations ont été jusqu'aux transports; il m'a baisé dix fois les mains et m'a demandé de mes nouvelles avec un air d'intérêt bien touchant; sa seconde question a été pour toi, elle a duré un quart d'heure; il t'aime, dit-il, de tout son cœur. Puis il m'a parlé de Desmarets et de Saint-Lambert...

«Tu es étonné que je te dise simplement que la nymphe m'a bien reçue, et c'est que je n'ai que cela à te dire. Son caquet est étonnant, je ne m'en souvenais plus, elle parle extrêmement vite;... elle parle comme un ange, c'est ce que j'ai reconnu. Elle a une robe d'indienne et un grand tablier de taffetas noir. Ses cheveux noirs sont très longs; ils sont relevés par derrière jusqu'au haut de la tête et bouclés comme ceux des petits enfants. Cela lui sied fort bien..... Pour ton Idole, je ne sais s'il s'est poudré pour moi; mais tout ce que je puis te dire, c'est qu'il est _étalé_ comme il le serait à Paris.»

Les premiers temps du séjour de Mme de Graffigny sont un enchantement de tous les instants. Elle ne se possède pas de joie et ne sait comment dépeindre son bonheur à ses amis.

«Cirey, vendredi, minuit.

«Dieu! que vais-je lui dire, et par où commencer? Je voudrais te peindre tout ce que je vois, mon cher Panpan; je voudrais te redire tout ce que j'entends! enfin, je voudrais te donner le même plaisir que j'ai; mais j'ai bien peur que la pesanteur de ma grosse main ne brouille et ne gâte tout; je crois qu'il vaut mieux tout uniment te conter, non pas jour par jour, mais heure par heure.....

«Ce que c'est que la vie! me disais-je: hier soir dans les ténèbres et la boue, aujourd'hui dans un lieu enchanté!... J'assaisonnai donc ce souper de tout ce que je trouvai en moi et hors de moi; mais de quoi ne parla-t-on pas: poésies, sciences, arts; le tout sur le ton de badinage et de gentillesse...

«A propos du soir--bonsoir! voilà une heure qui sonne, il faut un peu reposer les jambes rompues de cette pauvre abbesse, qui s'est mise au lit en embrassant tous ses chers amis, tels que Saint-Docteur, le Petit Saint et Panpichon. Bonsoir donc, tous mes fidèles et chers bons amis.»

Mais avant tout, il convient de faire aux amis infortunés qui n'ont pas le bonheur suprême de se trouver en présence de l'Idole, il convient de leur faire une description minutieuse du temple; au moins, ils pourront se le figurer par la pensée. Maigre consolation!

«Samedi, 5 heures soir.

«La petite aile tient si fort à la maison que la porte est au bas du grand escalier; il a une petite antichambre, grande comme la main; ensuite vient sa chambre, qui est petite, basse et tapissée de velours cramoisi; une niche de même avec des franges d'or: c'est le meuble d'hiver. Il y a peu de tapisseries; mais beaucoup de lambris, dans lesquels sont encadrés des tableaux charmants; des glaces, des encoignures de laque admirables; des porcelaines, des marabouts; une pendule soutenue par des marabouts d'une forme singulière; des choses infinies dans ce goût-là, chères, recherchées, et surtout d'une propreté à baiser le parquet; une cassette ouverte où il y a une vaisselle d'argent; tout ce que le superflu, chose _si nécessaire_, a pu inventer: et quel argent, quel travail! il y a jusqu'à un baguier où il y a douze bagues de pierres gravées, outre deux de diamants.

«De là, on passe dans la petite galerie qui n'a guère que trente ou quarante pieds de long. Entre ses fenêtres sont deux petites statues fort belles sur des piédestaux de vernis des Indes: l'une est cette Vénus Farnèse, l'autre Hercule. L'autre côté des fenêtres est partagé en deux armoires, l'une des livres, l'autre des machines de physique; entre les deux, un fourneau dans le mur qui rend l'air comme celui du printemps. Devant, se trouve un grand piédestal sur lequel est un Amour assez grand qui lance une flèche: cela n'est pas achevé. On fait une niche sculptée à cet Amour qui cachera l'apparence du fourneau[61].

[61] Sur le socle de la statue se trouvait cette inscription:

Qui que tu sois, voici ton maître; Il l'est, le fut, ou le doit être.

«La galerie est boisée et vernie en petit jaune; des pendules, des tables, des bureaux, tu crois bien que rien n'y manque..... Il n'y a qu'un seul sopha et point de fauteuils commodes, c'est-à-dire que le petit nombre de ceux qui s'y trouvent sont bons, mais ce ne sont que des fauteuils garnis; l'aisance du corps n'est pas sa volupté, apparemment.

«Les panneaux des lambris sont des papiers des Indes fort beaux; les paravents sont de même; il y a des tables à écrans, des porcelaines; enfin, tout est d'un goût extrêmement recherché. Il y a une porte au milieu qui donne dans le jardin: le dehors de la porte est une grotte fort jolie.»

Après avoir minutieusement décrit la demeure de l'Idole, il est de toute justice de dépeindre celle qui abrite les charmes de la déesse. Mme de Graffigny n'a garde d'y manquer:

«L'appartement de Voltaire n'est rien en comparaison de celui-ci: sa chambre est boisée et peinte en vernis petit jaune avec des cordons bleu pâle; une niche de même, encadrée de papier des Indes charmant. Le lit est en moiré bleu et tout est tellement assorti que, jusqu'au panier pour le chien, tout est jaune et bleu: bois de fauteuils, bureau, encoignures, secrétaire; les glaces et cadres d'argent, tout est d'un brillant admirable. Une grande porte vitrée conduit à la bibliothèque qui n'est pas encore achevée.

«D'un côté de la niche est un petit boudoir; on est prêt à se mettre à genoux en y entrant; le lambris est en bleu et le plafond est peint et verni par un élève de Martin qu'ils ont ici depuis trois ans.....

«Il y a une cheminée en encoignure, des encoignures de Martin avec de jolies choses dessus, entre autres une écritoire d'ambre que le prince de Prusse lui a envoyée avec des vers. Pour tout meuble, un grand fauteuil couvert de taffetas blanc et deux tabourets de même, car, grâce à Dieu, je n'ai pas vu une bergère dans toute la maison: ce divin boudoir a une sortie par sa seule fenêtre sur une terrasse charmante et dont la vue est admirable. De l'autre côté de la niche est une garde-robe divine, pavée de marbre, lambrissée en gris de lin, avec les plus jolies estampes. Enfin, jusqu'aux rideaux de mousseline qui sont aux fenêtres sont brodés avec un goût exquis...»

Mais nous n'en avons pas fini avec la description des splendeurs de Cirey; il y a encore un appartement des bains qui est une pure merveille:

«Ah! quel enchantement que ce lieu! L'antichambre est grande comme ton lit; la chambre de bains est entièrement de carreaux de faïence, hors le pavé qui est de marbre. Il y a un cabinet de toilette de même grandeur dont le lambris est vernissé d'un vert céladon clair, gai, divin! sculpté et doré admirablement; des meubles à proportion, un petit sopha, de petits fauteuils charmants, dont les bois sont de même façon, toujours sculptés et dorés: des encoignures, des porcelaines, des estampes, des tableaux et une toilette; enfin, le plafond est peint. La chambre est riche et pareille en tout au cabinet; on y voit des glaces et des livres amusants sur des tablettes de laque. Tout cela semble être fait pour des gens de Lilliput. Non, il n'y a rien de si joli, tant ce séjour est délicieux et enchanté! Si j'avais un appartement comme celui-là, je me serais fait réveiller la nuit pour le voir; je t'en ai souhaité cent fois un pareil, à cause de ton bon goût pour les petits nids. C'est assurément une jolie bonbonnière, te dis-je; toutes ces choses sont parfaites. Sa cheminée n'est pas plus grande qu'un fauteuil ordinaire, mais c'est un bijou à mettre en poche!»

On pourrait croire, d'après ces séduisantes descriptions, que tous les appartements de Cirey sont d'un luxe surprenant. Hélas! il n'en est rien! Tout ce qui n'est pas «l'appartement de la dame ou de Voltaire» est d'une «saloperie à dégoûter».

Mme de Graffigny elle-même est horriblement logée et elle exhale ses plaintes de façon très plaisante. A l'en croire, elle habite l'antre d'Éole:

«Il faut que tu saches comment est faite ma chambre: c'est une halle pour la hauteur et la largeur où tous les vents se divertissent par mille fentes qui sont autour des fenêtres et que je ferai bien étouper si Dieu me prête vie. Cette pièce immense n'a qu'une seule fenêtre coupée en trois comme du vieux temps, ne portant rien que six volets. Les lambris qui sont blanchis diminuent un peu la tristesse dont elle serait eu égard au peu de jour.

«La tapisserie est à grands personnages, à moi inconnus et assez vilains. Il y a une niche garnie d'étoffes d'habits très riches, mais désagréables à la vue par leur assortiment. Pour la cheminée, il n'y a rien à en dire: elle est si petite que tout le sabbat y passerait de front. On y brûle environ une corde de bois par jour, sans que l'air de la chambre en soit moins cru. Des fauteuils du vieux temps, une commode, une table de nuit pour toute table; mais en récompense une belle toilette de découpures, voilà ma chambre que je hais beaucoup et avec connaissance de cause.

«Hélas! on ne saurait avoir à la fois tous les biens en ce monde. J'ai un cabinet tapissé d'indiennes qui ne l'empêchent pas de voir l'air par le coin des murs; j'ai une très jolie petite garde-robe sans tapisserie, fort à jour aussi, afin d'être assortie avec tout le reste.»

Mme de Graffigny a-t-elle au moins un gracieux horizon pour la consoler de la tristesse de son intérieur? Hélas! non. Une montagne aride, qu'elle touche presque de la main, bouche complètement la vue.

La vie à Cirey n'est pas très gaie pendant la journée: on prend le café vers onze heures dans la galerie de Voltaire qui reçoit ses hôtes en robe de chambre. Puis, à une heure, le philosophe, qui veut retourner à ses travaux, fait une grande révérence: c'est le signal du départ; chacun se retire dans sa chambre et reste seul jusqu'à neuf heures du soir. A ce moment, l'on soupe et l'on cause jusqu'à minuit.

Mais alors, quel charme! quelles délices! A cette heure, le philosophe n'a que vingt ans; il est inépuisable de verve, d'entrain; on ne se lasse pas de l'entendre. Quelle gaieté! quelle imagination plaisante! Il faudrait des volumes pour tout raconter. Et en même temps si aimable, si attentif, parlant sans cesse à Mme de Graffigny de ses amis, du cher Panpan, qu'il connaît et qu'il aime; de Desmarets, de Saint-Lambert, dont il admire les vers. Pas de soir où l'on ne boive à leur santé avec du _fin amour_!

Souvent, après le souper, Voltaire donne la lanterne magique «avec des propos à mourir de rire». Il fait toutes sortes de contes, de plaisanteries sur ses amis, sur ses ennemis. «Non, il n'y a rien de si drôle», s'écrie Mme de Graffigny enthousiasmée. Un soir, à force de tripoter le goupillon de la lanterne qui est remplie d'esprit-de-vin, le philosophe la renverse sur sa main, le feu y prend et voilà la main en flammes. Tout le monde se précipite, le feu est éteint en un rien de temps, et la main n'est que légèrement brûlée. Aussitôt Voltaire, qui ne se trouble pas pour si peu, reprend le divertissement et ses boniments étourdissants. Ces heures sont délicieuses et se prolongent souvent fort avant dans la nuit.

Le philosophe s'occupe de Mme de Graffigny d'une façon charmante; il lui cherche des livres, des amusements; il lui promet des lectures quand elle sera «bien sage»; il craint qu'elle ne s'ennuie, «comme si l'on pouvait s'ennuyer auprès de Voltaire! Ah! Dieu! cela n'est pas possible, s'écrie Mme de Graffigny dans son ravissement; je n'ai même pas le loisir de penser qu'il y a de l'ennui au monde; aussi je me porte comme le Pont-Neuf et je suis éveillée comme une souris. Serait-ce parce que je mange moins ou parce que j'ai l'esprit remué vivement et agréablement?..... Ce que je dors, je le dors comme un enfant. Enfin, je sens, par une expérience qui m'était presque inconnue, que l'occupation agréable fait le mobile de la vie».

On a pour Mme de Graffigny les attentions les plus délicates; celle à laquelle elle paraît le plus sensible, c'est qu'on paye les ports des lettres qu'elle reçoit: «Cela n'est-il pas bien galant?» dit-elle. Elle n'éprouve qu'un regret, c'est qu'on n'affranchisse pas aussi celles qu'elle adresse à ses amis.