Part 4
Il faut avouer cependant que, durant son séjour, Stanislas, au lieu de se renseigner sur ses devoirs et de se mettre à même de gouverner la Lorraine, ne s'occupait guère que de misérables questions d'étiquette. Quel nom porterait-il? Serait-il seulement duc de Lorraine? C'était bien peu; il sollicita le titre de roi de Pologne et d'Austrasie. Il demanda que son duché fût érigé en royaume. Il fit prévenir par l'évêque de Toul tous les curés qu'ils eussent à chanter désormais le _Domine salvum fac regem_. Ces graves questions l'absorbaient presque exclusivement[28].
[28] Pierre BOYÉ, _Stanislas et le troisième traité de Vienne_.
La petit cour de Meudon attirait naturellement tous les Lorrains qui résidaient à Paris; Stanislas, désireux de se faire accepter, se montrait charmant pour ses futurs sujets et les comblait de politesses. C'est ainsi que Mme du Châtelet, qui devait jouer un grand rôle dans la vie du roi, fut invitée à venir faire sa cour. Le roi l'apprécia à sa juste valeur et il conserva de la jeune femme et des agréments de son esprit un souvenir très vif.
Stanislas était un prince éclairé, instruit; de plus il était doué de la souplesse inhérente à la race polonaise. Il s'efforça de dépouiller la rude écorce de l'homme du Nord et d'adopter les mœurs raffinées et polies de la cour de Versailles. On raconte qu'à un souper, ayant entendu chanter Mlle Lemaure, il lui fit présent d'un gros diamant qu'il avait au doigt. Cette galanterie fit merveille parmi les courtisans et valut aussitôt à Stanislas la réputation d'un prince fort civilisé. Il sut également profiter des loisirs que lui imposait la politique pour s'adonner à l'étude de la littérature française, et il se lia pendant son séjour à Meudon avec les auteurs célèbres qui vivaient à Paris.
Le traité qui attribuait les duchés de Bar et de Lorraine au roi Stanislas et les réunissait définitivement à la France fut signé le 15 février 1737[29].
[29] François III ne s'était décidé à signer l'acte de cession qu'après avoir reçu de Charles VI l'investiture de la Toscane.
Déjà le duc François n'habitait plus la Lorraine; l'année précédente, il avait confié la régence à sa mère et il était parti pour Vienne où il avait épousé l'archiduchesse Marie-Thérèse.
Qu'allait devenir la duchesse de Lorraine? Elle pouvait fixer sa résidence soit à Vienne, soit à Bruxelles où ses fils l'appelaient. Elle ne le voulut pas. Elle déclara qu'elle était «trop vieille pour apprendre l'allemand», et que là où elle avait vécu et souffert, là aussi elle voulait mourir.
Elle aurait désiré rester à Lunéville; mais c'était la seule résidence qui fût alors en état de loger le roi de Pologne. Par égard pour sa situation, Louis XV lui offrit de lui céder sa vie durant le château de Commercy qu'avait autrefois habité le cardinal de Retz; elle accepta.
Avant de quitter pour jamais Lunéville, la duchesse reçut la visite du prince de Carignan, ambassadeur du roi de Sardaigne, Charles-Emmanuel III; il était chargé de demander au nom de son maître la main d'Élisabeth-Thérèse, l'aînée des princesses lorraines. La cérémonie des fiançailles eut lieu le 5 mars 1737.
Le lendemain, de grand matin, la régente et ses deux filles quittaient le palais de leurs ancêtres, le visage baigné de larmes et contenant avec peine la douleur qui leur étreignait le cœur. Ces regrets étaient partagés par la population entière. Au dehors, en effet, une foule immense était rassemblée; la désolation était générale: on ne voyait que visages en pleurs, on n'entendait que des sanglots. Il y avait sept siècles que la même maison régnait sur les Lorrains; elle en était adorée.
Quand les carrosses se mirent en mouvement, la foule se précipita au-devant des chevaux pour les empêcher d'avancer et garder quelques minutes encore cette famille bien-aimée.
En même temps que la consternation et l'horreur régnaient à Lunéville, les habitants de la campagne accouraient en foule sur la route que devaient parcourir les princesses; prosternés à genoux, ils tendaient vers les carrosses des bras suppliants et demandaient en grâce à la famille royale de ne pas les abandonner.
Le cortège mit cinq heures à parcourir la première lieue.
L'ambassadeur de Sardaigne, ému par ces démonstrations, écrivait à son maître: «Une journée si affreuse est bien faite pour donner une idée du jugement dernier!»
L'on n'arriva que fort tard dans la soirée au château d'Haroué, magnifique résidence qui appartenait au prince de Craon[30], et que Mme de Craon avait mis gracieusement à la disposition de la régente.
[30] Il était situé à 30 kilomètres de Lunéville.
Pourquoi la princesse avait-elle accepté l'invitation de sa rivale détestée? Nous l'ignorons. Avait-elle pardonné? Avait-elle voulu sauver les apparences? Toujours est-il qu'elle résida à Haroué avec ses filles jusqu'à ce que le château de Commercy fût en état de la recevoir. Du reste M. et Mme de Craon avaient quitté le château en apprenant que la Régente arrivait accompagnée de Mme de Richelieu dont le mari, deux ans auparavant, avait tué en duel M. de Lixin, le propre gendre des Craon.
C'est à Haroué que les princesses de Lorraine passèrent les dernières heures qu'il leur fut donné de vivre ensemble. Le 14 mars, la future reine de Sardaigne prenait la route de ses nouveaux États; sa sœur, la princesse Charlotte, se rendait à l'abbaye de Remiremont dont elle allait, l'année suivante, devenir abbesse[31], et la duchesse se dirigeait tristement vers la résidence de Commercy qu'elle ne devait plus quitter. Elle allait y finir ses jours dans l'isolement et l'oubli.
[31] Elle partit de Remiremont en 1745 pour se rendre à Insprück; elle ne revint jamais en Lorraine.
CHAPITRE III
(1737-1740)
Déclaration de Meudon.--M. de la Galaizière est nommé intendant de Lorraine.--Son arrivée à Nancy.--Arrivée de Stanislas et de la reine Opalinska.--Froideur de la population.--Grande réserve de la noblesse.--Le roi s'entoure de ses amis polonais.--Austérité de la reine.--Goût du roi pour le beau sexe.--Scandales de la cour de Lunéville.
Par le traité de 1735 il était formellement stipulé qu'à la mort de Stanislas les duchés de Lorraine feraient retour à la France.
Sur les instances de son gendre, le roi de Pologne consentit à signer, le 30 septembre 1736, la déclaration de Meudon.
Moyennant une rente annuelle de 1,500,000 l.[32], Stanislas accordait au roi de France le droit de prélever en Lorraine toutes les impositions, de quelque nature qu'elles fussent, et d'administrer tous les domaines, bois, fermes, salines, étangs, etc.; il lui abandonnait en outre la nomination des magistrats et des fonctionnaires, la confection des lois, etc., en un mot tous les droits de la souveraineté. C'était une abdication anticipée.
[32] A la mort du grand-duc de Toscane, elle devait être portée à 2,000,000 de livres.
Un intendant, nommé d'accord avec Louis XV, devait exercer au nom de Stanislas les mêmes fonctions que les intendants de province exerçaient en France. Le choix de la France se porta sur M. de la Galaizière qui fut nommé chancelier et garde des sceaux de Lorraine[33]. Il partit pour Nancy le 28 janvier 1737.
[33] Antoine-Martin de Chaumont de la Galaizière, né le 2 janvier 1697, avait travaillé dès l'âge de quatorze ans dans les bureaux de M. Voisin, secrétaire d'État de la guerre sous Louis XIV. Nommé maître des requêtes en 1716, il franchit rapidement tous les degrés de la hiérarchie et il fut envoyé en 1731 comme intendant à Soissons.--Il avait épousé le 16 mai 1724 Louise-Élisabeth Orry, fille d'un intendant des finances. Il devint veuf en septembre 1761.--Il administra seul la Lorraine de 1737 à 1758, et avec un de ses fils de 1759 à 1766.
Le 21 mars eut lieu la prestation de serment en présence de toutes les autorités civiles et militaires; le nouveau chancelier lut les lettres patentes de Stanislas et de Louis XV.
Quelques heures plus tard, un grand banquet réunissait au château tous les fonctionnaires de l'État. A la fin du repas, le chancelier se leva et au milieu du silence général, il proposa de boire, en vin de Tokay, la santé de Sa Majesté polonaise. Aussitôt, et pour faire illusion sur l'enthousiasme des assistants, la voix de l'orateur fut couverte par un bruit assourdissant de fanfares, de trompettes, de timbales, de cors de chasse et de hautbois.
Le soir, un feu d'artifice allégorique, promettant aux Lorrains la paix et l'abondance, fut tiré à l'extrémité de la Carrière; trois mille lampions éclairaient la place, et tous les monuments de la ville étaient illuminés _a giorno_.
Ces réjouissances, en d'autres temps, eussent attiré une foule énorme; mais c'était en vain qu'on s'efforçait de persuader aux Lorrains qu'ils étaient satisfaits de leur sort. Le changement de gouvernement était pour eux un sujet de consternation et le regret de l'indépendance perdue était unanime. Aussi les habitants restaient-ils chez eux et ne prenaient-ils aucune part aux fêtes publiques[34].
[34] L'année 1737 fut considérée comme la première mort du pays, 1766 fut la seconde.
A la fin de mars, Stanislas et la reine Catherine Opalinska prirent congé de leur gendre. Louis XV, qui traitait ses beaux-parents avec une rare désinvolture, les reçut debout, et malgré leurs révérences empressées il ne fit pas un pas au-devant d'eux; il ne les reconduisit pas davantage.
Ce fut le 3 avril 1737 que Stanislas se présenta à ses nouveaux sujets[35]. Il fit son entrée à Lunéville au bruit du canon et avec les réjouissances d'usage en pareil cas. Il fut rejoint quelques jours après par la reine Opalinska.
[35] Stanislas ne fit son entrée à Nancy que le 9 août.
Comme le château était en réparations, les nouveaux souverains descendirent à l'hôtel de Craon, mis gracieusement à leur disposition par le prince. Ainsi, dès le premier jour, la famille de Craon se mettait en avant et reprenait le rôle prépondérant qu'elle avait joué sous le duc Léopold.
M. de Craon n'était pas du reste un inconnu pour le roi de Pologne. Avant la mort de Charles XII, Stanislas, retiré aux Deux-Ponts, y était souvent réduit au strict nécessaire. Dans un moment de détresse, il envoya ses bijoux à un joaillier de Lunéville avec ordre de les vendre. Le prince de Craon, mis au courant par le joaillier, s'empressa de prévenir Léopold; ce dernier, très noblement, chargea M. de Craon de renvoyer les bijoux à Stanislas avec une somme qui excédait leur valeur.
Le roi de Pologne, qui était par nature essentiellement reconnaissant et qui n'oubliait jamais les services qu'on avait pu lui rendre, garda une véritable gratitude à Léopold et aussi à M. de Craon qui avait été l'intermédiaire du bienfait. Le prince eut encore en plusieurs circonstances l'occasion d'obliger le roi, de telle sorte que quand ce dernier arriva en Lorraine, son premier soin fut d'attirer près de lui M. de Craon et ses enfants, qui tous s'empressèrent auprès du nouveau souverain.
Si son gendre le traitait sans aucuns égards, Stanislas entendait au contraire observer vis-à-vis de lui les règles de la bienséance la plus stricte. A peine installé il voulut envoyer l'homme le plus considérable du pays pour complimenter Louis XV et lui annoncer la «prise de possession». Son choix se porta sur M. de Craon.
Le prince accepta volontiers la mission dont le roi de Pologne le voulait charger et il partit pour Versailles, ainsi que la princesse. Tous deux ne devaient revoir la Lorraine qu'après de longues années d'exil.
En effet, tout en favorisant de tout son pouvoir, autant par lui-même que par les siens, le paisible établissement de Stanislas, le prince de Craon était resté fidèle à la vieille dynastie lorraine. Le duc François, qui l'aimait et avait dans ses talents et dans son caractère une confiance sans bornes, l'avait chargé de se rendre en Toscane avec le titre de ministre plénipotentiaire, pour être prêt à prendre possession du grand-duché à la mort de Gaston de Médicis.
Laissant ses enfants en Lorraine, M. de Craon partit donc pour Versailles; puis, quand il eut rempli sa mission, il prit avec la princesse la route de Florence; ils s'y installèrent définitivement et ils y tinrent un grand état de maison[36].
[36] Toute la noblesse accourut chez eux; comme on connaissait l'intimité du prince et de François, chacun lui faisait la cour et sollicitait un emploi pour le jour où il y aurait lieu d'organiser la nouvelle administration. M. de Craon, qui voulait ménager tout le monde, promettait la même place à vingt personnes. Quand le grand-duc mourut, le 9 juillet 1737, le prince fit reconnaître aussitôt le duc François, et il gouverna en son nom avec le titre de vice-roi. Il fut naturellement impossible au prince de tenir toutes les promesses qu'il avait faites, et ce fut un concert de récriminations et de plaintes: «Ce sont de plaisantes gens que ces Florentins, s'écriait-il indigné; ils prennent des politesses pour des engagements.»
Avant de raconter les débuts du règne de Stanislas et la façon dont il organisa sa petite cour, voyons d'abord quels étaient ses pouvoirs et quels rapports il entretint avec son terrible chancelier.
Les pouvoirs de M. de la Galaizière étaient énormes; par le fait, il exerçait en Lorraine l'autorité absolue. C'était, du reste, un homme d'une remarquable valeur, et il est resté une des grandes figures administratives du dix-huitième siècle.
Stanislas eut-il à souffrir de l'état de dépendance dans lequel il vécut vis-à-vis de son chancelier? Cela n'est pas douteux. Mais La Galaizière était un homme du monde, aimable, distingué, bien élevé; il n'abusait pas de sa toute-puissance; sans jamais rien céder dans la réalité, en apparence il se montrait plein d'égards et de courtoisie, et il gardait toujours, vis-à-vis de Stanislas, les formes les plus respectueuses. Dans la vie de chaque jour, il savait habilement s'effacer et laisser au monarque les cérémonies extérieures, la pompe officielle, en un mot l'illusion de la souveraineté. Enfin, il déploya dans ses rapports avec son souverain tant de finesse et d'esprit qu'ils vécurent, non seulement en paix, mais souvent même sur un pied de véritable intimité. Le roi était sensible aux procédés courtois de son chancelier, et, bien que souvent en désaccord, il ne s'éleva jamais entre eux de conflit irréparable.
Et puis le roi était si bon, si bienveillant; il tenait si peu au pouvoir! Il ne le regrettait que parce qu'il ne pouvait pas faire tout le bien qu'il aurait souhaité, et, s'il souffrait quelquefois de n'être pas le maître, c'était en se trouvant impuissant devant la dureté de son chancelier.
Quand il vit à quel rôle infime se réduisaient ses fonctions royales, il s'y résigna avec philosophie et il s'ingénia à se créer des compensations. Débarrassé des soucis du pouvoir, il ne songea plus qu'à faire du bien autour de lui et à s'entourer d'une cour agréable où il pût goûter en repos les joies du cœur et de l'esprit. Mais la tâche était malaisée, et il lui fallut plusieurs années avant d'y parvenir. Longtemps les Lorrains, aussi bien dans le peuple que dans la noblesse, n'ont voulu voir dans le roi qu'un usurpateur; que des ennemis et des oppresseurs dans les fonctionnaires chargés de les administrer.
Le roi de Pologne était la bonté même, et il se trouvait certainement le prince le mieux fait pour gagner rapidement l'affection de ses nouveaux sujets. De plus, il ne manquait pas d'esprit et il sut fort habilement retourner peu à peu l'opinion en sa faveur.
Il avait appris sans déplaisir les marques si profondes d'attachement données par les Lorrains à la régente et aux princesses lors de leur départ.
«J'aime ces sentiments, s'était-il écrié en écoutant le récit des scènes attendrissantes qui s'étaient passées à Lunéville; ils m'annoncent que je vais régner sur un peuple qui m'aimera quand je lui aurai fait du bien.»
Ces phrases et d'autres semblables, colportées à l'envi, n'avaient pas sensiblement diminué l'hostilité des populations. L'antipathie pour le nouveau règne se manifestait de toutes manières. On commença par chansonner le souverain:
Oh! grands dieux! quelle culbute! Après nos ducs quelle chute! Monseigneur de la Galaizière, Laire, laire, laire, lanlaire, Laire, laire, laire, lanla. Que ne laissais-tu à Meudon Ce Roi qui ne l'est que de nom Monseigneur de la Galaizière[37]
[37] Chanson populaire. BOYÉ, _Troisième traité de Vienne_.
Les Lorrains se laissaient même volontiers aller à manifester leurs sentiments publiquement.
On raconte qu'un jour Stanislas et la reine traversaient en carrosse la place du marché de Nancy; ils furent fort mal accueillis et même poursuivis par les quolibets de la foule. La reine, indignée, voulait faire rechercher les coupables: «Laissez-les dire, lui répondit sagement Stanislas. Je veux leur faire tant de bien qu'ils me pleureront encore plus que leurs anciens princes.»
C'étaient particulièrement les paysans qui se montraient les plus récalcitrants; dans les campagnes s'élevaient fréquemment des rixes avec les soldats français.
Dans les villes, surtout dans celles où résidait la cour, l'antipathie ne fut pas de très longue durée. Quand on vit que la présence de Stanislas et des seigneurs de sa suite amenait le mouvement, l'animation, les fêtes, on se réjouit malgré tout de voir reprendre les affaires, et on cessa bientôt de garder rigueur à un régime si favorable à la prospérité des commerçants.
Quelle était l'attitude des nobles lorrains, et comment acceptaient-ils le nouveau régime?
A la suite du changement de dynastie, la noblesse lorraine s'était divisée. Les uns n'avaient pas voulu changer de maître et avaient suivi à Vienne la dynastie nationale. Les autres, escomptant l'avenir, s'étaient tout de suite tournés vers la France. D'autres, plus éclectiques, s'étaient tournés des deux côtés à la fois; ainsi, le marquis de Choiseul-Stainville, par un équitable partage, avait fait entrer son fils aîné dans l'armée française, le second dans l'armée autrichienne.
Quant à la noblesse restée dans le pays, les uns s'étaient précipités au-devant du soleil levant, au point de soulever l'écœurement de l'ancien duc François; les autres, la majorité, se tinrent d'abord assez à l'écart. Dans l'espoir de les rallier tous plus aisément, Stanislas leur distribua libéralement les charges de la nouvelle cour. Au nombre de ses chambellans, il compte bientôt les marquis de Choiseul, du Châtelet, de Rougey; les comtes de Ludres, de Nettancourt, de Sainte-Croix, de Brassac, d'Hunolstein, etc. Le comte de Béthune est grand chambellan, le comte d'Haussonville grand louvetier, le marquis de Custine grand écuyer; le marquis de Lambertye commande les gardes du corps[38].
[38] Plusieurs d'entre eux, entre autres le comte de Ludres, étaient à la fois chambellans du roi de Pologne et du grand-duc de Toscane; ils prenaient les deux titres dans les actes officiels, et Stanislas ne trouvait pas mauvais ce témoignage de fidélité à son prédécesseur.
Ajoutez une foule de chambellans d'honneur; de gentilshommes pour la chambre, pour la table, pour la chasse; de pages, etc., etc.
La cour de la reine Opalinska n'est pas moins brillante que celle de Stanislas. Les marquises de Boufflers, de Salles; les comtesses de Choiseul, de Raigecourt sont dames du palais.
Un chevalier d'honneur, un premier maître d'hôtel, des filles d'honneur, des gentilshommes, des aumôniers, des pages complètent le personnel de son entourage.
Ce n'était point par une ostentation qui était loin de ses goûts que Stanislas multipliait ainsi les charges et les fonctions; mais il cherchait à donner satisfaction à tout le monde[39].
[39] Le personnel de la cour était considérable. Outre les charges que nous venons de citer, on comptait dans le personnel inférieur: 1 médecin, 2 chirurgiens, 1 apothicaire, 4 valets de chambre, 1 tapissier, 3 huissiers, 1 perruquier, 1 garçon de la garde-robe, 2 frotteurs, 2 balayeurs, 4 porteurs de bois, 1 allumeuse de lampes, 2 ramoneuses, 18 grands valets de pied, 10 petits, 2 coureurs, 6 heiduques, 22 suisses.
La blanchisseuse du roi était la Pierrot; Mme Mathis était chargée du linge de table; M. Pluchon était le cordonnier du roi et M. Roxin le peintre.
116 personnes étaient chargées de l'entretien des jardins et des fontaines.
Pour le service de la chapelle, on comptait: 1 confesseur, 2 aumôniers, les chanoines réguliers, 1 garçon sacristain, 1 horloger, 1 facteur d'orgues.
Pour l'écurie: 1 premier écuyer, 8 cochers, 6 postillons, 12 garçons d'attelage, 2 charretiers, 16 palefreniers, 3 postillons de chaise, 4 muletiers, 2 selliers, etc.
Pour la comédie: 14 personnes.
Pour la vénerie: 20 personnes, chargeurs d'armes, piqueurs, valets de limier, valets de chiens, boulangers, palefreniers.
Enfin, il y avait, pour les chasses, un capitaine des gardes à cheval, des gardes à pied, etc.
Bien entendu, la grande majorité de ces charges étaient plus honorifiques que réelles; la plupart étaient des sinécures et bien peu de ces nombreux fonctionnaires touchaient des émoluments. Aussi ne se croyaient-ils nullement tenus à remplir les fonctions dont on les avait gratifiés; la plupart s'isolèrent dans leurs châteaux, se bornant à attendre les événements et voulant voir, avant de se décider, ce qu'on pouvait espérer du nouveau roi.
Stanislas lui-même, soit qu'il se méfiât de leurs sentiments, soit qu'il se trouvât plus agréablement dans le milieu polonais auquel il était habitué, ne fit pas au début de grands efforts pour les attirer.
Par un sentiment de reconnaissance bien rare chez un souverain, il n'eut garde d'oublier les services rendus, et son premier soin, en retrouvant un trône, fut de récompenser ses vieux amis, ceux qui avaient partagé les dangers de sa vie aventureuse et qui avaient été les compagnons fidèles de son infortune. Il leur distribua les plus belles charges de la cour.
Le duc Ossolinski, ce duc révolutionnaire qui avait profité de ses fonctions de grand trésorier de Pologne pour enlever les diamants de la couronne, fut nommé grand maître de la cour.
Le baron de Meszech, un vieux fidèle de Stanislas, eut le soin de maintenir l'ordre et la règle dans le palais avec le titre de grand maréchal. Le chevalier de Wiltz reçut le commandement du régiment de cavalerie du roi que l'on appelait Stanislas-Roi et le titre de grand écuyer.
Le comte Zaluski, grand référendaire de Pologne, devint grand aumônier de la cour.
Le secrétaire du roi, Solignac, eut la charge de secrétaire général du gouvernement de Lorraine. M. de Sali fut nommé premier écuyer; Miaskoski, gentilhomme pour la chasse, etc.; Mme de Linanges, dame d'honneur de la reine, etc.
Le comte de Thianges, celui qui avait accepté de jouer le rôle du roi quand Stanislas avait cherché, en 1733, à reconquérir le trône de Pologne, eut la charge de grand veneur; il fut chargé de toutes les chasses et de l'équipage pour le cerf, tant des chiens que des chevaux[40].
[40] Il se démit de sa charge en 1746 en faveur de M. de Ligniville et contre une place de grand chambellan en faveur de son neveu, qui portait son nom.
Le roi ayant fondé une école pour quarante-huit cadets, la moitié des places fut réservée aux enfants de ses fidèles Polonais.
Dans son zèle de reconnaissance, Stanislas émit même la prétention de nommer, à Remiremont et à Poussay, des chanoinesses polonaises; mais cette prétention souleva un beau tapage dans les illustres chapitres, et le roi dut s'empresser de renoncer à son idée.
Si ces nominations donnaient satisfaction au besoin de reconnaissance du monarque, elles déplurent à la noblesse lorraine. On s'étonna, non sans raison, de voir les plus belles charges de la cour attribuées à des étrangers, au détriment de ceux qui avaient tous les droits possibles de les remplir. Ce fut une raison de plus de bouder le nouveau régime.