Part 26
«Je suis sobre, dit-elle, et je me noie d'orgeat, cela me soutient. Mon enfant remue beaucoup et se porte, à ce que j'espère, aussi bien que moi...»
Ce qui désole la marquise, c'est l'indifférence de Saint-Lambert: elle, qui n'a même pas le temps de manger et de dormir, écrit des lettres interminables; lui n'a rien à faire, et il ne trouve même pas le temps de griffonner quatre lignes tous les trois jours.
«Et vous vous vantez d'aimer, lui dit-elle. Moi, je vous aime à la folie, et c'est bien une folie, mais c'est pour ma vie.»
Ces reproches ne produisant aucun effet, la marquise se fâche enfin:
«Je suis bien sotte, moi, de me tuer pour partir plus tôt.
«Si vos inégalités, si vos froideurs, si les contradictions et les obscurités de votre conduite continuent, je ne prendrai pas le parti de rester ici; mais d'incertitude en incertitude j'attraperai le huitième mois, temps où il ne me sera plus possible de partir quand je le voudrai.»
Elle lui déclare nettement qu'elle ne donnera les ordres définitifs, qu'elle ne préviendra M. du Châtelet que quand elle sera contente de lui, de sa conduite, de son amour, de son impatience. Si elle n'est pas satisfaite de sa réponse, elle exigera une nouvelle lettre, et, comme il faut huit ou dix jours pour échanger une missive, le mois de juin arrivera. Or, si elle n'est pas à Lunéville le 1er juillet, qui est le huitième mois, elle ne partira pas. Après tout, c'est peut-être ce qu'il désire.
Enfin, elle termine sa lettre par ce trait du Parthe:
«Le vicomte n'a pas reçu de lettre; vous l'avez peut-être reçue pour lui.»
Cependant Saint-Lambert a souvent des besoins d'argent; il est cousu de dettes et il a, à ses trousses, toute une meute de créanciers; quand il est serré de trop près, il n'hésite pas à recourir à l'influence de son amie; déjà, à plusieurs reprises, il a obtenu, par son intermédiaire, cinquante louis du roi de Pologne; quand Stanislas fait la sourde oreille, c'est à la propre bourse de Mme du Châtelet que le brillant officier fait appel; dans ce cas il veut bien, pour un instant, faire trêve à ses mauvais procédés et il redevient aimable et tendre.
Justement, en ce moment, il est assez vivement pourchassé, et cette détresse pécuniaire lui donne un accès de tendresse inusitée. La pauvre Mme du Châtelet, qui n'est plus habituée à ces galants propos, exulte littéralement:
«18 mai.
«Non, il n'est pas possible à mon cœur de vous exprimer combien il vous adore, l'impatience extrême où je suis de me rejoindre à vous pour ne vous quitter jamais...
«Que votre lettre du 12 est tendre! Qu'elle m'a fait éprouver de plaisir! Que j'en avais besoin! Il y avait huit jours que je n'avais reçu de vous que des lettres de bouderies.
«Ne me reprochez pas mon _Newton_; j'en suis assez punie. Je n'ai jamais fait de plus grand sacrifice à la raison que de rester ici pour le finir. C'est une besogne affreuse et pour laquelle il faut une tête et une santé de fer. Je ne fais que cela, je vous jure, et je me reproche bien le peu de temps que j'ai donné à la société depuis que je suis ici. Quand je songe que je serais actuellement avec vous!
«Je vous aime à la folie, je vous le dis trop, je vous le montre trop, et vous en abusez...
«Vous savez la manière dont le roi me traite et que la certitude de mes couches à Lunéville ne dépendait plus que de vous. Votre lettre d'aujourd'hui achève de me décider.»
Bien entendu, devant les marques d'attachement de son amant, Mme du Châtelet efface de son cœur tout sentiment de jalousie:
«Non, je n'ai plus de soupçons, je n'ai plus que de l'amour; il vous est si aisé de me les ôter, ces soupçons, que vous êtes bien coupable de me les laisser. C'est en m'écrivant des lettres tendres que vous les détruirez.»
Et comme on ne saurait trop faire pour un amant si passionné, non seulement elle lui envoie les cinquante louis qu'il lui a demandés et qu'elle a dû emprunter à M. de Paulmy; mais elle continue à remuer ciel et terre pour lui faire obtenir le régiment de M. de Thianges, qui n'en demande que deux cents louis; elle trouvera bien moyen de les lui procurer s'il est nécessaire.
Elle met de nouveau en mouvement tous ses amis, Mme de Boufflers, Mlle de la Roche-sur-Yon. Elle songe même à faire intervenir le prince de Craon, auquel le roi ne saurait rien refuser.
Quant à M. de Beauvau, elle ne lui demande plus rien parce qu'elle en sait l'inutilité: «Il faut être toujours bien avec lui, dit-elle assez aigrement; jouir des grâces et de la facilité de son commerce, et n'en rien attendre.»
Mais il faut que Saint-Lambert agisse en personne, et la marquise est devenue si confiante qu'elle lui mande elle-même: «Allez à Lunéville et chauffez Mme de Boufflers pour ce régiment. Je vous assure que cela est très vraisemblable, très possible, très faisable... Allez à Lunéville, je l'exige; j'aime trop Mme de Boufflers pour la priver du plaisir de vous voir.»
Malheureusement Mme de Boufflers venait justement de quitter la Lorraine pour aller voir sa famille en Toscane, et il n'y avait pas lieu de recourir à ses bons offices, au moins pour le moment.
Stanislas, attristé de sa solitude momentanée, écrivait à son ami Voltaire:
«Commercy, 1749.
«Mme de Boufflers, mon cher Voltaire, en partant précipitamment pour aller voir monsieur son père, m'a chargé de vous renvoyer votre livre. Je sacrifie l'empressement que j'ai eu de le parcourir à la nécessité que vous avez de le ravoir, espérant que vous me le communiquerez quand vous pourrez. Vous savez comme je suis gourmand de vos ouvrages.
«Me voilà seul! Les agréments de Commercy ne remplacent pas le plaisir d'être avec ses amis; aussi je me prépare à le quitter bientôt. Je voudrais que Mme du Châtelet, que j'embrasse tendrement, employât le temps de l'absence à faire ses couches, et la retrouver sur pieds.
«Je vous embrasse, mon cher Voltaire, de tout mon cœur.
«STANISLAS, roi.»
Le séjour de Mme de Boufflers en Toscane fut assez court. De là elle se rendit à Paris où sa belle-mère l'appelait pour remplir ses devoirs à la cour. Elle y arriva le 7 juin. Stanislas avait obtenu pour elle, on se le rappelle, une place de dame surnuméraire auprès de Mesdames. Elle n'avait pas encore été présentée en cette qualité et il était convenable d'accomplir au plus tôt cette formalité.
Mme du Châtelet est doublement ravie de revoir l'amie pour laquelle elle a repris toute son ancienne tendresse, et qu'elle aime cent fois mieux près d'elle qu'à Lunéville. A peine débarquée, Mme de Boufflers accourt. La divine Émilie rend compte à Saint-Lambert de leur entrevue avec une candeur et une naïveté vraiment touchantes: tous les soupçons se se sont envolés; il n'y a plus de place dans son cœur que pour l'amour et l'amitié.
«Elle est venue chez moi à midi, nous ne nous sommes quittées qu'à huit heures, et assurément le temps ne m'a pas duré. Nous avons toujours, en vérité, presque toujours parlé de vous; elle a enchanté mon cœur, je l'en aime mille fois davantage. Elle dit que vous m'aimez passionnément, que vous le lui disiez sans cesse... Je lui ai dit à quel point je vous adorais, que je m'en étais quelquefois repentie, que j'avais espéré vous aimer faiblement, mais que ce n'était pas une âme comme la vôtre qu'on pouvait aimer faiblement; que j'avais eu des torts, mais que mon amour les avait bien réparés et qu'il me serait impossible d'en avoir à présent quand je le voudrais; que je vous aimais passionnément; que je craignais que vous ne m'aimassiez moins, que la moindre diminution dans votre goût me rendrait malheureuse--enfin après le plaisir de vous voir, il y a longtemps que je n'en ai eu de plus vif.
«Je ne soupçonnerai jamais Mme de Boufflers. Je me suis reproché tout ce que je vous ai écrit sur cela. Je ne veux point empoisonner mon amitié pour elle. Si jamais elle m'ôtait votre cœur, vous seriez apparemment de moitié. Je veux m'abandonner sur cela à votre amour et à son amitié, et je sens que, quelque chose que vous me fassiez l'un et l'autre, je vous aimerai toujours tous deux. Vous voyez déjà ma confiance dans la manière dont je vous parle d'elle. J'ai un goût naturel si vif pour elle que, pour peu qu'elle y mette du sien, je l'aimerai à la folie. Elle est charmante pour moi depuis son retour.»
Bien entendu il fut question entre les deux amies du fameux vicomte d'Adhémar et de ses fredaines. Mme de Boufflers avoua très ingénument qu'elle aimait encore le vicomte, bien qu'elle eût à se plaindre de lui; mais elle avoua non moins ingénument que si elle le revoyait, elle ne pourrait résister et que l'entrevue se terminerait par un raccommodement.
Comme Mme du Châtelet craint toujours de perdre l'amant qu'elle adore, tout est pour elle sujet à inquiétude et à tourments; à peine rassurée d'un côté, elle tremble de l'autre. Ne vient-elle pas d'apprendre que Saint-Lambert a l'étrange prétention de convertir Mme de Bassompierre, la propre sœur de la favorite? De quoi se mêle-t-il, en vérité?
«Mais savez-vous que Mme de Boufflers m'a inquiétée sur la Bassompierre; elle dit que vous ne la quittez pas et que vous voulez la convertir; voilà assurément un beau projet, et quand elle le sera, qu'en ferez-vous? Elle est fort digne, je vous assure, de rester comme elle est; mais vous seriez bien indigne d'y penser. Je ne crois pas que votre cœur pût jamais être de la partie. Mais aussi je compte trop sur votre probité pour vouloir me tromper sur cela, et je vous jure que vous aimant passionnément, sentant que je ne puis être heureuse qu'avec vous, il me serait impossible d'empêcher qu'une infidélité ne détruisît entièrement mon goût.
«Ne croyez pas que Mme de Boufflers ait voulu faire une malice; elle ne m'en a parlé qu'à cause du danger des sermons, mais j'ai été tout de suite au fait. Je sais qu'elle a du goût pour vous et vous un peu pour elle. C'est assez pour m'inquiéter.»
Mme de Boufflers doit passer un mois à Versailles, à Marly et à Vauréal chez la princesse de la Roche-sur-Yon. Saint-Lambert, qui est décidément dans une phase d'amour, manifeste une grande inquiétude et craint que le retour de Mme du Châtelet n'en soit retardé. «Ne vous troublez pas à ce sujet, lui répond Mme du Châtelet, l'_insupportable_ marquis est là[140] et par conséquent de toutes façons Mme de Boufflers et moi, nous reviendrons chacune de notre côté.»
[140] C'est de M. de Boufflers qu'il s'agit.
Cette tendre préoccupation de son amant touche au dernier point la divine Émilie qui ne trouve pas de termes assez vifs pour exprimer son attendrissement:
«Dimanche.
«Non, la plus aimable créature qui respire, non, ne croyez pas que Mme de Boufflers ni personne au monde puisse me retarder d'une seconde. Je vous assure que je vous sacrifie ma santé; mais tout ce que je refuse, tout ce que je ne fais pas, ne sont pas des sacrifices. Il faut, en vérité, que je sois de fer; mais l'amour me donne bien du courage.
«Je vous adore et je suis dévorée de l'impatience la plus vive. Je me flatte toujours de partir... Il est important que je puisse finir mon livre; mais voilà la dernière fois de ma vie que j'aurai quelque chose à faire qui ne sera pas vous.
«Je vous le répète, je ne connais qu'un bonheur: c'est de passer tous les moments de ma vie avec vous quand vous m'aimez ou du moins quand vous me le montrez. Vous enflammez mon cœur et je ne vois plus que vous dans la nature. Votre cœur charmant, tel que vous me le montrez dans vos deux lettres que je viens de recevoir à la fois, est pour moi la pierre précieuse de l'Évangile. Je veux tout sacrifier pour en jouir, pour le conserver; je m'arrange pour ne pas revenir ici que vous ne m'en pressiez pour y venir avec moi; car si vous ne vous dégoûtez pas de moi par la continuité de la jouissance et par l'inaltérabilité de mes sentiments, vous n'auriez pas sur moi le crédit de me faire vous quitter un moment.
«Savez-vous que quand vous m'aimez comme vous m'aimez par cette poste, quand vous faites goûter à mon cœur le seul bonheur digne d'être désiré, j'en suis quelquefois affligée. Je dois accoucher dans trois mois et j'aurais trop de regrets à la vie si........
«Je ne fais ici que des _x_, et malgré le retard de mon départ, il me restera encore bien des choses à faire là-bas.
«Je ne vois plus d'apparence du voyage de Mme de Boufflers. Elle me traite délicieusement et je l'aime autant que je la crains, ce qui est bien rare.
«Adieu. Voilà comme on écrit quand on aime comme je fais. Adieu. Je vous adore. Mon âme se détache pour vous aller trouver. Je crois que je mourrai de joie quand je vous reverrai, si je vous retrouve tel que je vous ai laissé.»
Dans son impatience de la revoir, Saint-Lambert a même proposé à son amie de venir à cheval au-devant d'elle. Touchée aux larmes d'un procédé si délicat et d'un empressement si inattendu, Mme du Châtelet refuse parce qu'elle redoute pour son ami la trop grande chaleur; mais elle lui écrit:
«Croyez que rien n'est perdu pour la sensibilité de mon cœur, mon cher amant, bonheur de ma vie.
«Si je voulais vous exprimer combien je vous aime, il faudrait que je fisse des expressions qui pussent vous rendre les emportements de mon âme, car elles ne sont pas encore trouvées.»
Avant de revenir en Lorraine, Voltaire et Mme du Châtelet doivent faire un court séjour à Cirey; M. du Châtelet, qui est décidément un mari incomparable, offre à Saint-Lambert de venir avec lui au-devant de la marquise jusqu'à Troyes, et de l'accompagner à Cirey. A cette nouvelle, la marquise ne peut s'empêcher de s'écrier naïvement: «Mon Dieu, que M. du Châtelet est aimable de vous avoir offert de vous amener!»
Mais ce n'est pas tout de venir; il faudrait que le chevalier de Listenay fût du voyage; on le prierait d'occuper Voltaire et le mari pendant qu'elle-même et Saint-Lambert fileraient le parfait amour. Si le chevalier ne peut venir, il faut avoir recours à l'obligeant Panpan qui, lui, se chargera bien de cette mission de confiance!
La divine Émilie apprend en même temps que son fils a l'intention de venir également au-devant d'elle. Mais elle n'en veut à aucun prix! Il est indispensable que Mme de Boufflers le retienne à Lunéville sous un prétexte quelconque, comédie, service, ou tout autre. Mon Dieu, qu'en feraient-ils à Cirey! Il ne pourrait que les gêner.
Enfin, dernière recommandation, et non des moins pressantes, de l'impatiente marquise: si la cour doit aller à Commercy, il faut que Saint-Lambert prévienne bien vite le curé d'avoir à préparer, comme d'habitude, le nid qui abrite leurs amours.
Cependant la perspective d'un tête-à-tête avec M. du Châtelet ne paraît pas sourire à Saint-Lambert. Si la marquise, par accident, était retenue à Paris, que deviendrait-il, lui, seul avec le mari? Ce serait gai!
La marquise riposte, indignée, qu'il n'a qu'à amener le chevalier ou Panpan, comme elle le lui a déjà recommandé, et que du reste la chance de la revoir dix ou douze jours plus tôt, peut bien lui faire risquer un tête-à-tête ennuyeux. Comment peut-il hésiter!
Enfin l'heure du départ sonne. Au moment de quitter Paris, la marquise écrit une _dernière_ lettre:
«_Avant de partir._
«Je n'ai point eu de lettre de vous aujourd'hui et mon cœur nage dans la joie. Je ne fais pas un pas qui ne m'annonce mon départ. Je dis adieu à tout le monde avec une joie délicieuse, même aux gens que je croyais aimer le mieux. Il n'y a pas une de mes démarches ou de mes actions qui ne tende à me rapprocher de vous... Je laisserai mon livre imparfait, mais il faut que je me rejoigne à vous ou que je meure. Je vous adore, je vous aime avec une passion et un emportement que je crois que vous méritez et qui font mon bonheur.»
La marquise sera le 25 à Troyes, le 26 à Bar-sur-Aube, le 27 à Cirey. Elle espère bien retrouver son amant à Bar-sur-Aube: «Je crois que je mourrai de joie en vous revoyant; il faudra cependant nous contraindre!»
CHAPITRE XXIV
(1749)
Juin à septembre.--Séjour à Lunéville.--Sombres pressentiments de Mme du Châtelet.--Querelle entre Voltaire et M. Alliot.--Dernières lettres de Mme du Châtelet.--Son accouchement.--Sa mort.--Désespoir de Voltaire.--La bague de cornaline.--Obsèques de Mme du Châtelet.--Départ de Voltaire.
Mme du Châtelet et Voltaire font un court séjour à Cirey du 27 au 30 juin; puis ils vont rejoindre Stanislas et Mme de Boufflers à Commercy et ils y séjournent jusqu'au 16 juillet.
L'existence est toujours la même qu'auparavant, toujours aussi gaie, aussi bruyante; les plaisirs dramatiques sont un peu délaissés, étant donné l'état de Mme du Châtelet; mais on se rattrape sur la comète, plus en vogue que jamais. Voltaire, qui ne peut se dispenser d'y jouer, y perd tout ce qu'il veut et il enrage contre cette passion malencontreuse de son hôte.
Pour se consoler il écrit _Catilina_, _Electre_, et il fait de temps à autre des lectures à ses amis.
Saint-Lambert, de son côté, veut donner la mesure de ses talents; il commence à écrire le fameux poème des _Saisons_, dont il parle depuis si longtemps, et il vient de temps à autre soumettre à Voltaire, qui le comble d'encouragements, le fruit de ses veilles.
Un nouveau personnage, et non des moindres, figure dans la petite cour, c'est le prince Charles-Édouard. Déjà son père, sous le règne du duc Léopold, avait trouvé un asile en Lorraine. Stanislas n'avait pas voulu se montrer moins libéral que son prédécesseur, et, nous l'avons vu, il avait offert au fils, chassé de France, une généreuse hospitalité. Le prince est arrivé à Lunéville dans les premiers mois de l'année 1749 et il y réside «incognito», bien qu'étant de toutes les fêtes, jusqu'en 1751. La nuit il oubliait ses malheurs auprès de sa chère maîtresse, la princesse de Talmont.
Il n'y a pas d'incidents marquants à signaler pendant les mois de l'été 1749. Mme du Châtelet et ses amis vivent dans l'attente du grave événement qui se prépare. Stanislas, Mme de Boufflers redoublent d'attentions et d'amabilités pour la marquise. Voltaire, qui pourrait bien montrer quelque rancune, est au contraire le plus attentif des amis. Il a le cœur si bon, si généreux! Il a tout pardonné! Saint-Lambert lui-même, soit pitié, soit remords, s'efforce de manifester quelque tendresse à son amie.
Mais ni les distractions dont on l'entoure, ni l'affection de l'homme qu'elle aime, rien ne peut venir à bout de l'invincible mélancolie qui peu à peu a envahi Mme du Châtelet. Elle qui est douée d'un esprit si viril, d'une âme si énergique, est assaillie de sombres pressentiments et elle ne peut s'en défendre. C'est en vain que ses amis cherchent à lui montrer l'inanité de semblables inquiétudes, elle y revient sans cesse, et cette triste pensée qui la poursuit devient bientôt pour elle une idée fixe. Elle est si persuadée que sa fin est prochaine qu'elle prend toutes ses dispositions en conséquence: elle fait son testament, elle brûle beaucoup de lettres, place sous scellés celles qui lui rappellent les heures les plus douces de sa vie et qu'elle n'a pas le courage de détruire; enfin elle travaille avec passion au _Commentaire_ qu'elle ne veut pas laisser inachevé.
C'est dans ce déplorable état moral qu'elle passe les mois de juillet et d'août, cherchant à oublier, à s'étourdir de toutes façons, mais sans succès. Tous ses amis déplorent sa nervosité, mais la mettent sur le compte de son état; personne ne se préoccupe, pas plus Mme de Boufflers que Voltaire, que Saint-Lambert. Comment s'inquiéteraient-ils d'un événement aussi naturel, aussi simple qu'un accouchement?
Pendant l'été de 1749, les visites sont nombreuses à la cour. Le 11 juin, arrive le maréchal de Saxe qui se rend à Dresde. Stanislas fait grand accueil au fils de son heureux rival; il le comble de marques d'estime et de considération. Quand le maréchal s'éloigne, il est si satisfait qu'il promet de s'arrêter encore à son retour. Et, en effet, le 10 août, il passe vingt-quatre heures à Commercy auprès du roi.
En juillet, on voit arriver successivement le cardinal de La Rochefoucauld et l'évêque de Carcassonne qui se rendent à Plombières; le maréchal et la maréchale de Belle-Isle; enfin, le prince et la princesse de Craon.
L'un et l'autre commencent à sentir le poids des ans, et ils veulent finir leurs jours dans leur chère Lorraine; le prince abandonne sa vice-royauté de Toscane, toutes ses dignités, et, après un court séjour à Vienne pour remercier l'Empereur, il arrive à Lunéville le 24 juillet avec la princesse.
Il se rend aussitôt à Commercy pour saluer le roi; puis il va s'installer dans son magnifique château d'Haroué, qu'il compte bien ne plus quitter. Ceux de ses enfants qui sont en Lorraine, le prince de Beauvau, Mme de Boufflers et son mari, Mme de Bassompierre, quittent immédiatement la cour et viennent passer quelque temps près de leurs parents.
Dès le 16 juillet, Mme du Châtelet, pour laquelle les déplacements commencent à devenir difficiles, a quitté Commercy pour aller s'établir à Lunéville; Voltaire et Saint-Lambert l'ont accompagnée. Quant à Stanislas, il est resté à Commercy qu'il ne quittera pas avant le 12 août.
A la fin d'août une querelle ridicule éclate entre Voltaire et l'intendant du roi, M. Alliot. Voltaire a toujours fait ses efforts pour être en bons termes avec l'intendant; mais celui-ci, qui est du parti dévot, s'est toujours maintenu dans une réserve hostile dont les flatteries et les grâces du poète n'ont pu le faire sortir. Donc le philosophe, qui est fort exigeant et qui est toujours disposé à croire qu'on n'a pas pour lui les égards qui lui sont dus, trouve qu'on le laisse manquer des objets les plus nécessaires à l'existence. Quand il est indisposé, il se fait servir dans sa chambre et à son heure. Quelquefois le service en souffre et Voltaire s'en plaint très vivement. Ses réclamations verbales n'ayant pas produit l'effet qu'il en espérait, le 29 août au matin, il perd patience et il écrit à M. Alliot:
«Lunéville, 29 août 1749, à 9 heures du matin.
«Je vous prie, monsieur, de vouloir bien avoir la bonté de me faire savoir si je puis compter sur les choses que vous m'avez promises, et s'il n'y a point d'obstacles. Le mauvais état de ma santé ne me permet ni de rester longtemps à la cour du roi, auprès de qui je voudrais passer ma vie, ni d'avoir l'honneur de manger aux tables auxquelles il faut se rendre à un moment précis, qui est souvent pour moi le temps des plus violentes douleurs. Il fait froid d'ailleurs les matins et les soirs pour les malades.
«Il serait un peu extraordinaire que, malgré votre amitié, on refusât ici les choses nécessaires à un homme qui a tout quitté pour venir faire sa cour à Sa Majesté.
«Je vous prie de me faire savoir s'il faut en parler au roi.
«VOLTAIRE.»
A neuf heures un quart, pas de réponse!
Le philosophe, qui ne brille pas par la patience, reprend la plume:
«29 août 1749, à 9 heures 1/4 du matin.
«Je vous supplie, monsieur, de vouloir bien donner des ordres en vertu desquels je sois traité sur le pied d'un étranger; et ne me mettez pas dans la nécessité de vous importuner tous les jours.
«Je suis venu ici pour faire ma cour au roi.--Ni mon travail, ni ma santé ne me permettent d'aller piquer des tables.--Le roi daigne entrer dans mon état; je compte passer ici quelques mois.
«Sa Majesté sait que le roi de Prusse m'a fait l'honneur de m'écrire quatre lettres pour m'inviter à aller chez lui.
«Je puis vous assurer qu'à Berlin je ne suis pas obligé à importuner pour avoir du pain, du vin, de la chandelle. Permettez-moi de vous dire qu'il est de la dignité du roi et de l'honneur de votre administration de ne pas refuser ces petites attentions à un officier de la cour du roi de France, qui a l'honneur de venir rendre ses respects au roi de Pologne.
«VOLTAIRE.»
A neuf heures trois quarts, pas de réponse!
C'en est trop! Comment Voltaire peut-il laisser humilier ainsi en sa personne un valet de chambre du roi de France! Il reprend la plume et s'adresse au roi de Pologne lui-même: