La Cour de Lunéville au XVIIIe siècle Les marquises de Boufflers et du Châtelet, Voltaire, Devau, Saint-Lambert, etc.

Part 25

Chapter 254,097 wordsPublic domain

«C'est à vous de décider de mon sort. Je ne sais que penser de vos deux dernières lettres. Êtes-vous détaché de moi? Je ne le croirai que quand vous me l'aurez bien répété, et je sens que, si vous me le répétez, je ne m'en consolerai jamais. Mais je sais que l'amour et le goût ne se raniment point et je pleure en secret l'erreur de mon cœur.»

La pauvre femme s'humilie, elle demande pardon d'une lettre violente qu'elle a écrite: «Il est impossible, ajoute-t-elle, que vous n'ayez pas démêlé dans la fureur qui y régnait tout l'amour qui l'avait dictée.»

Saint-Lambert daigne pardonner et écrire un peu plus tendrement; aussitôt la marquise, ravie, oublie tous ses griefs; elle se croit aimée de nouveau; elle se calme, s'apaise et naturellement elle se décide à faire ses couches à Lunéville, ce qu'elle souhaite par-dessus tout.

Mais ce n'est pas tout de le désirer, il faut encore en avoir la permission; et comment l'obtenir sans la bienveillante intervention de Mme de Boufflers? Elle se décide alors à avouer à son amie une situation qu'elle lui a jusqu'à ce jour soigneusement dissimulée:

«Paris, jeudi 3 avril 1749.

«Eh bien, il faut donc vous dire mon malheureux secret, sans attendre votre réponse sur celui que je vous demandais: je sens que vous me le promettez et que vous le garderez, et vous allez voir qu'il ne pourra se garder encore longtemps.

«Je suis grosse, et vous imaginez bien l'affliction où je suis: combien je crains pour ma santé et même pour ma vie; combien je trouve ridicule d'accoucher à quarante ans[136], après en avoir été dix-sept sans faire d'enfants; combien je suis affligée pour mon fils. Je ne veux pas encore le dire, de crainte que cela n'empêche son établissement, supposé qu'il s'en présentât quelque occasion, à quoi je ne vois nulle apparence...

[136] Elle devrait dire quarante-trois.

«Personne ne s'en doute, il y paraît très peu: je compte cependant être dans le quatrième et je n'ai pas encore senti remuer; ce ne sera qu'à quatre mois et demi. Je suis si peu grosse que, si je n'avais pas quelques étourdissements ou quelques incommodités, et si ma gorge n'était fort gonflée, je croirais que c'est un dérangement.

«Vous sentez combien je compte sur votre amitié et combien j'en ai besoin pour me consoler et pour m'aider à supporter mon état. Il me serait bien dur de passer tant de temps sans vous et d'être privée de vous pendant mes couches! Cependant, comment les aller faire à Lunéville et y donner cet embarras-là? Je ne sais si je dois assez compter sur les bontés du roi pour croire qu'il le désirât et qu'il me laissât le petit appartement de la reine que j'occupais; car je ne pourrais accoucher dans l'aile[137] à cause de l'odeur du fumier, du bruit et de l'éloignement où je serais du roi et de vous. Je crains que le roi ne soit alors à Commercy et qu'il ne voulût pas abréger son voyage; j'accoucherai vraisemblablement à la fin d'août ou au commencement de septembre au plus tard.

[137] Elle veut parler de l'aile droite de la cour d'honneur où étaient situés les appartements des étrangers. En sous-sol se trouvaient les écuries royales.

«J'ignore quels sont les projets du roi pour ses voyages; il me serait bien dur de passer encore huit mois sans vous et peut-être plus; car, avec le temps de mes couches, cela ira au moins à huit mois, et, pour peu qu'il me restât la moindre incommodité, je ne pourrais au commencement de l'hiver entreprendre un si grand voyage en relevant de couches; ce sera un des temps de ma vie où notre amitié sera la plus agréable et la plus nécessaire et où les bontés du roi me seront de la plus grande consolation. Il me semble bien dur de m'en priver; j'espère que vous ne le souffrirez pas. Vous voyez cependant combien de considérations doivent m'arrêter; je ne veux point abuser des bontés du roi pour moi ni de votre amitié. M. du Châtelet veut que j'accouche à Lunéville, ou du moins le désire fort; je le désire plus que lui, mais c'est à vous de voir si cela est possible et convenable; c'est à vous de me dire si vous le désirez, si le roi le désire et ce que vous me conseillez.

«Si je dois accoucher à Lunéville, j'y retournerai à la fin de mai ou au commencement de juin, parce que je risquerai moins alors. Je ne crains point le voyage, j'irai doucement; je ne me suis jamais blessée, je suis très forte. Rien ne me serait plus malsain que de me passer de vous. Décidez donc de mon sort et, si vous voulez qu'il soit heureux, faites que je sois avec vous. J'attendrai votre réponse avec impatience. Vous direz au roi tout ce que vous voudrez; je mets mon sort entre vos mains.

«Je compte que je trouverai en Lorraine un bon accoucheur et une bonne garde. Il serait bien cher d'accoucher à Paris, et bien triste d'y accoucher sans vous.»

En prévenant Saint-Lambert de la lettre qu'elle envoyait à Mme de Boufflers, la marquise ajoutait:

«Je prie Mme de Boufflers de faire de ma confidence un usage convenable et utile, et je lui avoue tout ingénument que je serais au désespoir d'accoucher ici. Elle a le cœur bon dans le fond, mais je crois que la meilleure finesse est de n'en point avoir... Il est certain que je suis incapable de soutenir l'idée d'accoucher ici et d'y accoucher sans vous, et que, si je n'en mourais pas, la tête m'en tournerait et que je suis capable de mille extravagances.» (3 avril.)

Par malheur, le roi de Pologne venait d'être fort souffrant et le moment était mal choisi pour l'entretenir de la requête de la divine Émilie.

Une nuit, Stanislas avait été pris par des douleurs violentes, résultat d'une forte indigestion, et son état avait été un moment si inquiétant que son entourage avait été fort alarmé. Il se remit peu à peu, cependant; mais le bruit de sa maladie s'était répandu, et la _Gazette de Hollande_ avait même annoncé qu'il était au plus mal.

A cette nouvelle Voltaire, qui était attaché au roi par les liens de la reconnaissance et de la plus vive amitié, fut très profondément affecté; il s'empressa de lui écrire pour lui exprimer tous ses vœux et lui dire les tendres sentiments dont son cœur était plein.

A peine rétabli, le roi remercie le philosophe:

«Je serais, mon cher Voltaire, au désespoir si je me trouvais aussi embarrassé à répondre à vos sentiments pour moi qu'à la production de votre incomparable génie; car il n'y a ni vers, ni prose qui soient capables de vous exprimer combien je suis sensible à tout ce que vous me dites. Toute mon éloquence est au fond de mon cœur. C'est par son langage que vous connaîtrez ma façon de m'expliquer pour vous marquer ma reconnaissance de la part que vous avez prise à ma légère incommodité et pour vous assurer combien je suis de tout mon cœur à vous.

«STANISLAS, roi.»

En avril, le roi de Pologne vint faire à Trianon un de ses séjours habituels. Il était accompagné du duc Ossolinski, du marquis de Boufflers et de M. de la Galaizière.

Mme du Châtelet, qui avait mille raisons pour lui faire sa cour et le quitter le moins possible, vint s'installer à Trianon auprès de lui. Elle espérait que cette marque d'attachement ne passerait pas inaperçue et que le roi, déjà préparé par Mme de Boufflers, lui accorderait au château de Lunéville le petit appartement de la reine qu'elle avait déjà occupé et qu'elle souhaitait de nouveau très vivement.

Le roi, en effet, fut charmé de revoir la divine Émilie, charmé de jouir de sa société. Elle passait avec lui toutes les matinées et dînait en sa compagnie à midi.

Tous les jours, entre deux et trois heures, le roi se rendait à Versailles auprès de sa fille et il restait avec elle jusqu'à cinq heures et demie. A ce moment, il descendait chez Mlle de la Roche-sur-Yon qui, elle aussi, était venue à Versailles pour le voir plus facilement, et ils jouaient à la comète. Marie Leczinska favorisait ces entrevues, dans l'espoir que son père se déciderait enfin à épouser la princesse, et qu'il renoncerait ainsi à Mme de Boufflers. Mais le vieux roi faisait la sourde oreille et les instances de sa fille ne pouvaient le faire départir de banales relations de politesse. A sept heures, il retournait à Trianon.

Quant à Mme du Châtelet, après avoir dîné avec le roi, elle se met au travail, et ne sort pas. Tout le jour, toute la nuit, elle reste plongée dans ses chiffres, avec l'espérance d'avancer son travail, et par suite son départ. Elle ne perd pas un moment. Elle sacrifie tous les plaisirs, elle ne voit plus ses amis, elle ne soupe même plus.

Sa santé, tant par suite de sa grossesse que des inquiétudes qui l'assiègent, est mauvaise; elle a des maux de cœur et des maux de tête incessants, et elle a dû se faire saigner à plusieurs reprises.

De nouveaux soucis viennent encore s'ajouter à ses préoccupations de travail et de santé. A peine Saint-Lambert a-t-il appris le départ de Stanislas qu'il est allé s'établir à Lunéville. Pourquoi, si ce n'est pour faire la cour à Mme de Boufflers?

Ce n'est pas tout encore. Soit par fantaisie, soit pour rompre plus aisément une liaison qui lui pèse, Saint-Lambert ne s'est-il pas avisé de vouloir prendre du service actif et de solliciter un poste de son grade dans un régiment de grenadiers?

Cette idée affole la marquise et la trouble jusqu'au fond de l'âme. «Prendre ce parti ou me quitter, c'est la même chose», dit-elle. Elle écrit à Saint-Lambert des lettres désolées et indignées; elle lui fait une description effrayante de ces grenadiers, où personne ne veut entrer, où personne ne veut rester, où l'on n'a pas de congés, etc., etc. S'il y entre, c'est la perte certaine de sa fortune et le malheur de sa vie. C'est «se casser le cou».

Elle lui dit avec colère: «Quel que soit le parti auquel vous vous arrêterez, cela m'a fait connaître votre cœur et voir à quoi vous me sacrifiez et dans quel temps et dans quelles circonstances! Je serais cependant assez faible pour vous le pardonner, mais croyez que je ne pourrai jamais l'oublier.»

L'égoïsme de Saint-Lambert est si exorbitant, si excessif qu'il en arrive à chercher querelle à sa maîtresse parce qu'elle fait venir des robes de Lorraine, dans le cas où elle ferait ses couches à Paris. Après des mois d'une patience méritoire, Mme du Châtelet finit par être exaspérée de pareilles exigences, et elle écrit:

«De quel droit osez-vous vous fâcher que je fasse venir mes robes d'été et exiger que j'accouche en Lorraine, vous qui n'êtes pas sûr de ne pas quitter la Lorraine pour toujours dans un mois, et qui seriez déjà à votre garnison en Flandre sans le refus du prince de Beauvau? Quoi, vous êtes assez personnel pour trouver mauvais que je ne m'engage pas irrévocablement à faire mes couches à Lunéville, et cela pour que j'y sois en cas que vous y restiez, et que je courre le risque d'y accoucher sans vous! Peu vous importe où je fasse mes couches si vous n'êtes pas à Lunéville. Vous voulez bien avoir la liberté de vous séparer de moi pour toujours, si c'est votre avantage; mais vous ne voulez pas que je reste ici quinze jours de plus, si ma santé ou mes affaires l'exigent. Oh! vous en voulez trop aussi! Je ne m'arrange pas pour partir ni le 20 ni le 25 de mai, ni jamais, que vous ne soyez décidé sur ces grenadiers, et votre indécision (que dis-je? ce n'est pas vous qui êtes indécis, puisque vous les demandez à cor et à cri) devrait me décider si j'avais un peu de courage.»

Malgré tout, malgré ses légitimes griefs, malgré l'ingratitude qu'il lui témoigne en cherchant à quitter la Lorraine, Mme du Châtelet s'occupe encore de la fortune de son ami et elle cherche, par tous les moyens, à l'empêcher de partir. Elle n'a pas perdu l'espoir de reconquérir son cœur, et elle met en jeu toutes les influences dont elle dispose pour lui obtenir un régiment en Lorraine: le régiment de Thianges.

Le prince de Beauvau, Mlle de la Roche-sur-Yon, Mme de Boufflers elle-même, sont sollicités tour à tour. Mais les difficultés sont grandes: Mlle de la Roche-sur-Yon prend l'affaire avec tant de nonchalance! il y a tant de faiblesse, de pusillanimité dans l'amitié du prince! Mme de Boufflers a le cœur excellent; mais elle ne met de chaleur à rien: «Il faudrait du courage, de l'obstination et on n'a rien de tout cela.» C'est Mlle de la Roche-sur-Yon qui est chargée d'intervenir auprès du roi. Mais au premier mot Stanislas, qui n'a pas pardonné à Saint-Lambert ses assiduités près de la favorite, déclare qu'il a de l'aversion pour lui, et il manifeste une telle humeur que la princesse n'ose pas recommencer.

Mme du Châtelet en est arrivée à un si profond degré de chagrin qu'elle envisage désormais avec calme la conduite de Mme de Boufflers et les soupçons plus ou moins justifiés que la jalousie lui inspire:

«Tout ce que Mme de Boufflers m'a écrit sur votre sujet, et sur votre fortune en dernier lieu, la manière dont elle sent et partage mes peines sur cela, ont resserré les liens qui m'attachent à elle, et, si vous me quittez pour elle, je pourrai bien en mourir, mais je ne la haïrai jamais. Je ne lui cache point combien je suis indignée de la facilité avec laquelle vous avez embrassé cette prétendue ressource des grenadiers, et de l'indifférence avec laquelle vous vous êtes résolu à vous séparer de moi pour toute votre vie. Je lui ouvre mon cœur, cela est impossible autrement; vous en abuserez tous deux si vous voulez...

«Mme de Boufflers met des grâces dans les choses qu'elle fait que je n'y mettrais jamais; je suis tout étonnée, et assurément je dois l'être, que son amitié délicieuse ne vous tienne pas lieu de moi et de tout. Vous me quitterez pour elle en vous le reprochant; vous ne me tenez plus que par reconnaissance...

«Je ne sais ce que je vais chercher en Lorraine, je ne sais ce que j'y ferai; je sais qu'il faut que je sois dans le même lieu que vous. Je ne suis sûre, dans toute ma vie, que de deux choses: je ne haïrai jamais Mme de Boufflers et je n'aurai jamais d'amitié pour vous.»

A la fin d'avril, toujours de Trianon, elle écrit encore. Mais cette fois sa raison l'a abandonnée; elle est dévorée de jalousie et ne le cache plus:

«Mme de Boufflers me fait l'éloge de votre amour pour moi. Je devrais en être bien aise, je lui en sais gré et cependant tout m'est suspect de ce côté-là. Ma tête est un chaos de contradictions. _Si elle ne fût venue que cet hiver, je l'aurais quittée._

«Cette phrase est toujours dans mon esprit. Vous êtes bien cruel d'avoir troublé le bonheur que je trouvais à vous aimer si tendrement. Vous ne connaissez pas tout ce que vous m'avez ôté.

«... Vous aurez vu bien de l'humeur dans mes dernières lettres; je me suis bien consultée et bien examinée; je vous trompais et me trompais moi-même quand je vous disais que le soupçon était loin de mon cœur; je ne puis être tranquille tant que vous serez à Lunéville en mon absence. Si ce soupçon détruit votre goût, il flétrit le mien, et assurément mes soupçons sont autrement fondés que les vôtres. Rien ne peut nuire plus à vos affaires que d'être à Lunéville quand le roi arrivera... Passez trois semaines à Nancy de suite, si vous voulez retrouver mon cœur...»

Du reste, tout le monde est persuadé qu'il est raccommodé avec Mme de Boufflers, que le vicomte est quitté; tout le monde le dit. Il faut à tout prix qu'il parte pour Nancy. Cela seul donnera à Mme du Châtelet la tranquillité, le bonheur, et le calme auxquels elle a droit.

La marquise avait profité de son séjour à Trianon pour obtenir de Stanislas tout ce qu'elle voulait et elle n'avait qu'à se louer des procédés du roi à son égard:

«Je sais jusqu'où va mon crédit, dit-elle; il n'a jamais été plus grand et le roi ne m'a jamais marqué tant d'amitié. Il veut absolument que je fasse mes couches à Lunéville; il dérangera tous ses projets pour y être. Il me laisse l'appartement. Je suis bien honteuse de penser que cela dépend de tout autre chose.

«Le roi de Pologne prétend que je suis ravie d'être grosse, et que j'aime déjà mon enfant à la folie; il est vrai que depuis que je suis sûre d'accoucher à Lunéville, je suis bien moins fâchée de mon état. Le roi est charmant pour moi. S'il savait tout ce qu'il gâte par une injuste obstination, il me ferait l'aimer autant que je le dois; mais comment le lui pardonner? Je ne le connais injuste qu'en ce point.»

Cependant Stanislas avait terminé son séjour à Paris. Le 28 avril, cédant aux instances de sa fille, il se rendit à Vauréal[138], chez Mlle de La Roche-sur-Yon, où il passa vingt-quatre heures, et le lendemain il reprenait la route de la Lorraine. Mme du Châtelet se réinstallait aussitôt à Paris, où la rappelaient Voltaire et ses occupations littéraires.

[138] Sur la rive droite de l'Oise, à 6 kilomètres de Versailles.

CHAPITRE XXIII

Séjour à Paris, du 28 avril au 26 juin 1749.

A peine arrivée à Paris, Mme du Châtelet reprend sa vie de travail acharné. Elle n'a d'autre distraction que d'écrire à Saint-Lambert et à Mme de Boufflers; elle entretient avec cette dernière une correspondance des plus suivies: il est si important de ménager la favorite, qui peut lui faire tant de bien ou tant de mal, suivant qu'elle sera pour ou contre elle! Aussi lui prodigue-t-elle les protestations d'amitié, protestations sincères malgré tout, car si la marquise est toujours inquiète de son amie, si elle redoute son empire sur Saint-Lambert, l'affection a fini par l'emporter sur la jalousie; elle souffre toujours, mais elle pardonne.

Rien de ce qui touche Mme de Boufflers ne la laisse indifférente. Un jour elle apprend que la fille de son amie, «la divine mignonne», est tombée gravement malade. Aussitôt elle prodigue à la mère les témoignages du plus affectueux intérêt. Elle est au désespoir de n'être pas près d'elle, quand elle la sait triste et inquiète; elle voudrait partir, elle se montre l'amie la plus tendre et la plus attachée.

Enfin, l'enfant se rétablit et Mme du Châtelet s'en réjouit comme s'il s'agissait de sa propre fille.

Ces émotions ont ravivé, dans le cœur de la marquise, toutes les douleurs de l'éloignement:

«C'est alors, écrit-elle à son amie, que notre séparation me devient insupportable et je vous jure qu'elle m'est toujours amère et que vous êtes d'une nécessité indispensable pour mon bonheur.»

Puis elle lui parle de ses projets, de son désir de la rejoindre et des bontés que le roi a pour elle:

«Je m'arrange pour partir le plus tôt que je pourrai.

«Je vous ai mandé que le roi me laissait le petit appartement de la reine; il ferme le grand et j'en suis bien aise... Il m'a promis un petit escalier dans la chambre verte pour aller dans le bosquet, ce qui me sera fort utile dans mon dernier mois, où il me faudra me promener, malgré que j'en aie. Ce pourra même être, tout l'été, le passage du roi pour venir chez moi; de son perron il n'y aura qu'un pas...»

Mme du Châtelet est à ce point en confiance avec Mme de Boufflers qu'elle lui raconte tous ses menus incidents de famille ou de ménage. Son fils n'a pas beaucoup goûté cette grossesse imprévue:

«Depuis quelque temps, dit-elle, je suis moins contente de lui; je ne sais s'il m'aime autant qu'il le devrait. Il n'a pas trop bien pris ma grossesse, et il se donne les airs de n'être pas content des deux mille écus de rente que je lui ai arrangés; pour peu qu'il continue, je lui ôterai la pension de deux mille quatre cents livres que je lui fais, et le laisserai avec son régiment et sa charge. Autant j'aurais fait pour lui par amitié, autant je ferai peu pour une âme intéressée.»

Comme il est en résidence à Lunéville, elle recommande à Mme de Boufflers de le surveiller et, au besoin, de le morigéner.

Puis la marquise a changé de femme de chambre; elle a été obligée de mettre dehors la Chevalier[139]. Celle qui la remplace est «d'une adresse charmante et du service du monde le plus agréable, mais c'est une des plus grandes p... qu'on ait jamais vues». Il est vraiment impossible de la garder; elle va la remplacer par une personne «qui ne sait pas attacher une épingle, mais qui sait gouverner en couches», et au moins ce n'est pas «une espèce».

[139] Mme du Châtelet avait le cœur bon, car elle écrit peu après: «La Chevalier est placée, et c'est un repos d'esprit pour moi, car elle me faisait pitié.»

La marquise termine sa lettre par cette phrase pleine de tendresse:

«_Vale et me ama; tu eris semper deliciæ animæ meæ._»

Les deux dames sont dans une intimité si confiante que la divine Émilie est chargée de la mission la plus délicate. Mme de Boufflers l'a priée de surveiller le vicomte d'Adhémar, et de lui dire ce qu'elle en pense. La marquise est dans un cruel embarras; elle n'aime pas le vicomte qu'elle trouve sot, déplaisant, tracassier; elle en dirait volontiers du mal; elle souhaiterait même «qu'il soit quitté à la première occasion»; mais, d'un autre côté, si Mme de Boufflers reste sans amant, ne va-t-elle de nouveau revenir à Saint-Lambert? Enfin, Mme du Châtelet, après bien des hésitations, rend hommage à la vérité et écrit à son amie cette phrase assez ambiguë:

«J'éclaire la conduite du vicomte le plus qu'il m'est possible; je ne le crois pas d'une fidélité bien exacte, mais je crois aussi qu'il n'y a rien qu'il aime autant que vous.»

Mme du Châtelet n'était pas seulement chargée de surveiller d'Adhémar, c'est elle qui faisait l'office de boîte aux lettres. Naturellement, Mme de Boufflers et son amant éprouvaient le besoin de s'écrire. Le faire ouvertement eût été trop dangereux, et il avait fallu recourir à un intermédiaire; jusqu'alors c'était le digne abbé Porquet qui avait rempli cet office. Il y eut des inconvénients; une lettre fut perdue: «or, cela n'est point bon à égarer», et il fut décidé qu'à l'avenir Mme de Boufflers enverrait ses missives amoureuses à Mme du Châtelet, qui les remettrait elle-même au vicomte. Ce dernier, qui écrivait aussi par toutes les postes, lui confierait les réponses; Mme du Châtelet les enverrait à l'aimable Panpan qui, fidèle à son rôle si plein d'abnégation, les porterait secrètement à Mme de Boufflers. De cette façon les convenances seraient sauvées, la morale sauvegardée, et tout se passerait le mieux du monde, au nez et à la barbe de Stanislas. Ainsi fut fait, et cette poste clandestine fonctionna à merveille.

Malgré tout, malgré son intimité avec Mme de Boufflers, Mme du Châtelet n'est pas en sécurité, elle craint toujours une trahison possible de Saint-Lambert. Sa correspondance est toujours pleine de contradictions, et d'incohérences. Si Saint-Lambert reste quelques jours sans écrire, la pauvre femme en perd la tête:

«11 mai.

«Point de lettre de vous aujourd'hui; voilà qui est affreux! Ce n'est pas pour me rendre la confiance et la tranquillité d'esprit nécessaires à la vie que je mène. Imaginez, si vous pouvez, ce que c'est que d'être du jeudi au dimanche à attendre une lettre et que cette lettre n'arrive point! Tous mes soupçons alors me reprennent et je suis très malheureuse quand la réflexion se mêle d'examiner votre conduite.

«Je vous avais toujours mandé qu'au retour du roi j'exigeais que vous fussiez à Nancy; il est bien singulier que cette garde à remplacer se trouve précisément placée dans le mois du retour du roi... Le hasard vous sert toujours bien singulièrement pour m'inquiéter...»

Elle fait tout au monde pour abréger le temps de leur séparation et pour pouvoir partir le plus tôt possible: elle s'est séquestrée absolument, elle ne sort plus, ne voit plus personne, ne fait que des A et des B.

«Savez-vous la vie que je mène depuis le départ du roi? Je me lève à neuf heures, quelquefois à huit. Je travaille jusqu'à trois heures, je prends mon café à trois heures. Je reprends le travail à quatre heures. Je le quitte à dix heures pour manger un morceau, seule. Je cause jusqu'à minuit avec M. de Voltaire qui assiste à mon souper, et je reprends le travail à minuit jusqu'à cinq heures.»

Mais, pour mener cette vie-là, au moins faudrait-il avoir l'esprit tranquille et il ne cesse de l'agiter.

Heureusement, jusqu'à présent, sa santé se soutient merveilleusement.