Part 24
O roi dont la vertu, dont la loi nous est chère, Esprit juste, esprit vrai, cœur tendre et généreux, Nous devons chercher à vous plaire, Puisque vous nous rendez heureux. Et vous, fille des rois, princesse douce, affable, Princesse sans orgueil et femme sans humeur, De la société, vous, le charme adorable, Pardonnez au pauvre assesseur.
[130] Comédie en un acte de Fagan.
Mais le poète n'adresse pas uniquement ses louanges aux grands de la terre; les interprètes qui se distinguent ont droit aussi à ses éloges. Mlle de la Galaizière ayant, joué à ravir le rôle de Lucinde dans l'_Oracle_[131], reçoit ces vers charmants:
J'allais pour vous au dieu du Pinde Et j'en implorais la faveur. Il me dit: «Pour chanter Lucinde Il faut un dieu plus séducteur.» Je cherchai loin de l'Hippocrène Ce dieu si puissant et si doux; Bientôt, je le trouvai sans peine, Car il était à vos genoux. Il me dit: «Garde-toi de croire Que de tes vers elle ait besoin; De la former, j'ai pris le soin; Je prendrai celui de sa gloire.»
[131] Petite comédie de Saint-Foix.
Cependant, cette succession de plaisirs, d'opéras, de comédies devait avoir une fin. On ne peut toujours s'amuser. Et puis, ne faut-il pas avant tout respecter les lois de l'Église? A l'approche de l'Avent, Stanislas décide que les spectacles vont cesser.
Voltaire s'incline devant la volonté royale; la troupe «de qualité» donne une dernière et brillante représentation, et, à la fin du spectacle, le poète, entouré de tous les interprètes, s'avance sur le devant de la scène et, parlant à Stanislas, lui adresse ce compliment:
Des jeux où présidaient les Ris et les Amours, La carrière est bientôt bornée; Mais la vertu dure toujours: Vous êtes de toute l'année.
Nous faisions vos plaisirs et vous les aimiez courts; Vous faites à jamais notre bonheur suprême, Et vous nous donnez tous les jours Un spectacle inconnu trop souvent dans les cours, C'est celui d'un roi que l'on aime.
Les représentations étant terminées, Voltaire charmait encore son hôte en lui faisant lecture de ses travaux. Il poursuivait toujours l'histoire de la guerre de 1741 et venait d'achever l'épisode relatif aux derniers malheurs de la maison des Stuart. Un jour, il donnait lecture à la cour assemblée d'un passage des plus pathétique. L'émotion était générale, car on ne pouvait entendre l'historien sans se rappeler les propres et cruelles infortunes de Stanislas. Et puis, ne savait-on pas que la princesse de Talmont, qui assistait à la lecture, au premier rang, était la maîtresse du prince Édouard? La lecture fut interrompue par l'arrivée du courrier. L'indignation, la stupeur furent générales quand on apprit qu'en vertu du traité conclu avec l'Angleterre, le prétendant venait d'être arrêté à la sortie de l'Opéra. Il avait fallu en arriver aux pires extrémités; le prince, saisi par les archers, avait été enfermé à Vincennes, puis conduit hors du royaume.
Stanislas, saisi de pitié et n'écoutant que son cœur, envoya aussitôt un courrier au prince exilé pour lui offrir un asile dans ses États.
Les derniers temps du séjour en Lorraine sont attristés par des querelles assez fréquentes entre Saint-Lambert et Mme du Châtelet. Cette dernière se plaint sans cesse de la froideur de son amant; elle l'accuse de la délaisser, de l'oublier, tant et si bien que la séparation allait presque devenir un soulagement pour tous les deux:
«Me laisser envoyer deux fois chez vous sans m'écrire, me voir à quatre heures quand je vous demande de venir à une heure, et cela en me mandant que vous vous portez bien, c'est me dire assez comment vous pensez pour moi après la façon dont vous m'avez quittée hier au soir. Il faut partir pour Paris et nous séparer à jamais. Je ne sais ce qui arrivera demain; mais je puis tout supporter, hors la façon indigne dont vous me traitez.»
* * * * *
«Vous m'avez traitée si froidement aujourd'hui; vous avez eu l'air si peu occupé de moi; vous avez si peu songé à chercher des expédients, à m'en demander, à m'en parler, à vous en plaindre; vous m'avez si peu regardée; enfin, je suis si excessivement mécontente de vous que je me console bien aisément de ne pouvoir vous ouvrir la porte de la maréchale; je me repens seulement de vous l'avoir proposé et de l'avoir imaginé; je suis une indigne créature de vous en avoir parlé; je sens tout mon tort et je n'en aurai plus de cette espèce. Je suis bien heureuse que vous ayez de si mauvais procédés avec moi à la veille de mon départ; j'en serai plus heureuse à Paris. Je suis bien persuadée que vous n'avez pas tenté de venir ce soir et je ne vous écrirais pas si je ne voulais pas vous faire voir que je me suis aperçue de votre conduite et qu'elle fait sur moi l'effet qu'elle y doit faire.»
* * * * *
Cependant, avant de se rendre à Paris, Mme du Châtelet avait des intérêts qui la rappelaient à Cirey, des bois à visiter, des contestations à terminer; il fut décidé que l'on y passerait les fêtes de Noël. Voltaire et la divine Émilie prirent congé de Stanislas et de sa cour le 20 décembre.
Les adieux avec Saint-Lambert furent déchirants naturellement: toutes les querelles étaient oubliées; on ne se rappelait plus que les heureux moments. On se promit de s'écrire beaucoup, et au besoin plusieurs fois par jour, et de se retrouver très prochainement.
CHAPITRE XXII
(1749)
Séjour à Cirey, de décembre 1748 à février 1749.--Séjour à Paris, de février à avril 1749.--Séjour à Trianon, du 14 au 28 avril 1749.
Mme du Châtelet et Voltaire prirent donc la route de Cirey.
On arriva à Châlons à huit heures du matin; mais la marquise avait gardé si mauvais souvenir de cette ville, qu'elle ne voulut même pas s'y arrêter, et l'on se rendit directement à la maison de campagne de l'évêque, qui était un de leurs amis.
Le prélat, qui avait en séjour quelques invités, fit aussitôt servir un plantureux déjeuner. La conversation devint des plus gaies. Mme du Châtelet, très animée, proposa une partie de comète ou de cavagnole; on accepta et l'on se mit incontinent à la table de jeu. Cependant, neuf heures et demie avaient sonné, heure fixée pour le départ. Les chevaux étaient à la porte et les postillons s'impatientaient. Après une heure d'attente, comme la partie de comète battait son plein, on fit dire aux postillons de s'en aller, et de revenir à deux heures.
A deux heures, ponctuellement, on entendait claquer les fouets; mais, hélas! on avait recommencé une nouvelle partie, et la marquise, qui perdait, ne voulait pas entendre parler de départ.
En attendant, la pluie tombait à verse, et les postillons criaient, juraient, menaçaient de tout abandonner; à la fin, on finit par les installer ainsi que leurs chevaux dans les écuries du château. Ce n'est qu'à huit heures du soir qu'on put arracher la marquise à sa table de jeu.
On arriva à Cirey le 24 décembre. Mais tout à coup Mme du Châtelet, qui dans la vie ordinaire était toujours vive et de bonne humeur, devint rêveuse, sombre, taciturne. Surpris de ce changement, que rien en apparence ne motivait, Voltaire essaya d'en connaître la cause. Ce fut d'abord en vain. Cependant, à force d'insistance et de prières, il finit par arracher à la marquise son douloureux secret: elle lui confia qu'elle avait de graves inquiétudes, et qu'à certains symptômes elle avait tout lieu de se craindre dans une situation intéressante.
La position était d'autant plus délicate que, depuis de longues années, elle n'avait plus avec son mari que de simples relations d'amitié. Comment sortir honorablement de ce pas difficile?
L'occasion était unique pour Voltaire d'accabler son imprudente amie, de se désintéresser d'un incident auquel il n'avait aucune part et de dire à la divine Émilie de se tirer de là comme elle pourrait. Mais il avait le cœur trop généreux pour agir ainsi. Touché aux larmes de la détresse et des angoisses de Mme du Châtelet, il n'eut qu'une idée: lui venir en aide et apaiser ses inquiétudes. Il s'y employa avec autant de zèle que s'il eût été l'auteur responsable du désastre.
Très sagement, le philosophe conseilla de faire venir le principal intéressé et de voir avec lui à quel parti il convenait de s'arrêter: c'était bien le moins qu'il aidât la marquise à sortir de l'embarras dans lequel il l'avait placée.
Ainsi fut fait, et Saint-Lambert, mandé en toute hâte, arriva à Cirey.
On peut deviner ce que furent les conférences entre Mme du Châtelet, Voltaire et Saint-Lambert; elles ne manquèrent assurément ni de piquant, ni de saveur. Enfin, après un long examen de la situation, le singulier trio ne trouva que deux solutions possibles:
La première était de dissimuler la grossesse, de disparaître pendant quelques mois, et d'accoucher en cachette. Mais que de difficultés! Et on restait toujours à la merci d'une indiscrétion.
La seconde était d'attribuer à M. du Châtelet ce qui juridiquement lui appartenait. Mais, si pour le public la chose était facile, il n'en était pas de même vis-à-vis du marquis.
C'est cependant à ce dernier parti que les trois amis s'arrêtèrent comme le plus convenable, et Voltaire qui avait l'habitude des comédies fut chargé d'organiser le scénario.
Donc, Mme du Châtelet écrit à son mari, qui était alors à Dijon, de venir promptement à Cirey, qu'un procès est menaçant, que sa présence peut tout arranger; que, de plus, elle a à lui remettre une forte somme d'argent pour subvenir aux frais de la prochaine campagne. Cette dernière perspective ne laisse pas le marquis insensible, et il accourt à Cirey, où il est reçu avec de grandes démonstrations de joie; Mme du Châtelet, Voltaire, Saint-Lambert, quelques seigneurs des environs qu'on a conviés à faire un séjour, tout le monde s'empresse autour du châtelain et lui fait fête. Dans la journée, on chasse, on parcourt les bois, on visite les fermiers; le soir, on fait grande chère, on sert des vins généreux, la bonne humeur est générale; on cause chasse, pêche, chiens, chevaux, c'est-à dire qu'on choisit de préférence les sujets chers à M. du Châtelet, et chaque fois qu'il prend la parole, tout le monde l'écoute avec déférence.
Charmé d'un succès auquel il n'est pas habitué, le marquis en profite pour raconter ses campagnes. D'autre part Voltaire, qui dans cette comédie joue le premier rôle, étourdit toute la société par les contes les plus drôles et les plus divertissants; la marquise, placée auprès de son mari, porte une toilette des plus suggestives.
Dès le second soir, le marquis, grisé par ses propres paroles, par le bruit, par le vin, perd à peu près la raison.
Grand fut son étonnement de se réveiller le lendemain matin, les fumées du vin dissipées, dans la propre chambre de son épouse, tendrement couché auprès d'elle. Elle lui expliqua, en rougissant, qu'elle avait dû céder à ses instances, et il le crut d'autant plus volontiers, qu'il n'avait plus le moindre souvenir de ce qui s'était passé.
La même charmante existence se prolongea pendant trois semaines au milieu de plaisirs toujours renouvelés et de la gaieté générale. A ce moment, la marquise avoua timidement à son mari qu'elle éprouvait d'étranges symptômes et qu'elle ne serait pas autrement surprise si elle était appelée quelques mois plus tard à lui donner un nouvel héritier.
A cet aveu, M. du Châtelet pensa s'évanouir de joie; puis, après avoir tendrement embrassé sa chère épouse, il courut annoncer la bonne nouvelle à Voltaire, à Saint-Lambert et à tous les amis qui se trouvaient dans le château. Tout le monde le félicita de cet heureux événement; puis ce fut au tour de la marquise de recevoir les compliments de son entourage.
De grandes réjouissances eurent lieu à Cirey en l'honneur de cette maternité si imprévue et M. du Châtelet les présidait avec une fierté bien légitime.
La comédie imaginée par Voltaire et ses amis réussit donc à merveille. Seuls quelques esprits malveillants se permirent de trop faciles plaisanteries.
Quelqu'un disait: «Quelle diable d'idée a donc pris à Mme du Châtelet de coucher avec son mari?»
--«Vous verrez, répondit-on, que c'est une envie de femme grosse.»
Cette délicate négociation heureusement terminée, la réunion des deux époux n'avait plus de raison d'être; M. du Châtelet retourna donc à son corps, Saint-Lambert partit pour Nancy rejoindre son régiment, Voltaire et la divine Émilie firent leurs préparatifs pour regagner Paris.
Depuis que l'on avait quitté Lunéville, Voltaire entretenait avec Stanislas une correspondance assez suivie. Dès la fin de décembre, il avait écrit au roi pour lui envoyer ses vœux de nouvel an. En même temps, il lui parlait avec colère d'un pamphlet où on le vilipendait[132]:
«C'est un livre imprimé au fond de l'enfer», répond le roi qui prend part à la juste indignation de son ami; mais en même temps il l'engage à se mettre au-dessus d'aussi basses attaques, «l'envie effrénée n'attaquant que le mérite. Mieux vaut, lui dit-il, mépriser la noirceur des malhonnêtes gens et se contenter d'être estimé des gens d'honneur».
[132] _Voltairiana_.
Voltaire n'envoie pas au roi seulement des pamphlets; il lui soumet également ses dernières productions[133].
[133] 31 janvier.
«_Memnon_ m'a endormi bien agréablement, lui répond le monarque, et j'ai vu dans un profond sommeil que la sagesse n'est qu'un songe.»
Mais le roi ne veut pas être en reste de politesse avec son ami, il soumet à son appréciation un opuscule qu'il vient de terminer:
«Je vous envoie _le Philosophe chrétien_ qui a été continué depuis votre départ. Memnon dira bien qu'il y a de la folie de vouloir être sage; mais, du moins, il est permis de se l'imaginer. Ce philosophe ne mérite pas un moment de votre temps perdu pour le parcourir, mais il connaît votre indulgence pour se présenter devant vous. Faites-lui donc grâce en faveur du bonheur qu'il cherche et que vous lui procurerez si vous le jugez digne de vous occuper un moment...» (5 février 1749.)
Stanislas envoya aussi _le Philosophe chrétien_ à sa fille qui lui répondit que l'ouvrage était d'un athée, et qu'elle y reconnaissait la main de Voltaire. Ce dernier, auquel le propos fut rapporté, s'indignait fort d'être soupçonné de collaboration à un livre qui, disait-il, n'était pas écrit en français.
Entre Stanislas et Voltaire, c'est un échange perpétuel de bons procédés et de gracieux compliments, et comme les petits cadeaux entretiennent l'amitié, le philosophe fait envoyer à son confrère couronné quelques friandises du bon faiseur parisien.
«Nous mangeons vos bonbons tout notre saoul, écrit le prince reconnaissant; vos soins à nous les envoyer en font la plus agréable douceur.»
La marquise elle-même écrit souvent au monarque, et Stanislas lui répond très fidèlement. Il lui mande le 17 février 1749:
«Je vous rends mille grâces, ma chère marquise, du compte que vous me rendez de ce que vous faites. J'envie le bonheur de tous les lieux où vous vous trouvez. J'espère avoir le plaisir de vous rejoindre immédiatement après Pâques; Mme l'Infante m'en donnera le temps. Jusqu'à ce moment, le carême me deviendra bien mortifiant. J'ai réfléchi sur ce que M. d'Argenson[134] vous a dit. Si vous ne faites rien avant mon arrivée, je crois que la gloire me reviendra, quand j'y serai, d'effectuer ce qu'on vous a promis. Du moins, j'y emploierai tous mes soins et tout l'empressement que vous me connaissez pour tout ce qui vous intéresse. Soyez-en, je vous en conjure, persuadée, car, en vérité, je suis de tout mon cœur, votre très affectionné
«STANISLAS.
«_A M. de Voltaire_
«_P.-S._--Je n'ai pas le temps, mon cher Voltaire, de vous écrire aujourd'hui. Je me réduis à cette apostille pour vous dire que je viens d'exécuter ce que vous avez demandé au _philosophe_[135] par sa bonne amie, et de vous embrasser cordialement.»
[134] Mme du Châtelet lui avait écrit quelques semaines auparavant pour obtenir en Lorraine une lieutenance du roi pour son fils, alors à Gênes. D'Argenson était ministre de la guerre.
[135] Stanislas lui-même, auteur du _Philosophe chrétien_.
Le 17 février, Voltaire et Mme du Châtelet se réinstallent à Paris.
Pendant que Voltaire est absorbé par des préoccupations littéraires, Mme du Châtelet mène l'existence la plus remplie, la plus agitée; elle revoit ses amis; va dans le monde, à la cour; soupe tous les soirs en ville; entre temps, elle travaille à son ouvrage sur Newton, qu'à tout prix elle veut achever avant ses couches. Sait-on jamais ce qui peut arriver!
Son existence serait heureuse si elle n'était empoisonnée par les soupçons, les inquiétudes que lui inspire la conduite de Saint-Lambert. Elle le trouve froid, indifférent; elle s'imagine que sa grossesse l'a détaché d'elle, qu'il est las de cet amour si violent, qu'il n'attend qu'un prétexte pour rompre une liaison qui lui est à charge. Elle est jalouse, non plus seulement de Mme de Boufflers, mais aussi de Mme de Mirepoix, de Mme de Bouthillier, de Mme de Thianges.
Du côté de Mme de Boufflers, ses préoccupations ont d'autant plus de raison d'être que la liaison de la marquise et du vicomte subit un refroidissement évident. D'Adhémar est véhémentement soupçonné d'infidélité. Mme de Boufflers ne va-t-elle pas profiter de l'isolement de Saint-Lambert, pour reprendre son empire sur lui et le replonger dans ses fers?
Pourquoi, au lieu d'être à Nancy, reste-t-il toujours à Lunéville, si ce n'est parce que la marquise l'y attire et l'y retient?
Cette pensée torture Mme du Châtelet; elle prend en horreur l'amie qu'elle aimait si tendrement; elle la croit capable des pires noirceurs. Ses lettres, tantôt tendres, tantôt violentes, toujours passionnées, reflètent lamentablement son état d'âme.
* * * * *
«Je joue un singulier rôle, il faut que j'aie bien de la vertu; l'envie d'être digne de vous et du moins de me faire regretter, si vous ne pouvez plus m'aimer, me soutient.
«On quitte le vicomte pour vous enlever à moi; je ne puis plus en douter que par l'excès de la folie avec laquelle je vous aime. Le vicomte veut partir et c'est moi qui l'en empêche, de peur de perdre quelqu'un qui m'a arraché le bonheur de ma vie, et qui a employé tant d'art, de noirceur et de manège pour vous détacher de moi, et qui y est enfin parvenu...
«Je passe ma vie à pleurer votre infidélité et à cacher mes larmes à qui pourrait me venger... Pour m'en récompenser, vous me faites mourir de douleur, moi et _ce qui doit vous être cher_. Vous pouvez tout finir d'un mot, et vous me le refusez. Ce mot est que vous m'aimez, mais si vous ne m'aimez plus, ne me le dites jamais...»
* * * * *
Comment peut-il la trahir pour une femme qui lui a fait tant d'outrages, dont le cœur est si peu fait pour le sien! Comment peut-il la sacrifier à la faveur!
Ce qu'il y a de plus pénible, c'est la contrainte à laquelle Mme du Châtelet se trouve condamnée et la violence qu'elle doit se faire pour dissimuler ses sentiments secrets. En apparence, elle est toujours au mieux avec Mme de Boufflers, et elle lui écrit par chaque poste.
Alors qu'elle devrait l'accabler de reproches, elle ne lui laisse voir que l'amitié la plus tendre. C'est un véritable supplice.
Si Mme du Châtelet était vindicative, elle pourrait, d'un mot, tout finir. Elle n'aurait qu'à mettre le vicomte au courant de ce qui se passe, il partirait sur-le-champ. Que deviendrait Mme de Boufflers devant ce témoin embarrassant?
L'existence de la divine Émilie est donc fort triste. Outre les maux et les incommodités de son état, elle n'a pas une minute de tranquillité. Elle écrit tous les jours à Saint-Lambert, souvent plusieurs fois par jour; elle écrirait, même s'il ne devait pas lire ses lettres, pour avoir la consolation de lui parler et de confier au papier ses peines, ses inquiétudes et les transports de son cœur. Ses lettres interminables sont un tissu d'incohérences, de reproches, de tendresses, de menaces et de marques d'amour.
«Je sens que je vous excède de mes lettres», lui mande-t-elle naïvement; mais elle continue de plus belle à l'en accabler.
«Je vous ai écrit vingt-trois lettres, et je n'en ai reçu que onze. Ce serait bien autre chose, si on comptait par page!...»
«J'aime mieux mourir que d'aimer seule; c'est un trop grand supplice...»
Elle lui réclame son portrait; mais, «s'il le renvoie, il lui portera un coup mortel».
«Pourquoi faut-il que vous m'aimiez moins, parce que je vous adore davantage? Seriez-vous de ceux que l'amour refroidit?...»
De temps à autre, cependant, il y a dans la correspondance une note gaie. Entre deux reproches, la marquise fait à son amant cette confidence amusante:
«M. du Châtelet n'est pas si affligé que moi de ma grossesse; il me mande qu'il espère que je lui ferai un garçon.»
Mais Saint-Lambert n'a-t-il pas la fâcheuse idée de retourner à Lunéville! Qu'y va-t-il faire? Les soupçons, les inquiétudes de la marquise reprennent plus violents que jamais.
«Dimanche.
«Je n'ai point de lettre de vous aujourd'hui. Cela est abominable. Cela est d'une dureté et d'une barbarie qui sont au-dessus de toute qualification, comme la douleur où je suis est au-dessus de toute expression. Ne soyez pas excédé de mes lettres; si je n'en reçois pas par la première poste, je ne vous écrirai plus.
«Ma grossesse augmente encore mon désespoir; cependant, je me conserve comme si la vie m'était chère.»
Les récriminations entre les deux amants continuent incessantes et chaque jour plus âpres, plus pénibles.
Saint-Lambert, qui évidemment a assez de cette liaison, cherche tous les prétextes pour soulever des querelles. Quand les lettres qu'il reçoit sont froides, il en manifeste beaucoup d'humeur et il ne ménage pas les reproches; quand elles sont tendres, il n'y répond même pas.
Puis il se pique de jalousie. Il reproche amèrement à Mme du Châtelet de l'oublier et tantôt d'être en coquetterie avec le chevalier de Beauvau, tantôt avec le comte de Croix. Il en paraît même si affecté qu'il la menace nettement d'une rupture.
La pauvre femme répond tristement:
«Comment pourrais-je vous oublier? Cela m'est impossible, quand même vous m'y forceriez. Comment pourrais-je vous négliger? Vous êtes le commencement, la fin, le but et le sujet continuel de toutes mes actions et de toutes mes pensées.
«Tous mes sentiments sont durables; croyez-vous que les impressions que m'ont faits vos soupçons, votre dureté, l'idée que vous avez pensé à me quitter, que vous me l'avez écrit, que vous avez risqué ma santé et ma vie, et cela sans aucun fondement, sans que j'eusse le moindre tort, même sans me le dire, car ce n'est qu'à la troisième lettre que vous êtes entré en explications; croyez-vous, dis-je, que tout cela soit effacé?... Vous avez bien à réparer avec moi; ne négligez pas de fermer les plaies de mon cœur... Vous m'avez tellement déchirée, vous paraissez vous en repentir si peu, vous ne paraissez pas même l'avoir senti.»
Mais si Saint-Lambert est détaché d'elle, les sentiments de Mme du Châtelet sont restés immuables et elle rendra le bien pour le mal; elle fera tout au monde pour l'homme qu'elle a aimé, qu'elle aime toujours passionnément. Le roi de Pologne doit venir prochainement à Trianon; les nouvelles assiduités de Saint-Lambert auprès de Mme de Boufflers ont dû certainement lui donner de l'humeur et lui rendre ses soupçons anciens; elle fera tout au monde pour les dissiper: «Votre bonheur et votre fortune sont la seule manière de me consoler de votre perte», lui dit-elle.
Cependant, la marquise a besoin de connaître les véritables sentiments de Saint-Lambert, car il lui faut prendre des mesures et des arrangements pour ses couches; les fera-t-elle à Paris ou à Lunéville?