La Cour de Lunéville au XVIIIe siècle Les marquises de Boufflers et du Châtelet, Voltaire, Devau, Saint-Lambert, etc.

Part 23

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Mme du Châtelet, puisque le mensonge ne sert à rien, prend le parti de la franchise: eh bien, oui, c'est vrai, elle a été infidèle; mais est-ce sa faute, à elle? Est-ce sa faute si elle a un cœur aimant, un tempérament ardent? Est-ce sa faute si Voltaire l'abandonne, la délaisse, ne lui donne que des satisfactions illusoires? Est-ce sa faute s'il agonise depuis des années? En réalité, n'est-ce pas une nouvelle preuve d'amour qu'elle lui donne en le ménageant? Puisque sa santé le condamne au repos, ne vaut-il pas mieux que ce soit un ami qui le remplace que tout autre? Va-t-il prendre au tragique, lui, philosophe, un accident si banal, et dont personne ne se soucie? Va-t-il de gaieté de cœur se couvrir de ridicule et briser un attachement de vingt ans? Va-t-il la réduire au désespoir pour un fait dont elle n'est pas responsable et de si peu d'importance? L'aime-t-elle moins? Mais au fond elle l'adore, elle est à lui à jamais.

Voltaire, après s'être d'abord bouché les oreilles, se laissait peu à peu frapper par la puissance de ces arguments, convaincre par cette rude logique; sa colère s'apaisait. La marquise n'avait pas fini de plaider qu'il lui tendait les bras.

--Ah! madame, dit-il, vous aurez toujours raison; mais, puisqu'il faut que les choses soient ainsi, du moins qu'elles ne se passent point devant mes yeux.

La réconciliation accomplie, Mme du Châtelet embrasse Voltaire, le supplie encore de tout oublier, et elle se retire. De là elle court chez Saint-Lambert qu'elle doit calmer à son tour, car il se prétend offensé et, conformément aux lois de l'honneur, il veut tout pourfendre, tout massacrer. A force de supplications, de tendresse, Émilie finit par lui faire entendre raison et obtenir qu'il ira faire auprès de Voltaire une démarche de conciliation. Le lendemain, en effet, Saint-Lambert, assez penaud, se présente chez le philosophe et balbutie quelques excuses; Voltaire, qui a retrouvé toute sa philosophie, ne le laisse pas achever; il l'embrasse et lui dit:

--Mon enfant, j'ai tout oublié, et c'est moi qui ai eu tort. Vous êtes dans l'âge heureux où l'on aime, où l'on plaît; jouissez de ces instants trop courts: un vieillard, un malade comme je suis, n'est plus fait pour les plaisirs.

Le soir même, le trio soupait chez Mme de Boufflers, et, à partir de ce moment, Voltaire, Mme du Châtelet et Saint-Lambert vécurent dans la plus parfaite harmonie. Voltaire composa même sur ce singulier incident de sa vie un petit acte fort badin; malheureusement il en a détruit le manuscrit[128].

[128] L'abbé de Voisenon raconte une plaisante anecdote au sujet des rapports de Mme du Châtelet et de Voltaire:

«Mme du Châtelet n'avait rien de caché pour moi; je restais souvent tête à tête avec elle jusqu'à cinq heures du matin, et il n'y avait que l'amitié la plus vraie, qui faisait les frais de nos veillées. Elle me disait quelquefois qu'elle était entièrement détachée de Voltaire. Je ne répondais rien; je tirais un des huit volumes (des lettres manuscrites de Voltaire à la marquise, lettres qu'elle avait divisées en huit beaux volumes in-quarto) et je lisais quelques lettres. Je remarquais des yeux humides de larmes; je renfermais le livre promptement en lui disant: «Vous n'êtes pas guérie.» La dernière année de sa vie, je fis la même épreuve: elle les critiquait; je fus convaincu que la cure était faite. Elle me confia que Saint-Lambert avait été le médecin.» (VOISENON, _Œuvres complètes_, 1781.)

Ce faux «ménage à trois», d'un accord commun, qui paraît si choquant à nos mœurs plus réservées, n'avait rien qui effrayât nos ancêtres; de même que Voltaire, le premier émoi passé, avait trouvé plaisant de composer une petite comédie sur sa mésaventure, de même Saint-Lambert ne dédaigna pas d'écrire un conte iroquois, _les Deux Amis_, où il vante les avantages et l'agrément de l'amour à trois.

La nouvelle est assez piquante et assez caractéristique des mœurs de l'époque pour mériter une brève description:

Deux jeunes Iroquois, Tolho et Mouza, élevés l'un près de l'autre, étaient liés par la plus étroite amitié. Non loin de leur cabane vivait une jeune fille vive, aimable et gaie, Erimée. Tolho et Mouza s'éprirent peu à peu pour elle de l'amour le plus violent. Comme ils s'aimaient trop pour se rien cacher, ils se firent bientôt l'aveu de leur passion réciproque. Cette confidence les plongea tout d'abord dans un morne désespoir, désespoir si profond qu'ils ne songeaient plus qu'à se précipiter dans le fleuve voisin, pour y trouver le repos et l'oubli éternel.

Puis, la réflexion aidant, ils en arrivèrent l'un et l'autre à une solution moins radicale.

«Pourquoi, se disait Tolho, ne pourrais-je partager les plaisirs de l'amour avec l'ami de mon cœur, l'ornement de ma vie?»

Mouza s'interrogeait de son côté: «Si Tolho goûtait dans les bras d'Erimée les plaisirs de l'amour, pourquoi mon âme en serait-elle affligée? mon âme, qui est heureuse des plaisirs de Tolho. C'est parce qu'Erimée serait à Tolho et ne serait pas à moi. Mais, si Erimée le veut, ne pouvons-nous pas être heureux l'un et l'autre. Elle serait à nous et, alors?...»

Quand Mouza fit part à son ami d'enfance de ces réflexions si sages, Tolho, frappé de leur côté pratique, ne put s'empêcher de s'écrier: «O moitié de moi-même, je sens que je puis tout partager avec toi.»

La candide Erimée, consultée, trouva que ce mariage en partie double n'avait rien qui fût de nature à l'effrayer et même par certains côtés pouvait passer pour fort avantageux; aussi loin d'élever des objections se déclara-t-elle? toute prête à l'accepter. Aussitôt dit, aussitôt fait. Un vieux sachem qui passait par là fut prié de donner, sans perte de temps, la bénédiction à l'aimable et impatient trio.

Cette union tourna du reste le mieux du monde: «Erimée ne parut se refroidir ni pour l'un ni pour l'autre de ses époux; on n'a point su lequel des deux lui était le plus agréable. On a dit qu'elle était plus tendre avec Mouza et plus passionnée avec Tolho.»

Saint-Lambert termine sa nouvelle par ces quelques lignes qu'il serait dommage de ne pas citer dans toute leur candeur:

«Tous trois, après avoir passé leur jeunesse dans les plaisirs et les agitations de l'amour, jouirent de la paix et des douceurs de l'amitié. L'heureuse Erimée fut toujours vigilante, douce, attentive et laborieuse, et le modèle de la fidélité conjugale.»

Le conte iroquois parut charmant aux contemporains et imprégné d'une philosophie souriante dont personne ne songea à se choquer.

A partir des incidents de Commercy, Mme du Châtelet, Voltaire, Saint-Lambert vivent dans une intimité plus étroite que jamais, d'autant plus douce qu'ils n'ont plus rien à se cacher; ils se comblent mutuellement d'attentions délicates et de prévenances: c'est l'âge d'or!

Aussi, peu de temps après, le philosophe n'hésite-t-il pas à proclamer sa vie la plus enviable de toutes, «près de Boufflers et d'Emilie».

Il écrit au président Hénault:

. . . . . . . . . . . . . . . . . Que m'importent de vains discours Qui s'envolent et qu'on oublie? Je coule ici mes heureux jours Dans la plus tranquille des cours, Sans intrigue, sans jalousie, Auprès d'un roi sans courtisans, Près de Boufflers et d'Émilie. Je les vois et je les entends, Il faut bien que je fasse envie.

Le philosophe s'est si bien résigné à son sort et il a si bien pardonné à Saint-Lambert qu'il lui adresse une délicieuse épître, où il se plaisante lui-même sur ses infortunes:

A SAINT-LAMBERT

Tandis qu'au-dessus de la terre, Des aquilons et du tonnerre, La belle amante de Newton, Dans les routes de la lumière, Conduit le char de Phaéton, Sans verser dans cette carrière, Nous attendons paisiblement, Près de l'onde castalienne, Que notre héroïne revienne De son voyage au firmament; Et nous assemblons pour lui plaire, Dans ces vallons et dans ces bois, Les fleurs dont Horace autrefois Faisoit des bouquets pour Glycère. Saint-Lambert, ce n'est que pour toi Que ces belles fleurs sont écloses; C'est ta main qui cueille les roses, Et les épines sont pour moi. Ce vieillard chenu qui s'avance, Le Temps, dont je subis les loix, Sur ma lyre a glacé mes doigts, Et des organes de ma voix Fait trembler la sourde cadence. Les Grâces, dans ces beaux vallons, Les dieux de l'amoureux délire, Ceux de la flûte et de la lyre T'inspirent tes aimables sons, Avec toi dansent aux chansons, Et ne daignent plus me sourire. Dans l'heureux printemps de tes jours, Des dieux du Pinde et des Amours, Saisis la faveur passagère; C'est le temps de l'illusion. Je n'ai plus que de la raison; Encore, hélas! n'en ai-je guère.

Mais je vois venir sur le soir, Du plus haut de son Aphélie, Notre astronomique Émilie, Avec un vieux tablier noir, Et la main d'encre encor salie, Elle a laissé là son compas, Et ses calculs et sa lunette; Elle reprend tous ses appas: Porte-lui vite à sa toilette Ces fleurs qui naissent sous tes pas, Et chante-lui sur ta musette Ces beaux airs que l'amour répète Et que Newton ne connut pas.

CHAPITRE XXI

Retour à Lunéville.--Voltaire et le parti dévot.--Panpan et les dames de la cour.--Représentations théâtrales.--Fermeture du théâtre.--Départ de Voltaire et de Mme du Châtelet.

Le voyage à Commercy, signalé par les graves incidents que nous venons de raconter, ne fut que de quelques jours; dès le 17 octobre, la cour était de retour à Lunéville.

Mme du Châtelet, qui n'a plus de ménagements à garder ni vis-à-vis du roi, ni vis-à-vis de Voltaire, est heureuse de sa liberté relative, et elle en profite pour jouir plus complètement de son cher Saint-Lambert; car sa passion pour lui, loin de diminuer, n'a fait qu'augmenter. Elle n'a qu'un ennui: c'est la mauvaise humeur persistante, nous pourrions dire la méchanceté de Mme de Boufflers. Cette méchanceté se manifeste sous toutes les formes et de façon incessante.

Bien que la divine Émilie et son ami se voient à tout instant, il n'y a pas de jour où la marquise n'éprouve encore le besoin d'écrire.

* * * * *

«Je m'éveille et ce n'est pas pour vous voir, c'est pour aller à Chanteheu. Qu'ai-je à faire à Chanteheu, puisque je suis bien résolue à ne vouloir point avoir d'obligation à une femme avec laquelle je sens que je ne pourrai pas vivre? Le bonheur de vivre avec vous est le seul que mon cœur puisse connaître, mais vous ne voudriez pas que je l'achetasse à ce prix... Je ne veux avoir d'autres chaînes que celles qui m'attachent à vous. Il y a bien peu de gens qui soient dignes qu'on leur ait obligation. J'ai aimé Mme de Boufflers assez pour ne le pas craindre, mais je ne pense plus de même. Je sens que, peu à peu, ses humeurs ont lassé mon amitié, et je suis aussi détachée d'elle que je vous suis liée invinciblement. Je vous aurai une obligation extrême de lui montrer la façon dont je pense; je n'aurai point d'aigreur avec elle, mais je sens que je n'aurai plus les mêmes manières. Mon extérieur est toujours l'image de mon cœur, quoi que vous en puissiez dire, et je ne crains pas que vous me le niez longtemps... Il me reste bien peu de temps à vous voir, mais on m'en dérobe trop. Je ne suis heureuse qu'avec vous.»

* * * * *

«On ne peut point écrire en l'air des choses aussi tendres que lorsqu'on a tout son loisir. D'ailleurs, j'ai l'âme fort agitée. Je vois qu'il n'y a aucune ressource avec qui vous savez et que les bons procédés ne font pas plus sur elle que la colère; je crois qu'elle les craint encore davantage. Je crois qu'elle fait tout ce qu'elle peut pour éloigner le roi de moi; elle n'y a pas réussi, mais elle y réussira. Mes bons procédés ne m'ont attiré que des aigreurs; elle ne veut pas que nous passions notre vie ensemble, cela est sûr. Mais si vous m'aimez autant que vous le dites, autant que vous le devez et autant que je vous aime, nous nous en passerons bien. J'ai passé ma vie dans l'indépendance, et assurément je ne choisirai pas ses chaînes; je ne veux dépendre que de mon goût et de mes plaisirs; il n'y en a point pour moi sans vous, cela est sûr... Son aigreur, ses farces, son ton sont inconcevables, et je vous assure qu'il faut songer à ne s'en plus embarrasser et à ne s'en plus occuper.»

* * * * *

«Vos lettres sont charmantes, surtout la dernière. Vous avez plus d'esprit et plus de loisir que moi, mais non plus d'amour. N'ayez pas cette vanité-là, je vous prie. M. de Voltaire ne quitte pas ma chambre et ne cesse de me prêcher sur Mme de Boufflers; j'en suis excédée; je fais plus que je dois. Mais c'est assurément ce qui ne peut jamais m'arriver avec vous. Je vous dois bien de l'amour et je vous jure que je ne suis point en reste. Oui, délices de mon cœur, puisque vous voulez un nom; oui, je vous adore, je vous attends avec la plus grande impatience.»

* * * * *

Mme du Châtelet n'était pas seule à éprouver des tracasseries. Le philosophe lui-même avait aussi quelques ennuis. Le Père de Menoux et le parti dévot, qui avaient cru fort habile d'attirer Voltaire à la cour de Lorraine, éprouvèrent une grande déception en voyant à quel point leurs chimériques projets étaient loin de se réaliser. Non seulement la présence du philosophe et de la divine Émilie n'avait pas nui à la faveur de Mme de Boufflers; mais au contraire la domination de la favorite n'en était que plus complète, plus absolue.

Le parti dévot, fort marri de sa déconvenue, commença donc à faire campagne contre celui qu'il avait si imprudemment attiré: le Père de Menoux, en particulier, s'efforçait d'agir sur l'esprit de Stanislas, et il ne manquait pas une occasion de l'engager à se défier de Voltaire. Un jour où il lui parlait avec véhémence de l'hypocrisie du philosophe, le roi lui répondit spirituellement:

--C'est lui-même et non pas moi qu'il fait dupe du rôle qu'il joue. Son hypocrisie est du moins un hommage qu'il rend à la vertu. Et ne vaut-il pas mieux que nous le voyions hypocrite ici que scandaleux ailleurs?

On faisait courir les bruits les plus absurdes et on les colportait à l'envie pour soulever la population contre le philosophe. On racontait que la nuit les feuilles des arbres jaunissaient dans les allées du bosquet où Voltaire avait médité pendant le jour; on affirmait qu'on entendait des bruits sinistres sortir de l'appartement du réprouvé.

Tout le monde se mettait de la partie, les femmes elles-mêmes. Un jour, Voltaire se trouvait en visite chez la jolie Mme Alliot, la femme du conseiller aulique. Un orage violent étant venu à éclater, la maîtresse de la maison, fort incivilement, pria le philosophe de se retirer, parce que sa présence pourrait bien attirer le tonnerre sur la maison. Voltaire indigné lui répondit: «Madame, j'ai pensé et écrit plus de bien de celui que vous craignez tant, que vous n'en pourrez dire toute votre vie.»

Mais toutes ces petites misères ne troublaient guère le philosophe. Il se sentait si bien soutenu et défendu par le roi qu'il riait tout le premier des absurdités qui se débitaient sur son compte. Il n'en contribuait pas moins avec Mme du Châtelet à faire de la cour de Lorraine la plus agréable des cours.

Certes, Mme de Boufflers, Mme du Châtelet, Voltaire étaient les étoiles de première grandeur qui resplendissaient à Lunéville; mais il y avait encore d'autres astres de moindre importance qui contribuaient pour une très large part à l'agrément de la vie de chaque jour.

Mmes de Talmont, de Lutzelbourg, de Bassompierre, de Lenoncourt, de Cambis, Alliot, Durival, Héré, etc., sont toutes pleines d'entrain et de gaieté et forment des réunions charmantes.

Panpan, Porquet, d'Adhémar, le chevalier de Listenay, M. de Rohan, etc., leur donnent la réplique; Panpan surtout est d'une inépuisable gaieté, il est le boute-en-train de la petite cour.

Depuis les malheurs immérités qui l'ont frappé, Panpan ne connaît plus d'obstacles; s'il ne quitte plus et pour cause les régions platoniques, il n'a pas renoncé au commerce des dames, bien au contraire; il ne s'en montre que plus aimable et plus empressé. Entre les dames de la cour et lui, c'est un échange incessant d'épîtres galantes, de cadeaux, de plaisanteries. Sans cesse il offre à ses belles amies des fêtes, des réunions, des soupers; mais bien entendu il n'est pas question de jalousie. Un jour, il les convie à souper en leur adressant ces quelques vers:

Il est permis à chaque dame De m'amener son favori, Quand ce serait même un mari. Pour moi, qui suis à peu près femme, Je crois qu'il m'est aussi permis D'amener un de mes amis, Fine fleur de chevalerie, Noble et brave comme Amadis, Plus expert en galanterie Que tous les preux du temps jadis.

Mme de Lenoncourt avait fait croire à Panpan qu'elle se nommait Jeanne et le facétieux lecteur lui adressait à tout propos ce vers de la Pucelle:

Il était vrai, la Jeanne avait raison.

Grande est l'indignation de Panpan lorsqu'il apprend par hasard que Mme de Lenoncourt s'est moquée de lui et qu'elle s'appelle Thérèse; il lui écrit:

Croyez-vous donc que sans contrainte, On puisse ainsi de sainte en sainte Faire trotter mon Apollon? Vous changez de nom à votre aise. Change-t-on aisément de ton? On ne saurait chanter Thérèse Comme on chanterait Jeanneton. Et pourquoi donc Thérèse? Et pourquoi donc plus Jeanne? Avez-vous peur d'avoir toujours raison? Mais votre esprit vous y condamne Bien plus que votre premier nom.

Panpan ayant eu un jour la singulière idée de lancer un costume jaune du plus fâcheux effet, Mme de Cambis lui demande d'y renoncer. Panpan, qui n'aime pas à contrister les dames, s'exécute aussitôt en adressant à la jeune femme ce galant madrigal:

Sur l'air: _Du haut en bas_.

Pour vous charmer, Sans regrets j'ai quitté le jaune, Pour vous charmer. Que ne puis-je vous enflammer? Ah! je quitterais même un trône, Ainsi que j'ai quitté le jaune Pour vous charmer.

Panpan ne se borne pas à donner des fêtes aux dames; il les comble de cadeaux. Son amie, sa très chère amie, Mme Durival, ayant eu l'imprudence de parler devant lui de flambeaux dont elle a grande envie, Panpan s'empresse de les lui envoyer:

Les voilà, ces flambeaux; qu'en avez-vous à faire? Dans votre esprit, dans vos beaux yeux, La Raison et l'Amour en ont allumé deux, Dont l'un nous brûle, et l'autre nous éclaire. Lorsqu'on travaille pour vous plaire, Les vers viennent en foule, on les tourne aisément; Mais tourner des flambeaux, c'est toute une autre affaire. Vous auriez eu ceux-ci dès le premier moment, Si vous saviez aussi promptement faire Un tourneur qu'un poète, et surtout qu'un amant.

Mme Durival veut répondre dans la même langue, mais elle a plus de bonne volonté que de facilité. Panpan, qui est un puriste, la plaisante sur son inexpérience tout en lui décochant un compliment flatteur:

Je ne sais pas si dans l'art de rimer Vous serez toujours écolière, Mais je sais, et tout sert à me le confirmer, Que vous serez toujours maîtresse en l'art de plaire.

Panpan, nous l'avons dit, était resté dans la plus étroite intimité avec Mme de Boufflers. Il avait conservé pour elle non pas une simple affection, mais un véritable culte. Elle n'avait pas d'ami plus dévoué, plus attaché. Dans tous ses vers, dans toutes ses lettres, le nom de la charmante femme revient sans cesse; on voit, on sent qu'il l'adore toujours. Pas un anniversaire ne se passe sans qu'il lui adresse des vers. Elle-même éprouve toujours pour lui la plus tendre, la plus fidèle amitié. En 1746, Panpan reconnaissant lui envoie ce bouquet:

Du bon esprit naît le bonheur suprême; En tout vous en suivez la loi. Quels vœux former pour vous? Ah! je ne saurais même Vous souhaiter plus de bontés pour moi.

L'affection si profonde qu'il éprouve pour la mère, il l'a reportée sur la fille, sur la «divine mignonne»; il comble l'enfant de cadeaux et de marques d'affection.

Un jour il lui apporte deux petits amours de porcelaine, accompagnés de ces vers:

On voit, jeune Boufflers, croître en vous tous les ans Les beautés, les grâces légères, Les vertus et les agréments De la plus aimable des mères. Souffrez donc que j'apporte à vos jeux innocents Ces deux jolis marmots qui, maintenant vos frères, Deviendront dans peu vos enfants.

Si Mme de Boufflers est charmante pour son ancien ami, Voltaire n'est pas moins aimable pour son modeste «confrère en Apollon»; il saisit avec empressement toutes les occasions de lui montrer son estime et son amitié. En 1748, il lui offre ses ouvrages avec cette dédicace:

Cher Panpan, lecteur bénévole, Vous dont l'amitié me console De la haine des beaux esprits, Recevez chez vous mes écrits. Qu'ils y bravent la main des Parques, Qu'ils soient placés chez les monarques, Mais surtout dans votre taudis.

Panpan très touché des attentions de son _Idole_, ne manque jamais l'occasion de lui témoigner sa gratitude:

Je ne veux plus de toi, muse, que quelques vers Pour chanter le plaisir, mes amis et Boufflers. Fais-les couler avec délices Du sein de cet humble réduit. Qu'ils fassent, s'il se peut, un jour assez de bruit Pour que de ses bontés Voltaire s'applaudisse Et que Joffrin rougisse De m'avoir éconduit.

Depuis que l'on est de retour à Lunéville, les fêtes se succèdent sans interruption. Mme du Châtelet, qui est infatigable, fait marcher de front les comédies, l'opéra, les lectures, les travaux astronomiques, ses amours, etc.

Voltaire n'est pas moins actif. Il compose des madrigaux pour les dames, il refait _Sémiramis_, il écrit l'histoire de la guerre de 1741; enfin, il travaille nuit et jour, sans trêve ni repos.

Il ne perd pas une occasion d'adresser au roi et à la favorite d'aimables compliments.

A MADAME DE BOUFFLERS

Le nouveau Trajan des Lorrains Comme roi n'a pas mon hommage; Vos yeux seraient plus souverains, Mais ce n'est pas ce qui m'engage. Je crains les belles et les rois: Ils abusent trop de leurs droits; Ils exigent trop d'esclavage. Amoureux de ma liberté, Pourquoi donc me vois-je arrêté Dans les chaînes qui m'ont su plaire? Votre esprit, votre caractère Font sur moi ce que n'ont pu faire Ni la grandeur ni la beauté.

Non content de tous ces travaux divers, le poète compose encore de petites pièces destinées au théâtre de la cour et qui doivent être interprétées par la troupe «de qualité.»

Mme de Boufflers, Mme du Châtelet, Mme de Lutzelbourg, Mme de Lenoncourt, le vicomte de Rohan, Panpan, Saint-Lambert, etc., contribuent à l'éclat des représentations. Tous ont dû accepter des rôles, et ils s'en tirent non sans éclat.

«Depuis que je suis ici, écrit Mme du Châtelet, je n'ai fait que jouer l'opéra et la comédie. Votre ami nous a fait une comédie en vers et en un acte qui est très jolie, et que nous avons jouée pour notre clôture. J'ai joué aussi l'acte du feu des _Éléments_[129], et je voudrais que vous y eussiez été, car, en vérité, il a été exécuté comme à l'Opéra.»

[129] Ballet de Roy, musique de Destouches.

Voltaire ne se contente pas de faire des comédies, il en joue. On lui demande d'interpréter des rôles, et le poète, qui adore les planches, ne se fait pas trop prier. Il profite de l'occasion pour couvrir de louanges son hôte bienfaisant.

Voici le compliment qu'il débite à Stanislas et à la princesse de la Roche-sur-Yon après avoir joué le rôle de l'assesseur dans l'_Étourderie_[130]: