Part 22
«Quand le roi de France venait dans la chambre de ma fille, aurait-il raconté, il y trouvait un accueil si maussade que sa seule distraction était de tuer des mouches contre les vitres... Il en eut à la fin la jaunisse, et ses médecins, ayant eu une consultation à ce sujet, ne trouvèrent point de meilleur remède que de lui conseiller de prendre une maîtresse comme l'on prend une médecine.»
Louis XV, en effet, prit la médecine sous les espèces de Mme de Mailly, et, de ce jour, il ne remit plus les pieds chez la reine.
La malheureuse princesse, complètement abandonnée, menait l'existence la plus triste. Elle ne voyait jamais ses filles, élevées loin d'elle à l'abbaye de Fontevrault; elle en resta séparée pendant douze ans sans les revoir une seule fois.
Elle vivait retirée dans ses appartements, livrée à d'incessantes pratiques religieuses. Elle s'occupait aussi d'ouvrages de tapisserie et de couture pour les pauvres. Elle aimait les arts, dessinait, peignait, et elle composa, pour ses appartements, des peintures dans le genre chinois, dont elle forma tout un cabinet[123]. Comme son talent n'était pas très décidé, elle avait attaché à sa personne un peintre, qu'elle nommait gaiement son «teinturier», et qui revoyait ses œuvres. Elle appelait plaisamment son atelier «son laboratoire».
[123] Ce cabinet chinois a été légué par la reine à sa dame d'honneur, la comtesse de Noailles; il existe encore, admirablement conservé, au château de Mouchy.
Marie Leczinska cherchait encore une consolation à l'abandon dans lequel elle vivait dans les soins d'une société intime, où elle trouvait beaucoup de charme. On se réunissait tous les soirs chez sa dame d'atours, la duchesse de Villars; on jouait au cavagnole[124], et, malgré la sévérité de la princesse, la conversation était parfois fort gaie.
[124] Le cavagnole était un jeu importé vers le milieu du dix-huitième siècle de Gênes où on le nommait _cavaiola_. C'était une sorte de loto; il se jouait à l'aide de petits tableaux à cinq cases contenant des figures et des numéros.
Voltaire en dit dans une de ses épîtres:
On croirait que le jeu console, Mais l'ennui vient, à pas comptés, A la table d'un cavagnole, S'asseoir entre deux Majestés.
Un des plus intimes du petit cercle royal était le président Hénault[125], chancelier de la reine et surintendant de la maison de la dauphine. C'était un homme aimable et poli, qui n'est resté connu que par sa longue liaison avec Mme du Deffant. Nous l'avons vu déjà faire de longs séjours à Lunéville, lorsqu'il se rendait aux eaux de Plombières. Il éprouvait pour Stanislas un respectueux attachement et le roi l'aimait beaucoup.
[125] 1684-1770. Président au Parlement. Il avait composé un _Abrégé chronologique de l'histoire de France_ qui lui avait ouvert les portes de l'Académie. On disait que ce livre avait été fort utile à M. et à Mme Geoffrin, parce qu'il leur avait appris qu'Henri IV n'était pas le fils d'Henri III, et que Louis XII n'était pas le père de Louis XIII, ce qui les avait étonnés au dernier point.
Moncrif, le lecteur de la reine, était aussi un des assidus de ces réunions journalières; c'était un homme agréable, très simple, et que l'Académie avait accueilli volontiers, bien que ses titres fussent plus que modestes: il avait écrit une histoire des chats. Par la protection de la reine, il fut nommé historiographe de France. «Historiographe! s'écria Voltaire apprenant cette nouvelle; c'est historiogriffe que vous voulez dire!»
Ce qui en lui plaisait le plus à la reine, c'est qu'il passait pour avoir des mœurs irréprochables. Voltaire prétendait cependant que cette réputation était usurpée; il assurait l'avoir entendu dire à quelques danseuses de l'Opéra: «Si quelqu'une de ces demoiselles était tentée de souper avec un petit vieillard bien propre, il y aurait quatre-vingt-douze marches à monter, un petit souper assez bon, et dix louis à gagner.» La proposition ne passait pas inaperçue, et l'on prétendait que Moncrif ne manquait pas de visites dans les combles du pavillon de Flore qu'il habitait.
Moncrif, lui aussi, était un des admirateurs du roi de Pologne, et, sur son invitation, il avait été faire un séjour à la cour de Lunéville.
Militaire, poète, physicien, habitué des sociétés les plus brillantes de Paris, le comte de Tressan[126] était également fort apprécié dans le cercle de la reine; la légèreté de ses mœurs en faisait bien un peu un objet de scandale, mais Marie Leczinska, dans l'espoir de le ramener à de meilleurs sentiments, lui témoignait une bienveillance toute particulière.
[126] Louis-Élisabeth de la Vergne, comte de Tressan, né au Mans le 5 octobre 1705 dans le palais de son grand-oncle, évêque du Mans. Il fit ses études au collège de la Flèche et à Louis-le-Grand. Il était petit-neveu de la duchesse de Ventadour, gouvernante du roi. Son père, ses oncles, tous ses parents étaient de la société intime du Palais-Royal.
Souvent même Tressan se permettait des familiarités qui, de la part d'un autre, auraient été sévèrement réprimées. Un soir, dans la conversation, on parlait des houssards qui faisaient des courses dans les provinces et approcheraient bientôt de Versailles:
--Mais si j'en rencontrais une troupe et que ma garde me défendît mal? dit la reine inquiète.
--Madame, répondit un des assistants, Votre Majesté courrait grand risque d'être houssardée.
--Et vous, monsieur de Tressan, que feriez-vous?
--Je défendrais Votre Majesté au péril de ma vie.
--Mais si vos efforts étaient inutiles?
--Madame, il m'arriverait comme au chien qui défend le dîner de son maître; après l'avoir défendu de son mieux, il se laisse tenter d'en manger comme les autres.
La pieuse reine se contenta de rire de ce propos galant, mais fort irrévérencieux.
On avait donné à Tressan le surnom de «mouton» qu'il avait déjà chez Mme de Tencin; et, comme les femmes de la société de la reine avaient été surnommées «les saintes», on l'appela le «mouton des saintes».
Quand il faisait quelque escapade, quelque absence inexplicable, on lui infligeait comme pénitence de composer un cantique, une traduction de psaumes, ou quelque pièce de poésie pieuse.
Un jour que Tressan arrivait de l'armée après une campagne très périlleuse, la reine lui demanda:
--Eh bien! mon pauvre mouton, vous avez couru bien des dangers. Avez-vous un peu pensé à nous?
--Oui, madame, répondit-il; je n'ai point oublié que je servais mon Dieu, mon roi et ma patrie.
--Mais le moral, comment va-t-il?
--Madame, il va son petit train.
Comme il fit plusieurs fois la même réponse, on lui donna le surnom de «petit-train» qui désormais fut substitué à celui de «mouton».
Stanislas, naturellement, recevait mille marques d'attention de tous les membres de la petite société de sa fille; il les connaissait tous intimement. Il était même particulièrement lié avec Tressan, dont les goûts littéraires, les qualités brillantes lui plaisaient extrêmement. Il allait le retrouver prochainement en Lorraine.
Pendant son séjour, Stanislas eut plus d'une fois d'assez vives discussions avec sa fille qui voulait à tout prix le remarier avec Mlle de la Roche-sur-Yon. La princesse qui était fort riche, mais dont la situation à la cour était mal définie, ne demandait pas mieux que d'unir son sort à celui du roi de Pologne: «Cette princesse, écrit d'Argenson à propos de ce projet d'union, a des dégoûts sur son rang dont on lui refuse les prérogatives avec affectation; cela ressemble à une bourgeoise qui achète la main d'un vieux duc pour se donner un rang[127].»
[127] Mme de la Ferté-Imbault prétend que c'est Marie Leczinska qui s'opposa au mariage de son père pour ne pas perdre ses économies. C'est une pure calomnie; la reine n'aurait rien tant désiré que de voir son père se remarier.
Mais Stanislas, qui avait trouvé on ne peut plus agréable de ne plus être en butte aux récriminations de sa femme, appréciait tellement sa nouvelle situation qu'il s'obstinait à n'en vouloir pas changer.
Il eut avec sa fille, qui lui reprochait sa conduite, ou plutôt son inconduite, plusieurs scènes assez violentes pour qu'on les entendît de l'antichambre; sans s'éloigner du respect qu'elle devait à son père, Marie Leczinska lui fit de respectueuses représentations; elle l'exhorta à chasser Mme de Boufflers et à se constituer enfin une situation régulière en épousant la princesse.
Non seulement Stanislas ne voulut rien entendre, mais encore il profita de son séjour à Versailles pour contribuer à la fortune de la chère favorite; il sollicita de son gendre une place de dame auprès de Mesdames pour la marquise de Boufflers; Louis XV l'accorda, sans empressement il est vrai, et il n'y eut encore aucune expédition de brevet.
Le roi, satisfait d'avoir obtenu ce qu'il désirait, sachant que Mme de Boufflers avait quitté Plombières et l'attendait à Lunéville, songea au retour.
Avant de s'éloigner, il remit des cadeaux à tout son entourage. Les officiers qui l'avaient gardé reçurent une tabatière d'or avec son portrait; les exempts, une tabatière d'or, mais sans portrait.
Stanislas prit congé de sa fille le mardi 10 septembre et il reprit la route de la Lorraine. Il arriva à Lunéville le 13, impatiemment attendu par Mme de Boufflers et Mme du Châtelet.
CHAPITRE XX
(1748)
Séjour de la cour à Lunéville, du 15 septembre au 6 octobre.--Maladie de Voltaire.--La parodie de _Sémiramis_ est interdite.--Correspondance avec Frédéric.--Séjour de la cour à Commercy du 6 au 17 octobre.--Aveux de Mme du Châtelet à Stanislas.--Querelles avec Mme de Boufflers.--M. du Châtelet est nommé grand maréchal des logis.--Voltaire surprend Saint-Lambert et Mme du Châtelet.--Colère du philosophe.--Explications avec la marquise.--Réconciliation générale.--Les _Deux Amis_.
Le premier soin de Stanislas, en arrivant, fut d'annoncer à Mme de Boufflers l'heureux succès de sa négociation: il avait obtenu pour elle, auprès de Mesdames, la place de dame d'honneur qu'elle désirait vivement. La marquise, ravie, s'empressa d'écrire trois lettres à Mesdames pour les remercier. Grand fut l'étonnement des princesses auxquelles Louis XV n'avait parlé de rien. Elles s'empressèrent d'aller porter leurs lettres au roi, qui se borna à leur répondre: «C'est vrai, j'ai promis une place auprès de vous, mais seulement quand il y aurait une vacance.»
Après son lamentable retour à Lunéville, Voltaire avait dû s'aliter et recourir à la science du célèbre Bagard.
Peu à peu cependant, à force de soins et de repos, son état s'améliore, et il entre en convalescence; le 4 octobre, on lui permet de se rendre à la Malgrange. Quelques jours plus tard, la cour part pour Commercy, et le poète est assez bien rétabli pour la suivre et s'y installer avec elle.
Malheureusement, à peine arrivé il reçoit des nouvelles qui le mettent hors de lui et le troublent au point de le rendre plus malade que jamais. Ses amis de Paris ne lui annoncent-ils pas en effet que les Italiens préparent une parodie de _Sémiramis_. Une parodie! Permettra-t-on ce crime de lèse-Voltaire? Le poète fait demander une audience immédiate au roi de Pologne. Le roi accourt à son chevet et écoute avec bienveillance ses doléances. Il est entendu que Voltaire écrira à la reine de France une lettre très forte, très touchante, pour solliciter sa protection, et Stanislas, de son côté, appuiera la supplique auprès de sa fille. La promesse d'une si haute protection calme un peu le malade qui rédige aussitôt sa lettre, et, dans son zèle, il n'hésite pas à faire appel en sa faveur à l'inépuisable bonté de la reine, et même à sa piété!
Comme deux protections valent mieux qu'une, Voltaire s'adresse en même temps à Mmes de Pompadour, d'Aiguillon, de Luynes, de Villars, à MM. de Maurepas, de Gèvres, de Fleury, au président Hénault, bref à l'univers entier.
Il n'eut pas tort, car Marie Leczinska, qui ne l'aimait pas, refusa d'intervenir. Elle fit répondre sèchement que «les parodies étaient d'usage et qu'on avait travesti Virgile». Heureusement, Mme de Pompadour s'en mêla et la pièce fut interdite.
Ces alarmes apaisées, Voltaire renaît à l'existence et reprend peu à peu sa vie; sa correspondance est fort en retard, et il a bien de la peine à la mettre à jour. C'est surtout vis-à-vis de Frédéric, auquel il n'a pas écrit depuis un an, qu'il a des reproches à se faire. Le roi, assez jaloux, ne peut comprendre quel plaisir Voltaire et Mme du Châtelet peuvent éprouver à se laisser «enfumer» par Stanislas, ni quel charme peut les retenir dans une «tabagie», surtout quand Potsdam leur tend les bras. Le monarque écrit à son ami des lettres railleuses et se moque agréablement de son abandon:
Du plus bel esprit de France, Du poète le plus brillant, Je n'ai reçu depuis un an Ni vers ni pièce d'éloquence. . . . . . . . . . . . . . . . Cependant, un bruit court en ville: De Paris on mande tout bas Que Voltaire est à Lunéville! Mais quels contes ne fait-on pas!
Voltaire, qui se sent des torts, avoue bien à son royal correspondant qu'il a passé quelques mois à la cour de Lorraine «entre Stanislas et son apothicaire»; mais il trouve pour s'excuser une raison merveilleuse et bien digne de lui. S'il est à Lunéville au lieu d'être à Berlin, comme son cœur l'y pousserait, c'est qu'à Lunéville il est tout près de Plombières, qu'il va à chaque instant puiser des forces à cette fontaine de Jouvence et essayer de faire «durer encore quelques jours une malheureuse machine». Or, la vérité est qu'il déteste Plombières, qu'il n'y a pas mis les pieds depuis dix-huit ans, et qu'il compte bien n'y retourner jamais.
Cependant Saint-Lambert n'avait pas été invité au voyage de Commercy et Mme du Châtelet se désolait d'une séparation qui assurément devait être courte, mais qui ne lui en était pas moins cruelle.
Cet éloignement lui est tellement douloureux qu'elle a pris la résolution de tout avouer au roi, son intimité, sa liaison même, et de lui demander de laisser venir l'homme qu'elle adore:
«Je suis fâchée que cette confidence ne soit pas un plus grand sacrifice, ajoute-t-elle bravement, qu'elle ne me coûte pas davantage, vous verriez si je balancerais.»
En effet, la première fois que Stanislas se présente chez elle pour lui rendre visite, elle lui avoue qu'elle a du chagrin, qu'elle est malade, qu'elle a la migraine. Le roi remarque en effet qu'elle a mauvais visage.
Elle profite de l'occasion pour lui dire qu'elle a à lui parler et qu'elle lui demande un quart d'heure de conversation après le dîner. Le roi s'imagine qu'il est question de son mari, car la situation de M. du Châtelet n'était toujours pas réglée et restait pour la marquise un grave sujet de préoccupation.
--De quoi voulez-vous m'entretenir? lui dit-il. Vous est-il venu quelque idée?
--Ce n'est point sur les affaires de mon mari, répond-elle, mais sur les miennes propres, sur mon intérieur; vous avez assez de bontés pour moi pour que j'aie de la confiance en vous; l'amitié ne va point sans confiance et Votre Majesté m'en marque.
--Assurément, répondit le roi; mais de quoi s'agit-il? dites-le donc.
--Sire, cela ne se peut pas dire en un moment; donnez-moi une audience d'un quart d'heure et ne dites pas que je vous l'ai demandée.
Le roi promit et se retira.
Mme du Châtelet, ravie, écrit à son amant:
«Je ne sens que le plaisir de vous donner la plus grande marque d'amour qu'on puisse recevoir de sa maîtresse; je n'en rougirai jamais si vous le méritez.»
Aussitôt après le dîner, Mme du Châtelet eut l'audience qu'elle avait sollicitée. Sans s'embarrasser dans les périphrases, elle aborda nettement le sujet qui lui tenait au cœur.
--Sire, dit-elle, je vais vous confier un grand secret; mais je vis avec vous avec tant de liberté, vous me marquez tant de bonté et d'amitié, que je crois vous devoir ma confiance. Il y a quelqu'un qui est fort amoureux de moi et qui est au désespoir de ne point aller à Commercy. J'en suis si touchée que je ne puis me dispenser de vous demander de l'y mener. Vous savez qu'il n'y a point de femme qui se fâche de ce sentiment. Je vous avoue que ceux qu'il a pour moi me touchent beaucoup, et que j'ai beaucoup de chagrin de celui que ce voyage lui cause.
Le roi répondit:
--Je trouve très bon qu'il vienne me faire sa cour à Commercy; il n'a qu'à y venir.
--Mais où le logerez-vous?
--Il n'a qu'à loger chez le curé, comme à l'autre voyage, riposta le roi; d'ailleurs, ce voyage-ci sera fort court, et, ne l'ayant pas mis du commencement, cela paraîtrait singulier et ferait tenir des propos. Ces petits voyages causent mille tracasseries et sont la source de mille chipotages.
--Mais vous le mettrez des autres voyages?
--Nous verrons.
--J'espère que votre amitié pour moi vous donnera de la bonté pour lui.
--Oh! pour cela, oui.
Et Stanislas leva l'audience.
Mme du Châtelet avoue naïvement que, pendant toute cette conversation, le roi paraissait plus embarrassé qu'elle et qu'il avait l'air d'en désirer la fin.
Profitant de la permission si bénévolement accordée, Saint-Lambert accourut à Commercy, et, ainsi qu'il était convenu, logea comme d'habitude chez le curé.
Ce fut, certes, un grand bonheur pour Mme du Châtelet, mais non pas un bonheur sans mélange, car la présence de Saint-Lambert lui amena bien des ennuis. D'abord, Voltaire ne s'avisa-t-il pas d'être jaloux et de faire scènes sur scènes à la divine Émilie? Elle se défendit avec toute l'énergie d'une mauvaise conscience; mais le philosophe, qui n'était pas crédule, ne se laissa qu'à demi persuader. La paix se rétablit cependant dans ce faux ménage, mais une paix boiteuse et qui laissait la porte ouverte à de nouvelles crises.
Une autre tracasserie allait donner à Mme du Châtelet bien du souci.
Mme de Boufflers qui, jusqu'alors, avait été sa meilleure amie, qui avait pris avec tant de désinvolture sa liaison avec Saint-Lambert, soit qu'elle fût poussée par la jalousie, soit sous l'influence d'un autre sentiment, était devenue, depuis le voyage de Plombières, aussi quinteuse et désagréable qu'elle était autrefois complaisante et gracieuse; c'était à tel point qu'elle rendait la vie intolérable à son ancienne amie.
Mme du Châtelet se plaint amèrement de son caractère, de ses injustices continuelles; elle supporte tout parce qu'elle est sous sa dépendance et qu'elle peut la séparer de son ami; elle pousse même la patience jusqu'à feindre de ne rien sentir; elle continue à lui témoigner mille amabilités, à lui faire réciter ses rôles, etc., mais tout est en pure perte.
Comme, malgré leurs rencontres fréquentes, Mme du Châtelet écrit sans cesse à Saint-Lambert, nous sommes au courant des soucis de son existence:
«L'aigreur et la fureur continuent; il n'y a rien à faire avec un tel caractère que de l'éviter et de rougir de l'avoir aimé, surtout moi qui n'avais pas pour excuse l'illusion du goût et de l'amour, et qui cependant la regrette peut-être plus que vous.
«Je vais à une heure à la Fontaine Royale à cheval; vous devriez y venir. Mme de Boufflers n'en aura ni plus ni moins d'humeur. Elle ne veut aller au théâtre que pour jouer. Cela vous fera du bien et me fera un plaisir extrême. Il y a mille ans que je ne vous ai vu. Vous trouverez chez moi un morceau pour manger... Je vous adore et je vous aime enfin pour vous aimer toujours.»
Les préoccupations et les ennuis que lui donnait l'irritabilité de Mme de Boufflers furent compensés pour Mme du Châtelet par un grand bonheur. Le roi, qui était décidément très désireux d'être agréable à la marquise, finit enfin par lui donner la satisfaction qu'elle désirait. Il créa pour M. du Châtelet la charge de grand maréchal des logis de la cour avec 2,000 écus d'appointements, partageables entre le mari et la femme. En même temps, il nomma M. de Bercheny grand écuyer. Cette solution combla de joie la marquise; désormais, elle était assurée de pouvoir vivre en Lorraine, elle ne quitterait plus Saint-Lambert; bref, c'était à ses yeux le bonheur parfait. Elle écrit, ravie, à d'Argental: «Je ne puis trop me louer des bontés du roi de Pologne; assurément, je lui serai attachée toute ma vie.»
C'est pendant les derniers jours du séjour à Commercy que se place un incident tragique et comique à la fois.
Tout allait le mieux du monde: Mme du Châtelet était ravie d'avoir obtenu pour son mari la situation qu'elle souhaitait; elle était radieuse d'avoir retrouvé son cher Saint-Lambert; les fêtes succédaient aux fêtes. Il n'y avait qu'une ombre au tableau: c'étaient les mauvaises humeurs de Mme de Boufflers; mais la divine marquise avait fini par en prendre son parti.
Dans son ravissement, elle ne se contentait pas de voir Saint-Lambert chez le curé; elle l'attirait chez elle et très imprudemment ne lui ménageait pas les preuves de sa tendresse.
Un après-midi, sur le tard, elle se trouvait avec le bel officier dans un petit salon de son appartement; les persiennes mi-closes favorisaient les doux épanchements. Soit hasard, soit jalousie, Voltaire entre sans se faire annoncer; il traverse l'appartement, pénètre brusquement dans le petit salon et trouve Mme du Châtelet et Saint-Lambert dans une situation qui ne pouvait laisser le moindre doute sur la nature de leurs occupations.
A cette vue, le philosophe indigné ne peut se contenir; il accable d'invectives sa divine amie et il ne ménage pas davantage son partenaire. La marquise éperdue ne sait que répondre; mais Saint-Lambert, après un moment d'émotion, se ressaisit. Il dit à Voltaire de sortir s'il n'est pas content; que, du reste, il se tient à sa disposition et lui rendra toutes les raisons qu'il voudra.
Voltaire s'éloigne furieux, en disant à Mme du Châtelet qu'il ne la reverra jamais.
Le coup fut terrible pour le philosophe. Confiant dans sa maîtresse, dans ses quarante-trois ans, dans un long attachement et dans un commerce intellectuel qui était un grand charme pour tous deux, il se croyait à l'abri de ce vulgaire désagrément. Il avait pardonné le passé sur lequel on ne pouvait revenir, mais il entendait préserver le présent.
Il oubliait sa propre ingratitude en maintes circonstances, son indifférence quand sa vanité était en jeu, la froideur enfin de son tempérament.
Quoi qu'il en fût, Voltaire rentra chez lui au comble de l'exaspération et de la colère, et il fit aussitôt appeler Longchamp.
Sans explications, il lui ordonne de louer ou d'acheter une chaise de poste, d'y faire mettre des chevaux et de tout préparer pour un départ immédiat; il veut quitter Commercy cette nuit même.
Longchamp, qui tombe des nues et qui n'y comprend rien, croit prudent de voir d'abord Mme du Châtelet. La marquise lui recommande de se tenir tranquille et par-dessus tout de gagner du temps.
Le secrétaire revient alors auprès de Voltaire et lui affirme qu'il n'a pu, malgré tous ses efforts, trouver une chaise de poste. Il reçoit l'ordre d'aller le lendemain à Nancy en acheter une à tout prix.
Mme du Châtelet, mise au courant de l'immuable décision du philosophe, comprend que la situation est grave et qu'il faut jouer le tout pour le tout. Elle aussi est au désespoir; elle est désolée d'avoir fait de la peine à son ami, qu'elle aime toujours après tout, et puis à aucun prix elle ne veut rompre une liaison qui fait toute sa gloire. Donc elle se rend chez Voltaire qu'elle trouve couché. Elle s'asseoit familièrement sur son lit et commence des explications, des excuses assez pénibles.
Tout d'abord, elle lui soutient qu'il s'est mépris sur le plus innocent des tête-à-tête, que l'obscurité l'a trompé, qu'il a mal vu. Mais Voltaire l'interrompt brusquement: il a vu, bien vu; il est inutile d'insister.