Part 21
Quant à la dissipation, vraiment, le reproche est si plaisant qu'elle ne prendra même pas la peine d'y répondre. La vérité est qu'elle ne pense qu'à lui, et qu'elle ne sera heureuse que quand elle le reverra.
Mme du Châtelet et Saint-Lambert, malgré quelques récriminations, sont dans une phase de passion exaltée et dithyrambique, qui leur inspire quelquefois des phrases charmantes. La marquise profite de ses loisirs forcés pour écrire à son ami des lettres de douze et de seize pages.
«M'aimez-vous avec cette ardeur, cette chaleur, cet emportement qui font le charme de ma vie? Il y a bien loin d'ici à lundi, mais aussi lundi je serai bien heureuse. Je vous adore et je sens que je ne puis vivre sans vous... je n'ai aucun esprit, car je me meurs de sommeil, mais mon cœur n'est jamais endormi.»
«Votre amour, les marques que j'en reçois, la manière dont vous l'exprimez, tout ce que vous m'écrivez, fait mon bonheur, et enflamme mon cœur... Il n'y a point de cœur comme le vôtre, ni d'amour qui ressemble à celui qui nous unit... J'ai trouvé le trésor pour lequel l'Évangile dit qu'il faut tout abandonner.»
Elle termine par cette phrase si tendre:
«Je remercie tous les jours de ma vie l'Amour de ce que vous m'aimez, et de ce que je vous aime; il me semble qu'un amour aussi tendre, aussi vrai, peut tout faire supporter, même l'absence.»
Saint-Lambert n'est pas en reste d'amabilité et de tendresse; à l'en croire, il se sent tellement emporté par sa passion, qu'il finit par en redouter les conséquences; il demande même à Mme du Châtelet de l'arrêter sur cette pente fatale et de lui apprendre à moins aimer:
«Eh! quoi, riposte-t-elle, c'est à moi que vous vous adressez, à moi à qui vous devez de connaître ce qu'on doit appeler aimer; en vérité, vous ne pouviez plus mal vous adresser.»
Mais, au fond, ravie de la confidence, elle ne cache pas à son ami les sentiments que plus que jamais elle éprouve pour lui:
«Désirez-vous que je vous aime avec toute la fureur, toute la folie, tout l'emportement dont je suis capable? Montrez-moi toujours autant d'amour qu'il y en a dans quelques endroits de vos lettres. Vous ne pouvez vous imaginer combien elles m'enflamment et quel amour les marques de votre passion excitent dans mon cœur. Tous mes sentiments sont durables, tout fait des traces profondes dans mon âme.
«Quand vous aimez, vous remplissez tous les sentiments de mon cœur, vous réalisez toutes mes chimères. Je ne crois pas qu'il fût possible de trouver un cœur aussi tendre, aussi appliqué, aussi passionné que le vôtre; mais il a souvent des disparates; s'il n'en avait pas, je crois que je partirais ce soir à pied, pour l'aller trouver. Peut-être m'aimerez-vous également quelque jour, et alors, je ne désirerai plus rien.»
Heureusement, quelque pénible que soit la séparation, on ne meurt pas pour une absence de quatre jours! On est déjà au samedi. Encore quarante-huit heures, et les heureux amants seront réunis! Mais hélas, on comptait sans Mme de Boufflers. Le samedi, dans l'après-midi, la changeante marquise, qui trouve la vie de Plombières fort agréable, annonce à son amie que ses projets sont changés, qu'elle est toujours souffrante, qu'elle renonce au voyage de Saverne et qu'elle ne partira pas le lundi, ainsi qu'il est convenu.
Laissons la divine Émilie annoncer elle-même cette désastreuse nouvelle:
«C'est assurément la plus malheureuse femme du monde qui vous écrit... Je vois très clairement que nous resterons ici. Le vicomte ne désire plus qu'elle aille à Saverne; il aime mieux qu'elle reste ici. Elle y est comme un chien, comme un pauvre à l'hôpital; elle n'y dort pas une minute, et il est sûr que si sa santé va mal, elle ne s'y rétablira pas. Mais elle est dure sur elle-même, faible et complaisante, et elle reste volontiers où elle est, quelque mal qu'elle soit; d'ailleurs, elle aime mieux être ici avec son indisposition qu'à Lunéville où elle n'aurait ni vicomte, ni comète; enfin, il faut savoir souffrir ce qu'on ne peut empêcher.
«Vous auriez pitié de moi si vous voyiez l'excès de malaise et d'ennui où je suis... Imaginez-vous ce que c'est que d'être dans une écurie, toute seule, tout le jour; de n'en sortir que pour tuer le temps ou pour une maudite comète qui ne m'intéresse point, et de penser que je pourrais passer, à Cirey ou à Lunéville, des jours délicieux avec vous.
«Il faut regarder ceci comme un temps de calamité, et tâcher de n'en plus essuyer de semblable.
«Pour comble d'ennui, je crains que le travail ne me manque, car je travaille dix heures par jour et je n'avais pas compté être si longtemps.»
Le dimanche se passe, on vaque aux occupations habituelles. Mme du Châtelet, pas plus que ses amies, n'a garde de manquer la messe; mais, en revenant, elle écrit à Saint-Lambert cette phrase bien caractéristique de la religion de l'époque: «Je viens de la messe, où j'ai lu Tibulle, et où je ne me suis occupée que de vous.»
Il n'est toujours pas question de départ. Le lundi, même silence. N'y tenant plus, Mme du Châtelet interroge son amie et apprend, avec douleur, que sa santé ne lui permettra pas de se mettre en route avant le jeudi, peut-être même le vendredi!
«Mon Dieu, que je suis malheureuse, triste, maussade, odieuse à moi-même et aux autres! Comment! je pourrais être avec vous, et je suis encore ici, et je n'y vois ni fond ni rive... Je suis comme un Kours, je mécontente tout le monde.»
Elle est d'autant plus désolée, d'autant plus troublée qu'elle reçoit de Saint-Lambert des lettres qui l'inquiètent. Le brillant officier, qui cherche à distraire sa solitude lui raconte avec complaisance ses succès mondains: il est en coquetterie réglée avec Mme de Thiange, avec Mme de Bouthillier et bien d'autres; mais, que Mme du Châtelet soit calme, quand il courtise ces dames, il ne pense qu'à elle, à elle seule. Cet aveu surprenant ne rassure qu'à demi la marquise qui lui répond sévèrement:
«Je ne puis vous savoir gré de vos coquetteries; il est vrai que votre lettre est tendre, mais ce n'est pas votre faute: vous avez fait tout ce qui était en vous pour distraire votre cœur.
«Vous vous regardez comme un petit prodige d'avoir soupiré auprès de Mme de Thiange, et que ce ne fût pas pour elle: auriez-vous dû seulement savoir si elle y était, et si elle est jolie? Mon cœur a encore bien des choses à apprendre au vôtre.
«Peut-être vous accoutumez-vous à vous passer de moi; peut-être coquetez-vous avec Mme de Thiange ou avec la Bouthillier?
«Si vous voyiez la conduite que j'ai ici, vous vous reprocheriez bien, je ne dis pas la moindre coquetterie, mais la moindre distraction.»
Elle se lance dans un véritable dithyrambe amoureux:
«Si je ne retrouve plus les yeux charmants qui font mon bonheur, si vous ne m'aimez plus, avec cette ardeur que la jouissance n'affaiblissait jamais, vous aurez empoisonné ma vie; mais si vous m'aimez comme vous savez aimer, vous serez bien heureux.
«J'ai essayé ma raison dans ce voyage-ci; j'en ai bien moins que je ne le croyais. Il m'est impossible d'exister sans vous, et, si vous ne venez pas à Paris cet hiver, mon existence sera bien douloureuse; et ce n'est pas la peine de vivre pour éprouver des privations si cruelles. J'ai aujourd'hui un dégoût de tout, qui va jusqu'au dégoût de moi-même; mais je songe que vous m'aimez peut-être encore et cela me rend du goût pour la vie.»
Mais survient, entre les deux dames, une tracasserie qui va mettre un peu d'aigreur dans leurs rapports.
Mme de Boufflers reçoit une lettre de Saint-Lambert et, aussitôt après l'avoir lue, elle la déchire avec soin. Mme du Châtelet qui a reconnu l'écriture est surprise, et le soupçon lui traverse l'esprit.
Le lendemain, Saint-Lambert écrit encore à Mme de Boufflers, mais cette fois une lettre ouverte qu'il charge la divine Émilie de remettre elle-même; dans cette missive, il ne craint pas de dire à la marquise qu'il _l'aime à la folie_ et qu'elle lui _permet sans doute de l'adorer toujours_.
«Qu'est-ce que cela veut dire? Est-ce que cela est tolérable?» écrit Mme du Châtelet indignée.
«Vous m'avez ôté toute ma confiance en vous, vous m'avez trompée.
«Je ne crois pas que vous l'aimiez; si je le croyais, je vous croirais un monstre de fausseté et de duplicité. Mais il n'y a pas de dessein, quel qu'il soit, qui puisse me faire supporter que vous en fassiez semblant... _On n'adore point son amie, on ne l'aime point à la folie_, surtout quand on se pique d'attacher aux termes des idées précises.»
Dans sa colère, et avec la perspicacité de la femme jalouse, elle soupçonne la vilaine comédie que joue Saint-Lambert depuis le commencement de leur idylle.
«Vous lui faites croire apparemment que je ne suis qu'une consolation de ses légèretés, que vous l'adorez toujours, mais que vous cherchez à vous distraire. Cela est toujours flatteur pour moi.
«Je suis bien sûre que, pour flatter son amour-propre, vous lui faites toujours accroire que vous êtes amoureux d'elle; mais on n'aime guère quand on peut dire à une autre qu'on l'aime. Vous me reprochez de vous aimer peu; je vous aime encore beaucoup trop pour le personnage que vous me faites jouer, et je vous avertis que je veux qu'il cesse.
«Je me croirais bien coupable, moi que vous accusez de peu de délicatesse, si j'écrivais sur ce ton-là à Paris[119] et si je disais un mot qui ne marquât l'amitié la plus décidée telle. Si ce ton-là vous est nécessaire pour conserver les bontés de Mme de Boufflers, perdez-les courageusement, ou vous ne méritez pas mon cœur.»
[119] A Voltaire.
Cette idée, ce soupçon empoisonnent la vie de Mme du Châtelet. Elle souffre, non seulement dans sa passion pour Saint-Lambert, mais aussi dans son amour-propre. Elle est d'autant plus troublée que dans sa naïveté elle a pris Mme de Boufflers pour confidente de ses amours, qu'elle lui parle sans cesse de son ami, du chagrin qu'elle éprouve d'en être séparée et de la joie que le retour prochain doit lui procurer.
Mme du Châtelet n'était pas au bout de ses peines.
Le jeudi arrive, ce jeudi si impatiemment attendu, et il n'est toujours pas question de départ. La divine Émilie, anxieuse, interroge Mme de Boufflers, et cette dernière lui répond tranquillement qu'elle est parfaitement en état de partir; qu'elle aurait même pu voyager, sans inconvénient, depuis le mardi, mais que décidément elle se plaît à Plombières, et qu'elle se décide à y rester pour son plaisir.
Mme du Châtelet, outrée d'avoir été jouée, désespérée à la pensée de prolonger encore son absence, répond à son amie de rester, puisque le cœur lui en dit; mais que, quant à elle, elle ne demeurera pas un jour de plus, et qu'elle va immédiatement commander sa chaise de poste.
Elle était en train d'achever ses paquets lorsqu'on lui annonça la visite du vicomte. Lui, qui d'habitude est si calme; lui, qui est la douceur même, ne se possède plus. Il fait une scène violente; il reproche à la marquise d'avoir un mauvais cœur, d'être une âme égoïste; il l'accuse de risquer, pour un caprice, la santé de son amie, etc.
Sur ces entrefaites arrive la favorite qui se mêle à la querelle. Elle approuve bien entendu d'Adhémar; elle oublie les dix jours que la divine Émilie vient de passer, mourant d'ennui et de chagrin; elle lui reproche de manquer de complaisance, de ne rien vouloir faire pour ses amis. Bref, les deux dames se séparent fort aigrement, presque brouillées, et Mme du Châtelet désolée se décide à rester encore.
Enfin, le 6 septembre, la marquise vit la fin de ses misères et elle quitta, pour toujours, cet «infernal séjour». Le soir même, toute la petite société se retrouvait à Lunéville.
CHAPITRE XIX
(1748)
Voyage de Voltaire et de Stanislas à la cour de France, du 26 août au 10 septembre 1748.
Pendant que Mme du Châtelet et Mme de Boufflers se querellent à Plombières, voyons ce que sont devenus le roi de Pologne et l'illustre auteur de _Sémiramis_.
Tous deux sont partis de Lunéville le 26 août, à cinq heures du matin. Ils se sont arrêtés à Nancy et sont descendus à la _Mission_ pour y prendre un repas, et, en même temps, voir le Père de Menoux. Mais le roi a commandé son dîner pour dix heures, et il n'est que huit heures et demie. Qu'importe! il veut être servi tout de suite «sans se mettre en peine si les viandes sont cuites ou non». Après un dîner détestable, les deux voyageurs se séparent.
Stanislas passe une journée à Commercy, puis il va voir M. de Meuse dans sa terre de Sorrey. Il arrive le 29 août à Versailles, et, suivant son habitude, s'installe aussitôt à Trianon.
Voltaire, de son côté, s'arrête trois jours chez son ami l'évêque de Châlons, Choiseul-Beaupré; puis, deux jours chez M. de Pouilli. Il arrive à Paris le 29 également, le matin même de la première représentation de _Sémiramis_.
Le poète n'était pas sans inquiétude sur le sort de sa pièce. En choisissant, en effet, un sujet déjà traité par Crébillon, il n'avait cherché qu'à humilier un confrère[120], mais il n'ignorait pas qu'une cabale puissante s'était organisée pour faire échouer sa nouvelle œuvre.
[120] Crébillon avait fait jouer une _Sémiramis_ le 10 avril 1717.
Le soir de la première représentation, on eût dit qu'une bataille allait se livrer dans le paisible asile de la Comédie.
Voltaire avait mobilisé toutes ses troupes, sous des chefs habiles et décidés, entre autres le chevalier de la Morlière[121]. Longchamp avait également amené quelques amis «capables de bien claquer et à propos».
[121] Le chevalier de la Morlière était un chef de claque émérite, et il est resté célèbre:
«Il s'était fait une manière de bâiller éclatante et prolongée qui produisait le double effet de faire rire et de communiquer le même mouvement au diaphragme de ses voisins. Un jour, la sentinelle l'avertit de ne pas faire tant de bruit: «Comment, mon ami, lui dit-il, vous qui paraissez un homme de sens et qui avez l'habitude du spectacle, est-ce que vous trouvez cela beau?--Je ne dis pas cela, lui répond le soldat un peu adouci, mais ayez la bonté de bâiller plus bas.» (SUARD, _Mélanges de littérature_.)
Tout se passa d'abord assez bien. Les partisans de Crébillon, il est vrai, bâillaient à qui mieux mieux; c'était la manière de siffler de l'époque, et non la moins dangereuse puisqu'elle était contagieuse. Mais les troupes de la Morlière applaudissaient et cela faisait compensation.
Cependant la décoration, pour laquelle on avait dépensé des sommes considérables, fit peu de sensation; le tonnerre, sur lequel on comptait beaucoup au troisième acte, comme nouveauté, fut loin de produire l'effet terrifiant qu'on espérait; en somme, les trois premiers actes parurent assez froids.
Malheureusement il se produisit au quatrième acte, celui sur lequel l'auteur fondait les plus grandes espérances, un incident burlesque qui faillit faire tomber la pièce.
On sait que l'usage, pour les grands seigneurs et les amis des comédiens, était de prendre place sur la scène elle-même, à droite et à gauche, sur des gradins; quelques-uns se tenaient même debout, au fond du théâtre et le long des coulisses. Cet usage amenait mille inconvénients; mais il avait surtout le tort d'entraver le jeu des acteurs, et on avait même été obligé de placer des sentinelles sur la scène, pour maintenir l'ordre.
Le soir de _Sémiramis_ la foule était immense, aussi bien sur la scène que dans la salle; c'est à peine si les comédiens pouvaient se mouvoir. Au quatrième acte, à la scène du tombeau de Ninus, quand le fantôme se montre[122], il lui fut impossible de traverser les rangs des spectateurs. La sentinelle, voyant son embarras, voulut lui venir en aide et se mit à crier naïvement:
«Messieurs, place à l'ombre, s'il vous plaît, place à l'ombre...»
Ces mots déchaînèrent un fou rire dans la salle; les partisans de Crébillon les exploitèrent si bien que la pièce fut interrompue, et que c'est à peine si on put la terminer.
[122] Dans la tragédie de _Sémiramis_, l'ombre de Ninus paraissait sur la scène. Les comédiens français avaient eu la singulière idée d'habiller de deuil l'acteur qui jouait le rôle de l'ombre. A cette nouvelle, Voltaire s'était révolté, et il avait prié sa nièce, Mme Denis, d'intervenir auprès de d'Argental.
Voici la lettre de Mme Denis à d'Argental:
«Je reçois dans l'instant, Monsieur, une lettre de M. de Voltaire. Sans doute qu'il ne sait point encore votre retour. Il me charge de faire dire sur-le-champ aux comédiens qu'il défend absolument que son ombre soit vêtue en noir. Voilà les propres mots de sa lettre:
«_Les crêpes noirs sont ridicules. Il faut un habit guerrier tout blanc, une cuirasse bronzée, une couronne d'or, un sceptre d'or et un masque tout blanc comme dans la statue du_ Festin de Pierre. _Je vous prie de ne pas souffrir que l'ombre porte le deuil d'elle-même._»
«Il me mande qu'il sera à Paris les premiers jours de septembre et que sa santé est fort mauvaise; _il est actuellement à Lunéville_. Je me flatte que vous voudrez bien dire aux comédiens ses intentions et les faire suivre. J'aurais saisi cette occasion avec bien de l'empressement pour avoir l'honneur de vous voir, si je n'avais une fluxion dans la tête, qui m'empêche de sortir. Je n'ose espérer que vous m'en dédommagerez en me faisant celui de passer chez moi à vos heures perdues. J'en serais trop flattée.
«MIGNOT DENIS.» (Inédite.)
Voltaire voulant à tout prix savoir ce que le public, le vrai public, pensait de sa pièce, se coiffe d'une énorme perruque sans poudre, qui lui cache presque la figure, d'un vaste chapeau à trois cornes, d'une longue soutane, d'un petit manteau, et ainsi déguisé il se rend au café Procope, où ses ennemis tenaient leurs assises; il s'installe dans un coin obscur, et écoute. Poètes, auteurs, journalistes, amateurs, discutaient avec passion la nouvelle pièce: les uns la portaient aux nues, les autres la traînaient dans la boue. Après une heure et demie de ce supplice, Voltaire rentre chez lui. Harassé de fatigue et la fièvre dans le sang, il se met au travail, coupe, corrige, arrange et refait complètement le cinquième acte. A l'aube, Longchamp pouvait porter aux comédiens leurs nouveaux rôles.
Le soir, la cabale resta stupéfaite de ne plus retrouver les endroits qu'elle devait siffler. _Sémiramis_ eut un grand succès et fut jouée quinze fois de suite, ce qui était très joli pour l'époque.
Voltaire pouvait repartir pour la Lorraine et c'est ce qu'il fit le 10 septembre; mais il avait passé par tant d'émotions que sa santé était fort ébranlée: la fièvre ne le quittait pas.
Jusqu'à Château-Thierry il supporta le voyage assez bien; mais, à partir de ce moment, ses souffrances augmentèrent, et, quand il arriva le 12 à Châlons, il était dans l'état le plus alarmant. Il ne pouvait pas songer à poursuivre son voyage; il ne voulut pas s'arrêter à l'hôtel de _la Cloche_ qui lui rappelait un si mauvais souvenir; il descendit à la poste où il s'alita.
Il se jugeait lui-même si malade qu'il recommanda à Longchamp «de ne le point abandonner, et de rester près de lui pour jeter un peu de terre sur son corps quand il serait expiré».
La nuit fut très mauvaise; il avait le délire, parlait sans cesse de _Sémiramis_, du _Catilina_ de Crébillon, etc. Le lendemain, il était au plus mal: il n'avalait que du thé et de l'eau panée, et c'est à peine s'il pouvait remuer.
Le soir du sixième jour, Voltaire déclara qu'il ne voulait pas mourir à Châlons et qu'il allait partir. Le lendemain matin, en effet, on l'installait dans sa chaise de poste et il arriva sans trop de mal à Nancy. L'on s'arrêta à la poste et le malade fut couché dans un bon lit. Puis Longchamp se mit à table près de son maître et commença à dévorer un excellent souper. Voltaire le regardait avec envie, lui disant: «Que vous êtes heureux d'avoir un estomac et de digérer!» A ce moment Longchamp, après plusieurs autres plats, allait absorber deux grives et une douzaine de rouges-gorges. Il invita son maître à l'imiter. Voltaire se laissa tenter et avala deux oiseaux avec appétit. Sur ce il s'endormit et se réveilla le lendemain dans les meilleures dispositions du monde.
Le soir même il était à Lunéville, où il retrouvait Mme du Châtelet.
Pendant que Voltaire rentre en Lorraine, après les émotions violentes que nous venons de raconter, voyons ce qu'est devenu Stanislas.
Il est arrivé le 29 et il s'est installé à Trianon, qu'on lui réserve toujours lors de ses fréquents voyages. Comme d'habitude, il a emmené avec lui un détachement de sa bouche, c'est-à-dire un contrôleur, un cuisinier et un officier. Le duc Ossolinski l'accompagne également, ainsi que le marquis de Boufflers, le mari de la favorite, et M. de Thianges, le neveu de son grand veneur.
On rend au roi les mêmes honneurs que d'habitude: on lui donne un chef de brigade, un exempt, douze gardes et six Cent-Suisses.
Chaque jour, le roi se rend de Trianon à Versailles et il passe la journée avec la reine, dans l'appartement du comte de Clermont que l'on a mis à sa disposition.
Stanislas adorait sa fille et il lui témoignait sa tendresse de mille façons touchantes. Il vivait avec elle sur un pied de bonhomie et de familiarité qui excluait tout cérémonial. Quand ils étaient seuls, il n'y avait qu'un père et une fille tendrement unis. Il la tutoyait volontiers, et il ne craignait pas de lui rappeler les mauvais jours qu'ils avaient traversés ensemble: «Vois, Marie, lui disait-il un jour, comme la Providence protège les honnêtes gens! Tu n'avais pas de chemise en 1725, et tu es reine de France!»
Un autre jour, voulant se reposer dans ses appartements, il lui disait familièrement: «Tiens, Marie, voilà ma perruque; fais qu'on n'y touche pas jusqu'à ce que je sois éveillé. Je vais dormir sur ton canapé.»
Par contre, les relations de Stanislas avec Louis XV étaient empreintes d'une cérémonieuse froideur. Marie Leczinska prenait souvent son père pour confident de ses chagrins intimes, et elle ne lui cachait pas les tristesses de sa vie. Mais, si Stanislas pouvait compatir aux chagrins de sa fille, son propre genre de vie prêtait trop à la critique pour qu'il pût se permettre la moindre observation vis-à-vis de son gendre. On prétend même que Louis XV, en apprenant la liaison de Stanislas avec Mme de Boufflers, aurait dit: «A présent mon beau-frère n'a plus rien à me reprocher.»
La reine était, en grande partie, responsable de la situation dont elle se plaignait, et Stanislas était trop juste pour lui dissimuler les torts qu'elle avait eus. Elle avait agi vis-à-vis de son époux avec autant de maladresse que d'inexpérience.
Le roi lui avait d'abord témoigné beaucoup de tendresse, mais des maternités fréquentes avaient fini par agacer la reine qui crut de bon air de faire peu de cas des empressements de son époux. «Eh! quoi! disait-elle, toujours coucher, toujours grosse, toujours accoucher!» Sous le prétexte de raisons de santé, elle faisait faire de longs jeûnes au roi.
Et puis, Marie Leczinska avait mille manies innocentes, mais énervantes. Elle avait peur des esprits et voulait toujours une femme près d'elle pendant la nuit, d'abord pour lui faire des contes pour l'endormir, ensuite pour la rassurer. C'est à peine si cette femme s'éloignait quand le roi arrivait. La reine ne dormait presque pas et se levait cent fois pour s'occuper de sa chienne; puis elle se couvrait de façon si exagérée qu'on étouffait littéralement sous les couvertures.
S'il faut en croire Mme de la Ferté-Imbault, très sujette à caution quand il s'agit de Marie Leczinska, Stanislas aurait trouvé sa fille la plus ennuyeuse des reines, et il aurait complètement approuvé la conduite de son gendre.