Part 20
«Peut-être ne m'aimerez-vous plus quand j'arriverai, écrit-elle, et je crains toujours de vous aimer mal à propos, et j'avoue que je désire souvent de ne vous avoir jamais aimé... Je tâche toujours de tenir mon âme dans une telle situation que je trouve des ressources dans mon courage, dans ma philosophie, et surtout dans mon goût pour l'étude, si vous m'abandonnez. Vous me présentez trop souvent cette idée pour que je la perde, et vous me reprochez ensuite de vous aimer moins. Mais comment voulez-vous qu'on se livre au plaisir d'aimer quand on craint à tout moment de s'en repentir?»
Soit qu'il soit sensible aux reproches, soit que l'arrivée prochaine de sa maîtresse réveille un peu son goût, Saint-Lambert se décide enfin à écrire une lettre tendre, aimable. La marquise, qui ne demande qu'à croire à l'amour qu'elle inspire, est ravie. Elle écrit gaiement:
«J'ai pensé vous jouer un beau tour; j'ai pensé me tuer en descendant de carrosse; j'ai une jambe tout écorchée, et, comme je ne cesse de marcher, je pense que j'arriverai avec une jambe pourrie comme Philoctète. Ç'aurait été bien mal prendre mon temps, car vous m'aimez trop pour que je n'aime pas la vie. Je crois que je parviendrai à avoir la même santé que vous, car j'ai des battements de cœur perpétuels; je ne retrouverai mon bonheur et ma santé qu'à Commercy. Je le sens bien, puisque vous y êtes...
«Vous m'avez bien des obligations, s'il est vrai que je sois assez heureuse pour vous avoir fait connaître le plaisir de bien aimer; il vous rend bien aimable et il est impossible d'être si tendre et de faire à ce point la félicité d'un autre sans être heureux soi-même.
«Non, ne le croyez pas, je ne verrai que vous à Commercy; mes yeux ne verront et ne chercheront que vous, et toutes mes paroles les plus indifférentes voudront vous dire que je vous adore. Je m'abandonne au plaisir de vous aimer, et je ne me le reproche plus, car je suis contente de votre cœur et votre amour enflamme le mien.»
La réunion à Commercy est fixée au 1er juillet. Mme du Châtelet en est folle de joie. Elle passe des nuits sans sommeil; sa santé est toujours déplorable, mais son amour augmente.
Elle partira de Paris le samedi 29 juin. Elle n'a pas fait le quart de ce qu'elle a à faire, et malgré cela elle accomplit en huit jours ce qui exigerait bien trois mois. Cette activité fébrile met son sang dans une agitation bien contraire à sa figure et à sa santé, mais qui prouverait à son ami combien elle l'aime, s'il en était témoin.
Elle écrit à Saint-Lambert, à cinq heures du matin:
«Je ne sais si votre cœur est digne de tant d'impatience. Quand je songe aux lettres que j'ai reçues de vous, je me trouve bien déraisonnable de vous tant aimer, de désirer si passionnément de vous revoir; ne croyez pas que vous tiendrez éternellement ainsi mon âme dans votre main, et qu'après m'avoir désespérée il vous suffira de m'écrire une lettre tendre pour me rendre tout mon amour. Ne mêlez plus d'amertume au plaisir que je trouve à vous aimer; laissez-moi jouir du charme que je trouve dans votre amour. Quoique je sois peut être plus géomètre que vous, je ne suis pas si composée. Je ne vous dirai pas que je vous aimerai toujours _à proportion_ de ce que je serai aimée; mais je vous dirai bien que je ne puis être heureuse en vous aimant, si vous ne m'aimez avec excès. Souvenez-vous qu'en fait d'amour, _assez_ n'est point _assez_.
«Adieu. Je me meurs d'impatience de vous dire moi-même combien je vous aime.»
CHAPITRE XVII
(1748)
Séjour de Voltaire et de Mme du Châtelet à Commercy, du 29 juin au 10 août; à Lunéville, du 11 au 26 août.
Voltaire et Mme du Châtelet quittent Paris au jour fixé, c'est-à-dire le 29 juin 1748. Ils se rendent directement à Commercy pour rejoindre le roi de Pologne qui y est installé depuis le 15 juin.
S'il faut l'en croire, le philosophe part sans enthousiasme, il suit _son astre_ «cahin caha»; comme d'habitude il est agonisant et il a fallu «l'empaqueter» pour Commercy.
Le fidèle Longchamp accompagne ses maîtres.
Naturellement le voyage ne peut s'accomplir sans encombre. A Châlons-sur-Marne l'on s'arrête à l'hôtel de _la Cloche_ pour changer de chevaux. La marquise, qui éprouve quelque fatigue, demande à Longchamp de lui faire apporter un bouillon. Mais la maîtresse de l'hôtel, qui sait par les indiscrétions du postillon à quels illustres voyageurs elle a affaire, se fait un devoir de les servir elle-même.
Quand Longchamp veut régler la dépense, l'hôtesse demande modestement un louis, soit 24 livres, pour prix de son bouillon. Longchamp stupéfait en réfère à la divine Émilie qui jette les hauts cris, proteste, s'indigne. Mais la femme ne veut rien entendre; elle déclare qu'un louis est chez elle le prix «d'un œuf, d'un bouillon ou d'un dîner», et qu'elle ne diminuera pas un sol.
Voltaire, qui s'impatiente au fond de sa chaise de poste, descend à son tour et intervient dans la discussion. Il le fait d'abord avec bonhomie; il déclare s'en rapporter aux sentiments honnêtes de cette femme; il lui explique qu'il ne demande qu'à payer un prix raisonnable, mais que sa prétention est exorbitante; que jamais, dans aucun pays, un bouillon n'a coûté un louis, etc.; toute son éloquence échoue devant l'entêtement de l'aubergiste.
Alors le philosophe se met en colère; il déclare qu'il ne veut pas être volé, qu'il ne paiera pas, qu'il ira plutôt devant la justice de son pays, etc.
Mais l'hôtesse, loin de se laisser intimider, se fâche de son côté; elle crie plus fort que Voltaire et Mme du Châtelet; elle crie qu'on refuse de lui payer ce qu'on lui doit, qu'elle va appeler la maréchaussée, faire arrêter les voyageurs; elle prend à témoin ses concitoyens qui peu à peu sont accourus au bruit et forment autour de la chaise de poste un cercle très hostile. Malgré tout, Voltaire, fort de son droit, ne veut rien entendre. Mais Mme du Châtelet lui montre la foule qui les entoure, et lui dit à voix basse que tout cela peut fort mal tourner; il cède donc et paye le louis, objet du litige, mais non sans pester et sans envoyer à tous les diables Châlons-sur-Marne et son hôtel, et en jurant que de sa vie il ne s'arrêtera dans cette localité où l'on détrousse si bien les voyageurs.
Ils repartent accompagnés par les huées des aimables habitants de cette ville hospitalière.
Enfin, après trois jours de route, l'on arrive à Commercy le 1er juillet, à huit heures du soir. Voltaire à l'agonie, n'en pouvant plus; Mme du Châtelet, au contraire, soutenue par l'espoir de tomber dans les bras de son cher amant, ne sent pas la fatigue et se montre plus jeune et plus alerte que jamais.
Tous deux descendirent au château où leurs appartements étaient préparés. L'entrevue avec le roi fut des plus touchantes; enfin après des embrassades sans fin et après s'être bien dit tout le plaisir que l'on avait à se revoir, l'on se sépara, remettant au lendemain toutes les choses intéressantes que l'on avait à se raconter.
Une première déception, et la plus cruelle, attendait Mme du Châtelet. Elle arrivait impatiente, comptant sur une nuit d'amour qui lui ferait oublier les tristesses de la séparation; elle croyait voir Saint-Lambert en débarquant, ou tout au moins trouver un mot lui indiquant où et comment elle pourrait le rencontrer; rien, personne, pas un mot. Désolée, désespérée, elle envoie son valet de chambre courir la ville, tâcher de se renseigner. Impossible de découvrir le bel officier! Force fut d'y renoncer. La marquise, désolée, en est réduite à remplacer les effusions sur lesquelles elle comptait par une longue lettre où elle reproche à son ami sa maladresse. Il lui était si facile d'envoyer Antoine, son valet de chambre, au château; il aurait vu le Chevalier et lui aurait indiqué le lieu du rendez-vous. Pour n'avoir pas trouvé cela il fallait avoir bien peu d'imagination ou bien peu d'empressement.
«Je ne vous sais pas mauvais gré de n'être pas venu, lui écrit-elle outrée, mais bien de ne m'en avoir marqué aucun empressement, et de n'avoir vu que les difficultés sans songer aux expédients... Vous avez si peu d'empressement que je trouve que je suis revenue beaucoup trop tôt. Je ne m'attendais pas à passer la nuit à vous gronder, mais je me gronde bien plus de vous avoir montré tant d'empressement. Je saurai me modérer et prendre votre froideur pour modèle. Adieu, j'étais bien plus heureuse hier au soir, car j'espérais vous trouver amoureux.»
Enfin ils se virent le lendemain et ce malencontreux incident fut vite oublié.
L'appartement que Voltaire occupait dans le château était situé au second étage de l'aile gauche et donnait sur les jardins. Celui de Mme du Châtelet était au rez-de-chaussée, dans la même aile; les croisées donnaient sur la grande cour du fer à cheval.
Comment la marquise et Saint-Lambert allaient-ils s'arranger pour se voir facilement? On se rappelle l'ingénieuse combinaison qui, grâce à la connivence du curé, permettait au jeune homme, lors des séjours de la cour à Commercy, de se rendre chaque soir chez Mme de Boufflers. N'était-il pas superflu d'imaginer un autre stratagème? Puisque celui-là avait si bien réussi pour Mme de Boufflers, autant valait s'y tenir, et l'utiliser pour celle qui lui avait succédé. Ainsi pensa Saint-Lambert, et il se rendit chez le curé qui, toujours complaisant, s'empressa de mettre à sa disposition le précieux appartement. De cette façon les deux amants pouvaient se voir aussi fréquemment qu'ils le voulaient, sans que Voltaire ni Stanislas eussent le moindre soupçon de ce qui se passait. Seule la favorite était dans la confidence et elle se prêtait de bonne grâce aux désirs de ses amis.
Ces visites nocturnes n'étaient pas toujours sans inconvénients ni danger. Une nuit Mme du Châtelet, au lieu de passer par l'orangerie, voulut prendre par les jardins; elle tomba dans un trou nouvellement creusé, et elle n'en sortit qu'à grande peine et fortement contusionnée; c'est par miracle qu'elle échappa à un affreux accident.
La présence du philosophe et de la marquise avait rendu à la cour de Stanislas toute sa gaieté et tout son entrain.
Bien que Voltaire soit arrivé à l'agonie et qu'il affirme que son état ne s'améliore pas, il est de toutes les fêtes, de tous les divertissements. On donne des concerts, des soupers, des spectacles. Mme du Châtelet, qui veut à tout prix plaire au roi de Pologne, se multiplie; elle joue toutes les pièces qui ont déjà été données à Sceaux. Elle représente avec succès _la Femme qui a raison_, _le Double Veuvage_, les opéras du _Sylphe_, de _Zelindor_. Mme de Boufflers, Mme de Lenoncourt, Mme de Lutzelbourg, M. de Rohan-Chabot, Panpan, Porquet, etc., Voltaire lui-même lui donnent la réplique. Ces représentations ont le plus grand succès: «On a de tout ici, hors du temps, écrit le philosophe. Il est vrai que les vingt-quatre heures ne sont pas de trop pour répéter deux ou trois opéras et autant de comédies.»
A la fin du _Double Veuvage_, Mme de Boufflers adresse au roi ces quelques vers de Saint-Lambert:
De la raison j'apprends l'usage, Pour aimer vos vertus, pour respecter vos lois. Je consacre à vous rendre hommage Les premiers accents de ma voix.
Après la représentation de _Zelindor_, c'est à Mlle de la Roche-sur-Yon, qui est arrivée le 6 août, que Mme de Boufflers récite ce quatrain de Voltaire:
Princesse, dans ces lieux on vous répète encore Des sons par l'Amour applaudis. Vous entendrez chanter: _Qui vous voit, vous adore_. Tous nos cœurs vous l'ont déjà dit.
Voltaire était l'âme de tous les plaisirs. Les jours où l'on ne jouait pas la comédie, on s'assemblait dans l'appartement du roi et l'on faisait des lectures. C'est là que pour la première fois le philosophe lut ses contes de _Zadig_, qu'il venait d'achever, et de _Memnon et Babouck_, peinture des mœurs de Paris. C'est là également qu'avant de l'envoyer aux Comédiens Français, qui devaient la représenter le 17 juillet, il donna lecture, en grande cérémonie, de sa pièce de _Nanine_[115].
[115] Il fit imprimer son conte de _Zadig_ chez Leseure de Nancy, et chez le libraire Briflot, à Bar, la 4e édition du _Panégyrique de Louis XV_.
Entre temps, Voltaire rime des madrigaux pour les dames. Lui, qui s'entend si bien en flatteries, n'a garde d'oublier celle qui est toute-puissante dans l'esprit du roi. C'est à elle qu'il dédie ses meilleures chansons:
CHANSON POUR LA MARQUISE DE BOUFFLERS
Pourquoi donc le Temps n'a-t-il pas, Dans sa course rapide, Marqué la trace de ses pas Sur les charmes d'Armide? C'est qu'elle en jouit sans ennui, Sans regret, sans le craindre. Fugitive encor plus que lui, Il ne saurait l'atteindre.
Comme il ne faut pas que Mme du Châtelet puisse s'aviser de jalousie, Voltaire, en lui offrant un de ses ouvrages, lui adresse ces compliments flatteurs:
A vous qu'il est si doux et de voir et d'entendre, Qui remplissez si bien mon esprit et mon cœur, Qui savez tout penser, tout dire et tout comprendre, Vous dont l'esprit sublime et dont l'amitié tendre Font mon étonnement ainsi que mon bonheur.
La vie s'écoule plus charmante encore peut-être à Commercy qu'à Lunéville, car Commercy «étant réputé campagne» l'étiquette est moindre, s'il est possible.
Chaque jour amène des distractions nouvelles. Tantôt on va donner à manger aux cygnes, tantôt on rame sur le grand canal; tantôt on va goûter dans la forêt, à la Fontaine Royale; tantôt on visite les environs en carrosse ou à cheval. Voltaire rajeunit à vue d'œil; il charme toute la cour par sa gaieté et sa verve inépuisables.
C'est pendant ce séjour à Commercy, s'il faut en croire Mme de la Ferté-Imbault, que le roi de Pologne eut la fantaisie de faire faire le portrait de Mme de Boufflers; mais la marquise, qui détestait les portraits et qui de plus craignait l'ennui et la fatigue des séances, s'y refusait toujours obstinément. Stanislas eut alors recours à un stratagème: «il imagina de faire venir en même temps que l'artiste un cordelier auquel il donna l'ordre de lire à haute voix, pendant chaque séance de peinture, les _Contes_ de la Fontaine; le contraste entre le livre et le lecteur égayait tellement Mme de Boufflers qu'elle consentait à se tenir tranquille».
Le 25 juillet au matin toute la cour admire une superbe éclipse de soleil. Le roi, les courtisans, Voltaire, tout le monde est armé de verres fumés pour mieux observer le phénomène. Malheureusement les nuages ont empêché d'en voir le commencement: «A neuf heures quarante-trois, il y avait près d'un doigt, et à midi quarante-trois le soleil était encore éclipsé de plus d'un demi-doigt. Les montres étaient montées sur un cadran solaire qui est dans la cour du château.» Mme du Châtelet, grâce à ses connaissances techniques, éblouit toute la cour.
Voltaire est ravi: il mène une vie délicieuse, il est dans un beau palais, il jouit de la plus grande liberté, il travaille à ses heures, Mme du Châtelet est près de lui, que peut-il désirer de plus? Mais il a si bien pris l'habitude de se plaindre qu'il écrit malgré tout à d'Argenson: «Je suis un des plus malheureux êtres pensants qui soient dans la nature.»
Mme du Châtelet est non moins ravie de son séjour: «Le roi de Pologne est très aimable, écrit-elle à d'Argental, et d'une bonté qui m'enchante.»
A propos des d'Argental, ils doivent venir en août faire une visite à Cirey. C'est entendu et promis. Mais comment quitter Commercy où l'on s'amuse tant, où l'on a tant à faire, où l'on est absorbé du matin au soir, et où l'on est si bien fêté? comment quitter ce roi de Pologne, si aimable, si bon? Quand on lui parle de s'éloigner, il jette les haut cris, il refuse. Quoi, l'on attend les d'Argental à Cirey! Eh bien! qu'ils viennent à Commercy, le roi les invite.
«Plus de Cirey, mes chers anges, écrit Voltaire à d'Argental, le 2 août. Nous avons représenté au roi de Pologne, comme de raison, qu'il faut tout quitter pour M. et Mme d'Argental. Il a été bien obligé d'en convenir; mais il est jaloux, et il veut que vous préfériez Commercy à Cirey. Il m'ordonne de vous prier de sa part de venir le voir. Vous serez bien à votre aise; il vous fera bonne chère: c'est le seigneur de château qui fait assurément le mieux les honneurs de chez lui. Vous verrez son pavillon avec des colonnes d'eau, vous aurez l'opéra ou la comédie le jour que vous viendrez... Mme du Châtelet joint ses prières aux miennes, refuserez-vous les rois et l'amitié?» (Août 1748.)
La cour revient à Lunéville le 17 août et Stanislas commence aussitôt ses préparatifs pour aller passer quelques jours à Trianon, auprès de sa fille.
Voltaire en fait autant; il veut assister à la première représentation de _Sémiramis_ et il s'arrange de façon à faire coïncider son voyage avec celui du roi de Pologne.
Mme du Châtelet ne veut pas quitter la Lorraine pour si peu de temps, et puis le roi lui a demandé de tenir compagnie à Mme de Boufflers; elle n'accompagnera donc pas son ami. N'a-t-elle pas alors la singulière idée de vouloir que Saint-Lambert serve de compagnon de voyage à Voltaire! Mais si ce dernier, toujours bonhomme, se prête à la combinaison, Saint-Lambert se montre plus récalcitrant; il finit par refuser nettement et il déclare qu'il ne quittera pas Nancy.
CHAPITRE XVIII
(1748)
Séjour de Mme de Boufflers et de Mme du Châtelet à Plombières, du 26 août au 10 septembre 1748.
Tous les plaisirs de Lunéville sont interrompus par le départ de Stanislas pour Versailles où il va voir sa fille.
Avant de s'éloigner, il conduit Mme de Boufflers à Plombières; il est convenu qu'elle y fera une cure de quelques jours; puis de là, elle se rendra au château de Saverne, résidence d'été des cardinaux de Rohan, où elle est invitée à faire un séjour. C'est une demeure délicieuse qu'on a surnommée, non sans motifs, _l'embarquement pour Cythère_, et qui a laissé chez tous les contemporains des souvenirs inoubliables. C'est là que la favorite attendra le retour du roi qui doit avoir lieu dans les premiers jours de septembre[116].
[116] Voir _le Duc de Lauzun et la cour de Louis XV_, chapitre XXV.
Comme Stanislas craint que son amie ne s'ennuie à Plombières, il a instamment prié Mme du Châtelet de l'accompagner; la marquise n'a aucun prétexte sérieux pour se dérober, et puis, comment repousser la prière du roi. Elle lui a tant d'obligations! Elle dépend tellement de lui et de la maîtresse! Donc, malgré son ardent désir de rester à Lunéville avec Saint-Lambert, elle se croit obligée d'accepter et même de témoigner beaucoup de satisfaction.
Mme du Châtelet n'était pas seule à accompagner Mme de Boufflers; le roi de Pologne, avec un aveuglement et une naïveté touchants, avait absolument exigé que le vicomte d'Adhémar fût également du voyage, et le vicomte, pas plus que la favorite, n'avait fait de résistance.
L'on devait encore retrouver à Plombières Mlle de la Roche-sur-Yon, qui y était installée, depuis le 16 août, pour prendre les eaux, sous la direction du _médecin-inspecteur_, M. de Guerre[117].
[117] Il avait été nommé par brevet de Stanislas du 4 décembre 1747.
La société était donc assez nombreuse pour qu'on n'eût pas à redouter l'ennui; du reste, le séjour ne devait être que de quatre jours, et quatre jours sont bien vite écoulés.
Déjà à cette époque, Plombières passait pour une résidence affreuse: «C'est le plus vilain endroit du monde», disait Marie Leczinska. Voltaire, qui y avait fait plusieurs saisons, avait écrit sur ce
...sombre rivage De Proserpine l'apanage
quelques vers qui témoignaient du triste souvenir qu'il en avait gardé, et qui n'étaient pas de nature à promettre grand agrément à Mme du Châtelet et à ses amies:
A MONSIEUR PALLU[118]
1729.
Du fond de cet antre pierreux, Entre deux montagnes cornues, Sous un ciel noir et pluvieux, Où les tonnerres orageux Sont portés sur d'épaisses nues, Près d'un bain chaud, toujours crotté, Plein d'une eau qui fume et bouillonne, Où tout malade empaqueté, Et tout hypocondre entêté, Qui sur son mal toujours raisonne, Se baigne, s'enfume, et se donne La question pour la santé; Où l'espoir ne quitte personne; De cet antre où je vois venir D'impotentes sempiternelles, Qui toutes pensent rajeunir; Un petit nombre de pucelles, Mais un beaucoup plus grand de celles Qui voudraient le redevenir; Où, par le coche, on nous amène De vieux citadins de Nancy, Et des moines de Commercy, Avec l'attribut de Lorraine, Que nous rapporterons ici; De ces lieux où l'ennui foisonne J'ose écrire encore à Paris. Malgré Phébus qui m'abandonne J'invoque l'Amour et les Ris.
[118] Intendant de Nevers.
Donc, aussitôt arrivées à Plombières, les deux dames s'installent, mais dans quelles conditions, mon Dieu!
«Nous sommes ici logées comme des chiens, écrit Mme du Châtelet: tout y est d'une cherté affreuse. On est logé cinquante dans une maison. J'ai un fermier général qui couche à côté de moi; nous ne sommes séparés que par une tapisserie, et, quelque bas qu'on parle, on entend tout ce qui se dit; quand on vient vous voir, tout le monde le sait, et on voit jusque dans le fond de votre chambre. Enfin on vit comme dans une écurie.»
Mais il faut savoir prendre son mal en patience; on est arrivé le jeudi et l'on doit partir le lundi!
Par malheur, survient un petit incident de route qui va contrecarrer tous les projets. Il est si délicat à narrer, qu'il vaut mieux laisser la parole à Mme du Châtelet:
«Quelque chose a pris Mme de Boufflers, précisément à la moitié du chemin, écrit-elle à Saint-Lambert. Cela n'est-il pas désolant? Il n'en faut pas parler, je crois. Mais je parie qu'elle serait partie tout de même, quand cela l'aurait prise à Lunéville. Ce qui doit vous consoler, c'est que je suis dans le même état.»
La vie à Plombières est d'une monotonie désespérante. Mme du Châtelet passe tout son temps dans cette chambre dont elle vient de nous faire une si séduisante description, et les jours lui paraissent terriblement longs. Elle travaille toute la matinée, sauf une demi-heure qu'elle va passer auprès de Mlle de la Roche-sur-Yon, à l'heure du bain.
A deux heures, elle va encore prendre son café avec la princesse; mais à trois elle est rentrée et ne ressort plus qu'à huit, heure du souper, qui a lieu également chez la princesse, car c'est chez elle que se prennent tous les repas. A onze heures tout le monde est couché.
Pour Mme de Boufflers, au contraire, la journée s'écoule très agréablement; d'abord, M. d'Adhémar ne la quitte pas plus que son ombre, et ils passent ensemble des moments fort doux; puis elle adore la comète et elle y joue avec ses amis pendant d'interminables heures.
Saint-Lambert, qui est resté à Lunéville, n'est guère plus satisfait de son sort que la divine Émilie, et l'isolement lui suggère mille récriminations.
Pourquoi Mme du Châtelet n'est-elle pas restée avec lui? Pourquoi ne l'a-t-elle pas emmené? Évidemment, c'est parce que son amour diminue; du reste, avec la vie dissipée qu'elle mène, il ne peut en être autrement, etc.
La pauvre marquise prend la peine de se défendre. Rester à Lunéville, mais comment aurait-elle pu le faire, quand le roi la priait d'accompagner Mme de Boufflers? Emmener Saint-Lambert avec elle à Plombières; mais elle n'a pas osé le faire, et pour bien des raisons. D'abord à cause de Mme de Boufflers, puis du qu'en dira-t-on, enfin des difficultés qu'ils auraient éprouvées à se voir.
Ne sont-ils pas tenus tous deux à bien des ménagements? Ne sait-il pas qu'elle a des chaînes, qu'elle ne peut et ne veut briser? elle doit donc faire des sacrifices à la décence, sans cela elle perdrait bientôt toute la douceur de leur vie.
Puis à Plombières, on reste la journée entière chez la princesse, on y prend tous les repas: comment aurait-il fait, lui qui la connaît à peine? Enfin l'existence est si chère, qu'il se serait ruiné absolument.