Part 19
Ce ne fut pas sans un serrement de cœur que Voltaire s'éloigna de cette cour aimable où il venait de passer des jours si doux, de ce roi excellent, dont il avait pu apprécier les qualités si rares, et qu'il aimait maintenant si sincèrement. Mais, si l'on se quittait, ce n'était pas pour longtemps. L'on était trop enchanté les uns des autres pour pouvoir désormais vivre séparés. L'on se promit, l'on se jura une rencontre prochaine. Il fut convenu qu'une fois les affaires réglées à Cirey et à Paris, on se retrouverait à Commercy à la fin de juin. Comme à Lunéville, Stanislas mettait le château à la disposition de Voltaire et de son amie.
CHAPITRE XVI
(1748)
Séjour à Cirey et à Paris (mai et juin).
Le séjour de Mme du Châtelet à Nancy a été si délicieux; elle s'en est arrachée avec tant de peine, qu'elle a fait promettre à son amant de venir la voir à Cirey, pendant le court séjour qu'elle y doit faire avec Voltaire. Saint-Lambert naturellement a promis, parce qu'il ne pouvait faire autrement; mais il a promis sans enthousiasme. A peine partie la marquise, se rappelant les détails de leur dernière entrevue, et ce qu'elle sait aussi du caractère de son ami, se trouble et s'inquiète; elle lui écrit en arrivant à Cirey:
«Toutes mes défiances de votre caractère, toutes mes résolutions contre l'amour n'ont pu me garantir de celui que vous m'avez inspiré. Je ne cherche plus à le combattre, j'en sens l'inutilité; le temps que j'ai passé avec vous à Nancy l'a augmenté à un point dont je suis étonnée moi-même; mais, loin de me le reprocher, je sens un plaisir extrême à vous aimer et c'est le seul qui puisse adoucir votre absence.
«Je suis bien contente de vous quand nous sommes en tête à tête, mais je ne le suis point de l'effet que vous a fait mon départ. Vous connaissez les goûts vifs, mais vous ne connaissez pas encore l'amour. Je suis sûre que vous serez aujourd'hui plus gai et plus spirituel que jamais à Lunéville, et cette idée m'afflige, indépendamment de toute inquiétude. Si vous ne devez m'aimer que faiblement; si votre cœur n'est pas capable de se donner sans réserve, de s'occuper de moi uniquement, de m'aimer enfin sans bornes et sans mesure, que ferez-vous du mien?...
«J'ai bien peur que votre esprit ne fasse plus de cas d'une plaisanterie fine que votre cœur d'un sentiment tendre. Enfin, j'ai bien peur d'avoir tort de vous trop aimer...»
Aimer! c'est bientôt dit, mais ce mot a-t-il pour tous deux la même signification?
«J'attache à ce mot, lui dit-elle, bien d'autres idées que vous; j'ai bien peur qu'en disant les mêmes choses nous ne nous entendions pas.»
La marquise vit dans un état d'agitation extrême, mais cela ne l'empêche pas de juger avec finesse et perspicacité l'homme auquel elle a si imprudemment donné son cœur:
«... Ma lettre est pleine d'inconséquences, avoue-t-elle; elle se ressent du trouble que vous avez mis en mon âme: il n'est plus temps de la calmer. J'attends votre première lettre avec une impatience qu'elle ne remplira peut-être point; j'ai bien peur de l'attendre encore après l'avoir reçue.»
Par un malheureux hasard, les brûlantes missives de Mme du Châtelet n'arrivent pas à Nancy aussitôt qu'elles le devraient. Ce retard provoque naturellement chez Saint-Lambert une recrudescence d'amour des plus violentes, et lui si froid, en général, écrit une lettre qui enthousiasme la marquise:
«Pourquoi faut-il que je doive la lettre la plus tendre que j'aie encore reçue de vous au chagrin de n'en avoir eu de moi? Il faut donc ne vous point écrire pour se faire aimer? Mais, si cela est ainsi, vous ne m'aimerez bientôt plus, car il faut que je vous dise tout le plaisir que m'a fait votre lettre; après celui de vous voir, je n'en puis avoir de plus vif...
«Voyez quel pouvoir vous avez sur moi, et combien il vous est aisé d'apaiser la rage qui s'élevait dans mon âme. Votre lettre y a remis le calme et la douceur; je me reproche de vous avoir soupçonné, je vous en demande pardon. Je m'abandonne à tout mon goût pour vous... Je ne puis être heureuse si vous ne m'aimez davantage. Il est bien sûr que je ne le puis être que par vous; j'ai assez combattu le goût qui m'entraîne vers vous pour avoir senti tout son pouvoir.»
Et comme Saint-Lambert, dans son dépit de se croire oublié, lui a reproché l'inconstance de ses goûts et d'avoir pris «pour une grande passion un de ces simples engouements dont il la croit coutumière», elle lui répond:
«Je vous jure que, depuis quinze ans, je ne me suis connu qu'un goût; que jamais mon cœur n'a eu rien à se refuser, ni à combattre, et que vous êtes le seul qui m'ayez fait sentir qu'il était encore capable d'aimer.
«Si vous m'aimez comme je le veux être, comme je mérite de l'être, comme il faut aimer enfin pour être heureux, je n'aurai que des grâces à rendre à l'amour...
«Cette lettre n'est pas aussi tendre que mon cœur. Croyez que je vous aime encore plus je ne vous le dis...»
Toutes les lettres de Mme du Châtelet se terminent par l'éternel refrain: «Venez à Cirey.» Mais elle a beau insister, s'impatienter, assurer Saint-Lambert que ce voyage n'aura «aucun des inconvénients qu'il peut craindre», que «Voltaire vit dans une sécurité parfaite»; le jeune homme estimant qu'il jouerait un rôle assez piteux en venant troubler le tête-à-tête de la marquise et du philosophe, ne peut se décider.
Et puis, il projette en ce moment même un voyage en Angleterre et en Toscane avec le prince de Beauvau; tous leurs préparatifs sont faits, tout est arrêté. Il n'a pas une minute à lui. Il faut même qu'il aille passer quelques jours à Lunéville pour régler certaines affaires urgentes avant de s'éloigner.
A la première nouvelle de ce déplacement qui peut paraître cependant naturel, Mme du Châtelet est hors d'elle-même et elle ne peut dissimuler plus longtemps le soupçon qui la ronge, l'inquiétude qui empoisonne sa vie:
«Je vous défends de quitter Nancy, répond-elle à Saint-Lambert; c'est un sacrifice que j'exige de vous et que vous me devez... Je me trouve bien extravagante de vous disputer à la plus aimable femme du monde!»
Cette fois l'aveu lui a échappé, elle est jalouse, et jalouse de qui? de sa meilleure amie, de Mme de Boufflers.
La pensée qu'elle est éloignée, que la marquise et le bel officier peuvent se voir sans contrainte à toute heure du jour ou de la nuit, torture la malheureuse femme et lui fait souffrir mille morts.
Au fond, avec sa perspicacité féminine, elle devine bien qu'elle tient la place d'une autre, que son amant l'aime peu ou point, que son cœur est resté à la maîtresse adorée, à Mme de Boufflers; bien qu'elle cherche à se persuader le contraire, elle devine que, s'il ne dépendait que de Saint-Lambert, les liens anciens seraient vite renoués.
Ces soupçons, si douloureux pour son amour-propre, n'ont pris corps que peu à peu; elle n'a pas voulu y croire, d'abord: elle les a chassés, mais à la moindre alerte ils reviennent plus violents que jamais; alors elle ne peut se contenir, elle éclate en reproches, en récriminations, elle se voit environnée d'embûches: «Mon cœur et la vérité de mon caractère sont bien déplacés au milieu de tant de faussetés et de tant de manèges, s'écrie-t-elle rageusement, j'aime mieux en être la victime que de l'imiter.»
Pour avoir la paix et apaiser les soupçons de son amie, Saint-Lambert se décida enfin à lui donner satisfaction et à aller passer vingt-quatre heures à Cirey. Cette courte visite permit aux deux amants de se réconcilier, et les inquiétudes de la marquise se trouvèrent calmées, au moins pour un temps.
Le 15 mai, Voltaire et la divine Émilie étaient réinstallés à Paris.
Mme du Châtelet s'occupe immédiatement de ses affaires; en même temps elle recommence à travailler à son _Commentaire sur Newton_, qui est attendu, promis, annoncé depuis deux ans, et dont sa réputation dépend. Mais c'est un ouvrage qui demande le plus grand recueillement et la plus grande application et avec la vie qu'elle mène, elle a bien de la peine à y travailler.
Le philosophe n'est pas moins absorbé. Il lui faut revoir tous ses amis, s'occuper de ses ouvrages, de ses tragédies, des représentations, visiter les comédiens, stimuler leur zèle, etc. Il n'a pas une minute à lui.
Pendant son court séjour à Cirey, il a écrit à Stanislas pour lui témoigner sa gratitude des bienfaits dont il a été comblé.
A peine arrivé à Paris, il reçoit du roi ce mot charmant:
«Lunéville, 17 mai 1748.
«J'ai cru, mon cher Voltaire, jusqu'à présent, que rien n'était plus fécond que votre esprit supérieur; mais je vois que votre cœur l'est encore plus. J'en reçois les marques bien sensibles; j'aime son style au delà du style le plus éloquent. Je veux tâcher de me mettre au niveau en répondant à vos sentiments par ceux que votre incomparable mérite m'a inspirés et par lesquels vous me connaîtrez toujours tout à vous et de tout mon cœur.
«STANISLAS, roi.»
Mme du Châtelet était plus éprise que jamais; elle écrivait par chaque poste des volumes à son cher Saint-Lambert, et pour éviter les indiscrétions elle les adressait au fidèle Panpan, qui se chargeait de les faire parvenir à leur destination. La divine Émilie jouissait à ce moment d'un calme d'esprit complet, car Mme de Boufflers était venue faire un séjour à Paris, et de ce côté au moins elle avait tout apaisement; aussi, pendant cette période, les lettres de la marquise sont-elles remplies de tendresses, de caresses, et des expressions de l'amour le plus exalté:
«Je voudrais passer la nuit à vous écrire, mais il est trois heures et je meurs de sommeil et de douleur d'être à quatre-vingts lieues de vous; cela m'est tous les jours plus sensible, je vous aime tous les jours davantage.. Mon cœur vous adore sans distraction et sans interruption.... Je vous adore et je ne connaîtrai le bonheur que lorsque je serai réunie à vous pour jamais.»
Malheureusement le séjour de Mme de Boufflers à Paris est de courte durée; rappelée par le vieux roi qui ne peut se passer d'elle, elle reprend la route de la Lorraine. Aussitôt recommence pour Mme du Châtelet une existence cruelle, remplie d'inquiétudes et de tourments.
A peine la favorite est-elle rentrée à Lunéville que Saint-Lambert y retourne également. Cette précipitation paraît bien suspecte à la marquise. Et puis par une fâcheuse coïncidence, depuis qu'il est à Lunéville les lettres du brillant officier se font de plus en plus rares; elles ne sont ni longues, ni tendres; l'écriture en est large; elles ne ressemblent point à celles de Nancy! On ne peut s'y tromper: «Pourquoi ne m'aimez-vous jamais autant à Lunéville qu'à Nancy?» demande la marquise soupçonneuse. Et pour elle la réponse n'est pas douteuse.
Tantôt la pauvre femme qui se croit abandonnée, sacrifiée, prie, supplie, mendie des lettres:
«Je suis persuadée qu'il partirait une lettre de Lunéville tous les jours si vous vouliez... Si vous saviez la différence que cela fait dans ma vie et dans mon bonheur, vous auriez cette complaisance; mais pourquoi faut-il que c'en soit une!»
Tantôt elle s'indigne de l'abandon dans lequel il la laisse:
«Vous êtes comme le sylphe, lui dit-elle, _non, vous n'aimez qu'à tourmenter mon âme_...
«Avez-vous des caprices impardonnables! Vous avez voulu que je vous aimasse à la folie et nous faisons les seaux du puits. Plus je vous aime et moins vous m'aimez...
«Je vous l'ai prédit que je vous serais insupportable quand je vous aimerai autant que je puis aimer. Pourquoi l'avez-vous voulu? Croyez qu'il n'est pas aisé de faire mon bonheur. Avez-vous voulu que je vous adore pour me tourmenter ou pour me sacrifier? Il me vient de temps en temps des idées bien tristes.»
Mais Saint-Lambert, s'il écrit peu, a eu l'adresse de commencer sa réponse par ces mots: «Ma chère maîtresse.» Cette petite tendresse comble de joie la marquise qui oublie tout et écrit dans son ravissement:
«Je ne veux rien vous reprocher aujourd'hui, je ne veux que vous adorer et vous remercier de m'avoir rendu la vie: en vérité, je vous aurais fait pitié si vous aviez vu l'état où j'étais, et cet état dure depuis que je vous sais à Lunéville...
«L'amour veut que je sois heureuse puisqu'il m'a fait rencontrer un cœur comme le vôtre, mais je voudrais que vous eussiez pu être témoin de ce qui s'est passé dans mon cœur quand j'ai lu écrit dans votre lettre: «Ma chère maîtresse.»
«N'allez pas abuser du pouvoir que vous avez sur moi; vous pourriez me tromper, il est vrai, mais je vous en crois incapable; je ne crains rien de vous que la faiblesse de vos sentiments, mais songez que c'est le plus grand de tous les crimes.
«Vous m'avez fait voir comment vous écrivez quand vous aimez; écrivez-moi toujours de même et je serai trop heureuse.
«Adieu, je vous aime passionnément et je vous aimerai toute ma vie si vous voulez.»
Mais ce qui efface tout, ce qui fait oublier à la marquise ses chagrins et ses peines, c'est que Saint-Lambert lui mande qu'il ne quitte pas la Lorraine, qu'il lui sacrifie non seulement son voyage en Angleterre, mais aussi celui qu'il projetait en Toscane; elle est ravie, elle exulte:
«Ce qui guérit toutes les plaies de mon cœur, ce qui le transporte de joie et d'amour, c'est que vous restez en Lorraine: alors la tête me tourne de plaisir et d'amour. Croyez que vous ne connaissez pas mon cœur, qu'il est plus tendre mille fois que vous le croyez, et que mes expressions quelque passionnées qu'elles soient sont toujours au-dessous de mes sentiments, parce qu'il n'y en a aucune qui puisse rendre ce que je sens pour vous.
«Vous n'allez point en Toscane et n'y allez point pour moi; non, je ne puis trop vous aimer, mais aussi je vous jure qu'il est impossible de vous aimer davantage.
«Vous n'allez point en Toscane, si vous saviez comme cela pénètre mon cœur!... Je vous adore, je vous adore!»
Mme du Châtelet ne pense qu'à son ami; il n'est sorte d'amabilité, de gracieuseté qu'elle n'imagine pour lui être agréable. Elle fait faire pour lui une montre dont le boîtier s'ouvrira par un secret et qui contiendra son portrait. Elle demande naïvement à Saint-Lambert s'il veut la copie de celui que possède Voltaire, ou s'il en désire un autre, qu'on ferait spécialement pour lui. Saint-Lambert, qui n'a pas de préjugés, répond que celui, qui a déjà fait le bonheur de Voltaire, lui convient à merveille; mais il désire qu'elle soit habillée et coiffée comme dans son rôle d'Issé.
Une autre fois, ce sont les agréments personnels de son ami qui préoccupent la marquise:
«Je vous envoie une bouteille énorme d'huile de noisette tirée sans feu, lui écrit-elle; il est étonnant comme cela fait venir les cheveux, et je vous prie de vous en inonder la tête comme un pharisien; vous verrez quel effet cela fera. Vous savez que je ne veux pas que vous les coupiez; il est juste que j'en aie soin. Mais si ce présent vous fait trop de peine à recevoir, vous pouvez me renvoyer une bouteille d'huile de lampe, car c'est précisément le même prix.»
Cependant Mme du Châtelet a entendu dire que l'abbé de Bernis a composé un poème des _Saisons_. Elle s'en inquiète parce que Saint-Lambert a l'idée de traiter le même sujet. Alors elle invite l'abbé à souper en le priant d'apporter son poème, ou du moins ce qu'il y en a de fait. Hélas! son plan est exactement le même que celui de Saint-Lambert; c'est à croire qu'il en a eu connaissance par le vicomte d'Adhémar ou par Panpan.
La marquise est navrée.
N'est-ce pas désolant, en effet, qu'on ait pris à l'adoré un sujet qui était fait exprès pour son talent?
Mais le poète, que ces nouvelles mettent de fort méchante humeur, au lieu de remercier la marquise de la peine qu'elle a prise, la morigène très vertement de s'être mêlée de ce qui ne la regardait pas.
«Ma foi, lui répond-elle gaiement, je voulais vous rendre service. Je vous assure que ce n'était pas pour mon plaisir que j'ai entendu les _Saisons_ de M. de Bernis.»
Sur ces entrefaites, Saint-Lambert raconte à la divine Émilie qu'il a eu une querelle avec Mme de Boufflers, et même une querelle très violente. Elle lui répond:
«5 juin 1748.
«Vous m'inquiétez extrêmement par ce que vous me dites de votre brouillerie avec Mme de Boufflers et des explications que vous avez eues et dans lesquelles vous avez craint de me brouiller avec elle. Comment se fait-il que j'y aie été mêlée? Il ne me faudrait plus que cela!
«Vous savez si j'ai le moindre reproche à me faire sur son compte, si mon amitié s'est démentie un moment, et si je ne pourrais pas l'avoir rendue témoin de tout ce que je vous ai dit d'elle! Mais l'innocence ne sert à consoler que dans les choses où le cœur n'a pas de part; elle ne suffit pas pour me rassurer, elle ne suffirait pas pour me consoler; car, quoique vous ne vouliez pas croire à mon amitié pour Mme de Boufflers, quoique vous en tourniez la vivacité en ridicule, il est cependant très vrai que mes expressions ne sont pas au delà de mes sentiments et que je l'aime avec toute la tendresse que je lui marque. Jugez donc combien je suis effrayée d'avoir l'ombre d'une tracasserie avec elle.
«Je vous demande en grâce de m'éclaircir cela, et de me marquer du moins sur quoi cela roule, et si cela n'a laissé aucun nuage dans son cœur.
«Je vous avoue que je ne me consolerais jamais, je ne dis pas de perdre son amitié, mais de la voir diminuer, et que la crainte et les explications prissent la place de la confiance et de la vérité, qui fait le fondement et le charme de notre commerce.»
Saint-Lambert qui joue un double jeu et qui a beaucoup de peine à se maintenir en équilibre, entre la maîtresse passée qu'il regrette, et la maîtresse présente dont il ne demanderait qu'à se défaire, ne serait pas fâché d'amener entre les deux dames une brouille qui simplifierait sa situation; il s'y emploie de son mieux. Mais Mme du Châtelet ne se laisse pas émouvoir par de perfides insinuations; elle répond vertement:
«Il ne tiendrait qu'à vous que je prisse Mme de Boufflers en aversion par tout ce que vous m'en dites, mais ses lettres démentent toujours les vôtres. Je suis bien plus contente de son amitié que de votre amour, et c'est à quoi je ne m'attendais pas... Mme de Boufflers m'aime beaucoup mieux que vous.»
La marquise était d'autant moins désireuse d'avoir des tracasseries avec Mme de Boufflers qu'elle comptait beaucoup sur elle pour l'aider à réussir dans l'affaire qui lui tenait le plus à cœur, le commandement de Lorraine.
Cette affaire était loin de se terminer comme elle l'avait espéré; elle prenait même une très mauvaise tournure et les nouvelles qu'envoyait Mme de Boufflers étaient rien moins que rassurantes.
Cette question était pour la marquise une «question de vie ou de mort».
«Si M. de Bercheny a le commandement, écrit-elle, il est impossible que M. du Châtelet et moi remettions le pied en Lorraine; il n'y a ni charge ni bienfait qui effacera le dégoût de voir un Hongrois, son cadet, commander à sa place, et rien ne le doit faire supporter.»
Et puis n'est-ce pas elle qui a fait venir M. du Châtelet de Phalsbourg où il vivait heureux? N'est-ce pas elle qui lui a fait faire cette fausse démarche, qui lui cause ce dégoût, qui lui «casse le cou»? Le moins qu'elle pourra faire honnêtement, ce sera de retourner vivre à Cirey avec lui. Séduisante perspective!
De plus, si elle abandonne la Lorraine, elle ne pourra plus voir Saint-Lambert qu'à de rares moments; or, elle connaît la légèreté naturelle de son amant; il se dégoûtera bien vite d'un commerce si difficile et si rare.
«Je compte si peu sur votre cœur, lui dit-elle, votre caractère est si différent du mien que vous seriez incapable de m'aimer longtemps, même dans le sein du bonheur; jugez si vous m'aimerez malheureuse et d'une espèce de malheur qui nous sépare nécessairement.»
Tous les soucis que lui donne le caractère dur et quinteux de son amant, toutes les préoccupations que lui inspire l'avenir de son mari, ont mis Mme du Châtelet dans l'état le plus lamentable; elle ne dort ni ne mange, elle ne fait que végéter; elle a continuellement la fièvre, «pas assez pour perdre toute sensibilité, mais assez pour joindre les souffrances du corps aux chagrins de l'âme».
Son état moral, en effet, n'est pas meilleur que le physique: sa douleur est si profonde qu'elle ne peut supporter aucune dissipation et que la société lui est devenue insupportable. Elle a la tête «complètement à l'envers», elle est devenue tout hébétée, et elle a été obligée de suspendre tout travail.
Son changement physique est affreux; il n'y a que son cœur qui reste immuable.
Saint-Lambert ne prend qu'une part très relative aux chagrins de son amie et à ses lamentations; il s'en émeut fort peu et il reste volontiers plusieurs postes sans lui écrire. Il est vrai que, si par hasard il ne reçoit pas de lettre par tous les courriers, il manifeste aussitôt beaucoup de mauvaise humeur; il se dit sacrifié, oublié; il en arrive même, pour un motif aussi futile, jusqu'à menacer d'une rupture.
Mme du Châtelet, après s'être révoltée contre «les injustices et les briganderies des hommes», lui répond tristement:
«10 juin 1748.
«Comment pouvez-vous toujours me soupçonner? Puis-je vous négliger un moment? Je vous jure que je vous ai écrit toutes les postes, je vous jure que mon cœur est plein de vous et ne peut s'occuper d'autre chose... Vous m'écrivez la lettre la plus sèche, et, hors un congé, on n'en peut pas voir de plus cruelle. Vous oubliez que vous m'avez mandé de vous écrire à Nancy, et que vous êtes à Lunéville, et que cela fait deux jours de différence. Je peux mourir, les courriers peuvent perdre vos paquets, mais je ne puis jamais vous négliger un moment, ni manquer à vous écrire. On n'aime guère quand on est si désinvolté et si détaché, qu'on traite si cavalièrement sa maîtresse, et qu'on est si prêt à l'abandonner...
«Ne me mettez pas à de telles épreuves, ma tête n'est pas assez bonne pour cela; quand mon cœur la conduit, elle n'a pas le sens commun.
«... Vous avez trop l'air de me mettre le marché à la main et de ne tenir à rien. Comment voulez-vous qu'on ait avec vous cette confiance et cette sûreté sans laquelle mon cœur n'est point à son aise et ne peut bien aimer? Peut-être vaudrait-il mieux n'être que votre amie... mais je n'ai point envie d'être votre amie, fâchez-vous-en si vous voulez.»
Cependant Mme de Boufflers, ainsi que la divine Emilie le lui a demandé, s'est entremise très activement en faveur de M. du Châtelet; elle a redoublé d'insistance auprès du roi, et employé tous ses moyens de persuasion pour obtenir la nomination du marquis; elle a échoué devant l'obstination de Stanislas, qui hésite toujours entre le Hongrois et le Lorrain et ne peut se décider.
Mme du Châtelet, qui sait par la correspondance à peu près quotidienne qu'elle entretient avec la favorite, les efforts tentés en sa faveur, écrit avec reconnaissance:
«Mme de Boufflers est une amie adorable. Elle met une sensibilité dans l'amitié, dont à peine je l'eusse cru capable; et, quoique je l'aime avec une tendresse extrême, je trouve que je ne l'aime point trop.»
Tant de marques d'attachement méritent bien quelques remerciements et Mme du Châtelet veut aller les porter elle-même à son amie. Et puis n'a-t-elle pas promis au roi de Pologne de revenir à la fin de juin?
Bien qu'elle en veuille cruellement au roi de son injuste obstination, elle veut tenir sa parole, et elle se dispose à aller rejoindre la cour à Commercy.
Certes, si elle n'écoutait que ses intérêts, elle n'irait pas, car elle ne peut espérer obtenir ce qu'on a refusé aux instances de Mme de Boufflers, et «le dégoût d'échouer» sera plus grand quand elle l'aura été chercher elle-même.
D'autre part, si le bonheur de retrouver l'homme qu'elle aime devrait seul suffire à l'attirer en Lorraine, les humeurs de Saint-Lambert, ses mauvais procédés ont fini par lui enlever toute sécurité et elle part sans courage et sans confiance.