La Cour de Lunéville au XVIIIe siècle Les marquises de Boufflers et du Châtelet, Voltaire, Devau, Saint-Lambert, etc.

Part 17

Chapter 173,794 wordsPublic domain

«Ce qui n'était pas le moins plaisant pour les spectateurs, dit Longchamp, c'est que les acteurs jouaient parfois leurs propres ridicules sans s'en apercevoir. Mme du Châtelet arrangeait les rôles à ce dessein; elle ne s'épargnait pas elle-même et se chargeait souvent de représenter les personnages les plus grotesques. Elle savait se prêter à tout et réussissait toujours.»

Cette douce existence durait depuis trois semaines lorsqu'elle fut interrompue par une invitation qui allait bouleverser toute la vie de Voltaire et de la marquise.

On fut un jour fort surpris à Cirey de voir débarquer le Père de Menoux, le confesseur du roi Stanislas. Se prévalant d'une ancienne liaison avec M. de Breteuil, le père de Mme du Châtelet, il venait, disait-il, voir ses illustres voisins. En réalité, son but était tout autre.

Le jésuite, s'il faut en croire Voltaire, aurait eu la machiavélique pensée de susciter une rivale à son ennemie jurée, Mme de Boufflers. Mme du Châtelet était «très bien faite, encore assez belle» (c'est toujours Voltaire qui parle); c'était une femme auteur; bref le Père de Menoux s'imagina qu'elle possédait toutes les qualités requises pour supplanter la marquise détestée et il résolut de tenter l'aventure.

Quoi qu'il en soit, le jésuite fit mille grâces, mille caresses aux hôtes de Cirey; il se montra plein d'esprit, de savoir, de tolérance; il leur persuada que le roi de Pologne désirait ardemment les voir et que son plus grand désir était de les posséder à sa cour. Enfin, il repartit pour la Lorraine, laissant le philosophe et son amie sous le charme de sa visite. Jamais Voltaire n'avait encore rencontré un jésuite aussi séduisant et avec une telle largeur de vues.

A peine de retour à Lunéville, le Père de Menoux joua le même jeu auprès de Stanislas; il lui raconta que les hôtes de Cirey brûlaient d'envie de venir lui faire leur cour. Bref, il manœuvra si bien qu'il arriva à ses fins.

Stanislas parla à Mme de Boufflers d'inviter Voltaire et Mme du Châtelet; la marquise, qui depuis de longues années était liée avec la divine Émilie, adopta cette idée avec enthousiasme. C'est la première fois que la maîtresse et le confesseur se trouvaient d'accord! Stanislas, ravi, chargea Mme de Boufflers de se rendre elle-même à Cirey et de ramener à Lunéville l'illustre couple.

C'est en effet ce qui eut lieu.

Mme de Boufflers venait d'avoir la douleur de perdre de la petite vérole sa sœur, Mme de Beauvau, chanoinesse de Remiremont; elle saisit avec empressement l'occasion d'aller chercher des consolations et de l'affection auprès d'une amie chère, et elle partit pour Cirey. Là elle renouvela la pressante invitation du roi.

Voltaire et Mme du Châtelet ne résistèrent pas longtemps à de si flatteuses instances.

M. du Châtelet avait peu de fortune et en ce moment même sa femme sollicitait pour lui un commandement en Lorraine. Quelle meilleure occasion pouvait-elle trouver pour arriver à ses fins que d'aller faire sa cour à Stanislas?

Quant à Voltaire qu'on disait exilé par l'ordre de la reine Marie Leczinska, quel démenti plus éclatant pouvait-il donner à cette calomnie que de devenir l'hôte du roi de Pologne?

Aussi tous deux, pour des motifs différents, furent-ils ravis de l'invitation et s'empressèrent-ils d'abandonner Cirey pour prendre, en compagnie de Mme de Boufflers, la route de Lunéville.

CHAPITRE XIV

(1748)

Séjour à Lunéville (février, mars, avril).

Mme de Boufflers, Voltaire et Mme du Châtelet arrivèrent à Lunéville le 13 février 1748, à onze heures du soir.

Mme du Châtelet se retrouvait là en pays de connaissance; elle appartenait, par son mari, à la plus vieille noblesse lorraine; elle était liée avec la plupart des personnages de la cour; elle n'eût pas été plus à son aise à Paris ou à Versailles.

Voltaire, au contraire, était un nouveau venu; certes, il avait déjà fait plusieurs séjours à Lunéville, mais c'était sous le règne de Léopold ou de son fils; et que de changements depuis lors!

Les deux voyageurs furent reçus avec de grandes démonstrations de joie et comblés d'attentions de toutes sortes. On les installa dans les plus beaux appartements du château. Mme du Châtelet fut logée au rez-de-chaussée, à côté du roi, dans les anciens appartements de la reine; les pièces étaient élevées, magnifiquement meublées, et donnaient sur les jardins. Voltaire occupait la partie du premier étage située à l'angle du palais, au-dessus des appartements de Stanislas. De sa chambre, la vue s'étendait superbe sur tous les environs; il voyait le canal, Chanteheu, Jolivet, etc. Un escalier intérieur le mettait en communication avec Mme du Châtelet, ce qui rendait les visites faciles et discrètes. Ainsi, les convenances étaient observées, et il n'y avait de gêne pour personne.

Par une déplorable coïncidence, Voltaire qui, dès son arrivée, entend bien se mettre en frais et charmer son hôte, tombe malade assez sérieusement, et la contrariété qu'il en éprouve le rend plus malade encore. Aussitôt, toute la cour est en émoi; Stanislas, bouleversé, envoie au philosophe son propre médecin et son apothicaire; il accourt lui-même au chevet du patient et lui prodigue toutes les attentions les plus délicates. «Il n'est personne qui ait plus soin de ses malades que le roi de Pologne, écrit Voltaire reconnaissant; on ne peut être meilleur homme.»

Enfin, le poète se rétablit, les alarmes s'apaisent, et à partir de ce moment commence pour la petite cour de Lunéville une vie d'agitation et de plaisirs, comme elle n'en a jamais connu encore. C'est une succession ininterrompue de fêtes, de spectacles, de soupers, de réjouissances de tous genres. Le roi tient à faire honneur aux illustres hôtes qu'il possède, et il n'est sorte de politesses qu'il n'imagine pour les distraire et les charmer.

Mme de Boufflers, la princesse de la Roche-sur-Yon, la princesse de Talmont, la duchesse Ossolinska, la comtesse de Lutzelbourg, Mme de Bassompierre, Mme Durival, Mme de Lenoncourt, Saint-Lambert, Panpan, Porquet, tous les familiers de la cour que nous connaissons, tous imitent l'exemple du souverain et se mettent en frais pour contribuer à l'agrément des nobles invités.

Ceux-ci ne se montrent pas en reste de grâces et d'amabilités.

Un jour, en se présentant chez le roi de Pologne, Voltaire lui offre un magnifique exemplaire de _la Henriade_ avec ce quatrain:

Le Ciel, comme Henri, voulut vous éprouver: La bonté, la valeur à tous deux fut commune; Mais mon héros fit changer la fortune Que votre vertu sut braver.

Et, comme la maîtresse n'est pas moins à courtiser que le prince lui-même, il lui adresse ces louanges délicates:

Vos yeux sont beaux, mais votre âme est plus belle. Vous êtes simple et naturelle, Et, sans prétendre à rien, vous triomphez de tous. Si vous eussiez vécu du temps de Gabrielle Je ne sais ce qu'on eût dit de vous, Mais on n'aurait point parlé d'elle.

Ce n'est pas seulement la favorite qui entend célébrer ses perfections et ses attraits; les principaux personnages de la cour sont successivement l'objet des louanges du poète, personne n'est oublié.

S'adressant à Mme de Bassompierre, Voltaire, tout en ayant l'air de critiquer la sévérité de ses mœurs, lui décoche les plus délicates flatteries:

Avec cet air gracieux, L'abbesse de Poussay me chagrine, me blesse; De Montmartre la jeune abbesse De mon héros combla les vœux; Mais celle de Poussay l'eût rendu malheureux. Je ne saurais souffrir les beautés sans faiblesse.

La princesse de Talmont n'est pas moins finement louée:

Les dieux, en lui donnant naissance Aux lieux par la Saxe envahis, Lui donnèrent pour récompense Le goût qu'on ne trouve qu'en France Et l'esprit de tous les pays.

Mais le temps ne pouvait toujours se passer à des marivaudages plus ou moins spirituels; il fallait aborder des distractions plus tangibles et plus sérieuses. Il y avait un théâtre au château de Lunéville; Stanislas entretenait une troupe de profession fort bien composée. Comment ne pas l'utiliser quand Voltaire est là? comment ne pas faire honneur à l'illustre écrivain en jouant quelques-unes de ses œuvres? Vite, on organise des représentations, et c'est le poète lui-même qui dirige les répétitions. On joue _le Glorieux_, _Zaïre_, _Mérope_, «où l'on pleure tout comme à Paris», et où l'auteur lui-même pleure «tout comme un autre».

Voir jouer est bien, jouer soi-même est mieux encore. Certes, Voltaire est toujours dans un état de santé bien languissant; mais le théâtre n'a-t-il pas le don de le ranimer? Donc, on compose une troupe avec les plus jolies femmes de la cour et quelques courtisans, et l'on organise des représentations.

Mme du Châtelet, qui a le don du théâtre et qui est comédienne achevée, propose de jouer une pastorale de la Motte, _Issé_, qu'elle a déjà représentée à Sceaux et à Cirey avec beaucoup de succès. La proposition est acceptée avec enthousiasme. Voltaire, qui tient fort au succès de son amie, s'occupe de tout; il met lui-même en scène, surveille les répétitions, donne des conseils, rabroue les acteurs. Enfin, l'on est prêt à passer. La marquise et Mme de Lutzelbourg interprètent les deux principaux rôles, et soulèvent l'admiration générale. L'enthousiasme est tel qu'on doit, à la demande du roi, donner une seconde représentation, puis une troisième. Voltaire, ravi et flatté, adresse à Mme du Châtelet ces vers:

Charmante Issé, vous nous faites entendre Dans ces beaux lieux les sons les plus flatteurs; Ils vont droit à nos cœurs: Leibniz n'a pas de monade plus tendre, Newton n'a point d'_xx_ plus enchanteurs; A vos attraits on les eût vus se rendre, Vous tourneriez la tête à nos docteurs: Bernouilli dans vos bras, Calculant vos appas, Eût brisé son compas!

Mais tous les hôtes du château ne partagent pas l'enthousiasme du philosophe. Mme du Châtelet affecte tant de prétentions qu'elle soulève des jalousies, des animosités. On n'ose, à cause du roi, la critiquer ouvertement; mais sous le manteau les beaux esprits du château s'en donnent à cœur joie, et de malicieuses satires courent les salons:

Air de _Joconde_.

Il n'est de plus sotte guenon De Paris en Lorraine Que celle dont je tais le nom Qu'on peut trouver sans peine. Vous la voyez coiffée en fleurs Danser, chanter sans cesse; Et surtout elle a la fureur D'être grande princesse. Cette princesse a cinquante ans Comptés sur son visage Elle a des airs très insolents, Du monde aucun usage. Elle est dépourvue d'agréments Chargée de ridicules, Et pour Monsieur de Guébriant Elle a pris des pilules.

Par contre on vante les séductions irrésistibles de la jolie comtesse de Lutzelbourg, mais c'est au détriment de sa partner:

Qu'à vos yeux, charmante Doris Le dieu Pan s'efforce de plaire, Je le crois bien; le maître du tonnerre Pour de moindres beautés quitta les Cieux jadis; Mais que le Dieu de la lumière Pour une Issé de cinquante ans, Sans attraits et sans agréments, En berger travesti descende sur la terre, Fût-ce Évangile que cela? Au diable qui le croira.

Quel émoi dans le château si la divine marquise avait connu ces vers!

Il n'y a pas que le théâtre qui enchante les nouveaux hôtes de Lunéville. Le roi ne les quitte pas, il les comble d'amabilités, et les journées s'écoulent sans qu'on y songe. Il les promène dans ses jardins, leur fait visiter ses maisons de campagne; il leur montre avec orgueil ses constructions bizarres, ses rocailles, ses jets d'eau, ses grottes, et la joie du vieux roi n'a pas de bornes quand Voltaire, qui se connaît en flatterie, daigne se pâmer devant ces étranges fantaisies et cette ingéniosité enfantine.

Quand on ne peut ou ne veut sortir, on donne des concerts ravissants; on joue au trictrac, au billard; on tourmente Bébé, on rit, on cause; les heures s'envolent. Souvent Mme de Boufflers, qui est joueuse enragée, organise une comète avec Stanislas, et voilà Voltaire et Mme du Châtelet de la partie; la marquise, passe encore, elle adore les cartes; mais Voltaire qui les déteste! Cependant comment résister à un roi? Le philosophe fait contre mauvaise fortune bon cœur, et il joue à la comète qui l'ennuie à périr. D'autres fois, dans la journée, Stanislas se réfugie avec Voltaire dans ses appartements privés, et il se fait lire quelques pièces légères, les contes badins du philosophe, etc. Seules, Mmes de Boufflers et du Châtelet assistent à ces lectures.

Quand le roi est couché, il se retire toujours à dix heures; Mme de Boufflers entraîne ses intimes dans ses appartements particuliers, et là commence une nouvelle soirée, délicieuse, sans entraves, où l'on dit mille folies, et qui se prolonge souvent jusqu'à une heure avancée. Ces soupers sont charmants. Ils ne sont peut-être pas très somptueux, mais Voltaire les égaie de sa verve étourdissante; ses récits, ses bons mots font la joie des convives. «Nous avons soupé chez Mme de Boufflers, écrit Saint-Lambert, où nous sommes morts de faim, de froid et de rire.»

Voltaire est ravi, et l'existence qu'il mène lui paraît incomparable. Il ne vit plus, comme à Paris, dans une anxiété continuelle, avec cette lugubre Bastille toujours menaçante; il ne vit plus, comme à Berlin, avec un souverain vaniteux, quinteux, à double face; il passe ses jours avec un prince affable, lettré, qui l'apprécie à sa valeur et le comble d'honneurs et de flatteries délicates. En réalité, c'est Voltaire qui règne à Lunéville.

Et puis, cette petite cour si débonnaire, où nul n'a souci de l'étiquette, où l'on jouit d'une liberté complète, où l'on travaille à ses heures, où la divine Emilie est sans cesse près de lui, n'est-elle pas la plus idéale des cours? «En vérité, ce séjour-ci est délicieux, écrit-il à d'Argental; c'est un château enchanté dont le maître fait les honneurs.»

Mme du Châtelet n'est pas moins ravie. Elle aussi coule des jours exquis dans cette cour où tout le monde lui fait fête. Mme de Boufflers a été si heureuse de la retrouver qu'elle la quitte le moins possible; les deux dames s'entendent à merveille et elles passent chaque jour de longues heures dans une adorable intimité.

Mme de Boufflers aime tant son amie qu'elle veut célébrer ses aptitudes si variées et si rares; mais elle craint de ne pas être à la hauteur du sujet; elle prie Voltaire de lui venir en aide et de faire parler la Muse.

Le poète compose donc en son nom ces étrennes:

Une étrenne frivole à la docte Uranie! Peut-on la présenter? Oh! très bien, j'en réponds. Tout lui plaît, tout convient à son vaste génie: Les livres, les bijoux, les compas, les pompons, Les vers, les diamants, le biribi, l'optique, L'algèbre, les soupers, le latin, les jupons, L'opéra, les procès, le bal et la physique.

Mme du Châtelet riposte galamment par ce quatrain également de la main de Voltaire:

Hélas! vous avez oublié, Dans cette longue kyrielle, De placer la tendre amitié: Je donnerais tout le reste pour elle.

Mme du Châtelet mène une existence si douce qu'elle ne veut plus entendre parler de s'éloigner et que son plus cher désir est de se fixer à l'avenir avec son ami dans cette résidence incomparable à nulle autre pareille.

Par un sentiment très louable, elle trouve que M. du Châtelet ne sera pas de trop dans leur tête-à-tête, et elle cherche plus que jamais à obtenir pour lui un établissement en Lorraine. Ce serait une raison de plus pour elle de ne pas quitter le pays.

Elle avait déjà, depuis son arrivée, profité de l'extrême bienveillance du roi pour tâcher d'obtenir le commandement qu'elle sollicitait pour son mari. Mais Stanislas avait des engagements avec un de ses vieux serviteurs, un Hongrois, M. de Bercheny, et il ne savait comment concilier les intérêts des deux concurrents.

M. du Châtelet vivait à Phalsbourg, heureux et content; sur le conseil de Mme de Boufflers, la marquise le fit venir à Lunéville. Elle espérait que sa présence hâterait la solution qu'elle souhaitait si ardemment.

Elle désirait d'autant plus vivement se fixer à Lunéville qu'un incident nouveau, et que nous allons raconter, venait de bouleverser sa vie, incident qui allait avoir pour elle de désastreuses conséquences.

CHAPITRE XV

Brouille entre Mme de Boufflers et Saint-Lambert.--Liaison de Saint-Lambert avec Mme du Châtelet.

Nous avons vu dans un précédent chapitre l'intrigue de Mme de Boufflers et de Saint-Lambert, intrigue qui n'avait pas échappé au vieux roi et qui avait même provoqué sa jalousie. Saint-Lambert, comme tous les amoureux, quand on le chassait par la porte, rentrait par la fenêtre. Les deux amants avaient donc continué à se voir, mais leurs rencontres étaient moins fréquentes et il leur avait fallu recourir à d'étranges subterfuges.

L'arrivée de Voltaire et de la divine Émilie à Lunéville n'avait rien changé à la situation. A l'occasion des fêtes données en leur honneur, Saint-Lambert put venir plus souvent et se montrer quelquefois à la cour. On le voyait toujours le soir aux soupers de Mme de Boufflers, les intimes qui y assistaient étant tous dans la confidence. La marquise présenta naturellement le jeune officier à Mme du Châtelet, et, avec la franchise qui la caractérisait, elle ne lui dissimula nullement les tendres liens qui les unissaient.

Si Saint-Lambert s'était imaginé qu'il serait plus heureux que ses devanciers, il ne tarda pas à être désabusé. De même qu'il avait enlevé au pauvre Panpan une enviable situation, de même il vit bientôt poindre l'étoile qui allait le supplanter.

Il y avait alors à la cour un certain vicomte d'Adhémar, de la famille de Marsannes[114], que Mme de Boufflers paraissait apprécier beaucoup et que Stanislas voyait également de très bon œil. Cette faveur troublait fort Saint-Lambert, l'inquiétait. Il en était malheureux, désolé, et il n'avait pas la force de caractère de cacher sa souffrance.

[114] Son père, d'Adhémar de Monteil de Brunier, marquis de Marsannes, avait été chambellan du duc Léopold; il devint ensuite maître d'hôtel du roi de Pologne.

Que les temps sont changés! Le jeune poète ne consacre plus ses vers à louer la maîtresse adorée. Sa muse ne lui inspire plus que reproches et récriminations. Il compose encore des madrigaux; mais il a peine à dissimuler son dépit et la jalousie qui le dévore:

Ces rivaux que l'Amour auprès de vous rassemble M'inquiètent, Thémire, et ne sont pas heureux; Vous m'aimez mieux que chacun d'eux, Vous m'aimez moins que tous ensemble.

Tantôt il prie, il se fait humble; rien ne le découragera, il redoublera de tendresse et d'amour:

Thémire est plus sensible à l'amour qu'elle inspire Je connois tout le prix du temps; Je connois le cœur de Thémire, J'en jouirai quelques instants. Il faut, sans en perdre un, les passer auprès d'elle, Opposer plus d'amour à sa légèreté; Et du moins, si Thémire est encore infidèle, Je ne l'aurai pas mérité.

Tantôt il peint la souffrance qu'il éprouve en voyant un rival heureux près de celle qu'il adore. Il voudrait s'arracher à ce spectacle qui le déchire, mais il ne peut s'y résoudre; tout ne vaut-il pas mieux que de ne pas voir l'infidèle?

Est-ce amitié que je sens pour Thémire? Mais ces désirs sans cesse renaissants, Mille besoins et du cœur et des sens, Sont de l'amour; la beauté les inspire. Un mot, un geste, un regard, un sourire, Un rien augmente et trouble mon bonheur; Je trouve en tout quelque secret mystère, Quelque rapport à l'état de son cœur; A chaque instant ou je crains ou j'espère, Tout me paraît ou dédain ou faveur. Ces changements, ce désordre enchanteur, De l'amitié sont-ils le caractère? Mais cependant, quand un rival heureux Pour quelque temps rend Thémire infidèle, Malgré ses torts, je l'aime encor pour elle, Et, pour la voir, je demeure auprès d'eux. En les voyant, quelquefois je soupire, Et je me dis: «Ah! je l'aimois bien mieux!» Mais aussitôt un regard de Thémire Sèche les pleurs qui coulent de mes yeux. Je me console en cherchant à lui plaire; Je souffre moins du bonheur d'un rival Que d'un instant d'absence ou de colère: Ne point l'aimer serait le plus grand mal. Je le crains peu. Toujours tendre et fidèle, Je sentirai toujours ce besoin d'elle, Cette amitié que rien ne peut m'ôter, Ce goût si vif que le plaisir enflamme: Ces sentiments sont l'âme de mon âme; Si je les perds, je cesse d'exister.

Voilà à quelle situation critique étaient réduites les amours de Saint-Lambert pendant les premiers temps du séjour de Voltaire et de Mme du Châtelet à Lunéville.

Pour que l'on s'explique clairement les événements qui vont se dérouler, il importe de bien préciser également les rapports réciproques du philosophe et de la divine Emilie à la même époque.

Ils vivent ensemble depuis quinze ans, mais si, en apparence, leurs relations sont restées les mêmes, leur intimité s'est singulièrement refroidie. Le poète n'en souffre pas et ne s'en plaint pas davantage, au contraire; mais on n'en peut dire autant de Mme du Châtelet; dans une lettre à d'Argental elle expose son état d'âme avec beaucoup de franchise et de finesse:

«J'ai reçu de Dieu, écrit-elle, il est vrai, une de ces âmes tendres et immuables qui ne savent ni déguiser, ni modérer leurs passions; qui ne connaissent ni l'affaiblissement ni le dégoût, et dont la ténacité sait résister à tout, même à la certitude de n'être pas aimée; mais j'ai été heureuse pendant dix ans par l'amour de celui qui avait subjugué mon âme, et ces dix ans, je les ai passés tête à tête avec lui, sans aucun moment de dégoût et de langueur; quand l'âge, les maladies, peut-être aussi la satiété de la jouissance, ont diminué son goût, j'ai été longtemps sans m'en apercevoir: j'aimais pour deux; je passais ma vie entière avec lui; et mon cœur, exempt de soupçons, jouissait du plaisir d'aimer et de se croire aimé. Il est vrai que j'ai perdu cet état si heureux et que ça n'a pas été sans qu'il m'en ait coûté bien des larmes.

«Il faut de terribles secousses pour briser de telles chaînes: la plaie de mon cœur a saigné longtemps. J'ai eu lieu de me plaindre et j'ai tout pardonné; j'ai été assez juste pour sentir qu'il n'y avait peut-être au monde que mon cœur qui eût cette immuabilité qui anéantit le pouvoir du temps; que si l'âge et les maladies n'avaient pas entièrement éteint ses désirs, ils auraient peut-être encore été pour moi, et que l'amour me l'aurait ramené enfin; que son cœur, incapable d'amour, m'aimait de l'amitié la plus tendre, et m'aurait consacré sa vie. La certitude de l'impossibilité du retour de son goût et de sa passion, que je sais bien qui n'est pas dans la nature, a amené insensiblement mon cœur au sentiment paisible de l'amitié, et ce sentiment, joint à la passion de l'étude, me rendait assez heureuse.

«Mais un cœur si tendre peut-il être rempli par un sentiment aussi paisible et aussi faible que celui de l'amitié?...»

Mme du Châtelet avait raison de douter d'elle-même. Déjà quelques symptômes inquiétants avaient montré que l'amitié ne lui suffisait plus. Déjà, à Paris, avec Clairaut le mathématicien qui revoyait avec elle le _Commentaire sur Newton_; déjà à Sceaux pendant les représentations théâtrales, où elle jouait au naturel les rôles d'amoureuse avec le comte de Rohan, elle n'avait pu dominer complètement les élans de son cœur: ce fut même au point d'inquiéter Voltaire et de provoquer entre les deux amants des scènes de jalousie des plus pénibles.

C'est à Lunéville que la crise qui menaçait éclata, et avec une violence dont on ne peut se faire l'idée.