Part 16
La reine s'apercevait parfaitement de cet abandon. Quand on lui annonça qu'elle allait recevoir l'extrême-onction, elle demanda son mari avec beaucoup d'instance et elle déclara qu'elle se ferait porter chez lui s'il ne voulait point venir. Devant cet _ultimatum_, le roi consentit enfin à se montrer; il vint en robe de chambre, ôta son bonnet et s'approcha de la malade qui lui prit la main et en la baisant lui dit: «Enfin, c'en est fait; adieu donc pour toujours, mon cher ami.»
Trop ému ou trop indifférent pour répondre, il se retourna et sortit.
Il ne revint que vers quatre heures et demie, un instant avant l'agonie.
La reine avait à ce moment toute sa connaissance. Elle faisait remarquer que l'on sonnait l'agonie pour elle; elle se consolait elle-même, s'exhortait, se jetait de l'eau bénite; puis, peu à peu la faiblesse prit le dessus, on l'entendit encore prononcer ces mots: «Mon Dieu, vous m'avez donné une âme, ayez-en pitié, je la remets entre vos mains.»
Quelques instants après, à cinq heures et demie du soir, la princesse expirait. Elle était âgée de soixante-six ans.
Une heure avant de mourir, elle avait réclamé le testament qu'elle avait fait quelques années auparavant et elle le déchira. Elle se borna à recommander sa maison au roi de Pologne et à prier qu'on la fît enterrer sans l'ouvrir. Elle voulut être enterrée dans le cimetière commun, au milieu des pauvres, et elle demanda que ses obsèques eussent lieu sans luxe, ni pompe, ni oraison funèbre.
Si l'humilité de la reine la poussait à supprimer le vain appareil des funérailles, la dignité royale ne permettait pas de se conformer complètement à ses désirs: le lendemain de sa mort, elle fut exposée habillée d'une robe somptueuse, coiffée en dentelles et à visage découvert; puis, le soir, à huit heures et demie, elle fut portée en grande pompe à l'église de Bon-Secours, près de Nancy. Le funèbre cortège, composé d'un grand nombre de carrosses, partit de Lunéville à huit heures et demie du soir; des gardes avec des flambeaux l'escortaient. On n'arriva à Bon-Secours qu'à quatre heures du matin. Le corps de la reine fut enterré dans une chapelle.
Le roi confia l'exécution d'un mausolée à Nicolas-Sébastien Adam, le célèbre sculpteur de l'époque.
Stanislas, qui toute sa vie avait souffert du caractère de sa femme, ne manifesta pas de regrets superflus. On prétend même que son premier cri, en apprenant que la reine avait cessé de vivre, fut: «Me voilà donc libre pour le reste de mes jours après un esclavage de cinquante ans!» Il donna cependant quelques jours à un deuil de convenance et il se retira à Einville d'abord, puis à Jolivet.
Marie Leczinska, qui aimait beaucoup sa mère, éprouva un grand chagrin. Bien qu'il n'eût jamais témoigné beaucoup d'attachement à la reine Opalinska, Louis XV se montra convenable, et il ordonna que la cour prendrait le deuil pour six mois[112].
[112] «Le roi a réglé qu'on prendra samedi le deuil pour six mois; les dames du palais, quoique non titrées, draperont; de même les dames de Mme la dauphine et de Mesdames. C'est le seul cas où les femmes peuvent avoir leurs gens de livrée habillés de noir, quoique ceux de leurs maris ne soient point en deuil.
«L'on tend chez le roi l'antichambre et l'Œil-de-Bœuf en noir, et la chambre à coucher en violet. Chez la reine, il n'y a que l'antichambre et le cabinet devant la chambre. L'on met un dais noir chez la reine.»
Stanislas conserva toute la maison de la reine. Il décida que les dames du palais feraient les honneurs, chacune à son tour, de l'appartement où se tenait la cour; c'était celui que la reine avait occupé.
Officiellement, cet arrangement subsista; mais, dans la réalité, ce fut Mme de Boufflers qui, désormais, tint la première place; c'est elle qui recevait les étrangers.
Telle était la situation de la cour de Lunéville au début de l'année 1748, c'est-à-dire au moment même où Mme du Châtelet et Voltaire allaient y arriver et la faire briller d'un éclat qu'elle n'avait encore jamais connu.
CHAPITRE XIII
Voltaire et Mme du Châtelet. (1739 à 1748)
Que sont devenues Mme du Châtelet et Voltaire depuis que nous les avons abandonnés à Cirey, au moment du départ de Mme de Graffigny pour la capitale?
A partir du mois de mai 1739, l'enchantement de Cirey est rompu. Le philosophe et son amie partent pour Bruxelles, viennent à Paris, retournent en Belgique; ils ne posent plus en place. Deux fois Voltaire se rencontre à Trèves avec Frédéric qui, depuis plusieurs années déjà, l'accable de flagorneries. Le ravissement est réciproque. Le roi surtout montre un enthousiasme sans nom: «Voltaire a l'éloquence de Cicéron, la douceur de Pline, la sagesse d'Agrippa... La du Châtelet est bien heureuse de l'avoir!»
Frédéric invite son nouvel ami à le venir voir, et celui-ci, qui ne sait résister aux instances et aux flatteries de son «confrère couronné», va passer une dizaine de jours en Prusse.
C'est en vain que Mme du Châtelet gémit, proteste, s'indigne; le philosophe, pris par la vanité, ne veut rien entendre. La pauvre femme écrit à d'Argental ces lignes navrées:
«J'ai été cruellement payée de tout ce que j'ai fait. En partant pour Berlin, il m'en mande la nouvelle avec sécheresse, sachant bien qu'il me percera le cœur, et il m'abandonne à une douleur qui n'a point d'exemple, dont les autres n'ont pas d'idée et que votre cœur seul peut comprendre.... J'espère finir bientôt comme cette malheureuse Mme de Richelieu, à cela près que je finirai plus vite...[113]»
[113] Mme de Richelieu était morte le 3 août 1740.
Le chagrin, le découragement, le ressentiment de l'abandon sont sincères chez Mme du Châtelet, mais la rancune n'existe pas dans son cœur. Après un court et délicieux séjour en Prusse, Voltaire revient à Bruxelles et la marquise, ravie, écrit: «Tous mes maux sont finis, et il me jure bien qu'ils le sont pour toujours.» La pauvre femme eût été moins rassurée si elle avait pu se douter que, à la même époque, le philosophe écrivait à Frédéric:
Un ridicule amour n'embrase point mon âme, Cythère n'est point mon séjour, Et je n'ai point quitté votre adorable cour Pour soupirer en sot aux genoux d'une femme.
En 1743, Voltaire eut à supporter deux déboires fort cruels pour son amour-propre.
Se croyant quelques titres littéraires, il eut l'idée de se présenter à l'Académie; mais la docte compagnie lui préféra l'évêque de Mirepoix: «Je m'attendais bien que Voltaire serait repoussé, lui écrit Frédéric, dès qu'il comparaîtrait devant un aréopage de _Midas crossés mitrés_.» Le philosophe, indigné, déclara qu'il ne se représenterait _jamais_.
A ce moment les comédiens du roi répétaient _Jules César_. A la veille de la représentation, la pièce fut interdite. La mesure était comble. Voltaire, écœuré, déclara qu'il quitterait la France puisqu'on ne savait pas y récompenser «trente années de travail et de succès», et il accepta les offres de Frédéric qui redoublait d'instances pour l'attirer à sa cour.
Le dépit du philosophe était du reste plus apparent que réel, car, à l'heure même où il montrait tant d'indignation, il était chargé par M. Amelot d'une négociation secrète. Le roi de Prusse était alors l'arbitre de l'Europe; la cour de Versailles cherchait à le détacher de ses alliés et Voltaire avait pour mission de l'amener, sans qu'il s'en doutât, à faire le jeu de la France.
A l'annonce de cette nouvelle séparation, la douleur de Mme du Châtelet fut immense; elle pria, pleura, gémit, mais Voltaire se montra inébranlable. Pour calmer sa maîtresse éplorée, il lui fit l'aveu, sous le sceau du plus grand secret, de la mission politique dont il était chargé. Allait-elle pousser l'égoïsme jusqu'à mettre en balance les intérêts de la France et ceux de son cœur, que rien du reste ne menaçait? Il fallut bien se résigner. Voltaire promit de ne pas rester éloigné plus d'une dizaine de jours et d'écrire par toutes les postes.
Il resta quatre mois absent et les nouvelles qu'il donnait étaient si rares que Mme du Châtelet demeurait quelquefois plus de quinze jours sans en recevoir; jamais il ne parlait de retour, et ses lettres ne contenaient que quelques mots très brefs: «Je crois, écrit la pauvre femme, qu'il est impossible d'aimer plus tendrement et d'être plus malheureuse.» Elle en arrive à être jalouse de Frédéric comme elle pourrait l'être d'une «rivale».
C'est qu'une fois le pied en Allemagne, Voltaire a été l'objet de telles adulations qu'il en a perdu absolument la tête. Toutes les petites cours d'Allemagne l'attirent, le réclament, se le disputent: c'est le dieu du jour.
Quant à Frédéric, qui n'a pas été long à deviner les secrets desseins de son hôte, il se moque fort agréablement de lui, tout en ayant l'air de lui ouvrir candidement son cœur et de lui parler sans détours. Enfin, quand l'heure de la séparation a sonné, le roi et le philosophe se quittent avec toutes les démonstrations les plus excessives, avec un attendrissement et des effusions sans fin.
Voltaire quitte Berlin le 12 octobre 1743; comme il ne peut jamais se mettre en route sans éprouver les aventures les plus extravagantes, nous le retrouvons le 14, au matin, sur le grand chemin, dans le plus pitoyable état: sa voiture a versé, elle est en morceaux, quant à lui, il est couvert de contusions et peut à peine remuer. Heureusement, les braves gens du pays accourent pour le tirer de ce mauvais pas, et ils en profitent pour piller un peu les bagages et garder quelques souvenirs de l'illustre voyageur; ils trouvent entre autres des portraits du roi et de la princesse Ulrique et, comme ils sont très attachés à leurs souverains, ils gardent précieusement leurs images. Enfin, le carrosse est péniblement raccommodé; Voltaire, tout endolori, remonte dans le véhicule et l'on se remet en route pour gagner Schaffenstad, où le poète compte passer la nuit et goûter un repos bien gagné. Il arrive à minuit: hélas! le feu est aux quatre coins du village; le cabaret, l'église sont déjà réduits en cendres. Quant à trouver un gîte, il n'y faut pas songer.
C'est une des mille aventures de voyage de Voltaire.
Enfin, il parvient à Bruxelles où il trouve Mme du Châtelet au comble de l'exaspération et de la colère, outrée de sa conduite et jurant de ne jamais la lui pardonner. Il suffit de quelques heures pour tout apaiser. Voltaire fut si éloquent, si persuasif, si repentant de sa conduite; il jura si bien qu'il n'avait pu faire autrement, qu'il ne recommencerait pas, que la divine Émilie se laissa convaincre, ce dont elle mourait d'envie, et elle oublia tous ses griefs. La vie reprit comme par le passé.
Maintenant, Voltaire est réconcilié avec la cour et il a ses entrées franches dans la capitale.
Le plaisir de jouir enfin de la liberté ne lui a pas fait oublier les doux souvenirs de Cirey. En avril 1744, il se retrouve avec la divine Émilie dans ce paisible et verdoyant asile. Le président Hénault qui, en se rendant à Plombières, leur fait une courte visite, écrit après les avoir vus:
«Ils sont là tous deux, tout seuls, comblés de plaisirs; l'un fait des vers de son côté, et l'autre des triangles...
«Si l'on voulait faire un tableau, à plaisir, d'une retraite délicieuse, l'asile de la paix, de l'union, du calme de l'âme, de l'aménité, des talents, de la réciprocité de l'estime, des attraits de la philosophie jointe aux charmes de la poésie, on aurait peint Cirey.»
Tous les vilains souvenirs du passé ont disparu, toutes les craintes se sont effacées: Voltaire est maintenant fort bien vu à la cour; il est devenu un favori, un courtisan. Bien loin d'avoir à se cacher, il se montre partout avec son amie. Ils vont ensemble à Fontainebleau; ils vont à Sceaux, chez la duchesse du Maine. Il est intime avec M. d'Argenson, avec M. de la Vallière, avec Richelieu, et bien d'autres. Il a deviné la fortune naissante de Mme d'Étioles, que l'on commence à peine à soupçonner, et il fait, à Étioles, de fréquentes visites.
En mars 1746, un fauteuil devient vacant à l'Académie par la mort du président Bouhier. Voltaire est élu le 25 avril et, le 9 mai, il prononce son discours de réception. Peu après, il est nommé gentilhomme ordinaire du roi! Ce fut peut-être le plus beau jour de sa vie, car, étrange bizarrerie, sa préoccupation continuelle était d'aller à la cour. Mme du Châtelet s'étonnait qu'un si grand homme pût être flatté de cette misérable place: «Ne m'en parlez pas, disait la maréchale de Luxembourg, c'est comme un géant dans un entresol.»
C'est vers cette époque que Mme du Châtelet prit à son service le frère de sa femme de chambre, un grand garçon nommé Longchamp, qui allait jouer, dans la vie de Voltaire, un rôle assez important. Il avait été treize ans valet de chambre de la comtesse de Lannoy, femme du gouverneur de Bruxelles; par conséquent, il était initié aux usages et aux mœurs du grand monde. Cependant il ne tarda pas à trouver qu'il y avait en France dans les usages de la haute société certaines différences fort appréciables.
C'est le 16 janvier 1746 qu'il entra au service de la divine Émilie. Le surlendemain, comme il attendait dans l'antichambre le moment du réveil, la sonnette s'agite; il entre avec sa sœur. La marquise ordonne de tirer les rideaux et se lève. Elle laissa tomber sa chemise et «resta nue comme une statue de marbre». A la cour de Bruxelles, Longchamp avait été plus d'une fois dans le cas de voir des femmes changer de chemise, «mais, à la vérité, dit-il, pas tout à fait de cette façon».
Quelques jours après, Mme du Châtelet prend un bain; comme la femme de chambre est absente, elle sonne Longchamp et lui dit d'ajouter de l'eau chaude dans la baignoire. Le valet très ému de ce qu'il voit ne sait plus, en vérité, où porter les yeux et obéit assez maladroitement: «Mais prenez donc garde, vous me brûlez, lui crie la marquise indignée; regardez ce que vous faites!»
A cette époque un valet est semblable à l'esclave antique, ce n'est pas un homme et l'on n'en tient nul compte.
Peu de temps après, Voltaire, qui avait été à même d'apprécier la jolie écriture et l'intelligence de Longchamp, le prenait à son service et en faisait bientôt son homme de confiance.
Le 14 août 1747, Voltaire et Mme du Châtelet arrivent à Anet chez la duchesse du Maine. Il faut entendre Mme de Staal, avec le style mordant qui lui est propre, raconter leur entrée dans le château:
«Mardi 15 août 1747.
«Mme du Châtelet et Voltaire, qui s'étaient annoncés pour aujourd'hui et qu'on avait perdus de vue, parurent hier, sur le minuit, comme deux spectres, avec une odeur de corps embaumés qu'ils semblaient avoir apportée de leurs tombeaux: on sortait de table. C'étaient pourtant des spectres affamés: il leur fallut un souper, et, qui plus est, des lits qui n'étaient pas préparés; la concierge, déjà couchée, se leva en grande hâte... Voltaire s'est bien trouvé du gîte. Pour la dame, son lit ne s'est pas trouvé bien fait; il a fallu la déloger aujourd'hui. Notez que ce lit, elle l'avait fait elle-même, faute de gens, et avait trouvé un défaut de... dans son matelas, ce qui, je crois, a plus blessé son esprit exact que son corps peu délicat... Elle est, d'hier, à son troisième logement; elle ne pouvait plus supporter celui qu'elle avait choisi: il y avait du bruit, de la fumée sans feu (il me semble que c'est son emblème)...
«Elle fait actuellement la revue de ses _principes_: c'est un exercice qu'elle réitère chaque année, sans quoi ils pourraient s'échapper et peut-être s'en aller si loin qu'elle n'en retrouverait pas un seul. Je crois bien que sa tête est pour eux une maison de force et non pas le lieu de leur naissance; c'est le cas de veiller soigneusement à leur garde...»
La marquise dévalise tous les appartements du château pour meubler le sien; il lui faut six ou sept tables de toutes les grandeurs: d'immenses pour étaler ses papiers; de solides pour son nécessaire; de légères pour les pompons, les bijoux, etc. Malgré toute cette belle ordonnance, un valet maladroit renverse l'encrier sur les calculs algébriques de la divine Emilie, ce qui provoque une scène épouvantable.
Entre temps, Voltaire fait répéter sa comédie de _Boursoufle_, que l'on joue avec succès la veille de son départ.
Enfin, au bout d'une dizaine de jours, le philosophe et son amie retournent à Paris.
A peine sont-ils partis que Mme de Staal reçoit une lettre de quatre pages. Voltaire a égaré sa pièce, oublié de retirer les rôles, perdu le prologue; elle doit réparer le désastre:
«Il m'est enjoint, dit-elle plaisamment, de retrouver le tout; de retourner au plus vite le prologue, non par la poste, parce qu'on le copierait; de garder les rôles, crainte du même accident, et d'enfermer la pièce sous cent clefs. J'aurais cru un loquet suffisant pour garder ce trésor!»
En octobre, nous retrouvons la marquise et Voltaire à Fontainebleau, où réside la cour. Mme du Châtelet joue au jeu de la reine, et la mauvaise veine la poursuit; malgré les signes de Voltaire, malgré ses objurgations à voix basse, elle s'entête, perd non seulement tout ce qu'elle a sur elle, mais encore 84,000 livres sur parole. Le poète indigné lui crie alors en anglais qu'elle joue avec des fripons et il lui ordonne de se retirer. Malheureusement, l'anglais était une langue fort répandue et le mot provoqua un scandale effroyable. Traiter de fripons les plus grands seigneurs, les plus grandes dames du royaume, c'était en effet un peu vif. Certes, l'épithète, dans le cas actuel, n'était peut-être pas déplacée, mais elle n'était pas à dire.
En voyant l'émoi causé par son algarade, Voltaire estima qu'il était prudent de disparaître et il se réfugia à Sceaux, chez Mme du Maine, où il se cacha pendant deux mois, jusqu'à ce que le bruit fût apaisé. Puis, quand il ne fut plus question de l'aventure, il avoua sa retraite et prit part à la vie bruyante et gaie de la petite cour.
Le 30 décembre 1747, on joue à Versailles, dans le théâtre des Petits-Cabinets, _l'Enfant prodigue_; les acteurs sont Mme de Pompadour, le duc de Chartres, le duc de Gontaut, M. de Nivernais, etc. Voltaire croit de bonne politique et fort galant d'adresser des vers à Mme de Pompadour pour la féliciter et la remercier; mais, par une malheureuse fortune, ces vers font scandale: on y voit une injure à la reine, et l'auteur reçoit, dit-on, un ordre d'exil. Cela n'est pas prouvé, du reste. Ce qui est sûr, c'est que Voltaire et Mme du Châtelet prennent brusquement la résolution de passer le reste de l'hiver à Cirey. Peut-être Mme du Châtelet est-elle guidée par une simple raison d'économie, et veut-elle réparer la large brèche faite à sa fortune. Toujours est-il que le voyage est décidé et mis aussitôt à exécution.
On était au mois de janvier 1748; le froid était rigoureux, le sol était couvert de neige et il gelait à pierre fendre. Malgré tout, Mme du Châtelet, qui n'aimait voyager que la nuit, décida que l'on partirait à neuf heures du soir. A l'heure dite, le vieux carrosse de la marquise fut amené devant la maison, attelé de quatre chevaux de poste; les malles furent chargées sur la voiture; puis, quand Voltaire et son amie, chaudement vêtus, furent installés l'un à côté de l'autre, l'on introduisit encore nombre de paquets, de cartons et de boîtes; enfin, la femme de chambre de la marquise prit place en face de sa maîtresse; mais on était si serré qu'il était impossible de faire un mouvement. Deux laquais montèrent encore derrière la voiture. Enfin, le signal du départ fut donné et le lourd véhicule s'ébranla.
Longchamp, le nouveau valet de chambre de Voltaire, était parti en avant comme postillon, avec mission de préparer les relais et d'attendre ses maîtres à la Chapelle, château de M. de Chauvelin; il devait leur faire préparer à souper et allumer du feu dans leurs appartements.
Nous avons dit que Voltaire avait la spécialité des aventures de voyage les plus invraisemblables. Nous allons en avoir une fois de plus la confirmation.
Le début du voyage se passe assez paisiblement; mais les routes sont détestables et le carrosse gémit sous le poids des malles et des voyageurs. Enfin, un peu avant d'arriver à Nangis, l'essieu de derrière se brise, la voiture roule dans la neige et reste étendue sur le flanc. Voltaire, qui est du mauvais côté, succombe sous le poids de Mme du Châtelet, de la femme de chambre, des paquets amoncelés, qui tous se sont effondrés sur lui; il étouffe, gémit, hurle, pousse des cris aigus, appelle au secours. Les laquais, dont l'un est blessé, et les postillons accourent et s'efforcent de retirer les voyageurs de leur situation critique; mais on ne peut procéder au sauvetage que par la portière qui est en l'air. Un laquais et un postillon montent alors sur la caisse de la voiture et extraient d'abord les plus gros paquets comme s'ils les tiraient d'un puits; puis, saisissant les humains par les membres qui se présentent, bras ou jambes, ils les amènent à eux et les passent dans les bras de leurs camarades, qui les déposent à terre. C'est ainsi que la femme de chambre est d'abord tirée d'affaire, puis Mme du Châtelet; enfin Voltaire, moulu, courbaturé, gémissant à fendre l'âme.
Mais ce n'était pas tout: le plus difficile restait à faire; on ne pouvait pourtant pas passer la nuit à la belle étoile avec un pareil froid. Les postillons et les laquais étaient incapables à eux seuls de faire les réparations; on les envoya à la recherche de paysans qui pussent les aider à remettre le carrosse en état.
En attendant, Voltaire et son amie, assis sur des coussins tirés de la voiture, pestaient contre la destinée.
Enfin, le secours espéré arrive; les paysans se mettent à l'œuvre et bientôt le carrosse paraît en état de reprendre sa route. Voltaire remercie ces braves gens du service rendu, leur remet généreusement douze livres pour leur peine, et l'on repart, poursuivis par les malédictions des rustres qui se trouvent insuffisamment payés de leur dérangement. Voltaire n'en a cure; mais, cent mètres plus loin, le carrosse, mal raccommodé, culbute de nouveau. Nouveaux cris, nouvelle cérémonie pour extraire les infortunés voyageurs de leur prison. On court après les paysans, on les supplie de revenir, on leur promet monts et merveilles. Mais, instruits par l'expérience, ils restent sourds à toutes les supplications. Voltaire a un accès de désespoir, il s'arrache les cheveux; il se voit menacé de passer la nuit dehors. Bref, il finit par où il aurait dû commencer: il fait prix avec les paysans et les paye d'avance.
Il était huit heures du matin quand on arriva à la Chapelle: sur la route, on trouva Longchamp fort inquiet, qui venait au-devant de ses maîtres, ne sachant ce qui avait pu leur arriver.
Il fallut passer deux jours au château pour réparer le carrosse; enfin, le troisième jour, l'on reprit la route de Cirey où l'on arriva sans encombre.
Mais ce n'était pas tout d'être à Cirey, il ne fallait pas que Voltaire pût s'y ennuyer. Après quelques jours de solitude employés à mettre de l'ordre dans la maison, Mme du Châtelet fit venir son amie de couvent, Mme de Champbonin, ainsi que sa nièce, âgée de treize ans; puis elle invita toute la noblesse du voisinage, et alors commença une série ininterrompue de divertissements et de plaisirs.
Mme du Châtelet composait des farces, des proverbes; Voltaire en faisait autant. On distribuait les rôles aux invités, et la plus grande partie des journées se passait à répéter et à étudier les rôles.
On avait construit, au fond d'une galerie, une espèce de théâtre des plus primitifs; sur des tonneaux vides placés debout, on avait tout simplement établi un plancher. De chaque côté, les coulisses étaient formées de vieilles tapisseries. Un lustre à deux branches éclairait la scène ainsi que la galerie. L'on faisait venir quelques violons pour récréer le public pendant les entr'actes.
L'on représentait le soir ce que l'on avait appris dans la journée et le temps s'écoulait fort agréablement.