Part 15
Ni chevreuil, ni biche, ni faon Ne peuvent remplacer Panpan. Quoique la terre soit féconde, Elle n'a produit qu'un seul veau Qui fasse les plaisirs du monde Et les délices du troupeau. Le veau d'or fut moins imposant, Le veau gras moins appétissant, Lorsque la nature propice Voulut former un veau si beau, Vénus vint s'offrir pour génisse, Adonis s'offrit pour taureau.
C'est toujours le nom de Devau, qui sert de prétexte à des plaisanteries faciles. Une autre fois elle lui écrit en riant:
CHANSON
Air... (à faire).
Je me dégoûte de l'homme J'aime le veau J'irais à pied jusqu'à Rome Sur un chameau Pour crier dessus son dos: Vivent les veaux.
Quand Mme de Boufflers s'absente, ce qui lui arrive fréquemment, Panpan, qui ne peut plus se passer de sa divine amie, est inconsolable. C'est aux bosquets de son jardin qu'il confie ses plaintes amoureuses.
En vain vous vous parez de ces feuillages verts, O mes bosquets! il vous manque Boufflers; Que les lieux embellis pour elle, Que les lieux par elle embellis Prennent à son retour une beauté nouvelle. Elle doit les revoir, elle me l'a promis. O mes lilas, mes jacinthes, mes lis, O roses que j'ai cultivées, Dans leurs boutons que vos fleurs captivées Attendent pour éclore un rayon de ses yeux. Pour un moment si précieux Que vos odeurs soient resserrées. C'est mon soleil: suivez les mêmes lois. Je n'ai d'autre printemps que l'heure où je la vois!
Pas un anniversaire ne se passe sans que l'heureux Panpan n'adresse de tendres souhaits à celle qu'il adore. Il lui écrit en 1746:
Quels vœux former pour vous, marquise trop heureuse? Le destin près du trône a choisi vos aïeux, Hébé redouble en vous sa fraîcheur précieuse, L'esprit, le sentiment brillent dans vos beaux yeux. De la ceinture de sa mère, L'Amour met à vos pieds ses dons les plus brillants. Vous avez tout enfin, vous avez l'art de plaire, Enfant de la beauté, du goût et des talents.
C'est toujours dans la langue des dieux que Panpan s'adresse à celle qui a subjugué son cœur; mais il n'est pas sans en éprouver parfois quelque embarras. La muse ne s'avise-t-elle pas d'être rebelle? Alors Panpan se désole et gémit sur son sort. C'est sous le nom de Maître Boniface, que ses amis lui donnent souvent, qu'il nous raconte ses infortunes poétiques
Messire Gaspard Boniface Est au désespoir aujourd'hui: Les Muses se moquent de lui Et lui défendent le Parnasse. Dès avant l'aube du matin Il ne s'épargne soins ni peine Pour vous bavarder vos étrennes; Mais il frotte son front, tord ses doigts, sue en vain; Pour quelques méchants vers, son pauvre esprit se guinde. Mauvais poète et plus mauvais amant, On le renvoie, à tout moment, Et du Pinde à Cythère, et de Cythère au Pinde. Ma muse ne sait plus à quel saint se vouer; Mais mon esprit fût-il au diable, Qu'y perdez-vous, marquise aimable? C'est à mon cœur à vous louer.
Mais, hélas! le bonheur durable n'est pas de ce monde, et le pauvre amoureux allait en faire la triste expérience.
Si Panpan n'avait éprouvé que des déboires poétiques, il aurait pu s'en consoler aisément; mais il lui en arrive de bien plus pénibles encore. Comme le sujet est de nature assez délicate, nous croyons préférable de céder la parole à Panpan lui-même et de le laisser narrer la cruelle surprise qu'un sort jaloux lui réservait:
En vain de Lise je raffole, De tous points Lise me convient, Et par un cas qui me désole, Quand je la tiens, l'Amour s'envole; Dès que je la quitte, il revient: En vérité, rien ne console D'avoir un tort si singulier; Je n'ai, comme monsieur Nicole, Raison qu'au bas de l'escalier.
Panpan voudrait prendre gaiement ce terrible coup du sort, mais au fond il a plus envie d'en pleurer que d'en rire. Il en mesure bien vite les conséquences. Que faire cependant, si ce n'est se résigner?
Le manque d'à-propos de l'infortuné Panpan lui fut fatal en effet, et contribua probablement à hâter l'heure inévitable de la séparation et des adieux.
Du reste, pas plus qu'un autre, Panpan ne pouvait avoir la prétention de fixer l'humeur changeante de Mme de Boufflers; il savait bien, en s'attachant à elle, que son règne ne serait pas éternel, et qu'un jour ou l'autre, il lui faudrait quitter les régions orageuses de la passion pour rentrer dans les sphères plus sereines de la pure amitié.
Panpan cherche-t-il à lutter contre la destinée? va-t-il s'acharner à conserver un bien dont il ne peut plus jouir? En aucune façon; Panpan est homme d'esprit. Si le rôle d'amant ne lui convient plus, et pour cause, car il ne lui reste bientôt que son cœur et la poésie pour exprimer ses sentiments, il demeurera au moins l'ami, le meilleur ami de celle qu'il a si tendrement aimée. Que dis-je? lui-même lui conseille de se consoler et il poussera l'abnégation jusqu'à devenir son confident et le dépositaire de ses secrets amoureux. C'est ce rôle quelque peu sacrifié qu'il lui offre quand il lui écrit:
Auprès de quelque folle tête Dont le cœur gouverne l'esprit, Être tablette, à ce qu'on dit, N'est pas un métier fort honnête. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Daignez donc égayer mes pages De quelques amusants secrets, Daignez me conter les ravages Que font sans doute vos attraits. . . . . . . . . . . . . . . . . .
A vous ouïr me voilà prête Allons, parlez, belle Nini, Plus discrète encor qu'un ami: Rien n'est plus sûr que notre tête-à-tête.
Confidente de vos plaisirs Je crois l'être aussi de vos peines, Puissé-je voir mes feuilles pleines De vos transports et non de vos soupirs.
Que vos jours coulés dans la joie Soient désormais des jours heureux. Ce sont là les sincères vœux Du tendre ami qui près de vous m'envoie.
Panpan tint fidèlement parole; il continua à vivre avec Mme de Boufflers dans les termes de la plus étroite amitié.
Mais quel était donc le rival heureux de Panpan? Hélas, c'était encore un des assidus du petit cercle de la marquise; c'était le bel officier, le poète acclamé, le froid et séduisant Saint-Lambert. Bientôt Panpan ne put se faire illusion sur son sort; il était remplacé par son ami le plus cher dans le cœur de la marquise.
Ce ne dut pas être un mince triomphe pour l'orgueilleux Saint-Lambert que le jour où il put ajouter à la liste de ses victimes le nom de la marquise de Boufflers. Quelle gloire pour ce noble de contrebande, pour ce poète médiocre, pour cet amoureux compassé et maladif, d'être le rival heureux d'un roi, l'amant de la plus charmante femme de la Lorraine!
Jamais, dans ses rêves les plus extravagants, Saint-Lambert n'avait pu prévoir semblable fortune.
Aussi, en l'honneur d'un événement aussi imprévu, sort-il un peu de sa raideur et de sa morgue ordinaires. Il consent à faire quelques avances et les vers qu'il envoie à sa bien-aimée, les ardentes supplications qu'il lui adresse sont empreints d'une chaleur qui ne lui est pas ordinaire. C'est certainement à l'inspiration de la marquise qu'il doit les meilleurs morceaux qui soient restés de lui.
Si Saint-Lambert est aimé, la marquise cependant ne cède pas encore. Dans l'épître à Chloé, le poète impatient l'engage à ne plus borner ses faveurs à des bagatelles qui ont assez duré et ne sont plus de saison:
Chloé, ce badinage tendre, Ces légères faveurs amusent mes désirs; Ce sont des fleurs que l'Amour sait répandre Sur le chemin qui nous mène aux plaisirs. Mais puis-je à les cueillir borner mon espérance? Ici, loin des témoins, dans l'ombre et le silence, Donnons au vrai bonheur ce reste d'un beau jour, De ces riens enchanteurs n'occupons plus l'amour. Chloé, tirons ce dieu des jeux de son enfance...
Cependant la marquise ne cache pas la passion qui l'entraîne, qui déjà lui a pris le cœur. Elle a tout avoué à son heureux amant. Elle ne résiste plus, mais ce n'est pas encore assez.
Rappelle-toi ce soir où, sensible à mes vœux, Tu daignas par un mot dissiper mes alarmes: «Oui, j'aime...» Que ce mot embellissoit tes charmes! Qu'il irritoit mes transports amoureux! Déjà tous mes soupirs expiroient sur ta bouche: Je voulus tout tenter; mais, sans être farouche, Tu repoussas l'Amour égaré dans tes bras: Je ravis des faveurs, et je n'en obtins pas.
De vains scrupules arrêtent encore les élans de sa tendresse. Pourquoi résister à un si doux penchant? Aujourd'hui les mœurs sont moins sévères que dans les temps plus anciens; on ne se défend plus quand le cœur a parlé:
L'honneur, ce vain fantôme, effrayoit ta tendresse, Il dissipoit des sens l'impétueuse ivresse: Tu m'aimes, je t'adore. Ah! garde-toi de croire Que ce foible tyran puisse nous arrêter. On le craignoit jadis, et les cœurs de nos mères Ne goutoient qu'en tremblant le bonheur de sentir. De ce siècle poli les lois sont moins sévères; L'Amour, à ses côtés, n'a plus le repentir: Nous rions aujourd'hui de ces prudes sublimes Qu'effarouche un amant, qui gênent leurs désirs; Et ces plaisirs si doux dont tu te fais des crimes, Dès qu'on les a goûtés, ne sont que des plaisirs.
Après une défense honorable Mme de Boufflers cède enfin et l'heureux Saint-Lambert est au comble de ses vœux. Il célèbre sa victoire par une pièce intitulée _Le Matin_, qu'il envoie aussitôt à la bien-aimée et où il lui rappelle, avec une précision de détails peut-être excessive, les heures exquises, enivrantes qu'il lui doit:
LE MATIN
La nuit vers l'occident obscur Replioit lentement ses voiles; D'un feu moins brillant les étoiles Éclairoient le céleste azur; De sa lumière réfléchie Le soleil blanchissoit les airs, Et, par degrés, à l'univers Rendoit les couleurs et la vie.
Du sommeil à la volupté Mes sens éprouvoient le passage Des songes me traçoient l'image Du bonheur que j'avois goûté; Je sentois qu'il alloit renaître, Et, par ces songes excité, Je recevois un nouvel être. Libre des chaînes du sommeil, Mes yeux s'ouvrent pour voir Thémire: Je vois, j'adore, je désire. Dieux! quel spectacle et quel réveil! Près de moi Thémire étendue Ne déroboit rien à ma vue; Je détaillois mille beautés, Je m'applaudissois de ma flamme; Oui, disois-je, ces traits charmants, Animés par un cœur fidèle, Sont au plus tendre des amants; C'est pour moi que Thémire est belle.
J'avois entr'ouvert les rideaux; Du soleil la clarté naissante Doroit cette onde jaunissante Qui retombe sous ces berceaux. . . . . . . . . . . . . . . . .
La terre sembloit s'embellir Pour s'offrir aux yeux de Thémire: Elle étend les bras et soupire, Et je sens mon cœur tressaillir: Elle entr'ouvre des yeux timides Qu'éblouit l'éclat du grand jour; Dans ses beaux yeux mes yeux avides Cherchoient, trouvoient, puisoient l'amour. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
J'ai su, près du bonheur suprême, Le suspendre pour le goûter; L'instant de le précipiter Fut marqué par Thémire même, Et des plaisirs de ce que j'aime J'ai senti les miens s'augmenter.
J'ai joui, malgré mon délire Et mes transports impétueux, Du murmure voluptueux Des fréquents soupirs de Thémire. Ma bouche à ses cris languissants Répond à peine: Ah! je t'adore. Le plaisir fatigua nos sens, Et nos cœurs jouirent encore.
Mais l'astre du jour dans les cieux Poursuivoit sa vaste carrière, Et de son disque radieux Répandoit des flots de lumière; De mille ornements odieux J'ai vu l'importune barrière Dérober Thémire à mes yeux. Plein d'amour et d'impatience, Je sors sans témoins et sans bruit, Et vais languir jusqu'à la nuit Dans les horreurs de son absence.
Saint-Lambert n'habitait pas Lunéville: son régiment tenait garnison à Nancy; mais, naturellement, il était sans cesse sur la route et on le rencontrait plus souvent à Lunéville que partout ailleurs.
Mme de Boufflers peut voir son ami fort aisément dans la journée; la vie de la cour amène des rencontres fréquentes, et qui ne peuvent prêter à aucune fâcheuse interprétation; mais se parler en public, sous l'œil d'observateurs malicieux ou méchants, n'est pas ce qui convient à des amoureux; ce qu'il leur faut, c'est l'isolement, la solitude, et surtout les rencontres nocturnes. Et cela n'est pas commode. Aller retrouver Saint-Lambert chez lui, courir la ville la nuit est impraticable pour la marquise. Le recevoir dans ses appartements du château est également bien dangereux.
Certes, le roi est tolérant, peu jaloux; mais cependant il y a des limites à sa patience et il ne faudrait pas les dépasser. Ce serait s'exposer, de gaieté de cœur, à perdre une situation brillante.
Ces difficultés n'étaient pas de nature à décourager une imagination aussi fertile que celle de Mme de Boufflers. Bientôt elle découvre, non loin de l'appartement qu'elle occupe, tout près de la chapelle et de la bibliothèque, et à côté du logement de son médecin, une petite chambre abandonnée à laquelle personne ne songe. Elle la fait meubler discrètement, y installe un lit, quelques meubles, et voilà le logis du brillant officier. Elle seule et son ami en ont la clef; c'est dans cette pièce qu'elle se rend chaque nuit pour retrouver celui qui possède son cœur.
Mais Stanislas ne résidait pas seulement à Lunéville; depuis qu'il avait fait arranger le château de Commercy, il se rendait souvent dans cette résidence qui lui plaisait beaucoup, et il y faisait de fréquents séjours.
Quand Mme de Boufflers était à Commercy avec le roi, renonçait-elle à voir le cher Saint-Lambert? En aucune façon. Mais, cette fois, il n'y a pas le moindre coin disponible dans le château; alors c'est le curé du lieu qui prête les mains aux savantes combinaisons des amoureux.
Le presbytère était adossé à l'orangerie du château, et une porte de communication permettait au curé d'aller se promener à toute heure dans les jardins.
D'autre part, Mme de Boufflers occupait au rez-de-chaussée l'appartement des bains qui, par une porte située dans une garde-robe, communiquait avec l'autre extrémité de l'orangerie. C'est par cette porte que le roi venait chaque jour faire sa partie de jeu, assister à un concert ou fumer sa pipe chez Mme de Boufflers.
Chaque fois que Saint-Lambert pouvait s'échapper de Nancy, il accourait secrètement à Commercy et se cachait chez l'obligeant curé. Le soir venu, une lumière placée à la fenêtre de la garde-robe, dont nous avons parlé, avertissait que le roi était chez Mme de Boufflers. Saint-Lambert se tenait coi. Dès que Stanislas s'était retiré dans ses appartements, la lumière disparaissait. Aussitôt, Saint-Lambert, qui avait les clefs des deux portes, traversait l'orangerie, une lanterne sourde à la main, et il pénétrait chez Mme de Boufflers qui l'attendait. Il regagnait le presbytère de la même façon.
En 1747, l'idylle si heureusement commencée est fâcheusement interrompue par le départ de Saint-Lambert pour l'armée; c'est au milieu des larmes et de regrets sans fin qu'il se sépare d'une maîtresse bien aimée. Il écrit de Metz à Mme de Boufflers:
«Metz, 3 avril.
«On ne prend jamais bien son temps pour s'éloigner de vous, mais nous avons assurément pris le plus mauvais temps du monde. Nous arrivâmes hier après avoir fait la route par eau, quelquefois par terre, avec douze chevaux qui ne pouvaient nous traîner, souvent à pied à travers les boues, et toujours la bise au nez comme les amants de dame Françoise.
«Je vous prie de croire que je vous ferais grâce de tous ces détails si j'avais voyagé seul; mais j'étais avec messieurs vos frères, et je ne sais s'ils ont aujourd'hui le temps de vous écrire. Je puis vous assurer qu'ils se portent bien; cela est quelque chose d'agréable à vous dire. J'ai embrassé M. le comte de Maillebois avec bien du plaisir; je ne l'ai pas vu seul et n'ai pu encore lui parler de ses nouvelles bontés; souffrez que je vous en parle, à vous à qui je les dois et à qui j'aime à les devoir. Vous connaissez assez le goût infini que j'ai pour vous et le médiocre intérêt que j'ai toujours pris à ma fortune pour être sûre que vos bons offices ont été et seront toujours plus agréables pour moi parce qu'ils me prouvent votre amitié, que parce qu'ils peuvent m'être utiles; je vous aimerai toujours, parce qu'il n'y a rien d'aussi aimable que vous; mais j'aurai bien du plaisir à vous aimer quand je pourrai parce que vous avez quelque amitié pour moi.
«Je vous souhaite tous les biens et tous les plaisirs possibles et il ne manquera aux miens que de contribuer aux vôtres; je désire passionnément que c'en soit un pour vous de m'entendre dire quelquefois que tous les sentiments qui attachent pour jamais si vivement sont et seront toujours pour vous dans mon âme.
«En relisant ma lettre, je m'aperçois que j'ai oublié le mot de madame; j'en écrirais une autre si j'en avais le temps; je vous proteste que cette omission n'est point une familiarité ridicule, et que j'ai pour vous, madame, tout le respect que je vous dois, et je dois en avoir beaucoup[110].»
[110] Collection Morrisson.
Heureusement l'absence ne fut pas de longue durée; la paix fut signée.
Vite, le jeune officier annonce la bonne nouvelle à Mme de Boufflers et il se fait précéder d'une élégie où il lui rappelle, non sans charme, leurs joies passées et le bonheur qui les attend de nouveau dans leur discret asile, quand ils vont tomber dans les bras l'un de l'autre. Désormais, il va lui consacrer sa vie; il ne pense plus qu'à elle, ne veut plus écrire, rimer que pour elle:
Enfin je vais revoir ce cabinet tranquille Où l'Amour et les arts ont choisi leur asile; Je verrai ce sopha placé sous ce trumeau, Qui de mille baisers nous répétoit l'image; J'habiterai l'alcôve, où je rendis hommage A la beauté sans voile, à l'Amour sans bandeau.
Là, Philis se livroit au bonheur d'être aimée; Là, lorsque de nos sens l'ivresse étoit calmée, Attendant sans langueur le retour des désirs, Un amour délicat varioit nos plaisirs.
Nous lisions quelquefois ces vers pleins d'harmonie Où Tibulle exhala sa flamme et son bonheur: Je t'adorai, Philis, sous le nom de Délie; Dans ces vers emportés tu reconnus mon cœur. Que ce temps dura peu!..... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Pour suivre mon devoir dans une route obscure, Il fallut te quitter: quels moments! quels adieux! Je crus me séparer de toute la nature. Mais les pleurs des amants ont apaisé les dieux: Louis calme la terre; il me rend à moi-même. Je ne vends plus mon temps aux querelles des rois, Et, tout entier à ce que j'aime, Je n'obéis plus qu'à tes lois. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Nous saurons de nos jours faire le même usage. Je ne sais que t'aimer, viens m'apprendre à penser; Conduis ma jeune muse, et reçois-en l'hommage; Sois à jamais de mes écrits Le juge, l'objet, et le prix. Que mon sort et mes vers n'excitent point l'envie, Qu'ils soient dignes de l'exciter. Oublié désormais d'un monde que j'oublie, Te bien peindre, te mériter, Te caresser et te chanter, Sera tout l'emploi de ma vie.
La joie de se retrouver après une longue séparation, le bonheur de goûter des plaisirs dont ils ont été si longtemps privés font commettre à nos amants quelques imprudences; Mme de Boufflers ne dissimule pas suffisamment le bonheur que lui fait éprouver le retour de Saint-Lambert, et le roi s'inquiète d'une passion si vive. Bien qu'il ferme assez philosophiquement les yeux sur les fantaisies de son amie, bien qu'il ne se préoccupe pas plus qu'il ne convient d'incartades dont il a l'habitude et qu'il ne peut espérer réprimer complètement, il ne veut pas cependant de scandale public, ni avoir l'air de prêter la main à une liaison offensante pour lui. Dès que les assiduités du jeune officier lui paraissent dépasser la mesure, il lui rappelle ses devoirs militaires, et le fait retenir à Nancy pour raisons de service.
Mme de Boufflers et Saint-Lambert, que les obstacles n'arrêtent pas, en sont réduits à se voir en cachette et à imaginer mille subterfuges pour se rencontrer. Leurs entrevues en deviennent, du reste, beaucoup moins fréquentes.
L'année 1747 fut marquée par de tristes événements.
Le 20 janvier, la dame d'honneur de la reine, la comtesse de Linanges, mourut après quelques jours de maladie.
Cette mort amena à la cour plusieurs changements qui furent loin d'être défavorables à la famille de Beauvau. Mme de Bassompierre fut nommée dame d'honneur à la place de Mme de Linanges et Mme de Boufflers eut la place de première dame du palais. En même temps, M. de Bassompierre devenait chambellan, M. de Boufflers commandant des gardes du corps; enfin leur beau-frère, le chevalier de Beauvau, succédait au comte de Croix dans une place de chambellan.
La reine de Pologne se trouvait depuis longtemps dans un état de santé fort précaire: elle était asthmatique, hydropique, et ces deux maladies l'avaient peu à peu réduite à l'état le plus fâcheux; elle perdait la mémoire, elle avait des absences continuelles; enfin, elle était menacée de tomber en enfance. Il n'y avait plus que le jeu auquel elle prît intérêt; elle jouait toujours à quadrille avec acharnement.
En janvier 1747, le mariage de Marie-Josèphe de Saxe, troisième fille d'Auguste III, roi de Pologne, avec le dauphin porta au comble l'exaspération de la vieille reine et aggrava singulièrement son état. L'arrivée de la dauphine à Versailles était pour elle un véritable cauchemar, et pour prévenir un éclat il fallut, à son entrée en France, faire éviter Nancy à la jeune femme et la faire passer par Belfort et Langres[111].
[111] La reine avait toujours pensé remonter sur le trône de Pologne, et ce mariage avec la fille du roi Auguste ruinait à jamais ses espérances.
Dans les derniers temps de sa vie, Catherine ne songeait qu'à retourner dans sa patrie et elle demandait sans cesse les fourgons qui devaient y transporter son mobilier et tous les objets qui lui étaient chers. Pour la calmer, Stanislas ordonna de construire sous les fenêtres même du château deux grandes voitures à cet usage. Tout le monde en parlait à la reine, elle entendait le bruit des ouvriers, et elle s'apaisait un peu. Dans ses accès de délire elle se croyait déjà transportée en Pologne.
Cependant la maladie avait pris le tour le plus inquiétant; les jambes de la malade enflèrent, puis s'ouvrirent, et bientôt il ne fut plus possible de se faire d'illusion sur l'issue fatale qui allait se produire.
Le 11 mars au matin on apporta à la reine la communion. Elle comprit alors toute la gravité de son état et fut très effrayée. Elle recommanda ses gens au roi et demanda pardon d'avoir persécuté quelques personnes de son entourage; puis elle commença à divaguer.
Le dimanche 19 mars, elle reprit toute sa connaissance.
Stanislas, il faut l'avouer, ne témoignait pas pour son épouse un intérêt des plus vifs et il ne se rendait presque jamais à son chevet.