La Cour de Lunéville au XVIIIe siècle Les marquises de Boufflers et du Châtelet, Voltaire, Devau, Saint-Lambert, etc.

Part 14

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Gilliers avait l'art de composer des desserts, des pièces montées, qui faisaient la joie de Stanislas. Tantôt c'est un jardin enchanté, tantôt «au milieu d'un parc en miniature, qu'on croirait dessiné par Lenôtre, s'élève une grotte en rocaille, du sommet de laquelle jaillit une fontaine; à droite et à gauche du massif, de petits bassins contiennent les eaux de deux gerbes liquides. De distance à autre, des promeneurs, figurés par des statuettes, semblent parcourir ces lieux charmants; d'autres y goûtent les douceurs du repos au milieu des fruits, des fleurs et des sucreries».

Les pâtissiers du roi se livraient aux plus ingénieuses fantaisies. Un jour, quatre servants déposèrent sur la table royale un pâté monstre, ayant la forme d'une citadelle. Tout à coup, le couvercle se soulève et des flancs du pâté s'élance Bébé, le nain du roi, costumé en guerrier, le casque en tête, un pistolet à la main qu'il fait partir au grand effroi des dames. On juge de la joie et de l'hilarité de l'assistance.

Mais le plaisir du monarque ne se bornait pas à servir à ses convives des plats recherchés ou d'une forme savante; son plus grand bonheur était de truquer les mets qu'il leur offrait et de jouir de leur crédulité ou de leur déception.

Il faisait servir comme gibier étranger et pour plongeons du Nord des oies plumées vivantes, tuées à coups de baguettes et marinées. Des dindons, traités de la même manière et marinés dans des herbes odoriférantes des bois, étaient présentés comme coqs de bruyère.

La joie du roi était complète quand ses convives étaient dupes de ces inventions.

Stanislas ne se contentait pas de truquer les plats; il truquait aussi les vins qu'il offrait à ses amis, et pour eux il ne dédaignait pas d'opérer lui-même.

Son prédécesseur sur le trône de Lorraine, François, devenu roi de Hongrie, avait coutume de lui envoyer chaque année une feuillette de vin de Tokay. On sait que le premier cru de Tokay était réservé uniquement pour la table de l'empereur d'Autriche. Les souverains étrangers ne pouvaient en boire qu'autant que l'empereur voulait bien leur en expédier.

«L'envoi du roi de Hongrie avait lieu en grande cérémonie: le tonneau, placé sur une voiture pavoisée aux armes d'Autriche et de Hongrie, était escorté par quatre grenadiers sous les ordres d'un sergent.» C'est en ce pompeux équipage qu'arrivait chaque année en Lorraine le tokay impérial, et le roi témoignait toujours d'une grande satisfaction à l'arrivée du cadeau de son prédécesseur. Toute la cour était au courant de ce grave événement, et le vin, reçu par Stanislas lui-même dans la cour d'honneur du château, était ensuite soigneusement enfermé dans les caves royales. Quelques jours après le monarque, accompagné d'un acolyte discret, descendait dans ses caves; là, il s'affublait d'un tablier et, avec du vin de Bourgogne additionné de quelques ingrédients de circonstance, il composait un vin de Tokay de sa façon. Le mélange était versé dans des bouteilles faites spécialement à la verrerie de Porcieux, et distribué, comme vin de l'empereur d'Autriche, aux grands de la cour et aux meilleurs amis du roi. Personne, naturellement, n'avait l'indiscrétion de demander par quel étrange phénomène se produisait ainsi la multiplication du vin de Tokay.

Toujours guidé par le même esprit d'enfantillage, Stanislas cherche à s'entourer de phénomènes qui l'amusent. A Nancy, le portier de son palais est un géant[106].

[106] Il était originaire de la principauté de Salm.

A Lunéville, il a un nain comme on n'en a jamais vu, dont il s'amuse comme d'une poupée et qui fait ses délices. C'est le plus petit personnage de la cour, mais non le moins important. Il est âgé de cinq ans et n'a que 15 pouces de haut; il ne pèse que 12 livres.

C'était un véritable prodige; quand il était né, il ne pesait qu'une livre un quart; on l'avait porté à l'église sur une assiette garnie de filasse; un sabot rembourré lui avait servi de berceau. A deux ans, il commençait à marcher, et on lui fit ses premiers souliers qui avaient 18 lignes de long.

Stanislas, ayant entendu parler de ce phénomène, demanda à le voir et il en fut si émerveillé qu'il le garda à sa cour.

Malgré sa petitesse, Bébé était admirablement proportionné et avait une très jolie figure[107]. Mais il était orné de tous les défauts: entêté, colère, paresseux, jaloux, gourmand, sensuel, il ne lui en manquait pas un. Quand il avait mis quelque chose dans sa tête, on ne pouvait le faire obéir qu'en lui promettant un costume nouveau ou une friandise. Quand on le contrariait, il cassait volontiers les verres et les porcelaines du roi. Stanislas ne faisait que rire des incartades de son nain, et il le gâtait outrageusement.

[107] Il s'appelait Nicolas Ferry et était né à Plaisnes, dans les Vosges, le 11 novembre 1741.

Il lui avait fait donner des habits de toutes les couleurs et de toutes les formes; celui que Bébé portait avec le plus d'élégance était celui de hussard.

Bébé avait encore reçu une très jolie calèche, attelée de quatre chèvres, qu'il conduisait lui-même dans les allées du parc. On lui donna aussi un hôtel en bois, haut de trois pieds, qu'on installa dans une des pièces du château. Quand il était en querelle avec le roi, ou qu'il voulait lui résister, c'est dans son hôtel que Bébé allait bouder. Si Stanislas le faisait appeler, Bébé ouvrait la fenêtre et disait avec dignité: «Vous direz au roi que je n'y suis pas.»

Il était si petit qu'un jour il s'égara dans un champ de luzerne; il se crut perdu et appela au secours jusqu'à ce qu'on fût venu le délivrer. Aussi Stanislas avait-il toujours peur d'égarer son nain. Bébé, qui avait un goût marqué pour la plaisanterie, s'amusait souvent à se cacher. Stanislas, ne voyant plus son nain, s'agitait, s'inquiétait; toute la cour était en alarme, et Bébé, tranquillement assis sous quelque fauteuil, riait de bon cœur.

Ce facétieux personnage ne se cachait pas que sous les meubles; il avait imaginé d'autres abris plus agréables: on le retrouvait quelquefois paisiblement installé sous les paniers des dames, si bien que les femmes de la cour craignaient toujours d'écraser le petit personnage.

Stanislas était un joueur de tric-trac acharné; or, Bébé détestait ce jeu: le bruit des jetons et du cornet blessait sa sensibilité. Dès qu'on commençait à jouer, il faisait tant de bruit et était si insupportable que le roi n'avait d'autre ressource que de cesser la partie. Alors, on plaçait le nain sur la table; il entrait dans le tric-trac, mettait tous les jetons en piles, s'asseyait dessus et se laissait tomber en riant aux éclats.

Stanislas voulut faire donner à Bébé une éducation brillante, mais il dut bien vite y renoncer. Malgré tous les efforts, on ne put développer chez lui ni raison, ni jugement; on ne put jamais lui faire comprendre l'idée de Dieu et d'une religion.

La princesse de Talmont s'était prise d'une grande amitié pour Bébé; elle eut la prétention de réussir là où tous les maîtres avaient échoué, et elle se donna beaucoup de peine pour l'instruire, sans succès du reste. Cependant, Bébé, reconnaissant de ses soins, s'était pris pour elle d'une si grande passion qu'il en était jaloux. Un jour, la voyant caresser un petit chien, il devint furieux, lui arracha l'animal des mains et le jeta par la fenêtre en disant: «Pourquoi l'aimez-vous plus que moi?»

Bébé était donc à la cour, sinon le plus heureux des hommes, du moins le plus heureux des nains. «Que dites-vous de sa bête de mère, écrit le président Hénault, qui fait dire des messes pour qu'il grandisse?»

CHAPITRE XII

État des mœurs au dix-huitième siècle.

Avant de poursuivre notre récit et de raconter les aventures où se trouve mêlé le nom de Mme de Boufflers, nous prions le lecteur de vouloir bien se rappeler quel était l'état des esprits et des mœurs au milieu du dix-huitième siècle, c'est-à-dire à l'époque dont nous nous occupons.

Sans cette précaution indispensable, nous craindrions fort que Mme de Boufflers ne passât aux yeux de nos lecteurs, et plus encore de nos lectrices, pour une femme charmante, assurément, séduisante, spirituelle, mais fort galante et d'assez mauvaises mœurs.

Il ne faut pas cependant que notre héroïne soit plus mal jugée qu'il ne convient. Apprécier les femmes de ce temps-là avec nos idées actuelles serait le comble de l'injustice. Autant vaudrait leur reprocher leurs cheveux poudrés, leur rouge ou leurs robes à paniers. Par suite de leur éducation et des usages de l'époque, elles n'envisageaient pas l'existence de la même façon que nous, et leurs idées religieuses et morales étaient fort différentes des nôtres. Il ne faut pas plus nous en choquer que nous ne nous choquons de leurs costumes. Critiquons et déplorons les mœurs de l'époque tant que nous le voudrons, mais n'en rendons pas responsables les contemporains qui n'avaient que le tort d'être de leur temps.

Aussi, pour porter un jugement équitable sur les femmes du monde au dix-huitième siècle, devons-nous avant toutes choses avoir présentes à l'esprit les mœurs qui avaient cours. Nous avons déjà abordé le sujet dans des ouvrages précédents[108], nous y renvoyons le lecteur. Mais il y a certains points que nous avons laissés dans l'ombre et sur lesquels il nous paraît utile d'insister pour mieux faire comprendre la désinvolture morale de nos aïeules.

[108] _Le Duc de Lauzun et la Cour intime de Louis XV_, Plon-Nourrit et Cie, 10e édition, 1903, chapitre I; _Les Demoiselles de Verrières_, Plon-Nourrit et Cie, 1904, chapitre I.

De même que la religion, aux yeux des gens de la cour, passait pour une institution très nécessaire, d'un intérêt social de premier ordre, mais qui s'adressait uniquement aux basses classes et qui n'avait d'autre but que de les maintenir dans le devoir et l'obéissance, de même l'austérité des mœurs et le respect des obligations du mariage, au regard des mêmes gens de cour, n'avaient de valeur que pour la bourgeoisie et les classes inférieures. La fidélité dans le mariage n'était à leurs yeux qu'un sot et risible préjugé, bon assurément pour les petites gens, mais dont les hautes classes n'avaient nullement à s'inquiéter.

Il y a, du reste, un principe qui domine toute la morale du dix-huitième siècle, au moins pour les gens dont nous nous occupons, c'est que la vie est courte, que mille accidents peuvent l'abréger encore, qu'il faut donc en jouir de son mieux et que c'est folie pure d'en user comme si elle devait être éternelle ou qu'on dût la vivre deux fois.

L'amour paraissait aux gens de cette époque une chose toute simple, toute naturelle; c'était même à leurs yeux le seul bon côté de la vie, le seul qui en fasse le charme et l'agrément, le seul qui quelquefois en fasse oublier les amertumes et les tristesses.

Loin d'en faire fi, loin de pratiquer le renoncement et de répudier les dons les plus précieux de la nature pour l'édification du prochain ou dans l'espoir de récompenses futures et hypothétiques, ils en jouissent autant qu'ils le peuvent. Cela leur paraît tout simple d'aimer, d'être heureux sans songer aux choses de l'autre monde! C'est la pure morale païenne.

Mais pourquoi nos ancêtres ne cherchaient-ils pas tout simplement l'amour dans le mariage, au lieu de le poursuivre si passionnément au dehors?

Parce que les mœurs s'y opposaient tout autant que les usages.

On ne se mariait que pour se conformer aux habitudes, donner satisfaction à sa famille, assurer sa descendance. Le mariage était un arrangement de famille; on unissait deux noms, deux fortunes. Quant au cœur, à la sympathie réciproque, personne n'y songeait.

Les filles sont élevées au couvent. Mais les bruits du monde pénètrent dans ces pieuses retraites: avant même d'entrer dans la vie, elles savent qu'on n'aime pas son mari, que c'est là un malheur général et dont on se console fort aisément.

A quinze ans, elles sortent du couvent pour monter à l'autel avec un fiancé qu'elles n'ont jamais vu.

Ainsi les usages créaient, entre deux êtres qui la veille encore s'ignoraient, des liens indissolubles. On les appelait à vivre ensemble, eux dont les natures, les caractères, les sentiments étaient peut-être si dissemblables, si incompatibles, si peu faits pour s'accorder.

Devaient-ils donc, pour respecter un lien contracté dans de telles conditions, briser leur vie entière, renoncer au bonheur en ce monde, en cette vie si courte? Ils n'y songeaient pas un instant.

Marié au hasard et sans consentement moral, le mari n'entendait nullement enchaîner sa vie. A peine le sacrement reçu, il reprenait sa liberté; mais il était assez équitable pour ne pas exiger de sa femme plus qu'il ne donnait et il la laissait libre de ses inclinations.

Alors, que restait-il à la femme et quelle était sa situation? Abandonnée peu après son mariage, souvent au lendemain de ses noces, elle avait le choix entre deux solutions:

Rester fidèle à l'homme dont elle portait le nom? Mais alors elle était condamnée à l'isolement du cœur, à l'absence d'affection, de tendresse. A seize ans, voir sa vie perdue, gâchée sans espoir, était-ce possible? Il fallait, pour accepter un pareil sacrifice, une vertu bien surhumaine, ou n'avoir ni imagination, ni cœur, ni sens. «Comment supposer que le cœur d'une femme ne soit pas occupé!», dit très justement le prince de Montbarrey.

La seconde solution était plus séduisante: c'était de chercher un consolateur, et c'est presque toujours à ce dernier parti que la femme s'arrêtait.

Et dans ce cas encore deux solutions pouvaient se présenter. Ou le choix était heureux et alors ces deux êtres réunis par une inclination réciproque s'adoraient, ne se quittaient plus et devenaient le modèle des faux ménages. Ils sont nombreux au dix-huitième siècle, ces couples que le hasard a rapprochés, qui s'aiment à la folie et se restent scrupuleusement fidèles.

Mais, hélas! souvent la femme n'était pas plus heureuse dans le choix de l'amant que ses parents ne l'avaient été dans celui du mari; alors, elle cherchait encore, et puis encore, et bientôt elle n'écoutait plus que sa fantaisie.

Cette désinvolture et ce mépris des lois morales entraînaient-ils pour la femme la perte de sa situation sociale; tombait-elle sous la réprobation du monde? En aucune façon, et par la force même des choses, puisque l'immoralité était générale.

Le dix-huitième siècle est plein d'indulgence pour ce joli péché d'amour, qui lui paraît de tous le plus naturel, le plus excusable; il ne vous en détourne pas comme d'une faute irréparable. On n'a pas encore élevé toutes ces barrières morales et religieuses qui faisaient dire spirituellement au prince de Ligne: «On a fait un crime de tout ce qu'il y a de plus charmant. La nature ne s'en doutait pas. On y a fait venir l'honneur, la réputation, la décence, l'amour-propre. S'il y a des hasards, des convenances, des rapprochements et puis quelque folie, c'est un temps passé bien heureusement[109].»

[109] Et cependant, si le monde était indulgent, les lois étaient fort rigoureuses contre les femmes coupables, mais nul ne songent à en réclamer l'application. (Voir _le Duc de Lauzun et la Cour Louis XV_, chapitre X.)

L'éducation, les mœurs, les usages, l'exemple, la littérature, tout vous entraînait à l'amour, à l'amour illégitime s'entend; tout vous y poussait.

Aussi l'adultère régnait-il en maître, mais l'adultère serein, paisible, reconnu, légitime!

La femme n'est pas seulement libre de suivre ses penchants, on ne trouve pas mauvais qu'elle serve en même temps la fortune de sa maison. Celle qui par chance attire l'attention du souverain est enviée; personne dans sa famille, ou bien rarement, ne s'avise de crier au déshonneur et de lui reprocher des complaisances coupables. On se borne à tirer parti de la situation au profit des siens.

Mme de Boufflers avait bien des raisons pour ne pas montrer plus d'austérité que ses contemporaines. Élevée à la cour de Léopold, elle a eu pendant son enfance les exemples maternels; elle a vu cette cour galante, aimable, où l'amour est si fort en honneur; puis elle a entendu à Remiremont les récits de ses compagnes, récits où sa mère joue presque toujours le premier rôle. A l'âge où les premières impressions sont si profondes, où l'esprit est comme une cire molle, elle a puisé cette idée très nette, qu'il ne faut pas s'embarrasser de préjugés vulgaires et que la vie est faite pour en jouir.

Pourquoi aurait-elle dirigé sa vie sur des idées différentes? Comment aurait-elle montré une austérité dont personne, ni dans sa famille, ni dans ses entours, ne lui avait donné l'exemple?

Comme la plupart des femmes de son temps, Mme de Boufflers n'a donc attaché aux faiblesses du cœur qu'une importance très secondaire; aussi n'a-t-elle brillé ni par sa vertu ni par sa constance. Volage par tempérament, elle n'a eu, il faut le dire, d'autre règle morale que son bon plaisir, d'autre frein que sa fantaisie.

Du reste, elle ne tirait vanité ni ne rougissait de sa conduite; elle trouvait tout simple d'obéir aux élans de son cœur, et on l'eût assurément fort surprise en lui disant qu'elle s'exposait à être jugée très sévèrement par la postérité.

Elle est bien le type de la femme du dix-huitième siècle, indulgente aux faiblesses de la chair, et voulant à tout prix jouir de la vie, sans qu'aucun souci de châtiments futurs vienne lui gâter le très simple bonheur d'exister.

Elle s'était baptisée elle-même «la dame de volupté», et elle avait adopté et repris à son compte l'épitaphe de Mme de Verrue, qui lui convenait si bien:

Ci-gît, dans une paix profonde, Cette dame de volupté Qui, pour plus grande sûreté, Fit son Paradis en ce monde.

Le fond du caractère de Mme de Boufflers était la gaieté, elle riait de tout. La vie à ses yeux n'était qu'une plaisanterie; aussi ne la prenait-elle pas au sérieux et agissait-elle en conséquence. «Sa gaieté était pour son âme un printemps perpétuel qui a duré jusqu'à son dernier jour.»

En somme, Mme de Boufflers n'a été ni meilleure ni pire que ses contemporaines; elle a été de son temps tout simplement.

Soyons donc indulgents pour elle et ne lui montrons pas une sévérité que ni sa famille, ni ses amis, ni personne à son époque ne lui ont témoignée. Elle a vécu toute sa vie honorée, considérée, entourée du respect de tous.

Et cependant, sa situation à la cour de Stanislas n'est pas douteuse. Elle est publique, connue de tous. Si sa mère eût eu mauvaise grâce à lui reprocher une liaison dont elle lui avait donné l'exemple, son frère, qui occupe dans le monde une si haute situation, aurait pu se montrer moins indulgent; non seulement il ferme les yeux, mais il accepte les faveurs de Stanislas, mais il est intimement lié toute sa vie avec des hommes qui, notoirement et à juste titre, passent pour avoir été du dernier bien avec la marquise.

Ainsi sont les mœurs du temps.

Ceci posé et bien entendu, poursuivons notre récit.

Nous avons dit que Mme de Boufflers avait eu des bontés pour le chancelier de Lorraine.

Quand Stanislas eut distingué Mme de Boufflers et marqué pour elle un goût très vif, la Galaizière, quelque dépit qu'il en pût éprouver, dut céder la place au monarque, et du premier passer au second rang; mais, en réalité, il ne changea pas grand'chose à ses relations avec la marquise. Stanislas l'avait trompé avec elle; il lui rendit la pareille, et voilà tout.

Le monarque connaissait-il son malheur? A n'en pas douter. Mais son expérience des hommes, et surtout des femmes, la philosophie dont il se piquait, l'engageaient à fermer les yeux sur les incartades de sa maîtresse.

En sollicitant les faveurs de Mme de Boufflers, Stanislas ne pouvait se faire illusion sur les dangers de la situation. D'abord il n'ignorait pas l'humeur volage de la dame et il ne pouvait s'imaginer qu'il parviendrait à la changer; puis, à cette époque, n'avait-il pas soixante-trois ans? L'ardeur des jeunes années avait fait place à un calme bien relatif. Comment, dans ces conditions, aurait-il montré une jalousie exagérée?

Il se bornait donc, le plus souvent, aux manifestations extérieures du culte; en public il comblait la marquise d'honneurs et d'attentions qui ne pouvaient laisser de doute sur la nature de leur intimité; mais, ceci fait, et les apparences sauvées, il ne se préoccupait pas outre mesure de la conduite de la jeune femme.

Que lui aurait servi de faire un éclat, de morigéner? Avec une autre, la situation n'aurait-elle pas été la même? Et quelle autre femme, mieux que Mme de Boufflers, aurait représenté; quelle autre aurait été plus aimable, plus spirituelle, plus instruite? Les procédés de la marquise n'étaient-ils pas charmants? Qui mieux qu'elle lui aurait donné l'illusion du bonheur, de l'amour partagé? Ne lui avait-elle pas adressé un jour ce quatrain qui avait plongé le vieux roi dans le ravissement:

De plaire, un jour, sans aimer, j'eus l'envie; Je ne cherchai qu'un simple amusement; L'amusement devint un sentiment; Le sentiment, le bonheur de ma vie?

Stanislas n'ignorait pas que le superbe intendant, sans respect pour la dignité royale, continuait à rendre des soins à Mme de Boufflers.

Cette situation équivoque était connue et elle fut l'origine d'un bon mot attribué à Stanislas, et qui fit la joie de Louis XV et de la cour de Versailles; mais nous sommes loin d'en garantir l'authenticité.

Un jour, à la toilette de la marquise, le monarque s'était montré fort entreprenant, et il commença un discours qu'il ne put mener à bonne fin. Assez penaud de sa déconvenue, il sauva la situation en se retirant avec dignité et en adressant à sa maîtresse ce mot d'une si surprenante philosophie: «Madame, mon chancelier vous dira le reste».

Si Mme de Boufflers était une épouse infidèle, elle n'était pas davantage une maîtresse fidèle: la Galaizière en savait quelque chose. La liaison de la marquise avec le roi de Pologne ne mit pas un terme à ses fantaisies.

Nous avons raconté comment elle s'était entourée d'une société intime qu'elle retrouvait presque chaque jour, souvent plusieurs fois par jour. Ces relations fréquentes avec des amis gais, aimables, et dont les sentiments concordaient avec les siens étaient certes un grand agrément, mais c'était aussi un grand danger. Les réunions journalières, la familiarité qui résulte bientôt de l'intimité, des goûts communs, tout contribuait à amener l'éclosion du sentiment. Et puis Mme de Boufflers était si séduisante! On ne pouvait l'approcher sans subir son charme; on l'admirait d'abord, elle avait tant d'esprit! on l'aimait ensuite comme amie, elle était si bonne! bientôt le sentiment s'en mêlait, on l'adorait, et la passion naissait, violente, impérieuse, irrésistible.

Panpan, l'aimable Panpan, fut la première victime des beaux yeux de la marquise: il l'aima d'abord d'un amour discret; puis, peu à peu, il fut moins réservé et il ne cacha plus ses sentiments. Il était jeune, spirituel, joli garçon; il sut se montrer si amoureux, si pressant, témoigner à la fois une passion si respectueuse et si tendre que Mme de Boufflers en fut émue; bientôt le roi, aussi bien que M. de la Galaizière, était oublié et l'infidèle marquise «couronnait la flamme» de l'heureux Panpan. Quel rêve pour le modeste avocat, le petit intendant de finances! supplanter le tout-puissant chancelier! devenir le rival d'un roi! Mais Mme de Boufflers n'écoutait que son cœur.

Alors commencèrent pour les deux amants des jours délicieux, un véritable printemps de jeunesse et d'amour; ils s'aimèrent, s'adorèrent, et si bien que cinquante ans plus tard, courbés sous le poids des ans, ils en avaient gardé tous deux le souvenir aussi vif qu'au premier jour, et ils se rappelaient encore avec délices cette phase charmante de leur jeunesse.

Tous deux sont pleins d'entrain. Leur amour les grise; ils riment à l'envie bien entendu et s'adressent mille facéties.

Panpan ayant envoyé à Mme de Boufflers un chevreuil tué de sa propre main, elle lui répond gaiement: