Part 13
Par pitié! moins d'honneur, moins de bontés, Mesdames! N'excitez pas un feu qui malgré moi s'éteint: Je n'ai point dans un jour ma réponse à sept femmes: Qui trop embrasse, mal étreint. Composons, s'il vous plaît; tant de gloire me gêne; Accordez-moi du temps, chacune aura son tour; Mais à marcher trop vite on se met hors d'haleine. Autrefois j'eusse écrit un volume en un jour: Je ne me permets plus qu'un billet par semaine.
Puisque Porquet est poète, il est naturel qu'il adresse des vers à son élève, à ses amis, à divers personnages de la cour; mais ce qui est plus étrange, ce qui jette un jour singulier sur toute cette société, sur ses habitudes, sur ses mœurs, c'est qu'il est en commerce poétique avec la mère de son élève, et que tous deux échangent de petits vers galants.
Un soir, après avoir dîné chez l'abbé, Mme de Boufflers compose ces vers pour son amphitryon:
Le dîner, dans la vie, est chose intéressante: Cher abbé, le vôtre m'enchante. Vous savez embellir et donner un repas, Vous faites de bons vers, et servez de bons plats. L'un, il faut l'avouer, est plus rare que l'autre. Et tous les deux chez vous se trouvent aujourd'hui. Partout vous aurez place à la table d'autrui; Moi, j'en demande une à la vôtre.
Et l'abbé de riposter aussitôt:
Un succès, jeune Eglé, ne répond point d'un autre; Défiez-vous de l'art qui vous sert aujourd'hui: Vous plairez une fois avec l'esprit d'autrui, Et tous les jours avec le vôtre.
Naturellement le jour de la fête de la marquise, le précepteur n'a garde d'oublier le bouquet de circonstance et il envoie ce madrigal, fort galant assurément, mais rempli d'allusions assez inquiétantes et qu'il vaut mieux peut-être ne pas approfondir:
Votre patronne au ciel a trouvé son bonheur; Ici-bas vous faites le nôtre; Son partage est sans prix, le vôtre a sa douceur: Qui n'a pas son destin doit envier le vôtre. Ah! bienfaisante Eglé, répondez à nos vœux. Vous n'êtes point ambitieuse; Contentez-vous du bien, en attendant le mieux. Un peu plus tard vous serez bien heureuse, Mais plus longtemps aussi vous ferez des heureux.
Mme de Boufflers, contre son habitude, s'étant un jour laissée aller à quelque misanthropie, l'abbé lui prodigue de spirituels conseils:
Appréciez bien moins la vie, Si vous voulez en mieux jouir; Avec trop de philosophie. On parviendrait à la haïr. Ou désirs ou regrets, voilà notre partage; Mais sous ce triste aspect pourquoi l'envisager? Vivre, dit-on, c'est voyager. Dans les distractions achevons le voyage; Le sommeil vient sans y songer.
Il arrivait parfois à la marquise, dans ses jours de gaieté, de lancer au précepteur quelques boutades, qui nous paraîtraient peut-être aujourd'hui assez risquées; mais, alors, que ne disait-on pas? que ne risquait-on pas?
N'a-t-elle pas osé écrire en riant ces quelques vers:
Jadis je plus à Porquet Et Porquet m'avait su plaire: Il devenait plus coquet; Je devenais moins sévère. J'estimais son rabat J'admirais sa perruque Aujourd'hui j'en rabats Car je le crois eunuque.
Quel drôle de monde! Quelle singulière société! Quel étrange précepteur!
CHAPITRE XI
Bonté du roi.--Son esprit de repartie.--Ses plaisanteries.--Son goût pour les constructions.--Ses maisons de campagne.--Le luxe de sa table.--Les surtouts.--Les desserts.--Les truquages du roi.--Le vin de Tokay.--Bébé.
Si Stanislas était pour ses courtisans le roi le meilleur et le plus facile, il n'était pas moins bon, accessible, familier pour ses sujets. Il se faisait adorer d'eux par sa bonhomie, sa simplicité, par la confiance même qu'il leur témoignait. «Il avait coutume de se promener par tout le pays dans une calèche: il n'avait qu'un seul page avec lui dans ses courses, et il se plaisait à fumer dans une grande pipe à la turque de six pieds de long. Comme on lui représentait à ce sujet qu'il exposait sa personne: «Eh! qu'ai-je à craindre, dit-il, ne suis-je pas au milieu de mes enfants?»
Dans ses promenades, il se plaisait à interroger familièrement les paysans qu'il rencontrait; à causer avec eux de leur famille, de leurs besoins, de leurs récoltes, des nouvelles qui pouvaient les intéresser. Un jour, aux environs de Toul, il arrête un paysan et lui demande comment va l'évêque de la ville, qui était malade: «Monseigneur fait dans ses culottes, répond le paysan troublé par la dignité royale, mais il n'en est pas moins plein de respect pour Votre Majesté.»
Il était généreux et compatissant; jamais un infortuné ne fit en vain appel à sa charité. Il ne se contentait pas de soulager les maux de ceux qui avaient recours à lui, il allait souvent au-devant des besoins de ses sujets. Il faisait distribuer gratuitement les remèdes aux indigents et fournissait secrètement de larges aumônes aux pauvres honteux. Dans toutes les villes importantes il avait établi des greniers d'abondance pour les années de disette. On le vit fréquemment faire des avances aux négociants que frappaient des malheurs immérités et il avait établi de ses propres fonds, à Nancy, une caisse de commerce à la disposition des magistrats municipaux.
Sa bonté ne le cédait en rien à sa bienfaisance, et on cite de lui des traits bien faits pour lui attacher les cœurs de ceux qui l'entouraient.
Comme il réglait l'état de sa maison[98], il donna l'ordre de porter sur la liste des pensionnaires un officier français qui lui avait donné des preuves d'attachement. «En quelle qualité Votre Majesté veut-elle qu'il figure sur la liste?» demanda Alliot inquiet des libéralités du prince. «En qualité de mon ami», répondit le roi en souriant.
[98] La maison du roi était composée de 455 personnes, non compris 68 pensionnaires.
On raconte qu'un certain jour un nommé Jacques, palefrenier du château, pénétra jusque dans le cabinet du prince. Ce dernier, occupé à rédiger des dépêches importantes pour la cour de France, ne l'apercevait pas. Jacques se mit à tousser et à faire du bruit avec ses sabots. Stanislas, pensant que c'était son valet de chambre, continua son travail. Jacques à la fin perdit patience et désespérant de se faire remarquer, prit le premier la parole: «Sire, dit-il, je suis Jacques.»--«Et que fait Jacques ici? dit le roi en souriant. Pourquoi Jacques si matin? Il faut donc que je quitte le roi de France et mes affaires pour écouter maître Jacques? Allons, dis-moi ce que tu veux.» Jacques exposa sa requête: sa femme était accouchée, et, bien qu'étant, elle aussi, au service du roi, elle n'avait pas le moyen de payer les mois de nourrice. «Eh bien, dit Stanislas avec bonhomie, va trouver Alliot de ma part et dis-lui de te porter pour 50 écus de gratification que je te fais pendant trois ans, pourvu que tu t'acquittes bien de ton service[99].»
[99] JOLY, _le Château de Lunéville_.
C'est par de pareils traits, répétés et colportés, que Stanislas conquérait tous les cœurs.
Le roi de Pologne était volontiers facétieux dans la conversation et il possédait à un rare degré l'esprit de repartie.
Le Père de Menoux cherchait souvent à abuser de la crédulité du roi et il croyait y réussir; mais Stanislas ne se laissait tromper que quand il le voulait bien. Un jour, en présence du jésuite, il répondait en riant à un peintre qui faisait son portrait et ne parvenait pas à saisir la ressemblance: «Adressez-vous donc au Père de Menoux que voilà si vous voulez bien m'attraper.»
Il visitait un jour les travaux de reconstruction de l'aile du château longeant le canal et qui avait été détruite en 1744 par un incendie. Quelques jeunes officiers de la garnison de Nancy l'accompagnaient. L'un d'eux, à la vue des tailleurs de pierre courbés sur leur travail, dit assez haut pour être entendu: «Voilà des bûches qui martèlent des pierres.»--«Vous vous trompez, dit le roi sévèrement; tous les hommes ont une valeur relative, quelle que soit leur condition.»
Puis, il se mit à interpeller familièrement les ouvriers, les interrogeant avec bonhomie. Tout à coup, il dit à l'un d'eux: «Que pensez-vous des militaires? Sans doute vous les estimez bien au-dessous des maçons?»--«Certainement, lui répondit l'ouvrier, puisque les maçons sont faits pour édifier et que les militaires ne sont bons qu'à détruire. Votre Majesté n'ignore pas que pour préserver une muraille faite par des maçons, on fait souvent sauter un grand nombre de militaires.»--«Entendez-vous, Messieurs, dit le roi ravi, en se tournant vers les officiers; entendez-vous comme les bûches parlent?»
«Et ces messieurs, qu'en pensez-vous?» interrogea encore le roi fort amusé.--«Je crois, répondit un des maçons, que ces braves messieurs ne sont pas aussi cruels sur la brèche que les bourreaux de soldats qu'ils y envoient.»--«Et puis, riposta un autre, quand d'aventure ces messieurs feraient faire par-ci par-là quelques enterrements à la guerre, en échange, combien de baptêmes ne font-ils pas faire à Nancy?»
«Pour le coup, sauve qui peut, dit le roi riant aux éclats de l'épigramme. Nous avons fait parler des bûches, je m'aperçois qu'elles mordent cruellement[100].»
[100] JOLY, _le Château de Lunéville_.
L'esprit facétieux de Stanislas ne se bornait pas uniquement à la conversation, mais ses plaisanteries n'étaient pas toujours d'un atticisme parfait. On cite de lui des traits qui rappellent plutôt le barbare que le grand seigneur.
Il lui arrivait quelquefois, quand il n'avait à sa table que des intimes, d'aborder dès le début du repas un sujet de conversation passionnant; puis, quand il voyait ses convives disputant avec la plus vive animation, il s'emparait avec les doigts d'une volaille et la dévorait à belles dents. Aussitôt fait, il se levait de table tranquillement. Force était naturellement à tous les convives de le suivre, mais les dents longues et la mine assez piteuse.
Une autre des bonnes plaisanteries royales consistait à emmener les dames se promener dans les jardins du château et particulièrement sur un pont de bois jeté en travers du canal, en face du rocher. Un système de tuyaux adroitement dissimulé amenait l'eau jusque sous le pont et la répandait en gerbes au moment où l'on s'y attendait le moins. Quand Stanislas, par d'habiles détours, avait conduit les dames jusque sur le pont, il pressait un bouton, et immédiatement des jets d'eau froide allaient fort indiscrètement rafraîchir les dessous des visiteuses; les paniers dont elles étaient ornées favorisaient à merveille ce genre de distraction. Les cris, la frayeur et la colère des victimes faisaient la joie du bon roi. Il était bien rare qu'une nouvelle venue n'eût pas à souffrir de cette médiocre facétie.
La gaieté du monarque s'exerçait à tout propos. Mme de la Ferté-Imbault raconte que, pendant son séjour à Lunéville, le roi la mena un jour à une fête de village où elle acheta pour 15 sols de ces petits rubans que l'on nommait _faveurs_, et qui servaient à attacher des colliers. «Le roi, voyant mon emplette, dit-elle, prit mon paquet, et se mit à l'élever en l'air au milieu de la foire en criant à tue-tête «Les faveurs de Mme de la Ferté-Imbault à 15 sols! à 15 sols! Qui en veut?» au grand divertissement de tout le public.»
Stanislas avait au suprême degré ce que nous appelons le goût de la truelle.
A peine arrivé en Lorraine, il donna un libre cours à son goût favori. Mais il ne se contenta pas de faire élever des édifices nouveaux; il eut la malheureuse idée d'améliorer ceux qui existaient ou de les reconstruire complètement sur des plans de sa façon; il souleva ainsi bien des critiques, et s'attira même bien des animosités dans le peuple. Ce qui n'était chez lui qu'une manie fut considéré comme une profanation des souvenirs nationaux, de tout ce qui rappelait les jours glorieux de la patrie lorraine.
Il démolit une partie des monuments du palais ducal et de l'église Saint-Georges; il démolit l'église de Bon-Secours[101] et la réédifia sur un autre emplacement et sur un nouveau plan.
[101] Elle avait été construite en 1631, après une peste.
On raconte qu'un potier d'étain, dont la maison s'élevait en face de Bon-Secours, désespéré de ne plus voir le monument tel qu'il y était accoutumé depuis son enfance, fit murer toutes les fenêtres de sa façade et ne prit plus de jour que sur son jardin.
Stanislas ne se borna pas à faire de Nancy une des plus belles villes d'Europe; il consacra encore tous ses soins à Lunéville et à Commercy, dont il avait fait ses demeures de prédilection. Si ses devoirs de souverain l'obligeaient en effet à séjourner quelquefois à Nancy, son goût le ramenait toujours à Lunéville ou à Commercy.
Il s'ingénia, dès les premières années de son séjour, à embellir Lunéville et à en faire une résidence délicieuse.
Le château construit par Léopold lui plaisait fort et il y résidait avec bonheur. Un des grands charmes de cette demeure étaient les beaux jardins, le parc immense, les eaux superbes qui entouraient le château. Là, sans choquer personne, et sans se soucier du qu'en-dira-t-on, Stanislas pouvait donner libre cours à son penchant pour les constructions les plus fantaisistes.
Le bon roi n'avait pas toujours le goût très raffiné. Il avait rapporté de Turquie et de sa captivité à Bender la passion des minarets, des coupoles, des kiosques, des terrasses; enfin il affectionnait un style moitié turc, moitié chinois, recherché et bizarre, qui souvent n'était pas heureux.
Sous sa direction, les jardins de Lunéville se peuplent de petits cabinets, de grottes, de bassins, de rochers artificiels, de jets d'eau à l'infini. Des machines de son invention fournissent les eaux en abondance. Ces enfantillages font la joie du vieux roi et son plus grand plaisir est de les faire admirer aux étrangers qui visitent sa cour.
A peine installé à Lunéville, Stanislas commence les travaux. Chaque jour, la matinée est consacrée à son passe-temps favori; entouré de ses dix-sept architectes, peintres, sculpteurs, il examine les plans, décide les travaux, discute, ordonne, dirige lui-même la construction de ses palais, de ses maisons de campagne; il va sur place encourager les ouvriers, voir l'effet de ses combinaisons; il fait construire, démolir, reconstruire, et il dépense ainsi le plus clair de ses revenus.
Son premier soin est d'assainir les environs de sa résidence et de les embellir. Devant le château s'étend un long canal qui va jusqu'à Chanteheu, petit village peu éloigné de la ville. Tout autour du canal sont de vastes marécages. Stanislas, en peu de temps, et par d'habiles combinaisons, fait écouler les eaux et transforme en jardins charmants ce qui n'était qu'une étendue malsaine et nauséabonde.
Dans le parc, il fait construire huit pavillons composés d'une chambre, de trois cabinets et d'une petite cuisine. Chaque pavillon est entouré d'un ravissant jardin. Ces asiles champêtres sont destinés aux courtisans privilégiés; mais ils sont obligés d'y loger pendant la belle saison et d'offrir à dîner au prince une fois par mois. M. de la Galaizière qui, malgré tout, est fort bien en cour et que Stanislas cherche à amadouer, reçoit un de ces pavillons.
Mais ces cottages et les jardins qui les entourent ne suffisent pas à orner le parc au gré du roi. A gauche du château et en contre-bas de la terrasse, il fait élever à grands frais un rocher artificiel sur lequel se dresse tout un village avec des paysans en bois peint de grandeur naturelle. On y voit des maisons, un ermitage, un cabaret. Tous les personnages, il y en a trois cents, sont mis en mouvement au moyen de l'eau, et, lorsque ce vaste jouet fonctionne, c'est un remue-ménage général: des coqs chantent, des moutons paissent, des chèvres se battent, un chat poursuit un rat, un ivrogne boit et sa femme lui jette un seau d'eau par la fenêtre, un charretier bat ses chevaux, des scieurs de long travaillent, une femme file, une autre se balance sur une escarpolette, etc.[102].
[102] C'est Richaud, horloger de Nancy, qui était l'auteur de ce jouet précieux.
En même temps qu'il s'amuse à orner son parc de ces puérilités, Stanislas couvre les environs de Lunéville de maisons de plaisance destinées à son usage personnel et d'une architecture aussi variée qu'étrange. Par contre, elles sont toutes délicieusement décorées à l'intérieur et meublées avec un goût parfait.
Bientôt l'on voit s'élever à la tête du grand canal un petit bâtiment à la chinoise que le roi surnomme le _Kiosque_. C'est là qu'il ira dîner et coucher pendant les grandes chaleurs de l'été.
A l'autre extrémité du canal, vis-à-vis l'aile du château, se dresse un pavillon à la turque, que l'on appelle _le Trèfle_, car il en a la forme. L'intérieur ne contient rien de particulier, si ce n'est, comble du raffinement, «un petit endroit pour une chaise percée».
Un quart de lieue plus loin se trouve une ferme appelée _Jolivet_. Stanislas la transforme et en fait un lieu de plaisance. Du premier étage, l'on jouit d'un superbe point de vue: d'abord, le château de Lunéville avec toutes ses dépendances; puis, plus loin, le château de Craon.
A Einville, à Chanteheu, encore des maisons de plaisance pour le monarque, avec des jardins admirables, des «ménageries[103]», des eaux jaillissantes, des cascades, etc.
[103] C'est-à-dire des jardins potagers.
Mais tous ces pavillons, tous ces rendez-vous de chasse, toutes ces fermes ne suffisent pas encore; Léopold a fait commencer un château à la Malgrange, près de Nancy: le roi de Pologne le fait démolir et en construit un nouveau beaucoup plus important, très agréable et où il passe la plus grande partie de l'été.
Stanislas fit également exécuter de grands travaux à Commercy; on se rappelle que la duchesse de Lorraine s'y était retirée en 1737 et qu'on lui avait laissé la jouissance du château sa vie durant. Après être restée en enfance pendant quelque temps elle mourut d'apoplexie le 27 décembre 1744. Le roi prit aussitôt possession du château qui devint une de ses résidences favorites.
Comme il y avait des eaux magnifiques, il en profita pour faire jeter sur le canal un pont, qu'on appela pont d'eau, parce que les parapets étaient chargés de quatorze colonnes sur lesquelles l'eau ruisselait sans cesse; la nuit, des lumières enfermées dans des globes de cristal éclairaient ce pont extraordinaire. Il fit également élever un kiosque dont les stores étaient formés de nappes d'eau très légères. Enfin à l'extrémité du canal on éleva un château d'eau d'où l'on découvrait une vue des plus étendues et des plus riantes. Des bassins immenses, avec des cygnes et d'élégantes galères, des cascades, des fontaines nombreuses faisaient des jardins de Commercy un séjour enchanteur.
Dans la vaste forêt qui avoisinait le château, le roi fit construire, près de la Fontaine Royale, un ravissant pavillon; c'est là que, pendant les grandes chaleurs de l'été, il conviait à goûter les jeunes et jolies dames de la cour.
Stanislas se prit d'une grande passion pour sa nouvelle résidence et il partagea bientôt tout son temps entre Lunéville et Commercy.
Le souci des biens terrestres ne faisait pas oublier au vieux monarque le soin de son salut. N'était-il pas juste que le Ciel eut sa part dans ces constructions et ces dépenses? Au besoin, le Père de Menoux se chargeait de le rappeler au roi. Aussi Stanislas fit-il élever à Nancy pour douze missionnaires jésuites une vaste et belle demeure que l'on appella la _Mission_. La chapelle était grande et on ne peut mieux ornée, les dortoirs et les réfectoires superbes. Il y avait des chambres pour les personnes pieuses qui désiraient faire des retraites. Stanislas s'y était réservé un fort bel appartement qu'il occupait de temps à autre. Chaque fois que le roi séjournait à la Mission, on y donnait des fêtes, on y jouait la comédie; les Pères jésuites chantaient des poèmes de leur composition, ils tiraient des feux d'artifice; bref ils s'ingéniaient de toutes façons à distraire leur hôte. C'est le Père de Menoux qui naturellement fut placé à la tête de cette fondation, qui avait coûté 800,000 livres. Chaque Père recevait 800 livres de rente annuelle et ils avaient en outre 12,000 livres d'aumônes à distribuer.
Si le plus clair des revenus royaux passait en monuments, constructions, bâtisses plus ou moins champêtres, Stanislas dépensait encore des sommes considérables pour sa table; elle n'était pas seulement servie avec profusion et raffinement, mais il l'entourait d'un luxe inouï et apportait dans le choix des objets destinés à l'orner la même fantaisie et la même puérilité que dans l'ornementation de son parc et de ses jardins.
C'est Stanislas qui le premier a l'idée de ces surtouts d'une variété et d'une richesse incroyables, qui deviennent à la mode à cette époque; il en invente de tous les genres; il leur donne les formes les plus capricieuses, les plus bizarres. Les uns représentent une chasse au cerf, d'autres des paysages champêtres, d'autres des scènes mythologiques. A la demande du roi, Cyfflé compose de véritables objets d'art; un entre autres soulève l'admiration unanime: un pavillon à jour, soutenu par huit colonnes cannelées, abrite une vasque élégante. Au milieu du bassin s'élève un rocher sur lequel Léda folâtre avec le cygne. Une légère galerie couronne le petit édifice au sommet duquel jaillit une gerbe d'eau entourée d'amours.
La fertile imagination du roi fait toujours jouer à l'eau un grand rôle. Il fait imiter les fontaines monumentales de Nancy et de véritables jets d'eau surgissent sur les tables pendant les repas.
Stanislas était un véritable gastronome et les plaisirs de la table formaient l'une de ses distractions favorites. Il était, du reste, doué d'un appétit si violent qu'il avançait souvent l'heure de son dîner: «Pour peu que Votre Majesté continue, lui disait un jour M. de la Galaizière, elle finira par dîner la veille.» Son goût n'était pas toujours exquis: ainsi «il mangeait sans cuisson la choucroute ou des choux râpés saupoudrés de sucre, et des viandes cuites avec des fruits.»
Il avait introduit en Lorraine un raffinement culinaire inconnu avant lui[104]. C'étaient surtout les desserts qui étaient l'objet de sa sollicitude et sur lesquels s'exerçait son ingéniosité.
[104] Le service de la bouche était confié à un premier maître d'hôtel qui avait sous ses ordres 3 maîtres d'hôtel ordinaires, 1 contrôleur de cuisine, 5 chefs cuisiniers, 6 aides, 3 garçons de cuisine, 5 relaveurs, 4 marmitons et 1 garde-vaisselle.
Pour la rôtisserie, il y avait 1 chef, 2 aides et 2 garçons.
De même pour le service de la pâtisserie.
L'échansonnerie et la paneterie étaient dirigées par 2 chefs et 3 officiers.
Enfin venaient 6 couvreurs de table, 1 contrôleur, 1 chef du café, 3 garçons de la cave, etc.
Le chef d'office, c'est-à-dire celui qui était chargé de préparer et de dresser le dessert, était un artiste nommé Joseph Gilliers[105].
[105] Il a laissé un monument de son art en un magnifique in-4º enrichi de nombreuses planches et intitulé _le Cannaméliste français: les Usages, le choix et les principes de tout ce qui se pratique dans la préparation des fruits confits, secs, liquides ou à l'eau-de-vie, ouvrages de sucre, liqueurs rafraîchissantes, pastilles, pastillages, neiges, mousses et fruits glacés_. Les planches sont par Dupuys, dessinateur de Sa Majesté, et gravées en taille-douce par le célèbre François. L'ouvrage est dédié au duc Ossolinski.