Part 12
Nous ne sommes heureux qu'en espérant de l'être; Le moment de jouir échappe à nos désirs; Nous perdons le bonheur faute de le connaître, Nous sentons son absence au milieu des plaisirs.
Ou encore celui-ci:
De tous les biens celui que l'on préfère N'est pas l'amour, mais le don de charmer. Il est un temps où l'on plaît sans aimer, Il en est un où l'on aime sans plaire.
Dans un jour de verve elle écrivait cette spirituelle chanson qu'elle aurait pu s'appliquer à elle-même, tant elle y dépeignait bien son humeur changeante et volage.
_Les Sept Jours de la semaine._
Sur l'air: _Ton humeur est, Catherine..._
Dimanche, j'étais aimable; Lundi, je fus autrement; Mardi, je pris l'air capable; Mercredi, je fis l'enfant; Jeudi, je fus raisonnable; Vendredi, j'eus un amant; Samedi, je fus coupable; Dimanche, il fut inconstant.
Aimable, indulgente, presque timide, Mme de Boufflers aimait peu la représentation; elle ne cherchait que les plaisirs calmes, les émotions douces; elle se laissait vivre paisiblement et, loin de vouloir briller par tous ses dons naturels, elle les gardait pour sa chère intimité.
Quelque familière que fût la cour de Lunéville, elle s'en isolait le plus souvent possible; en dehors de la vie officielle, elle avait su grouper autour d'elle quelques amis particuliers, qui partageaient ses goûts, et se créer une petite vie intime où elle trouvait beaucoup d'agrément.
Elle habitait au château l'appartement réservé au capitaine des gardes[91]. C'était un vaste rez-de-chaussée assez élevé et qui était situé dans l'aile du château parallèle aux petits appartements de la reine; il en était séparé par une cour plantée d'arbres; les fenêtres donnaient sur la chapelle. Des corridors intérieurs mettaient facilement en communication avec les appartements du roi; de plus une sortie avec perron sur la rue donnait une grande liberté[92].
[91] Le marquis de Boufflers était capitaine des gardes.
[92] Ce perron porte encore à Lunéville le nom de perron Boufflers.
C'est le soir que l'on se retrouve, quand la journée officielle est terminée. Le roi, qui a des habitudes immuables, passe la soirée chez la marquise; mais il se retire toujours à dix heures. Les autres invités n'imitent pas son exemple et c'est seulement quand le monarque a disparu que commence la soirée véritable. Mme de Boufflers tient une espèce de cour et offre à souper à tous ceux qui sont dans la confidence. On rit, on cause, on joue, on fait de la musique, on philosophe à tort et à travers, on écrivaille à rimes que veux-tu; le temps fuit et on reste réuni souvent jusqu'à une heure avancée de la nuit.
Les hôtes les plus assidus de ces petites réunions intimes sont: le prince de Beauvau et la maréchale de Mirepoix, quand ils sont en Lorraine. Mme de Boufflers adorait son frère, et le tendre attachement qu'elle lui avait voué dura autant que sa vie. Elle n'était jamais plus heureuse que quand elle l'avait près d'elle, à Lunéville, et alors elle ne le quittait plus.
Malheureusement le prince est souvent à l'armée; du reste il s'y couvre de gloire: sa réputation est si bien établie que les soldats l'ont surnommé le _jeune brave_, et que le maréchal de Belle-Isle écrit de lui cette jolie phrase: «C'est l'aide de camp de tout ce qui marche à l'ennemi.» L'affection de Mme de Boufflers pour son frère s'explique d'autant mieux que le prince est charmant. La nature lui a donné, avec un esprit juste et un goût exquis, une âme élevée, une figure noble et imposante. Il a passé plusieurs hivers à Paris, a été accueilli intimement chez les duchesses de Luxembourg, de la Vallière, de Boufflers, qui donnent le ton à la société; il s'est lié avec Voltaire, avec Mme du Châtelet, et c'est ainsi qu'il a pris les usages du monde le plus élégant; aussi, malgré sa jeunesse, son ton est-il parfait et son esprit orné de toutes sortes de connaissances. On commençait par le respecter; bientôt on l'aimait, et c'était pour toujours. Jamais commerce ne fut plus doux et plus facile que le sien[93].
[93] Il avait épousé, le 3 avril 1745, Marie-Sophie-Charlotte de la Tour d'Auvergne, née le 20 décembre 1729. C'était une femme aimable; «elle avait cette facilité d'être heureuse qui préserve également les femmes des égarements, des inquiétudes et de l'humeur.» Elle avait une physionomie charmante, mais elle était assez disgraciée quant à la tournure.
Mme de Boufflers a également la plus grande affection pour sa sœur, la maréchale de Mirepoix. Elle cherche à l'attirer le plus souvent possible en Lorraine; mais M. et Mme de Mirepoix s'aiment à la folie, ils forment un des rares bons ménages qu'on puisse citer au dix-huitième siècle, et ils ne peuvent se quitter. C'est seulement quand le maréchal est à l'armée que Mme de Mirepoix consent à venir s'installer près de sa sœur.
Mme de Mirepoix était aussi renommée par l'agrément de son esprit que par le charme de sa physionomie. Spirituelle, fine, serviable, du plus aimable caractère, éloignée de toute intrigue et du commerce le plus sûr, elle rendit ses deux maris fort heureux. Elle avait une grâce infinie et un ton parfait, une politesse aisée et une humeur égale; mais elle avait plus de pensées délicates que d'imagination, plus de séduction que de sensibilité. «Elle possédait cet esprit enchanteur, dit le prince de Ligne, qui fournit de quoi plaire à chacun. Vous auriez juré qu'elle n'avait pensé qu'à vous toute sa vie[94].»
[94] M. de Mirepoix était d'apparence assez originale. «Le Mirepoix, dit le président Hénault, est, comme vous le connaissez, parlant des coudes, raisonnant du menton, marchant bien, bonhomme, dur, poli, sec, civil, etc.» Il possédait une grande noblesse d'âme, et il montra à la guerre de véritables talents. Il mourut le 25 septembre 1757.
Mme de Boufflers a encore auprès d'elle ses trois sœurs, Mmes de Bassompierre, de Chimay et de Montrevel; toutes trois habitent la Lorraine et résident presque toujours à Lunéville.
Une des amies les plus intimes de la marquise, une de celles dont le genre d'esprit lui plaît le mieux, est Mme Durival, femme du secrétaire du conseil. Certes elle ne se soucie pas plus de son mari que s'il n'existait pas; mais elle est originale, pleine de fantaisie et d'invention; elle a complètement conquis Mme de Boufflers qui ne peut plus se passer d'elle et l'a fait nommer dame du palais.
Mme Durival peint très agréablement, joue du violon à merveille et elle contribue grandement aux plaisirs de la société.
Le chevalier de Listenay est également un assidu du petit cercle intime. C'est un homme fort séduisant et qui a reçu en France la meilleure éducation; il a le goût des arts et, quand il arrive à Lunéville en 1745, il conquiert bien vite, par son affabilité, les bonnes grâces de Stanislas. De plus, il est Lorrain, ce qui est un titre de plus à la faveur du roi qui le nomme gentilhomme de sa chambre[95]. Mme de Boufflers apprécie son esprit, son urbanité, ses goûts littéraires et il devient un de ses amis les plus fidèles. Il est appelé à jouer plus tard dans la vie de la marquise un rôle des plus importants.
[95] Il prit plus tard le nom de prince de Bauffremont, après la mort de son frère aîné.
Le plus aimé peut-être dans le petit cercle de Mme de Boufflers est l'aimable et spirituel Panpan, que nous allons voir se pousser peu à peu dans le monde.
La marquise n'est pas une amie ingrate; si elle ne profite pas de sa fortune pour elle-même, elle en use largement pour venir en aide aux amis des premiers jours, à ceux qui lui ont fait accueil et l'ont aidée à passer des heures exquises dans le culte des lettres et des arts.
Par l'influence de la Galaizière, elle a obtenu pour Panpan la place de receveur des finances à Lunéville, place d'autant plus précieuse qu'il est moins fortuné. Mais cela ne lui suffit pas, il faut que Panpan ait ses entrées à la cour. Alors elle demande, pour lui, la place de lecteur. Le roi trouve qu'il a déjà assez de sinécures autour de lui, et il résiste quelque temps. La marquise insiste; alors le bon Stanislas de s'écrier: «Eh! que ferai-je d'un lecteur?... Ah! bah, ce sera comme le confesseur de mon gendre!» et Panpan est nommé lecteur du roi! avec deux mille écus de traitement!
Maintenant Panpan est un personnage; il a des fonctions officielles, il émarge au budget. Et surtout, inappréciable faveur, il peut approcher sans cesse de la belle marquise.
Les grandeurs ne grisent pas Panpan, il est philosophe. L'amitié de la favorite, les bonnes grâces du roi ne lui ont enlevé aucune de ses qualités, et il a gardé ses vieux amis d'autrefois.
En dépit des honneurs il mène toujours une vie insouciante et paisible. Son salon de la rue d'Allemagne est toujours le rendez-vous des beaux esprits de la cour et de la ville, des causeurs d'élite. Mais l'heureuse fortune qui lui arrive, très inattendue, ne l'empêche pas de se plaindre, de se lamenter; il a souvent des vapeurs, il est neurasthénique.
Le bon abbé Porquet a agréablement plaisanté son ami Panpan sur ses prétendues infortunes et sur ses manies de vieux garçon:
Tous les malheurs des gens heureux, J'en conviens, assiègent ta vie; Cependant souffre qu'on t'envie, Et plains-toi, puisque tu le veux. Le ciel te prodigua tous les défauts qu'on aime; Tu n'as que les vertus qu'on pardonne aisément: Ta gaîté, tes bons mots, tes ridicules même, Nous charment presque également. Bel esprit à la cour, et commère à la ville, Qui, comme toi, d'un air agréable et facile, Sait occuper autrui de son oisiveté, Minauder, discuter, composer vers ou prose, Et, nécessaire enfin par sa frivolité, Par des riens valoir quelque chose? Supprime donc des pleurs qu'on essuie en riant; D'un homme tout entier ose montrer l'étoffe: A tout l'esprit d'un philosophe Ne joins plus le cœur d'un enfant.
Panpan était assez joli garçon pour plaire aux dames, mais il joignait à ses autres qualités beaucoup de modestie, car il a laissé de lui-même ce portrait peu flatté:
Un front assez ouvert, des cheveux bien placés De mon individu forment le frontispice. Deux petits yeux sans feu, mais aussi sans malice, Au moindre ris dans mon crâne enfoncés, De tous les autres yeux peuvent braver la vüe. Suit un nez qui promet, dit-on, plus qu'il ne tient. Une pudeur fort ingénüe Souvent à ce discours s'empare de mon teint. Bouche vermeille et d'assez bonne taille Couvre des dents mal en bataille Que, par un sort disgracieux, Montre le même ris qui vient cacher mes yeux. Un menton ombragé d'un poil épais et rude, Si leur caquet me causait du souci, Pourrait aux médisans donner le démenti: Mais c'est le moindre objet de mon inquiétude. Taille grêle et mal prise, un grand col, peu de reins Point d'estomac, beaucoup d'épaule, La cuisse sèche, et la jambe assez drôle, Au naturel voila mes attraits peints.
Panpan est un des coryphées du salon de Mme de Boufflers; son caractère facile, son humeur enjouée le rendent inappréciable; il colporte les nouvelles, fait de l'esprit, met de l'entrain dans toutes les réunions; bref il amuse la marquise; avec lui jamais un moment d'ennui, de lassitude!
Et cependant les plaisanteries de Panpan ne sont pas toujours marquées au coin du bon goût le plus parfait. Elles manquent quelquefois d'atticisme, comme celles du roi, et mieux vaut les passer sous silence.
Comme les petits cadeaux entretiennent l'amitié et que Panpan est fort ami de Mme de Boufflers, il la comble à chaque instant de souvenirs toujours accompagnés d'un galant madrigal.
Un jour la marquise, en rendant visite à Panpan, a daigné admirer une fontaine en porcelaine. Vite, le lecteur du roi la lui envoie accompagnée de ce quatrain:
Boufflers jeta sur vous un œil de complaisance Fontaine, allez couler sous son aimable loi. Fussiez-vous celle de Jouvence, Je me reprocherais de vous garder pour moi.
Une autre fois il lui fait hommage d'un petit Amour de porcelaine accompagné de ces vers.
C'est l'Amour qui parle:
J'ai toujours régné par vos charmes, Vous me prêtez toujours d'aussi puissantes armes. Je ne veux jamais vous quitter. Les graces, la gaîté, l'esprit, le caractère, Auront dans tous les temps le droit de m'arrêter. Eh! qu'auriez-vous un jour à regretter? Le temps vous a donné plus de moyens de plaire Qu'il ne pourra vous en ôter.
Saint-Lambert ne fut pas moins heureux que son ami Panpan. Après avoir rempli quelques emplois subalternes il obtint, par l'influence de Mme de Boufflers et grâce à son amitié avec M. de Beauvau, le grade de capitaine dans le régiment des gardes lorraines, que commandait le prince. Lui aussi a donc ses entrées à la cour et il fait partie du petit cercle de la favorite.
Malgré son origine roturière, Saint-Lambert avait des prétentions à la noblesse, et avant de prendre le titre de marquis il voulait s'en donner les allures. Il apportait dans tous ses rapports un ton de froideur et même de hauteur qui lui donnait, il le croyait tout au moins, le ton et les manières d'un gentilhomme; il ne rendait guère d'hommages et se contentait d'accepter ceux qu'on lui offrait. Ce manège, cette réserve voulue pouvaient se retourner contre lui; elles le servirent grandement au contraire; on admira sa belle tenue; sa froideur devint de la distinction, sa hauteur de la noblesse, et on s'éprit pour sa personne d'une véritable engouement. Comme du reste il était jeune et fort joli garçon, il passa bientôt pour avoir des bonnes fortunes; cela seul suffit pour lui en attirer et il devint la coqueluche des belles dames de Nancy et de Lunéville.
Sa réputation littéraire contribue encore à le grandir; il compose des poésies qu'on s'arrache dans les salons; il rime des madrigaux pour les dames; Voltaire lui adresse des épîtres, on le proclame grand poète, il est célèbre. Il en profite pour faire tourner toutes les têtes et pousser sa fortune. Quelques-unes des premières productions du jeune poète sont fort jolies, et l'on s'explique l'enthousiasme qu'elles provoquaient, les espérances qu'elles faisaient naître dans les salons littéraires de Lunéville.
Une entre autres d'un tour facile, léger et railleur obtient le plus vif succès.
Saint-Lambert passe ses quartiers d'hiver chez des parents jansénistes, et c'est de là qu'il envoie à son ami le prince de Beauvau cette épître, où il se moque spirituellement du rigorisme étroit qui l'entoure:
A vivre au sein du jansénisme, Cher prince, je suis condamné, Et, des Muses abandonné, Dans le vieux château de Ternai, Je répète mon catéchisme. Des intrigues de Port-Royal J'apprends à fond tous les mystères: J'entends mettre au rang des saints pères Nicole, Quesnel et Pascal. J'en lis un peu par courtoisie. Ces fous, plein de misanthropie, Souvent ne raisonnaient pas mal: Ils ont eu l'art de bien connaître L'homme qu'ils ont imaginé; Mais ils n'ont jamais deviné Ce qu'est l'homme et ce qu'il doit être. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Un vieux janséniste grondeur Dit qu'en détruisant la nature On fait plaisir à son auteur, Et qu'on charme le Créateur En tourmentant la créature. Du petit nombre des élus Tous ses ennemis sont exclus; Et ces sauvages cénobites Qui vantent à Dieu leur ennui, Ne voudroient plus vivre pour lui, S'il étoit mort pour les jésuites!
Mais il ne s'agit pas seulement de décocher à Port-Royal quelques critiques acérées; Saint-Lambert, reconnaissant, se souvient de ses anciens maîtres, de ces jésuites de Pont-à-Mousson qui l'ont élevé; il couvre d'éloges leur indépendance d'esprit et cette tolérance mondaine qui leur vaut tant d'amis:
Indulgente société! O vous, dévots plus raisonnables, Apôtres pleins d'urbanité, Le goût polit vos mœurs aimables. Vous vous occupez sagement De l'art de penser et de plaire; Aux charmes touchants du bréviaire Vous entremêlez prudemment Et du Virgile et du Voltaire; Vous parlez au nom du Seigneur, Et vous n'ennuyez point les hommes; Vous nous condamnez sans fureur, Vous nous voyez tels que nous sommes. Je ne prends point pour directeur Un fou dont la mauvaise humeur Érige en crime une faiblesse, Et veut anéantir mon cœur Pour le conduire à la sagesse. Je sens, j'ai des goûts, des désirs; Dieu les inspire ou les pardonne: Le triste ennemi des plaisirs L'est aussi du Dieu qui les donne.
Au nombre des qualités sérieuses de Mme de Boufflers, il faut certainement compter l'affection très profonde qu'elle portait à ses enfants. Au lieu de les faire élever au loin, comme il était d'usage constant à l'époque, elle voulut les garder près d'elle, aussi longtemps que possible, et surveiller elle-même leur éducation.
L'intention était excellente, le but louable; mais la cour de Lunéville, à tout prendre, n'était pas un milieu très favorable pour des jeunes gens, et Mme de Boufflers n'eut peut-être pas à se louer beaucoup de sa détermination.
Son fils aîné était naturellement destiné à l'état militaire; par l'influence de Stanislas, il fut envoyé de bonne heure à Versailles et élevé avec le dauphin, dont il était le menin. On ne pouvait espérer pour lui un avenir plus brillant.
La fille fut élevée au château de Lunéville près de sa mère; on la voyait sans cesse à la cour où elle avait reçu le surnom assez prétentieux de «la divine mignonne[96].»
[96] Elle était née en 1744.
De même que le fils aîné était destiné à l'état militaire, non moins naturellement on destinait le fils cadet à la carrière ecclésiastique. Lui aussi devait trouver dans cette voie un avenir brillant, car il était bien à supposer que Stanislas ne le laisserait manquer ni de dignités ni de bénéfices.
L'enfant, comme sa sœur, était élevé à la cour. Probablement en raison de l'élégance de ses manières, on lui avait donné le gracieux surnom de «Pataud».
Quand «Pataud» commença à grandir et qu'on put l'enlever aux mains des femmes, Mme de Boufflers songea à lui donner un précepteur. Puisque l'enfant était destiné à l'état ecclésiastique, quoi de plus naturel que de confier son éducation à un abbé qui, tout en formant son esprit, saurait le préparer à remplir dignement son futur sacerdoce.
Ainsi pensa Mme de Boufflers, et après bien des hésitations son choix s'arrêta sur un certain abbé Porquet[97] dont on lui avait vanté les qualités et qui après des études assez brillantes avait été maître particulier au collège d'Harcourt. C'était bien le plus étrange abbé qu'on pût imaginer. Quand nous le connaîtrons, nous devinerons ce que son élève a pu devenir sous une pareille direction et nous ne nous étonnerons pas si le jeune chevalier a si mal ou plutôt si bien profité de ses leçons.
[97] Pierre-Charles-François, né à Caen en 1728.
L'abbé Porquet était un tout petit homme, de la plus mauvaise santé et qui n'avait que le souffle. Il disait de lui-même: «En vérité, je crois que ma mère m'a triché, elle m'a mis au monde empaillé.» Il avait l'air froid et compassé, mais il était d'une propreté extrême; sa perruque, son rabat, tous ses vêtements étaient toujours dans un ordre si parfait qu'il ressemblait à une gravure de modes, ce qui lui attirait bien des plaisanteries.
Il était du reste pétri d'esprit et se montrait fort agréable dans le monde. Ces qualités enchantèrent Mme de Boufflers, lui firent oublier le but plus sérieux qu'elle recherchait en le prenant; au bout de peu de temps, le précepteur passait au second plan: elle ne voyait plus que l'homme aimable, gai, spirituel et qui contribuait à l'agrément de la société qui gravitait autour d'elle.
Bientôt l'abbé fut si apprécié que la marquise voulut lui obtenir ses entrées à la cour. Mais à quel titre les demander? L'embarras ne fut pas long. Stanislas n'avait-il pas besoin d'un aumônier? Il en avait déjà plusieurs. Qu'importe. Abondance de biens ne peut nuire. Et voilà Porquet aumônier du roi de Pologne, pourvu de fonctions officielles, émargeant au budget comme Panpan. Il n'en fut pas plus fier.
Ses débuts ne furent pas des plus heureux. La première fois qu'il parut à la table royale, Stanislas, soit naïveté, soit malice, lui demanda fort indiscrètement de dire le _Benedicite_. Puisqu'il avait un aumônier, autant valait l'utiliser. Mais le pauvre abbé, interdit d'une question aussi imprévue, resta court. Malgré tous ses efforts il ne put jamais se rappeler le moindre mot de la prière qu'on lui demandait. Stanislas voulait profiter de l'incident pour se débarrasser d'un aumônier aussi singulier; mais Mme de Boufflers argua de la timidité de l'abbé et elle obtint sa grâce.
Si Porquet avait oublié le _Benedicite_, il ne manquait pas d'esprit et ses ripostes amusaient Stanislas.
Un jour qu'il faisait au roi la lecture de la Bible il s'endormit à moitié et lut: «Dieu apparut en singe à Jacob...»--«Comment! s'écria le roi, c'est en songe que vous voulez dire?»--«Eh! sire, répliqua Porquet vivement, tout n'est-il pas possible à la puissance de Dieu!»
Le bon abbé prêtait le flanc, il faut l'avouer, à la critique, et son peu de zèle religieux lui valait bien des plaisanteries. On prétend qu'un jour où il se plaignait à Stanislas de ne pas obtenir plus rapidement les hautes dignités ecclésiastiques, le roi lui répondit en riant: «Mais, mon cher abbé, il y a beaucoup de votre faute; vous tenez des discours très libres; on prétend que vous ne croyez pas en Dieu. Il faut vous modérer: tâchez d'y croire; je vous donne un an pour cela.»
Le Père de Menoux naturellement avait été indigné de voir une nouvelle robe noire introduite à la cour. Porquet pouvait-il être autre chose qu'un instrument entre les mains de Mme de Boufflers! Nouveau sujet de crainte et de colère pour le jésuite. Aussi dès les premiers jours le confesseur et l'aumônier s'étaient-ils voué une haine acharnée.
Mais c'est en vain que le Père de Menoux s'élevait contre le nouvel aumônier, montrait à Stanislas son indignité, son ignorance religieuse; le roi ne voulait rien entendre et Porquet plus que jamais restait aumônier.
Si l'abbé était peu recommandable au point de vue religieux et de plus un médiocre précepteur, c'était du moins un délicat, un lettré et un homme de goût. Il tournait facilement le vers, mais il ne composait pas rapidement: «Il rêvait trois mois à un quatrain.»
Lui-même s'est raillé spirituellement en écrivant à son intention cette épitaphe:
D'un écrivain soigneux il eut tous les scrupules; Il approfondit l'art des points et des virgules; Il pesa, calcula tout le fin du métier, Et sur le laconisme il fit un tome entier.
Porquet n'est pas seulement aimable, il est galant, fort galant même. Tout en plaisantant sa mauvaise santé, il laisse entrevoir des goûts bien fâcheux pour un abbé:
Hélas! quel est mon sort! L'eau me fait mal, le vin m'enivre; Le café fort Me met à mort; L'amour seul me fait vivre.
On comprend qu'avec de pareils penchants l'abbé aime fort à lutiner les belles dames de la cour. Aussi ne s'en prive-t-il pas; elles le lui rendent, il est vrai, et le taquinent volontiers. Il riposte non sans esprit, mais sur un ton grivois qui donne bien à penser sur sa moralité.
A sept dames, qui s'étaient amusées à lui écrire le même jour, il fait cette plaisante réponse: