La Cour de Lunéville au XVIIIe siècle Les marquises de Boufflers et du Châtelet, Voltaire, Devau, Saint-Lambert, etc.

Part 11

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M. de Belle-Isle, qui commande à Metz, et la maréchale, sont devenus d'intimes amis du roi, qui écrit les lettres les plus tendres à son «chérissime» maréchal; tous deux rendent de fréquentes visites à leur royal voisin, et leur arrivée cause toujours une grande joie.

Parmi les principaux hôtes qui viennent successivement charmer et distraire la cour de Lunéville, il faut citer le prince de Conti, le prince héritier de Hesse-Darmstadt, Mlle de Charolais; l'évêque de Toul, Mgr Drouas de Boussey; le comte et le marquis de Caraman, le comte de Stainville, le maréchal de Bercheny, un vieil ami de Stanislas, qui demeure près de Châlons; Mgr de Choiseul-Beaupré, le maréchal de Maillebois et son fils, etc., etc.

Il y a au château de nombreux appartements destinés aux étrangers; mais quelquefois l'affluence est telle qu'on ne peut loger tous les invités et qu'il faut leur retenir des chambres à l'hôtel du _Sauvage_, le meilleur de la ville.

Beaucoup de visiteurs ne restent que quelques jours; d'autres font des séjours prolongés.

La marquise de la Ferté-Imbault vint un printemps accompagner Mlle de la Roche-sur-Yon à Plombières; elles s'arrêtèrent naturellement à Lunéville; elles ne devaient y demeurer que trois jours, mais elles se plurent tellement dans ce «pays des fées» qu'elles y restèrent trois semaines. Stanislas ne se lassait pas de causer avec la marquise, dont l'esprit et la gaieté l'émerveillaient, du moins c'est elle qui le dit. Elle avoue même naïvement qu'elle avait fait la plus forte impression sur le roi, et qu'il éprouvait pour elle des sentiments très vifs. Chaque matin, à neuf heures, il venait familièrement dans sa chambre pour lui rendre visite, la traitant presque en camarade, s'amusant à lui faire débiter mille folies, l'accablant de déclarations brûlantes qui se terminaient par un grand éclat de rire et qu'elle recevait de même: «J'étais si fou d'elle et elle si folle de moi, disait-il en riant quinze ans plus tard au duc de Nivernais, que je fus au moment de faire doubler ma garde contre elle et contre moi.»

Mais Stanislas ne reçoit pas seulement avec plaisir les grandes dames et les grands seigneurs; il a le goût des lettres et, tout en étant très religieux, il se pique de philosophie. Il ne craint pas les nouveautés, et rien ne lui plaît tant que d'attirer à sa cour les esprits les plus audacieux de son temps. Il admet dans son intimité; que dis-je, il recherche les philosophes dont les opinions passent pour les plus subversives, ceux qui débitent et répandent les maximes les plus hardies.

C'est là un des côtés les plus singuliers du caractère de Stanislas et, disons-le, un de ceux qui lui font le plus d'honneur.

La tolérance nous paraît aujourd'hui la chose la plus naturelle du monde; mais il faut se rappeler qu'au dix-huitième siècle elle n'existait à aucun degré, qu'on vivait encore en plein fanatisme et que les vérités, qui nous paraissent les plus irréfutables, soulevaient alors des tempêtes. La tolérance était aussi contraire au sentiment public qu'à l'esprit des gouvernements. On peut citer les quelques rares esprits qui, devançant leur siècle, l'appelaient de leurs vœux, Choiseul, Stanislas, Voltaire surtout, qui s'en fit l'apôtre infatigable.

Donc en pratiquant la tolérance Stanislas avait un grand mérite et sa conduite était d'autant plus digne de louanges qu'il était lui-même plus religieux. Il portait des reliques, mais il ne trouvait pas mauvais qu'on en plaisantât.

Sa tolérance était la même pour tous; il accueillait aussi libéralement les philosophes qui fuyaient la Bastille que les jésuites qui fuyaient les foudres du Parlement. A sa cour, chacun avait toute liberté de conscience: ses premiers médecins, son trésorier étaient protestants.

Pour Stanislas, le plus grand de tous les plaisirs était de causer avec des personnes dont l'esprit était comme le sien vif et cultivé; peu lui importait leurs opinions, il adorait discuter.

Les hommes de lettres aussi bien que les philosophes n'étaient pas sans apprécier l'honneur rare que leur faisait leur royal confrère, si bon, si familier, si accessible; ils se plaisaient infiniment dans cette cour paisible où ils étaient admirés comme ils méritaient de l'être et où ils jouissaient en paix du fruit de leurs travaux, loin de l'envie et des cabales. Voltaire n'a pas vécu d'années plus heureuses que celles qu'il a passées à Lunéville.

Mais ce séjour viendra à sa date; parlons d'abord des visites qui ont précédé celle de l'illustre philosophe.

Helvétius, fermier général et philosophe tout à la fois, faisait de fréquentes tournées en Lorraine pour les besoins de sa charge. C'était un homme d'une rare distinction et qui sur bien des sujets avait des éclairs de génie; mais ses idées pour l'époque étaient singulièrement avancées. Cela ne l'empêchait pas, à chacun de ses voyages, de rendre visite au roi de Pologne. La hardiesse de son langage ne choquait nullement Stanislas qui se plaisait à discuter longuement avec lui[75].

[75] C'est dans un de ces voyages qu'il fit la connaissance de Mlle de Ligniville qu'il retrouva ensuite à Paris chez Mme de Graffigny; séduit par les charmes de la jeune fille, il hasarda une demande qui fut agréée, à la surprise générale. Mlle de Ligniville était fort pauvre, il est vrai; mais elle appartenait à une des plus grandes familles de Lorraine; épouser un homme de finances, quelque riche qu'il fût, était une mésalliance insigne pour l'époque.

Le président de Montesquieu vient aussi à la cour de Lorraine; il y est reçu avec de grands honneurs et il y fait un séjour prolongé. Malgré une simplicité d'allures qui touchait presque à la rusticité, il est très fêté, très apprécié de tous, de Stanislas surtout qui, séduit par son esprit brillant et profond, ne peut plus le quitter. Ils s'entendent à merveille et passent des heures entières à causer philosophie, art, tolérance, etc.

S'il faut en croire Mme de la Ferté-Imbault, dont les méchancetés sont assez suspectes, Montesquieu était arrivé en Lorraine si fatigué par des excès de travail qu'il fuyait toute conversation sérieuse et de parti pris n'abordait que les sujets les plus banals. Il aurait même prié la marquise de répondre à ceux qui s'étonneraient de sa «bêtise» que c'était un régime qu'il s'était imposé pour tâcher de retrouver un jour un peu d'esprit: «Il observa si bien son régime, ajoute la malicieuse marquise, que toute la cour de Lorraine et même les domestiques ne revenaient pas de lui voir l'air et la conduite d'un imbécile[76].»

[76] _Le Royaume de la rue Saint-Honoré_ par le marquis Pierre DE SÉGUR.--Quelque temps après, Mme de la Ferté-Imbault, étant en séjour chez la princesse de la Roche-sur-Yon, à Vauréal, vit arriver de sa fenêtre une chaise de poste «très vilaine, avec un laquais très mal vêtu». Elle demande à son valet le nom de ce visiteur. «Madame, répondit l'homme respectueusement, c'est cet imbécile que vous avez vu chez le roi de Pologne.» L'imbécile, c'était le président de Montesquieu!

La veille du départ de Montesquieu, Mme de la Ferté-Imbault prétend l'avoir ainsi apostrophé en présence de Stanislas et de la cour: «Président, je vous suis bien obligée, car vous avez paru si sot, et par comparaison m'avez si fort donné l'air d'avoir de l'esprit, que si je voulais établir que c'est moi qui ai fait les _Lettres persanes_, tout le monde ici le croirait plutôt que de les croire de vous.»

En dépit des cancans de Mme de la Ferté-Imbault, le président était ravi de son séjour, ravi de son hôte: «J'ai été comblé de bontés et d'honneurs à la cour de Lorraine, écrit-il à l'abbé de Guasco, et j'ai passé des moments délicieux avec le roi Stanislas.»

C'est à regret qu'il quitte cette cour aimable et où il a été si bien accueilli. Aussi a-t-il promis de revenir l'année suivante avec Mme de Mirepoix.

Tous les visiteurs ne sont pas heureusement des philosophes impies, des novateurs aussi hardis que Voltaire, Helvétius, etc.; il y en a de plus paisibles. Le président Hénault, le plus fidèle courtisan de Marie Leczinska, vient fréquemment à la cour de Lorraine, soit en allant à Plombières, soit en en revenant. Jamais du reste il ne quitte Versailles sans que la reine lui fasse promettre d'aller voir son père pour lui en rapporter des nouvelles. Stanislas de son côté ne se lasse pas d'entendre parler de sa fille chérie, et c'est toujours avec une joie non dissimulée qu'il voit arriver le cher président. Sa figure douce et agréable, les grâces et l'ornement de son esprit le font aimer du roi qui l'entraîne avec lui en de longues promenades. Tout en causant de Versailles, tout en abordant mille questions politiques ou philosophiques, Stanislas montre avec orgueil à son interlocuteur les bassins, les jets d'eau, les rocailles qui sont l'innocente passion du vieux monarque.

La première fois que le président visite les bosquets, le kiosque, le pavillon turc, d'un style et d'une architecture si bizarres, si différents de ce qu'il voit à Versailles, il prend peur et se croit un instant transporté dans les jardins du grand Seigneur. Il aperçoit une statue, et convaincu qu'elle ne peut être que celle de Mahomet il s'apprête à lui rendre les salamaleks d'usage. Mais en s'approchant il reconnaît son erreur: c'est une simple statue de saint François; sa vue rassérène le bon président et le ramène à la réalité.

Hénault est ravi de Stanislas; il lui trouve du goût, de l'esprit, l'imagination féconde et agréable, la conversation raisonnable et gaie: «Il raconte juste, voit bien, dit à tout moment les choses les plus plaisantes.» Bref, le Président est sous le charme:

«Je ne saurais vous dire, écrit-il, à quel point je suis enchanté du roi de Pologne. Ce n'est pas comme Mme de Sévigné qui se récria que Louis XIV était un grand roi parce qu'il l'avait priée à danser; j'aurais les mêmes raisons à peu près, car j'ai été comblé de ses bontés. Mais à le voir sans intérêt personnel, on le trouve adorable, si pourtant je n'avais pas d'intérêt à trouver tel le père de la reine. Mais non, je ne me fais pas d'illusion. Nous regrettons tous les jours de n'avoir pas vu Henri IV. Eh! il n'y a qu'à aller à Lunéville, à Einville, à la Malgrange! on le trouvera là.»

On voit encore à Lunéville Moncrif, Cerutti, Maupertuis, La Condamine, l'abbé Morellet qui fait l'éducation du fils de la Galaizière, etc., etc., etc.

Stanislas ne se contente pas de s'entourer d'hommes de lettres et de philosophes distingués; il a l'art de grouper autour de lui une pléiade d'artistes incomparables, qui fait bientôt de Lunéville un centre artistique dont la renommée se répand dans toute l'Europe et jette sur la petite cité lorraine un lustre étonnant.

Un des plus brillants parmi ces artistes est certainement Jean Lamour[77], l'auteur des admirables grilles de la place royale de Nancy, d'un travail si varié et si délicat[78]. Il avait pour sa profession un véritable fanatisme et regardait la serrurerie comme de l'orfèvrerie en grand. Son imagination féconde inventait sans cesse pour les grilles des parcs et les balcons des palais de nouveaux modèles, remplis de goût et tous plus remarquables les uns que les autres.

[77] 1698-1771.

[78] Elles lui furent payées 144,184 livres 81,9 den.

Stanislas lui donna le titre officiel de «serrurier du roi de Pologne». Il l'aimait beaucoup, lui rendait de fréquentes visites dans son atelier, causait avec lui de son art, discutait ses modèles, etc.[79].

[79] Lamour devint riche. Il possédait dans sa maison de la rue Notre-Dame un cabinet de peintures et d'autres curiosités qu'il montrait avec orgueil.

Stanislas a auprès de lui plusieurs sculpteurs dont les noms sont restés célèbres: Barthélemy Guibal[80], Joseph Soutgen[81]; les trois frères Adam, qui tous trois ont laissé, en Lorraine aussi bien qu'à Versailles, des travaux admirables. Le plus célèbre, Nicolas Adam, celui que l'on a surnommé le Phidias du dix-huitième siècle, fut chargé d'élever le mausolée de Catherine Opalinska, et il en a fait une œuvre impérissable.

[80] Mort en 1757.

[81] 1719-1788. Né en Westphalie.

En 1746, arriva à Lunéville un pauvre ouvrier flamand, Cyfflé[82], que Guibal accueillit par pitié. On découvrit bientôt que ce modeste artisan était un véritable génie et il fit preuve de qualités si rares qu'on lui confia les œuvres les plus délicates. Émerveillé de ses travaux, Stanislas le nomma son premier ciseleur. Quand il eut un fils, le roi voulut être son parrain, et c'est la marquise de Bassompierre qui fut la marraine[83].

[82] Né à Bruges en 1724.

[83] Après la mort de Stanislas, Cyfflé, associé avec Chambrette, fonda à Lunéville une manufacture de porcelaine et de faïence, avec la permission d'employer la terre de Lorraine et la terre de pipe. Il produisit des ouvrages très remarquables. Néanmoins, ses affaires furent loin de prospérer; il dut quitter la Lorraine et il alla fonder une nouvelle manufacture près de Namur. Il mourut dans la misère en 1810.

Les architectes, les peintres, les musiciens, voire même les comédiens, n'étaient pas moins bien accueillis du roi de Pologne.

Héré[84] était directeur général des bâtiments du roi; c'est lui qui a construit à Nancy les bâtiments du gouvernement et de la place Royale, qui forment peut-être l'ensemble le plus pur de l'art architectural au dix-huitième siècle, etc. Stanislas travaillait avec lui presque chaque jour. Il lui conféra la noblesse et lui fit cadeau d'un magnifique hôtel.

[84] 1705-1763.

Le roi aimait passionnément la peinture et il s'adonnait souvent, avec son premier peintre Girardet[85], à son goût favori. On a de lui le portrait de plusieurs de ses amis, entre autres celui du bailli de Thianges; il a laissé aussi plusieurs ouvrages de sainteté illustrés par ses soins. Mais le bon prince était comme sa fille Marie Leczinska, il avait plus de bonne volonté que de talent et il avait grand besoin d'un «teinturier» pour rendre ses œuvres supportables. Le teinturier du roi était le peintre André Joly[86] qui a laissé des œuvres intéressantes. Entre temps, Joly était chargé de la décoration des innombrables pavillons royaux qui ornaient le parc et les environs.

[85] 1709-1778.

[86] Né en 1706.

Stanislas qui aimait tous les arts avait un goût marqué pour la musique; on lui en faisait tous les jours à son lever et à son coucher, et même pendant les repas, à l'exception du vendredi, où par esprit de mortification il se contentait d'un simple morceau de harpe. Aussi avait-il voulu réunir près de lui des musiciens de premier ordre. Son orchestre se composait de sujets brillants et renommés. Parmi eux se trouvait le fameux violon Baptiste[87], l'ami et le compagnon de Lulli. Chaque jour, la musique du roi donnait, dans une salle du château, un concert délicieux[88].

[87] Il mourut à Lunéville le 14 août 1755, âgé de quatre-vingt-quinze ans.

[88] Le personnel de la musique royale se compose de 7 chanteurs, 2 haute-contre, 3 haute-taille, 4 basse-taille, 10 violons, 2 hautbois, 5 basses de violon, 2 bassons, cor de chasse, luth, etc. Le maître de musique était M. Delapierre. La musique coûtait à Stanislas 25,000 francs par an.

Enfin, Stanislas avait tenu à avoir une troupe de comédie. Dès 1736, il avait pris à son service la troupe de Claude-André Maizière, et lui avait fait construire à Lunéville, près du château, une salle magnifique. Comme beaucoup de costumes et de décors manquaient, on simplifia les choses en enlevant à l'opéra de Nancy tout ce qui faisait défaut. La troupe de Stanislas donnait souvent des représentations fort appréciées[89].

[89] La troupe de comédie du roi coûtait 18,000 livres par an. Elle était composée de 14 personnes. Les comédiens étaient: Maizière, Du Coin, de Lorme, Huriau, Comasse, Plante, Le Bœuf, Prince, Pitou.--Les comédiennes se nommaient: Clairon, la Barnau, Béris, Prince, de Lorme, Fanchon, Camasse et sa fille.

On peut deviner, d'après ce rapide tableau, ce qu'était la cour de Lunéville. Mais ces fréquentes visites de grandes dames et d'illustres seigneurs, ces séjours prolongés d'hommes de lettres célèbres et de philosophes, cette présence continuelle d'artistes éminents dans tous les genres n'étaient pas sans avoir amené une métamorphose complète dans les habitudes et dans les mœurs. Le roi n'avait pas été seul à se transformer.

Au contact d'une société élégante, sous l'influence des arts, des lettres et de la philosophie, les caractères fougueux des Polonais se sont apaisés peu à peu; aux passions bruyantes ont succédé les galanteries aimables; les plaisirs tranquilles et de bon goût ont remplacé les plaisanteries grossières et brutales.

Mme de Boufflers et son frère le prince de Beauvau eurent une grande part dans ce changement des mœurs; tous deux possédaient au suprême degré ce goût et ce ton français qui faisaient l'attrait de la cour de Louis XV, et ils eurent sur la société de Lunéville la plus heureuse influence.

Peu à peu, la cour devint aussi polie et plus lettrée que celle de Versailles.

Le petit cercle royal était modelé sur la cour même de France; mais l'étiquette en était bannie, ce qui en complétait le charme. Malgré les innombrables fonctions, malgré la pompe apparente, on ne connaissait à Lunéville ni les pratiques gênantes du cérémonial, ni les flatteries basses et viles. On raconte qu'au début du règne de Stanislas, un homme qui avait rempli des fonctions à la cour de Léopold demanda au roi à être replacé: «Et quelle charge aviez-vous? dit Stanislas.»--«J'étais, sire, grand maître des cérémonies.»--«Eh! fi, fi, monsieur, s'écria le bon roi, je ne permets pas seulement que l'on me fasse la révérence!»

C'était la vérité même. Le roi était gracieux à l'excès pour les personnes de son intimité; il n'avait pour eux que propos aimables; sa bonté et sa bienveillance n'avaient pas de bornes. Sa cour était moins le palais d'un souverain que la retraite d'un philosophe ou la demeure d'un riche gentilhomme, amoureux des lettres et des arts. C'était, il est vrai, un roi sans courtisans, mais entouré d'amis; les hommages qu'on lui rendait étaient dictés par le cœur. Il aimait mieux être «diverti qu'adoré» et il était de l'avis du chevalier de Boufflers qui assurait que Dieu seul a un assez grand fonds de gaieté pour ne pas s'ennuyer de tous les hommages qu'on lui rend.

La vie était gaie, facile et douce, et les journées s'écoulaient sans qu'on y songeât.

Le roi avait conservé ses habitudes d'autrefois; il se levait à cinq heures et sa matinée entière était occupée par les conférences avec les architectes, les sculpteurs, les maçons, etc.; il dînait à onze heures et demie. L'après-midi était consacré au jeu, à la comédie, à l'opéra, au concert, à la promenade ou à la chasse. Mais c'est le jeu qui l'emportait sur toutes les autres distractions; Stanislas et Mme de Boufflers l'aimaient avec passion et en recherchaient les émotions violentes. Le jeu favori de la cour était la comète[90].

[90] Comète ou manille:

«Ce jeu est nouveau et a fait le premier divertissement de Louis XV, roi de France. Le nom de manille qu'on lui a donné est plutôt un nom de caprice que de raison; à l'égard de celui de la comète qu'il porte aussi, on pourrait bien l'avoir nommé ainsi par la longue queue des cartes qu'on jette en jouant chaque coup, les comètes étant pour l'ordinaire accompagnées d'une longue traînée de lumière. Ce jeu est fort divertissant. Il convient de dire que c'est un jeu à perdre considérablement lorsque le malheur en veut à quelqu'un. Ainsi, l'on se réglera là-dessus pour taxer ce qu'on voudra que chaque jeton vaille.» (_Académie des jeux_, 1730, Paris.)

Stanislas avait à ce point la passion du jeu qu'il demanda à Louis XV la permission d'établir à Lunéville un jeu comme celui de l'hôtel de Gesvres. Le roi refusa.

Le souper était servi à huit heures, et, à dix heures irrévocablement, le roi se retirait; mais nous verrons que toute la cour n'imitait pas son exemple et que chaque soir de joyeuses réunions avaient lieu dans les appartements privés de la favorite.

On peut supposer qu'une grande austérité de mœurs ne régnait pas dans une cour où se trouvaient tant de jeunes seigneurs, tant de poètes, d'hommes de lettres, tant de jeunes et jolies femmes, tant de ces Lorraines renommées pour leur beauté. On y rimait force madrigaux, on y chantait force ballades langoureuses, on y courait fort les bosquets du parc, et l'amour y trouvait largement son compte.

Stanislas était trop indulgent pour ne pas fermer les yeux; et puis n'était-ce pas encore en réalité un hommage qu'on lui rendait et comment aurait-il pu trouver mauvais qu'on suivît si bien l'exemple qu'il donnait lui-même?

CHAPITRE X

Goûts littéraires et artistiques de Mme de Boufflers.--Sa société intime.--M. de Beauvau.--Mme de Mirepoix.--Mme Durival.--Le chevalier de Listenay.--Panpan.--Saint-Lambert.--L'abbé Porquet.

Mme de Boufflers avait un esprit fin, délicat, cultivé; elle rimait fort agréablement et elle possédait toutes les qualités qui peuvent faire jouir des belles-lettres et de la société d'hommes distingués. Elle n'était pas moins bien douée sous le rapport des arts: elle était excellente musicienne, jouait de la harpe à ravir, chantait de façon charmante; enfin, elle dessinait et peignait avec goût, et elle a laissé quelques pastels qui sont de petits bijoux.

Ces talents si variés, et dont elle était loin de faire parade, l'occupaient sans cesse et elle n'avait jamais un moment de loisir.

Le culte des lettres était pour elle un grand agrément et elle passait souvent des heures entières à composer une ode ou un sonnet. Elle était beaucoup trop nonchalante pour travailler sérieusement, et cependant elle écrivait des vers pleins de gaieté et d'esprit, et qui se faisaient eux-mêmes, «comme les boutons de fleurs qui s'épanouissent par la seule action de la sève». Mais ces pièces légères et fugitives n'étaient pas destinées à vivre plus d'une heure, et il est difficile de les apprécier aujourd'hui que l'à-propos a disparu.

Elle aimait à se juger elle-même, non sans malice, et se critiquait volontiers. Faisant allusion à son peu de goût pour les conversations inutiles et les bavardages mondains, elle envoyait un jour, à son frère de Beauvau, cette spirituelle chanson où, tout en plaisantant, elle se peignait elle-même beaucoup mieux peut-être qu'elle ne pensait:

Air: _Sentir avec ardeur._

Il faut dire en deux mots Ce qu'on veut dire; Les longs propos Sont sots.

Il faut savoir lire Avant que d'écrire, Et puis dire en deux mots Ce qu'on veut dire. Les longs propos Sont sots.

Il ne faut pas toujours conter, Citer, Dater, Mais écouter. Il faut éviter l'emploi Du moi, du moi, Voici pourquoi:

Il est tyrannique, Trop académique; L'ennui, l'ennui Marche avec lui. Je me conduis toujours ainsi Ici, Aussi J'ai réussi.

Il faut dire en deux mots Ce qu'on veut dire; Les longs propos Sont sots.

Son penchant pour les plaisirs ne l'empêchait nullement d'être sentimentale à ses heures, et elle a laissé quelques pièces qui prouvent bien que le langage du cœur ne lui était pas étranger.

Aux doux charmes de l'espérance Je me livrais bien follement; Vous ne m'aimiez qu'en apparence, Je vous aimais réellement.

Ma raison, mon esprit, ma vie, Se soumettaient à votre loi, J'étais bien plus que votre amie, Tout était vous, rien n'était moi.

Souvenirs d'une âme insensée, Puisque vous n'êtes qu'une erreur, Eloignez-vous de ma pensée; Vous seriez mon plus grand malheur.

On a d'elle des quatrains charmants, pleins de sentiment et de finesse: