Part 1
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LA COUR DE LUNÉVILLE AU XVIIIe SIÈCLE
L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la Suède et la Norvège.
DU MÊME AUTEUR
=Le Duc et la Duchesse de Choiseul.= _Leur vie intime, leurs amis et leur temps._ 7e édition. Un volume in-8º avec des gravures hors-texte et un portrait en héliogravure 7 fr. 50
=La Disgrâce du Duc et de la Duchesse de Choiseul.= _La vie à Chanteloup, le retour à Paris, la mort._ 5e édition. Un volume in-8º avec gravures et portrait 7 fr. 50
=Le Duc de Lauzun et la Cour intime de Louis XV.= 10e édition. Un vol. in-8º avec un portrait 7 fr. 50
(_Couronné par l'Académie française, prix Guizot._)
=Le Duc de Lauzun et la Cour de Marie-Antoinette.= 7e édition. Un vol. in-8º 7 fr. 50
(_Couronné par l'Académie française, prix Guizot._)
=Les Demoiselles de Verrières.= Nouvelle édition. Un vol. in-16 avec 2 portraits 3 fr. 50
=L'Idylle d'un gouverneur.= _La Comtesse de Genlis et le Duc de Chartres._ 2e édition. In-8º avec portrait 1 fr. 50
=Voltaire et Jean-Jacques Rousseau.= (Épuisé.) 1 vol.
=Trois mois à la cour de Frédéric.= (Épuisé.) 1 vol.
=Les Comédiens hors la loi.= (Épuisé.) 1 vol.
=La Duchesse de Choiseul.= (Épuisé.) 1 vol.
=Journal d'un étudiant pendant la Révolution.= (Épuisé.) 1 vol.
=L'Abbé F. Galiani.= Correspondance. (En collaboration avec Lucien Perey.) _Couronné par l'Académie française_ 2 vol.
=La Jeunesse de Madame d'Épinay.= (En collaboration avec Lucien Perey.) _Couronné par l'Académie française_ 1 vol.
=Les Dernières Années de Madame d'Épinay.= (En collaboration avec Lucien Perey.) _Couronné par l'Académie française_ 1 vol.
=La Vie intime de Voltaire aux Délices et à Ferney.= (En collaboration avec Lucien Perey.) 1 vol.
_POUR PARAITRE PROCHAINEMENT_
=La Marquise de Boufflers et ses amis.=
PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--7892.
LA
COUR DE LUNÉVILLE
AU XVIIIe SIÈCLE
LES MARQUISES DE BOUFFLERS ET DU CHATELET
VOLTAIRE, DEVAU, SAINT-LAMBERT, ETC.
PAR
GASTON MAUGRAS
_Avec une héliogravure_
Treizième Édition
PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE--6e
1906
Il y a quelques années, le comte de Ludres, ce remarquable érudit, cet esprit charmant, dont tous les lettrés déplorent la perte, nous signalait l'intérêt qu'il y aurait à écrire une histoire intime de la cour de Lorraine pendant le règne du roi Stanislas.
C'est cet ouvrage que nous mettons aujourd'hui sous les yeux du public.
Nous avons décrit de notre mieux les mœurs de cette petite cour simple et bon enfant, en même temps si gaie et si galante; mais au dernier moment il nous vient un scrupule: certaines de nos lectrices ne vont-elles pas s'alarmer de quelques récits un peu vifs, de quelques passages un peu scabreux? Nous les prions instamment de vouloir bien se rappeler que nous sommes en plein dix-huitième siècle, et que les incartades morales qui aujourd'hui blessent nos mœurs plus réservées n'avaient rien qui fût de nature à effaroucher nos ancêtres. Autres temps, autres mœurs.
Du reste, si nous sommes resté fidèle à notre principe de dépeindre en toute sincérité la société dont nous nous occupions sans plus en dissimuler les vilains côtés que les beaux, nous nous sommes efforcé de traiter les sujets délicats dans une langue prudente et chaste, et nous espérons bien ne choquer personne.
* * * * *
Les délicieuses miniatures qui sont en tête de ce volume appartiennent à M. le duc de Mouchy qui, avec une bonne grâce dont nous ne saurions lui témoigner trop de gratitude, a bien voulu nous autoriser à les reproduire.
En dehors des innombrables documents publiés au dix-huitième et au dix-neuvième siècle sur la cour de Lorraine, nous avons eu à notre disposition de très nombreuses pièces inédites. D'abord une volumineuse correspondance de Mme de Boufflers, qui fait partie de notre collection d'autographes; puis les riches documents de la bibliothèque de Nancy, des Archives nationales, des archives du ministère des affaires étrangères et de plusieurs collections particulières. Enfin Mme Morrisson a bien voulu nous communiquer toute la correspondance de Mme du Châtelet et de Saint-Lambert, et nous la prions d'accepter nos plus vifs remerciements.
Mme la comtesse de Beaulaincourt, MM. le prince de Beauvau, le comte de Croze-Lemercier, le comte de Ludres, de Conigliano, nous ont gracieusement ouvert leurs archives. Nous leurs offrons l'expression de nos sentiments très reconnaissants.
Il nous reste encore un devoir non moins agréable à remplir, c'est de remercier bien sincèrement M. Le Brethon, de la Bibliothèque nationale; M. Legrand, des Archives nationales; M. Favier, conservateur de la bibliothèque de Nancy, qui, avec une inépuisable obligeance, nous ont guidé dans nos recherches et ne nous ont pas ménagé leurs précieux conseils.
Les principales sources auxquelles nous avons eu recours, en dehors des différents dépôts publics et de nombreuses archives particulières, sont[1]:
_Histoire de la réunion de la Lorraine à la France_, par le comte D'HAUSSONVILLE, 4 vol., Michel Lévy, 1860.
_Voltaire et la Société au dix-huitième siècle_, par DESNOIRETERRES. 8 vol., Paris, Didier, 1871.
_La Mère du Chevalier de Boufflers_, par M. MEAUME. Paris, Techener, 1885.
_Mémoires sur Voltaire_, par LONGCHAMPS. Paris, Béthune et Plon, 1838.
_Voltaire et Madame du Châtelet_, par Mme DE GRAFFIGNY. Paris, 1820.
_Œuvres complètes de Voltaire._ Edition Garnier.
_Lettres de Madame du Châtelet_, par ASSE. Paris, Charpentier, 1878.
_Histoire d'une famille de la chevalerie lorraine_, par le comte DE LUDRES. Paris, Champion, 1894.
_Souvenirs de la maréchale de Beauvau_, par Mme STANDISH. Paris, Techener, 1872.
_Vie de la princesse de Poix_, par la vicomtesse DE NOAILLES. Paris, Lahure, 1855.
_Correspondance de la comtesse de Sabran et du chevalier de Boufflers._ Paris, Plon, 1855.
_Mémoires de la Société d'archéologie lorraine._
_Mémoires de la Société royale de Nancy._
_Mémoires de l'Académie de Stanislas._
_Annales de la Société d'émulation des Vosges._
_Journal de la Société archéologique du Musée lorrain._
(Dans ces innombrables brochures, nous signalons en particulier les savants articles de MM. Louis Lallement, Meaume, A. Joly, Guerrier de Dumast, Guibal, Saucerotte, Pierrot, Renaud, de Guerle, Druon, etc.)
_Description de la Lorraine et du Barrois_, par DURIVAL. Nancy, 1774.
_Stanislas Leczinski et le troisième traité de Vienne_, par Pierre BOYÉ. Paris, Berger-Levrault, 1898.
_La Cour de Lunéville en 1748 et 1749_, par Pierre BOYÉ. Nancy, 1891.
_Les Derniers Moments du roi Stanislas_, par Pierre BOYÉ. Nancy, 1898.
_Le Royaume de la rue Saint-Honoré_, par le marquis Pierre DE SÉGUR. Paris, Calmann Lévy, 1896.
_Le Château de Lunéville_, par A. JOLY. Paris, 1859.
_Correspondance de Madame du Deffant et de Madame de Choiseul_, par le marquis DE SAINT-AULAIRE. Paris, Calmann Lévy, 1877.
_La Reine Marie Leczinska_, par M. de NOLHAC. 1901.
_Mémoires du duc de Richelieu._
_Confessions_ de J.-J. ROUSSEAU.
_Journal_ du duc DE LUYNES, de BARBIER, de COLLÉ, de D'ARGENSON.
_Mémoires de Bachaumont._
_Causeries du Lundi_, de SAINTE-BEUVE.
_Œuvres complètes_ de SAINT-LAMBERT; -- de BOUFFLERS; -- de PALISSOT; -- de TRESSAN; -- de MONCRIF; -- de MARMONTEL; -- de VOISENON; -- de CHAMFORT. Etc., etc.
[1] Nous avons fait à ces différentes sources des emprunts si fréquents qu'il nous a été impossible, à notre grand regret, d'en indiquer l'origine au cours du volume; il aurait fallu surcharger le texte de renvois et de notes, et nous avons dû y renoncer.
LA COUR DE LUNÉVILLE
AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
CHAPITRE PREMIER
LA COUR DE LUNÉVILLE DE 1698 A 1729
Entrée de Léopold à Lunéville.--Joie des habitants.--État de la Lorraine en 1698.--Mariage de Léopold.--Guerre de la succession d'Espagne.--La cour de Lunéville.--M. et Mme de Beauvau-Craon.--Passion de Léopold pour Mme de Craon.--Indignation de la Princesse palatine.--Les jésuites à la cour de Lorraine.--Passion coûteuse de Léopold pour le jeu et la politique.--Accident survenu au prince.--Sa mort.--Son fils François lui succède.
Le 14 mai 1698, la petite cité de Lunéville était en liesse. Au centre des principales places s'élevaient des arcs de triomphe; toutes les maisons étaient ornées de lauriers et de drapeaux; le long des rues, des guirlandes de feuillage et des rangées de sapins, plantés pour la circonstance, donnaient à la ville un air de fête. De toutes parts accouraient les bourgeois organisés en compagnies d'honneur; les habitants de la campagne, revêtus de leurs plus beaux habits, arrivaient des points les plus éloignés et remplissaient les rues du bruit de leur gaieté exubérante. Sur tous les visages se lisaient la satisfaction et le bonheur.
La joie devint du délire lorsqu'on vit s'approcher un somptueux cortège de cavaliers et de carrosses. En tête s'avançait, sur un cheval fringant, le jeune duc de Lorraine, Léopold[2], qui reprenait enfin possession de ses États héréditaires, dont sa famille avait été chassée depuis plus de trente ans[3].
[2] Né dans le Tyrol, Léopold avait été élevé à Vienne, sous les yeux de l'Empereur. Son père, Charles V, d'illustre mémoire, avait battu les Turcs et sauvé Vienne de la destruction et de l'esclavage. Sa mère, Marie-Éléonore, reine douairière de Pologne, venait de mourir, le 17 décembre 1697.
[3] Les conférences ouvertes au château de Ryswick, le 9 mai 1697, entre la France, l'Angleterre, l'Espagne et les états généraux, avaient amené la conclusion de la paix qui fut signée le 20 septembre. Le 30 octobre de la même année, l'Empire et la France firent la paix à leur tour: Louis XIV restituait au duc Léopold, fils de Charles V, le duché de Lorraine qu'il occupait depuis trente ans.
Le prince, à peine âgé de dix-huit ans, était un élégant cavalier; il possédait le double et incomparable charme de la jeunesse et de la beauté; son regard franc, sympathique, accueillant, séduisait tous les cœurs. De longues acclamations s'élevaient sur son passage; on se pressait autour de lui, on embrassait ses mains; tous les yeux étaient pleins de larmes, mais de larmes de joie et d'espoir.
La noblesse lorraine, accourue en grand nombre, faisait escorte à son souverain, et la vue de tous ces brillants seigneurs surexcitait encore l'enthousiasme populaire.
Léopold n'avait rien négligé de ce qui pouvait frapper l'imagination de ses sujets et le grandir à leurs yeux. Outre des carrosses magnifiques, un nombreux domestique, des meubles somptueux, il s'était fait suivre des trophées que, malgré son jeune âge, il avait déjà conquis sur les Turcs[4]. L'admiration fut générale quand on vit défiler ces délicieux petits chevaux arabes si vifs et si légers, tenus en main par des heiduques. Mais l'émerveillement n'eut plus de bornes quand parut une longue suite d'animaux bizarres et complètement inconnus en Lorraine; on les montrait du doigt, on chuchotait leur nom; on ne se lassait pas d'admirer ces étranges et somptueux «chameaux», tous brillamment caparaçonnés et conduits par des prisonniers arabes[5].
[4] En 1696, à la bataille de Temesvar, Léopold avait montré un courage héroïque et chargé plusieurs fois les Turcs à la tête de la cavalerie allemande. Il n'avait pas montré moins de bravoure en 1697 sur le Rhin, au siège d'Ebersbourg.
[5] Les chameaux furent ensuite logés sous les voûtes de l'ancienne porte de Saint-Nicolas à Nancy, qui depuis prirent le nom de «voûtes des chameaux».
La satisfaction des Lorrains, en retrouvant un prince de la famille qui régnait sur eux depuis tant d'années, fut sans bornes, et ils la manifestèrent par des témoignages irrécusables[6].
[6] Pendant des siècles la souveraineté de la Lorraine avait appartenu à l'illustre maison de ce nom. Longtemps elle avait cherché à renverser les Bourbons pour prendre leur place; mais si le trône de France lui avait échappé, elle avait par un mariage obtenu celui de Habsbourg.
On comprendra mieux les acclamations enthousiastes qui accueillirent Léopold lorsqu'on saura à quel degré de misère et de détresse était tombé ce malheureux pays.
Depuis soixante-dix ans la Lorraine était pour ainsi dire le champ clos que se disputaient et s'arrachaient successivement les Allemands, les Français, les Suédois.
Opprimée, pillée, rançonnée par les uns et par les autres, suivant les hasards de la guerre, cette province, jadis riche et prospère, offrait le tableau le plus lamentable. Ce n'était partout que viols, assassinats, incendies, destruction, ruine; livrées à une soldatesque effrénée, les villes avaient été saccagées, les campagnes dévastées. Les infortunés habitants avaient fini par chercher un refuge dans les forêts qui couvraient le pays; ils y vivaient relativement à l'abri, mais réduits à l'état de véritables bêtes sauvages et dans une misère que l'on peut deviner.
La famine, la peste étaient venues s'ajouter aux douleurs de l'occupation étrangère et achever cette œuvre de désolation[7].
[7] L'occupation française pesait sur la Lorraine avec la plus extrême rigueur, car l'armée vivait aux dépens du pays.
Ce peuple infortuné était menacé d'un anéantissement complet[8]. On peut aisément supposer la joie que lui fit éprouver la conclusion de la paix.
[8] D'un million d'habitants que comptaient trente et une villes de la Lorraine au début de la guerre, on n'en trouvait plus que cinquante mille.
Le retour de la Lorraine à un prince de la vieille famille ducale donnait à tous l'espoir de jours meilleurs. On se réjouissait d'échapper enfin à une longue oppression et à une odieuse tyrannie. Comme au sortir d'un affreux cauchemar, les Lorrains oubliaient presque l'horreur des maux qui les avaient frappés pour ne songer qu'à l'avenir, et ils manifestaient leur bonheur et leur confiance par une gaieté délirante.
Léopold ne démentit pas les espérances que ses sujets avaient fondées sur lui. Malgré sa jeunesse, il s'occupa activement de rendre le bien-être et la prospérité à la Lorraine; il rebâtit les villes et les villages, rappela les habitants, fit venir des étrangers, repeupla les campagnes, encouragea l'agriculture, l'industrie, le commerce, et il mérita bientôt le nom glorieux de restaurateur de la patrie.
Neveu de l'Empereur, Léopold voulut l'être également du roi de France. L'année qui suivit son retour, le 12 octobre 1698, le jeune duc épousait la nièce de Louis XIV, Élisabeth-Charlotte d'Orléans, fille de Monsieur et de sa seconde femme, la Princesse palatine de Bavière. C'était une princesse douce, aimante, honnête, mais laide, avec une figure longue et de gros yeux à fleur de tête. La jeune duchesse fut reçue par ses nouveaux sujets avec le plus vif empressement. Cette fois, ce fut à Nancy, délivrée enfin des troupes françaises, que Léopold et son épouse firent leur entrée triomphale[9].
[9] Léopold n'avait pas voulu entrer à Nancy tant que les troupes françaises y avaient séjourné; elles avaient occupé la ville longtemps encore après la conclusion de la paix pour en démolir les fortifications.
Le duc de Lorraine possédait non seulement toutes les qualités d'intelligence nécessaires pour rendre la prospérité à ses États, mais il avait aussi tout ce qu'il fallait pour se faire adorer. Son commerce était des plus agréables et des plus sûrs; il n'avait aucune morgue, et sa douceur, sa bonne grâce, sa générosité étaient extrêmes; il traitait ses sujets comme des amis. Bien loin d'imiter la rigide étiquette de Versailles ou celle de Vienne, où il avait passé tant d'années, il s'efforça de faire de la cour de Lorraine une cour familiale, et d'y admettre ses sujets pour leur en faire partager les plaisirs. Il conviait aux bals et aux spectacles de la cour, voire même aux dîners, les bourgeois de Nancy ou de Lunéville, et il poussait la gracieuseté jusqu'à envoyer à ses invités ses propres carrosses.
La duchesse n'était pas moins populaire que son mari; elle était d'une grande affabilité envers tous, elle visitait les simples bourgeois et causait volontiers en patois avec les paysans.
Malheureusement, la tranquillité du jeune duc ne devait pas être de longue durée.
En 1700, la France, l'Angleterre et les Provinces-Unies se mirent d'accord pour partager à l'amiable la succession éventuelle du roi d'Espagne, Charles II. Entre autres territoires, le dauphin, fils aîné de Louis XIV, recevait dans sa part le duché de Milan; mais il était convenu qu'il l'échangerait contre le duché de Lorraine, si Léopold y consentait.
M. de Callières fut chargé par Louis XIV d'obtenir l'adhésion du prince; on lui donnait vingt-quatre heures pour se décider.
Le duc, poussé par la nécessité, séduit aussi peut-être par l'idée de gouverner un jour une province plus considérable et moins exposée que la Lorraine, se résigna, et il signa, le 16 juin 1700, le traité qui le dépossédait de ses États et lui attribuait le duché de Milan à la mort de Charles II. A partir de ce moment, un résident français séjourna à la cour de Lorraine: ce fut M. d'Audiffret.
Un événement inattendu vint bouleverser toutes ces combinaisons si savamment élaborées.
Charles II mourut, mais après avoir fait un testament en faveur du duc d'Anjou. Louis XIV accepta, et le duc d'Anjou fut proclamé roi d'Espagne sous le nom de Philippe V.
Le roi d'Angleterre et l'Empereur, furieux d'avoir été joués, du moins ils le croyaient, préparèrent une formidable coalition contre la France. Léopold et ses sujets virent avec terreur que la Lorraine allait de nouveau servir de champ clos aux luttes acharnées de la France et de l'Empire.
Donc la guerre de la succession d'Espagne s'ouvre; la Lorraine se trouve cernée par les armées françaises et impériales. C'est en vain que Léopold proclame la neutralité du pays et demande qu'on la respecte: l'Empereur refuse de s'y engager.
Louis XIV de son côté prétend que la neutralité a été violée et il ordonne à une armée française d'occuper Nancy. A cette nouvelle, Léopold déclara qu'il ne ferait pas de résistance, mais qu'il cédait uniquement à la force. Il se déroba aux adieux de ses sujets consternés et il partit au milieu de la nuit, ainsi que la duchesse: tous deux gagnèrent Lunéville par des sentiers de montagne.
Le 1er décembre 1702, les troupes françaises entraient à Nancy.
Cependant, la fuite forcée du duc et de son épouse avait soulevé une véritable indignation en Europe: les généraux des deux armées belligérantes reçurent l'ordre de respecter à l'avenir la neutralité de la Lorraine.
Louis XIV néanmoins refusa, malgré les plus pressantes sollicitations, de retirer ses troupes de Nancy. Le duc de Lorraine répondit alors fièrement qu'il ne rentrerait jamais dans sa capitale tant qu'un soldat français en foulerait le sol.
A Lunéville, il n'y avait pas de château. Léopold et la duchesse avaient dû s'installer dans une vieille maison, triste, froide et délabrée, et s'y accommoder de leur mieux.
Toutes les grandes familles lorraines, les ministres étrangers, les avaient suivis. Chacun s'était établi comme il pouvait; on avait campé d'abord; puis, peu à peu, l'on avait organisé des installations plus confortables et plus pratiques.
Quand le duc vit que son exil menaçait de se prolonger fort longtemps, il se décida à faire élever une demeure digne de son rang. Il fit donc bâtir, sur l'emplacement de l'ancien château de Henri II, un vaste et beau palais où il put, non seulement se loger convenablement avec les siens, mais encore recevoir sa cour et donner des fêtes. De superbes jardins entouraient la demeure princière.
Peu à peu on s'habitua à l'exil, au malheur des temps, et la vie reprit son cours.
Désormais à l'abri des maux de la guerre, Léopold voulut faire profiter ses sujets du calme inattendu dont ils jouissaient au milieu de la conflagration universelle. Il s'efforça de développer le commerce, l'industrie, les arts, les belles-lettres, et il y réussit à merveille.
En même temps, l'intimité de la petite cour avait grandi; on se voyait sans cesse et non sans charme. Pendant qu'à Versailles tout s'assombrissait, à Lunéville, au contraire, la vie devenait chaque jour plus agréable; on n'avait plus que des sujets de joie et de gaieté. Le prince était jeune, beau, chevaleresque; il était galant et empressé auprès des femmes; il aimait le plaisir; son frère, l'évêque d'Osnabrück, plus jeune encore, et qui en ce moment se trouvait en séjour à Lunéville, n'était pas moins ardent: la cour se mit à l'unisson. Ce ne furent bientôt plus que jeux, soupers, bals, mascarades, représentations théâtrales, etc. Les fêtes succédaient aux fêtes sans interruption.
Deux dames se partageaient alors la faveur du duc et de son frère: Léopold était devenu amoureux fou de la belle comtesse de Beauvau-Craon, et le prince Charles de Lorraine manifestait la plus violente passion pour la marquise de Lunati-Visconti.
De la seconde, nous ne parlerons presque pas puisqu'elle n'est appelée à jouer aucun rôle dans notre récit. La première, au contraire, fut la mère de notre héroïne, et, à ce titre, nous lui devons une courte biographie.
Il y avait à la cour de Lorraine une famille de Beauvau-Craon, originaire du Maine et alliée à la maison de Bourbon[10]. M. de Beauvau-Craon, le père, remplissait la charge de capitaine des gardes de Son Altesse. Son fils, Marc de Beauvau[11], occupait les fonctions de chambellan; il avait épousé, le 16 septembre 1704, Anne-Marguerite de Ligniville[12], fille d'Antoinette de Boussy et de Melchior de Ligniville, comte du Saint-Empire, maréchal de Lorraine, qui appartenait à tout ce qu'il y avait de plus ancien et de plus élevé dans la noblesse du pays. La jeune femme, à peine âgée de dix-huit ans, fut nommée dame d'honneur de la duchesse, puis plus tard surintendante de sa maison.
[10] Un lien étroit de parenté existait entre la maison de Bourbon et celle de Beauvau. Les Beauvau avaient pour aïeule Isabelle de Beauvau, femme de Jean II de Bourbon, comte de Vendôme.
[11] Il était né le 29 avril 1679. Il était fils du second lit de Louis marquis de Beauvau et de Anne-Henriette de Ligny.
[12] Elle était née en 1686. La famille de Ligniville est l'une des quatre de la grande chevalerie de Lorraine.
M. de Craon, s'il faut en croire les contemporains, était l'un des hommes les plus aimables et les plus spirituels de son époque. Magnifique, noble avec aisance, l'esprit élevé, le cœur grand, de rapports faciles, excellent administrateur, il possédait encore beaucoup de jugement et de bon sens. Son esprit, ses connaissances, sa gaieté naturelle rendaient sa conversation charmante; il prit bientôt sur l'esprit du duc de Lorraine une très grande influence et il devint son intime ami.