La Cour de Louis XIV

Chapter 6

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Si elle est triste, est-ce parce qu'il lui resterait encore un degré à franchir sur le merveilleux escalier de sa fortune? Est-ce parce qu'elle n'a pu changer en trône son fauteuil presque royal? En aucune manière. Reine reconnue, Mme de Maintenon serait demeurée triste toujours, et son frère aurait pu encore lui dire:

«Aviez-vous donc promesse d'épouser le Père éternel?»

Pendant plus de trente ans, elle devait régner sans partage sur l'âme du plus grand des rois, et ce n'était pas seulement le monarque, c'était la monarchie qui s'inclinait respectueusement devant elle. Toute la cour était à ses pieds, sollicitant un mot, un regard. Comme le disaient les dames de Saint-Cyr dans leurs notes: «Des parlements, des princes, des villes, des régiments s'adressaient à elle comme au roi; tous les grands du royaume, les cardinaux, les évêques, ne connaissaient pas d'autre route.» Elle était au point culminant du crédit, de la considération, de la fortune, et cependant, je le répète, elle n'était pas heureuse!

Fénelon lui écrivait, le 14 octobre 1689:

«Dieu exerce souvent les autres par des croix qui paraissent croix. Pour vous, il veut vous crucifier par des prospérités apparentes, et vous montrer à fond le néant du monde par la misère attachée à tout ce que le monde lui-même a de plus éblouissant.» Arrivée au faîte des grandeurs, Mme de Maintenon éprouvait cette inquiétude, cette fatigue, qui est presque toujours la compagne de l'ambition même satisfaite. Elle était tentée de dire avec La Bruyère:

«Les deux tiers de ma vie sont écoulés, pourquoi tant m'inquiéter sur ce qui m'en reste? La plus brillante fortune ne mérite point le tourment que je me donne. Trente années détruiront ces colosses de puissance qu'on ne voyait qu'à force de lever la tête; nous disparaîtrons, moi qui suis si peu de chose, et ceux que je contemplais si avidement, et de qui j'espérais toute ma grandeur; le meilleur des biens, s'il y a des biens, c'est le repos, la retraite, et un endroit qui soit son domaine.»

Arrivée à une incroyable élévation, la femme du plus grand roi de la terre regrettait la maison de Scarron,--c'est elle-même qui l'a dit,--«comme la cane regrette sa bourbe.» Instruite par l'expérience, elle constatait avec La Fontaine:

Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne, et si son esprit, fatigué du luxe, de l'illustration, de la puissance, se reportait aux jours de la médiocrité, alors qu'elle n'avait ni marquisat de Maintenon, ni appartement de plain-pied avec celui de Louis XIV, c'est qu'elle possédait deux trésors bien autrement précieux, qui lui appartenaient dans la demeure de Scarron, et qu'elle avait perdus dans le Versailles du Roi-Soleil; deux trésors vraiment beaux, vraiment inestimables: la Jeunesse et la Gaieté.

VII

L'APPARTEMENT DE MME DE MAINTENON

Si le temps est destructeur, l'homme est plus destructeur encore: _Tempus edax homo edacior._ L'appartement de Mme de Maintenon à Versailles; cet appartement célèbre, où, pendant trente années, Louis XIV passa une grande partie de ses journées et de ses soirées, n'est plus maintenant qu'un petit musée, et, le croirait-on? on n'y voit que des tableaux de batailles de la Révolution française. Pas un meuble du temps de Louis XIV, pas un portrait de Mme de Maintenon, pas un souvenir, pas une inscription qui rappelle l'illustre compagne du Grand Roi.

La pensée générale qui a présidé à la restauration du palais pouvait avoir, je n'en disconviens pas, une certaine grandeur au point de vue patriotique; mais, sous le double rapport de l'art et de l'histoire, elle était absolument défectueuse.

Placer les fastes de la Révolution et de l'Empire dans le sanctuaire de la Monarchie de droit divin, c'était enlever toute sa physionomie à la demeure du Grand Roi. L'image de Napoléon n'est pas plus à sa place à Versailles que ne le serait la statue de Louis XIV au sommet de la colonne Vendôme.

Toutefois, si l'on veut être juste, il ne faut pas oublier que Louis-Philippe, dans les réparations de Versailles, était loin d'avoir ses coudées franches. Un souffle révolutionnaire si violent circulait dans toute l'Europe, que la restauration du palais de la monarchie absolue était chose très difficile et paraissait peu opportune. Au moment où l'oeuvre fut entreprise, on aurait pu dire avec l'auteur des _Ruines_: «Ici fut le siège d'un empire puissant; ces lieux maintenant si déserts, jadis une multitude vivante animait leur enceinte; ces murs où règne un morne silence retentissaient des cris d'allégresse et de fêtes, et maintenant voilà ce qui reste d'une vaste domination: une lugubre squelette, un souvenir obscur et vain, une solitude de mort; le palais des rois est devenu le repaire des bêtes fauves! Comment s'est éclipsée tant de gloire? [1]»

[Note 1: Volney, _les Ruines._]

Telle était l'état de dégradation du château de Versailles, quand Louis-Philippe entreprit de le réparer, malgré les criailleries des iconoclastes modernes. Le roi-citoyenne put défendre le palais du Roi-Soleil qu'en le plaçant, en quelque sorte, sous la sauvegarde des gloires républicaines et impériales. Pour se faire pardonner une tentative contraire aux intérêts destructeurs des démagogues, qui ont l'horreur du passé, il dut faire des commandes à une foule d'artistes de second ordre, dont les travaux furent beaucoup plus remarquables par le nombre que par le mérite. De là ce mélange entre les genres les plus disparates; de là cette confusion bizarre entre des gloires qui semblent tout étonnées de se trouver côte à côte; de là ce Panthéon qui a le caractère d'une Babel.

M. Lavallée le dit avec beaucoup de raison: «Le musée national a fait subir à l'intérieur du château de Versailles une transformation complète. L'intention de ce musée était excellente, l'exécution n'y a pas répondu. Entreprise par des hommes peu versés dans l'histoire du XVIIe siècle, elle a malheureusement bouleversé les parties les plus intéressantes du château, et c'est ainsi que l'appartement de Mme de Maintenon, presque méconnaissable aujourd'hui, est occupé par trois salles des campagnes de 1793, 1794, 1795.»

L'escalier de marbre ou escalier de la reine aboutit à un vestibule. A gauche de ce vestibule est la salle des gardes du roi [1]. A droite, faisant face à cette salle, était le logement de Mme de Maintenon. C'est à peine aujourd'hui si l'on en découvre les traces.

[Note 1: Salle no. 129 de la _Notice du Musée_, par M. Soulié.]

Non seulement, en effet, il est entièrement démeublé, mais il est rapetissé, à cause de l'escalier que Louis-Philippe fit construire pour continuer l'escalier de marbre jusqu'aux attiques, et qui coupa en deux l'ancien appartement de la compagne du roi.

Cet appartement, de plain-pied avec celui de Louis XIV, se composait de quatre pièces, dont deux antichambres qui ne forment aujourd'hui qu'une seule pièce [2]. Après venait la chambre à coucher de Mme de Maintenon[3].

[Note 2: Salle no. 141, _id._] [Note 3: Salle no. 142, _id._]

Cette salle, qui a été subdivisée lors de l'établissement des galeries historiques, pour continuer l'escalier de marbre jusqu'au second étage, formait, sous Louis XIV, une grande pièce éclairée par trois fenêtres. Entre la porte où l'on y entrait et la cheminée actuellement détruite[4], étaient, dit Saint-Simon: «le fauteuil du roi adossé à la muraille, une table devant lui et un pliant autour pour le ministre qui travaillait.

[Note 4: Cette cheminée se trouvait au fond de la pièce à droite du tableau représentant le combat de Boussu, no. 2295 de la _Notice._]

De l'autre côté de la cheminée, une niche de damas rouge et un fauteuil où se tenait Mme de Maintenon, avec une petite table devant elle. Plus loin, son lit dans un enfoncement [1]. Vis-à-vis les pieds du lit, une porte et cinq marches [2].»

[Note 1: Le lit de Mme de Maintenon était dans la partie actuellement occupée par l'escalier de stuc construit sous le règne de Louis-Philippe, et qui continue l'escalier de marbre.]

[Note 2: Ces cinq marches, qui servaient à monter dans la quatrième et dernière pièce de l'appartement (grand cabinet de Mme de Maintenon, salle N° 143 de la _Notice_), ont été supprimées, le sol de cette dernière ayant été baissé.]

Chez elle avec le roi, dit encore Saint-Simon, «ils étaient chacun dans leur fauteuil, une table devant chacun d'eux, aux deux coins de la cheminée, elle du côté du lit, le roi le dos à la muraille, du côté de la porte de l'antichambre, et deux tabourets devant sa table, un pour le ministre qui venait travailler, l'autre pour son sac.»

En somme, cet appartement n'avait rien de splendide. «Je ne sais, a dit M. Lavallée [3], si la femme de chambre de quelque parvenu de nos jours se contenterait de cette chambre unique où Louis XIV venait travailler, où Mme de Maintenon mangeait, couchait, s'habillait, recevait toute la cour, où tout le monde passait, disait-elle, comme dans une église.

[Note 3: Introduction aux _Curiosités historiques_ sur Louis XIII, Louis XIV et Louis XV, par M. Le Roi.]

Au reste, les princesses, les princes, le roi lui-même, n'étaient pas plus commodément logés. Tout avait été sacrifié au faste, à l'éclat, à la représentation dans ce magnifique château. Louis XIV était perpétuellement en scène et y tenait sans interruption son rôle de roi; mais au milieu de toutes ces peintures, ces dorures, ces marbres, ces splendeurs, on n'avait pas une seule des aisances de nos jours; on gelait dans ces immenses pièces, dans ces grandes galeries, dans ces chambres ouvertes de toutes parts.»

Maintenant que nous connaissons l'appartement de la compagne de Louis XIV, jetons un coup d'oeil sur l'existence qu'elle y menait. Elle se levait ordinairement entre 6 et 7 heures, et allait aussitôt à la messe, où elle communiait trois ou quatre fois par semaine. La journée se passait en bonnes oeuvres, en écritures, en visites à Saint-Cyr. Le roi venait régulièrement chez elle tous les soirs, vers 5 ou 6 heures, et y restait jusqu'à 10, heure où il allait souper.

Le train de maison de Mme de Maintenon était modeste. Le roi lui donnait quarante-huit mille livres par an, plus douze mille livres pour ses étrennes, et cette somme passait presque tout entière en aumônes. Auprès d'elle étaient sa vieille servante Manon, l'ancienne compagne des jours d'adversité, et un petit nombre de domestiques respectueux et silencieux. Son rang, qui la plaçait entre les simples particuliers et les reines, n'étant pas bien déterminé, il eût été difficile qu'elle vécût habituellement au milieu de l'étiquette de la cour. Aussi ne sortait-elle guère de son appartement. «Son élévation, dit Voltaire, ne fut pour elle qu'une retraite.»

Pendant que Mme de Maintenon se recueille ainsi, tout près d'elle la cour s'agite. L'escalier de marbre, au bas duquel est la demeure du dauphin, et qui conduit à la fois aux appartements de la dauphine[1], à ceux de Mme de Maintenon et à ceux de Louis XIV, est sans cesse encombré par ces hommes «qui sont maîtres de leurs gestes, de leurs yeux, de leur visage, qui dissimulent les mauvais offices, sourient à leurs ennemis, déguisent leurs passions[2]». C'est cet escalier qu'ils montent pour assister au lever et au coucher du roi. Ils passent dans la salle des gardes[3], puis dans l'antichambre du roi[4], puis dans la chambre des Bassans, où ils attendent le lever du monarque.

[Note 1: Depuis la mort de Marie-Thérèse, les appartements de la reine étaient occupés par la dauphine.] [Note 2: La Bruyère, _De la Cour_.] [Note 3: Salle N° 120 de la _Notice du Musée_.] [Note 4: Salle N° 121, _id_.]

Avec vos brillantes hardes Et votre ajustement, Faites tout le trajet de la salle des gardes; Et vous peignant galamment, Portez de tous côtés vos regards brusquement; Ne manquez pas, d'un haut ton, De les saluer par leur nom, De quelque rang qu'ils puissent être. Cette familiarité Donne à quiconque en use un air de qualité. Grattez du peigne à la porte De la Chambre du roi, Ou si, comme je prévoi, La presse s'y trouve trop forte, Montrez de loin votre chapeau, Ou montez sur quelque chose Pour faire voir votre museau; Et criez sans aucune pause, D'un ton rien moins que naturel: Monsieur l'huissier, pour le marquis un tel[1].

[Note 1: Molière, _Remerciement au Roi_.]

La chambre des Bassans[2], ainsi nommée parce qu'on y voit des tableaux de ce maître, est le salon d'attente qui précède la chambre à coucher de Louis XIV. Il y a plusieurs entrées différentes: l'entrée familière pour les princes, la grande entrée pour les grands officiers de la couronne; la première entrée pour ceux qui, par leur charge, ont un brevet d'entrée; l'entrée de la chambre pour les officiers de la chambre du roi. Le cérémonial est réglé de la manière la plus précise. Le garçon de la chambre ouvre les deux battants de la porte seulement pour le dauphin et les princes du sang. La porte s'ouvre pour chaque autre personne admise et se referme immédiatement.

[Note 2: _État de France_ en 1694.]

«On doit gratter doucement aux portes de la chambre; de l'antichambre et des cabinets, et non pas heurter rudement. De plus, si l'on veut sortir les portes étant fermées, il n'est pas permis d'ouvrir soi-même la porte; mais on doit se la laisser ouvrir par l'huissier[1].»

[Note 1: Salle no 123 de la _Notice du Musée_. Sous Louis XIV, cette salle, qui forme actuellement le salon de l'Oeil-de-Boeuf, était divisée en deux pièces: la première était la chambre des Bassans; la seconde servit de chambre à coucher au roi jusqu'en 1691, année ou il s'installa dans la salle suivante (no 124), pour y demeurer jusqu'à sa mort.]

A 8 heures, Louis XIV se lève et fait sa prière. Puis il sort de la balustrade de son lit, et il dit: «Au conseil!» Jusqu'à midi et demi, il travaille avec ses ministres. Ensuite, escorté par les princes, les princesses, les officiers, les grands seigneurs, il se rend à la messe, traversant la galerie des Glaces, où tout individu peut le voir, lui présenter un placet, et même lui parler. Il passe par les salons de la Guerre, d'Apollon, de Mercure, de Mars, de Diane, de Vénus et de l'Abondance[2], et arrive à la chapelle, qui s'élève dans toute la hauteur du rez-de-chaussée et du premier étage[3]. En bas se trouvent l'autel et la chaire, où prêchent tour à tour Bossuet, Bourdaloue et Massillon. Le haut est occupé par les tribunes.

[Note 2: Ces salons, qui forment ce qu'on appelait les grands appartements du roi, portent les nos 112, 111, 110, 109, 108, 107, 106, de la _Notice du Musée_.] [Note 3: Il ne faut pas confondre cette chapelle avec la chapelle actuelle, qui ne fut inaugurée qu'en 1710. Le salon d'Hercule (no 106 de la _Notice_), qui sert aujourd'hui d'entrée aux grands.]

«Les grands forment un vaste cercle au pied de l'autel, et paraissent debout, le dos tourné directement au prêtre et aux saints mystères, et les faces élevées vers leur roi, que l'on voit à genoux sur une tribune, et à qui ils semblent avoir tout l'esprit et tout le coeur appliqués. On ne laisse point de voir dans cet usage une espèce de subordination, car ce peuple paraît adorer le prince, et le prince adorer Dieu[1].»

[Note 1: La Bruyère, _De la Cour_.]

Après la messe, le roi dîne, ordinairement en petit couvert, seul dans sa chambre. A 2 heures, il va tirer dans son parc, ou se promener dans ses jardins, ou courre le cerf, soit à cheval, soit en calèche. Vers 5 ou 6 heures du soir, il se rend, comme nous l'avons déjà dit, chez Mme de Maintenon; et là il travaille de nouveau, avec ses ministres, une grande partie de la soirée. Il la quitte vers 9 ou 10 heures, et, de chez elle, il va soit à la comédie, soit à l'_appartement_.

[Note: appartements, fut de 1682 à 1710 la chapelle du château. La partie du palais dans laquelle se trouvent le salon d'Hercule et le vestibule au-dessous relie l'aile du nord à la partie centrale. C'est sur cet emplacement que s'élevait, dans toute la hauteur du rez-de-chaussée et du premier étage, la chapelle, dont un tableau, représentant Dangeau reçu grand maître de l'ordre de Saint-Lazare, reproduit la disposition intérieure. Ce tableau est dans la salle no 9 de la _Notice du Musée_ et porte le no 164.]

On désigne sous ce nom la réunion de toute la cour dans les grands appartements du roi. Le _Mercure galant_ de 1682 donne une description curieuse de ces soirées, dont l'usage s'établit dès la première année de l'installation définitive de Louis XIV à Versailles. «Le roi, dit le _Mercure_, permet l'entrée de son grand appartement de Versailles le lundi, le mercredi et le jeudi de chaque semaine pour y jouer à toutes sortes de jeux depuis 6 heures du soir jusqu'à 10, et ces jours-là sont nommés jours d'_appartement_.»

On monte par le grand escalier du Roi ou des Ambassadeurs, ce magnifique escalier que décorent les sculptures de Coysevox, les peintures de Lebrun et de Van der Meulen[1]. On entre par le salon de l'Abondance[2], ainsi nommé parce que les bas-reliefs représentant l'Abondance sont au-dessus de la porte de marbre. C'est dans cette salle, ornée par des tableaux du Carrache, du Guide, de Paul Véronèse, que sont dressés les buffets pour les rafraîchissements. On trouve le salon de Vénus[3], rempli de meubles splendides; puis le salon de Diane[4], où est le billard et où des orangers s'épanouissent dans des caisses d'argent.

[Note 1: L'escalier des Ambassadeurs, appelé aussi grand escalier du Roi, était situé dans l'aile du nord et conduisait aux grands appartements de Louis XIV. Il fut détruit en 1750, par suite de remaniements faits au logement de Louis XV.] [Note 2: Salle no 106 de la _Notice du Musée_.] [Note 3: Salle no 107, _id_.] [Note 4: Salle no 108, _id_.]

Le salon de Mars[1], où l'on admire six portraits du Titien, _Jésus et les pèlerins d'Emmaüs_ par Véronèse, _la Famille de Darius aux pieds d'Alexandre_ par Lebrun, est la salle où l'on joue. Un _trou-madame_ de marqueterie, posé sur une table de velours vert et entouré de pentes de velours cramoisi à franges d'or, est au milieu de la chambre. Il y a des tables pour les jeux de cartes et pour les autres jeux de hasard. La salle suivante est le salon de Mercure[2], où il y a des Carrache, des Titien, des Van Dyck; le lit de parade y est dressé.

[Note 1: Salle N° 109 de la _Notice_.] [Note 2: Salle N° 110, _id_.]

Puis apparaît le magnifique saron d'Apollon[3], qui est la salle du Trône. Au fond de la chambre s'élève une estrade couverte d'un tapis de Perse à fond d'or. Un trône d'argent de huit pieds de haut est au milieu. Quatre statues d'enfants, portant des corbeilles de fleurs, soutiennent le siège et le dossier, garnis de velours cramoisi. Le _David_ du Dominiquin, le _Thomiris_ de Rubens, des tableaux du Guide et de Van Dyck embellissent ce salon, où Louis XIV donne audience aux ambassadeurs étrangers, et où, les jours d'appartement, on fait de la musique et l'on danse.

[Note 3: Salle N° 111, _id_.]

Ces jours-là, tout s'agite, tout s'anime. A l'éblouissante clarté des lustres, les diamants, les joyaux étincellent.

On s'extasie devant les toilettes resplendissantes des plus belles femmes de France. «Les uns choisissent un jeu, et les autres s'arrêtent à un autre. D'autres ne veulent que regarder jouer, et d'autres que se promener pour admirer l'assemblée et la richesse de ces grands appartements. Quoiqu'ils soient remplis de monde, on n'y voit personne qui ne soit d'un rang distingué, tant hommes que femmes. La liberté de parler y est entière.... Cependant le respect fait que personne ne haussant trop la voix, le bruit qu'on entend n'est point incommode.... Le roi descend de sa grandeur pour jouer avec plusieurs de l'assemblée qui n'ont jamais eu un pareil honneur. Ce prince va tantôt à un jeu, tantôt à un autre. Il ne veut ni qu'on se lève, ni qu'on interrompe le jeu quand il approche[1].»

[Note 1: _Mercure galant_, décembre 1682.]

A 10 heures, la réunion cesse. C'est le moment où Louis XIV va souper, ordinairement au grand couvert, avec la famille royale, dans la pièce qu'on appelle l'antichambre du roi[2]. C'est là qu'est la nef de vermeil, qui a la forme d'un navire démâté. On y enferme, entre des «coussins de senteurs», les serviettes du monarque. Toutes les personnes qui passent devant la nef, même les princesses, doivent saluer, comme devant le lit du roi, quand on passe dans la chambre à coucher.

[Note 2: Salle no 121 de la _Notice_.]

Le souper fini, Louis XIV rentre dans sa chambre, où il reçoit sa famille intime, son frère, ses enfants, avec leurs maris ou leurs femmes. Il cause, jusqu'au coucher, qui a lieu vers minuit ou une heure. Les plus grands seigneurs ambitionnent l'honneur de porter alors le bougeoir, pendant que le souverain se déshabille. C'est, comme le remarque Saint-Simon, une distinction, une faveur qui se compte, tant Louis XIV a l'art de donner l'être à des riens.

La tâche des courtisans est terminée pour aujourd'hui. Les lumières sont éteintes. Tout est rentré dans l'ombre et le silence. Enfin, c'est l'heure du repos. Mais on dort peu, et l'on dort mal dans ce pays, dont parle La Bruyère, «qui est à quelque quarante-huit degrés d'élévation du pôle et à plus de onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons.» Là le sommeil de la nuit est troublé par les réminiscences d'hier, comme par les inquiétudes relatives à demain, et l'on n'oublie ni ses ambitions, ni ses soucis, parce qu'on «se couche et on se lève sur l'intérêt».

VIII

LA MARQUISE DE CAYLUS

Au milieu de la cour de Versailles, vieillie et attristée, apparaissent çà et là des figures jeunes, riantes, lumineuses, de frais et sémillants visages qui éclairent le palais et jettent un peu de vie sur la gravité du cérémonial et sur les ennuis de l'étiquette.

Louis XIV aimait la jeunesse. Quant à Mme de Maintenon, qui n'eut jamais d'enfants, elle se dédommageait de la cruauté du sort, en veillant, avec une sollicitude toute maternelle, sur des jeunes filles qu'elle chérissait. C'est ainsi qu'elle fit l'éducation de sa nièce à la mode de Bretagne, la jolie et gracieuse Mlle de Murçay-Villette; un vrai type de Française, gaie, rieuse, même un peu caustique, animée, amusante, entraînante, entraînée.

Elle mérite une mention spéciale dans la galerie de Versailles, cette petite magicienne, qui maniait aussi bien la plume que l'éventail, cette femme d'esprit qui a eu l'honneur d'être citée par Sainte-Beuve comme le modèle des qualités exquises dont il résume l'ensemble par ce seul mot: l'_urbanité;_ cette enchanteresse à qui Mme de Maintenon disait: «Vous savez bien vous passer des plaisirs, mais les plaisirs ne peuvent se passer de vous.»

Marguerite de Murçay-Villette, marquise de Caylus, naquit en 1673. Benjamin de Valois, marquisde Villette, son grand-père, avait épousé Arthémise d'Aubigné, fille du fameux Théodore-Agrippa d'Aubigné, le soldat-poète, l'austère et fougueux calviniste, le fier et satirique compagnon d'Henri IV; Théodore-Agrippa d'Aubigné, dont le fils fut père de Mme de Maintenon. La petite de Villette-Murçay avait sept ans, et son père, qui servait dans la marine, faisait campagne, lorsque Mme de Maintenon résolut de la convertir au catholicisme.

C'était le moment où Louis XIV convertissait les huguenots de son royaume. L'enfant fut enlevée à sa famille et conduite à Saint-Germain.

«Je pleurai d'abord beaucoup, dit-elle dans ses _Souvenirs_; mais je trouvai le lendemain la messe du roi si belle, que je consentis à me faire catholique, à condition que je l'entendrais tous les jours, et qu'on me garantirait du fouet. C'est là toute la controverse qu'on employa, et la seule abjuration que je fis.»

M. de Murçay-Villette fut d'abord indigné; mais il finit par s'adoucir et par embrasser lui-même la religion catholique dans des conditions plus sérieuses. Comme le roi l'en félicitait: «C'est la seule occasion de ma vie, répondit-il, où je n'ai point eu pour objet de plaire à Votre Majesté.»