La Cour d'Assises, ses pompes et ses œuvres
Part 6
--Messiés, dit ce Russe, z’ai été commis pour étoudier le cas du nommé Papillon et rezerzer si, d’une façon ou d’une autre, en partie ou en totalité, il n’était pas excousable du crime dont il a à répondre dévant vous. Zé me souis livré, messiés, à trois zenres dé conztatations: les prémières obzectives; les deuzièmes zubzectives; et les troizièmes rétrozpectives. Prémières conztatations obzectives: lé dénommé Papillon souffre fréquemment des membres inférieurs et a une peine rélative à ze zhausser, dès qu’il fait zhaud; les féculents semblent lui donner du gonflement d’entrailles; il dit, à sept ans, être tombé zur la tête, et depuis avoir des névralzies. Enfin, zes urines, qué z’ai examinées avec zoin, sont trop riches en phosphates. C’est tout. Au total: rien dé rémarquable. Deuzièmement: conztatations subzectives. La première rémarque du dénommé Papillon dévant moi a été qué zon père l’avait conçu à une période de faiblesse, après les fatigues d’un voyage aux colonies. Il est possible, messiés, qu’il y ait là une prémière raison à za névropathie évidente. Z’ai notamment constaté zhez lui des tendances érotiques assez développées. On a trouvé dans zes poches, en l’arrêtant, des images obszènes: ze crois qu’effectivement elles correspondaient à un besoin.--Enfin, troizièmes conztatations rétrozpectives: il y a eu, messiés, dans la famille dé Papillon, un grand-oncle maternel enfermé à Saint-Anne, et une zœur qui a présenté des zautes d’humeur. Tout cela est à noter, sans qué tout cela soit particulièrement à souligner. Mais, me résumant, sur cet état pzychologique, ze crois, messiés, qu’après mes trois sortes dé conztatations, ze dirais volontiers zeci: Papillon me paraît être un zerveau rélativement normal, au zervice d’une moelle assez zurexcitée.
Si, à cette minute, il ne regardait pas les deux trognes d’assassins et l’horrible tête de Trinioles, dirigeant ainsi tous les regards de la salle sur ces trois complices, on serait tenté de croire que cet aliéniste est un humoriste; mais personne ne rit. Lui-même ne s’amuse pas. Et tout cela fait détourner les esprits de l’image qui devrait s’imposer: l’assassinat d’une vieille, une nuit, par deux brutes, parmi des coups et des râles.
Maître Trinioles se lève. Terrible minute! Il est de la même école que Maître Mireille, que cinq cents, que sept cents autres! Rapportez fidèlement ce que vos oreilles vont entendre. Les gens simples, qui vivent loin du Palais, vous diront que vous caricaturez. C’est qu’ils ne connaissent ni le milieu, ni la procédure, ni le métier. Tout, tout est possible dans la bouche d’un avocat; tout est véridique; rien même n’est une audace, tant peut être démesurée son inconscience!
--Papillon, messieurs, partit chez sa tante sans préméditation. La preuve: il avait d’abord été question de dévaliser une vieille femme, rue de Bretagne. Ah!... que ne l’a-t-il donc fait!... Papillon, messieurs, avait sur lui du cordon de tirage? Oui! En passant devant un bazar, par gaminerie, il en avait coupé quelques mètres. A qui de nous n’est-ce pas arrivé?... D’ailleurs, la Justice, injuste, dit à l’accusé: «Expliquez-vous!» mais l’accusé ne peut pas toujours s’expliquer: dans la vie, il y a des minutes d’aberration! Quand mon client et son cousin se sont trouvés devant leur vieille tante, que s’est-il passé?... Hélas! Ils ont été victimes des circonstances! Cette pauvre femme, on répète à l’envie qu’elle fut assassinée; mais vous avez entendu le docteur Paul: «Je ne puis préciser, dit-il, de quoi elle est morte.» Le doute plane, messieurs! Certes, il y eut des coups, des blessures; certes, les conséquences ont été déplorables; mais c’est tout! Où est le crime?... Je ne vois qu’un accident navrant... Devez-vous alors, vous jury, supprimer de la Société un garçon plein de santé, qui peut lui rendre d’éminents services? Vous vous hypnotisez, j’en ai peur, sur la vision strangulante d’une vieille femme dans la nuit, vision fournie par monsieur l’avocat général. Ah! messieurs les jurés, rien n’est dit, tant que la défense n’a pas parlé... tant qu’il reste une seule chose à dire! Et moi je dirai tout, car vous ne connaissez rien de cet homme, vraiment... Regardez-le, ce nerveux, avec son regard de somnambule, en proie à une suggestion perpétuelle... Pourquoi... je vous le demande, pourquoi, sinon parce que nous sommes en Cour d’Assises... pourquoi vouloir à toute force qu’il ait étranglé? Un assassin, cet homme-là! Voleur, peut-être, et voleur encore qui ne prétendait commettre qu’un léger vol! Est-ce qu’on assassine, dites-moi, quand on a derrière soi vingt ans de vie honorable? Je sais: vous allez répondre: «Et le bâillon?» Mais il ne l’a mis, messieurs, que pour le desserrer!... Alors, ayez, je vous en prie, le courage de conclure, avec les faits probants, que le décès de cette pauvre vieille ne fut que le résultat d’un geste hypothétique de cet homme! En ce cas, la... je n’ose même pas dire le mot... la peine de mort... pour celui-ci? Peut-il en être question?... Les travaux forcés à perpétuité? A cet homme jeune, à l’âge de l’enthousiasme!... Dix ans de réclusion? Pensez à ce chiffre! Dix ans dans une maison centrale, où il est interdit de parler! Vous frémissez, messieurs! Et puis... il a une famille. Vous ne voudrez pas que, par les journaux, elle apprenne une si horrible chose! Alors? Résumons-nous, ensemble, avec toute la loyauté de nos cœurs réunis. On n’a pas voulu tuer. Pour un vol pardonnable, on a mis une pauvre vieille,--qui, hélas! d’elle-même, n’aurait pas tardé à mourir,--dans une position qui eut des conséquences dont on aurait dû se préoccuper, je le reconnais, mais c’est tout, absolument tout! Je me tourne à gauche, à droite, je remonte dans le passé: rien! Le néant! Conclusion: Vous acquitterez! Vous acquitterez! Vous acquitterez!
Le jury, composé du commandant en retraite, du professeur de violon, du grainetier et de neuf autres citoyens honorables, a passé sa semaine à acquitter des meurtres, des faux, des avortements. Une fois, une seule, il a tenu à punir de cinq ans de réclusion un homme qui avait passé cinq pièces de dix sous fausses. Sa tâche va être terminée: celui-ci va retourner à son grain, cet autre à ses sonates, ce troisième à sa retraite. C’est la dernière affaire... Ma foi, il est bon de s’affirmer... Dix ans? Non. Vingt ans? Pas assez. La mort. Parfaitement! Et pour les deux.
Si l’on en juge au silence et à la pâleur des visages, la lecture de cette tragique sentence produit, sur le public et le jury, un effet nerveux plus grand que sur Papillon et sur Oé. Sans doute cette idée leur est-elle déjà familière: en cellule ils l’ont ruminée. Tout de même, Papillon, ce colosse, a une raideur qui trahit son émoi; comme tous les assistants, soudain, il se représente la machine au petit jour, des messieurs raides et tête nue, le bourreau, le panier; mais tandis que les gardes l’emmènent, Oé lui crie d’une voix railleuse: «P’tit... t’en fais pas!... C’est pas encore la tête!... Y a la grâce... et on ira au pays des singes!»
Emmèneront-ils Maître Trinioles?
Il vient d’écouter, le front dans ses mains, supportant avec peine le poids de son crâne où d’horribles images s’entre-choquent. Enfin, il se redresse. De ses yeux on ne voit plus que le blanc: il se pâme. Comme des amis l’entourent, l’entraînent, on se demande s’ils le félicitent ou s’ils soutiennent ses pas. Comédien! Comédie!... D’une insanité, à la fin trop ignoble. On comprend que des journalistes, ayant seulement un an de métier, s’en viennent là comme des chiens qu’on fouette. Ils en ont déjà tant vu! Quelle nausée!
Et pourtant, quand, à l’horizon, quelque grosse affaire se prépare, quand, d’avance, la rumeur en emplit et le Palais et la ville, ils retrouvent tout à coup des âmes d’enfants curieux. Qu’on annonce, par exemple, que va se juger l’affaire de la femme de Caillaux... Quand? Dans quinze jours?... Dans huit?... Lundi!... Tous les amis veulent des cartes! Ah! cette fièvre, ce désir, ce snobisme! Eux-mêmes alors subissent un entraînement. Ils pensent: «C’est pourtant vrai que ce sera la grosse affaire!...» Et ils oublient le courant, toute la besogne quotidienne. Il va venir des actrices, des hommes du Gouvernement. «Ça va être énorme, c’est sûr!»
--Mon bon petit, je te ferai entrer.
Ce sont eux, toute la dernière semaine, qui proposent, avant qu’on demande. Et certes, ils vont continuer leur fâcheux travail dans cette fâcheuse maison; mais elle sera toute changée par une fête, un grand gala de justice, qui leur donne de l’importance.
--Vous savez qui plaide pour les Caillaux? Non? Vous n’avez jamais entendu Labori? Mais, chère amie, Labori c’est mieux qu’un avocat... c’est la Défense personnifiée!
Encore quarante-huit heures... Plus que vingt-quatre... Ah! ce procès! Enfin, voici sa semaine venue! Voici le jour d’ouverture!... Caillaux! Caillaux! Le nom seul, quand on le répète, sent la chasse et la curée. Comment s’étonner que des débats sensationnels, que ce politicien va mener lui-même, soient tumultueux, pathétiques, secoués de fureurs et d’aboiements?
V
L’AFFAIRE NATIONALE
Tout le monde est venu. L’attente seule est une angoisse. Grand spectacle politique et judiciaire. Et c’est par des cris qu’il commence!
--Hou! Hou!... Conspuez!... Hou! Hou!... Ouvrez!
Le Président n’est pas fait pour l’action. C’est un homme sur son derrière depuis trente ans. Il est dans le plus grand émoi: il a omis de faire ouvrir les portes aux journalistes. Ceux-ci protestent, poussent, pénètrent, et, dans la salle bondée et déjà frémissante, ils apportent leur colère. Aussi, la première phrase de la Cour sera-t-elle chevrotée: «Messieurs, la dignité de la Justice...» Le mot sonne faux; on répond par un bourdonnement. Il y a là tout le Paris amateur de théâtres, installé déjà et qui braque ses jumelles. Une voix crie:
--Ce sont les agents de la Sûreté qui sèment le désordre!
Mais où se cachent-ils? Comble d’audace! Ils sont venus déguisés en avocats: on reconnaît leurs lourdes têtes d’espions, qui ne s’accordent pas à la légèreté des robes du Barreau, et Maître Piero-Piafferi lance au nez de l’un d’eux...
--Au premier flic qui m’embête, je mets mes deux mains sur la figure et mes deux pieds où vous savez!
Le flic ne bronche pas.
Qui les a postés là? M. Caillaux. Il a donné ses ordres au Gouvernement. Ce vieux Président, pâle et déjà perclus de peur, qui redoute-t-il? M. Caillaux, grand chef des fonctionnaires. Deux cents robes noires d’hommes libres, tassés au fond de la salle parce que leurs bancs sont occupés par la clientèle de l’assassin, s’insurgent, avant même qu’on commence. Après qui en ont-elles? Après M. Caillaux, le dictateur d’hier et peut-être de demain.--Et ainsi, les premières minutes, passionnées, ont la fièvre d’une rencontre. On se dévisage pour une lutte... Où est l’accusée? La voilà, cette gueuse! C’est elle, la pauvre victime!... Mais lui? Pas là? Serait-il en retard? Comble d’impertinence!... Non, le voici!... Et aussitôt, chacun ricane, ou regarde bouche bée, chacun se livre, dès le premier mouvement, avec sa stupeur ou sa haine... Caillaux! L’homme détesté de tous les indépendants, mais le plus craint des âmes molles qui tremblent pour une place. Son nom suffit pour qu’on se batte; dès l’abord, on se défie; et même avant d’avoir parlé, on s’essouffle dans un air énervant, précurseur de batailles.
Le jury, pourtant, demeure impassible. Sitôt choisi, sitôt glacé, par le lieu, la foule, la cause. On y voit un imprimeur, un accordeur de pianos, un chapelier, un architecte. Messieurs, de la circonspection! A gauche, ils sont guettés par la partie civile: Maître Chenu épie leurs visages pour s’imposer et leur faire venger une victime. En face, la défense, Maître Labori. On ne voit pas son regard: le lorgnon l’éteint. Il a l’air aveugle des statues antiques; mais la bouche n’en est que plus poignante. Elle clame déjà l’honnêteté d’une femme! Gare au jury s’il ne comprend pas!
--Madame... comment vous appelez-vous?...
C’est le Président qui balbutie ces quelques mots: le procès commence. Et tout de suite... c’est une déception! Car, tout de suite, ce sont des débats médiocres et hésitants, à la mesure des premiers acteurs.
Quelques journalistes étaient debout.
--Assis! Assis!
--Madame, répète le Président... votre nom?
--Assis!... Chut!... Écoutez!
Bien vite on s’aperçoit que l’accusée, de visage banal, a la voix faible et monotone. Dès la première réponse, elle est piteuse. Diable! Le public des théâtres, qui a le goût de la clarté, se demande pourquoi le tyran aimait cette femme... Il la dominait, sans doute... Qu’elle est misérable: elle s’explique en petite fille. Oh!... c’est une rude déconvenue!...
Les curieux se rasseyent.
Alors, le Président l’exhorte:
--Madame... dites ce que vous devez dire... comme vous l’entendez...
Employé de la Justice, il est à ses ordres.
Dans un effort, elle se décide:
--Monsieur... en 1911, je me suis remariée avec M. Caillaux, président du Conseil.
Elle fait valoir le titre:
--Eh! tiens, il y a de l’ambition là dedans!...
Des têtes se redressent parmi le public.
--Malheureusement, geint-elle, la calomnie entra chez nous!
Et voici qu’elle raconte, parmi des minauderies poudrées comme sa figure, ce qu’elle entendait dans les salons, chez les couturières. Elle était bien malheureuse!... On disait que son mari avait vendu le Congo à l’empereur d’Allemagne et que, comme cadeau de noces, elle avait reçu une couronne de sept cent mille francs... Mais tous ces détails, dans sa bouche, sont affadis. Est-ce bien elle qu’elle défend?
Le Président la soutient de son mieux, avec toute sa mollesse.
--Madame, voulez-vous me permettre une question?... Oh! Vous n’aviez pas terminé? Pardon, madame!... Oui, oui, vous pouvez lire. Seuls les témoins n’ont pas le droit de lire...
L’air souffrant, d’une voix de nonne mourante, elle aborde la double vie de M. Caillaux: première femme, divorce, lettres intimes, celles dont Calmette s’était emparé et qu’il eût publiées: cela, elle l’affirme. Comme elle est dans l’inconnu, tout à coup, elle se sent plus forte. Quant à elle, quoique l’amour ait rempli sa vie--elle fait des yeux blancs--elle était une bourgeoise et une mère: l’idée d’une publication l’affolait; son père lui avait toujours dit qu’une femme qui a un amant est sans honneur.
--Madame, dit le Président, préférez-vous rester assise?...
--Merci!
Debout, elle laisse mieux voir qu’elle monte un calvaire.
--Madame, soupire alors le Président, nous allons... être forcés de parler du drame lui-même.
Il est blanc comme son nom: on a publié qu’il s’appelait Albanel. Il est effondré. Il a l’air bouilli. Il bredouille:
--Nous devons éclairer MM. les jurés... mais... ne dites, bien entendu, que ce que vous voulez!... La loi ne vous oblige pas à dire ce que vous ne voulez pas!
L’accusée a un petit signe de tête qui veut dire merci. Puis, s’appuyant sur cette bonne loi, elle répète que cette menace de publication l’effrayait au point qu’elle a désiré un conseil. (Elle a toujours son ton morne; un de ses gardes bâille à rendre l’âme, et il n’y a personne dans la salle qui ne commence à se sentir mal assis.) Son mari étant ministre, elle a téléphoné au Président du tribunal, M. Monier, de venir à domicile lui donner une consultation. M. Monier est accouru. Et chez Mme Caillaux, comme dans sa Première Chambre, il a été nerveux, impulsif, trop net, là où il eût fallu être réfléchi, imprécis, mesuré. C’est un homme dont l’audace a fait la situation, laquelle a doublé cette audace. «Juridiquement, rien à faire! a-t-il déclaré. Se défendre par ses propres moyens!» En déjeunant, Mme Caillaux rapporte ce propos au tyran, qui s’écrie: «Parfait! Je casserai... la figure à Calmette!» A la vérité, il emploie un terme plus vif.
Maître Chenu, qui défend la mémoire du directeur du _Figaro_, se dresse comme la statue du Commandeur:
--Il a dit: la gueule! On peut le répéter. C’est dans la procédure.
--Oh! gémit-elle... en public!...
Maître Chenu se tourne vers ce public:
--Elle l’a écrit!
Gueule ou non, le Président du tribunal a, dit-elle, «ouvert un gouffre devant sa conscience».
--Chochote, va!...
Ce sont ces messieurs de la presse qui laissent échapper ce murmure gai. Elle ne l’entend pas. Les yeux baissés, elle rend au Président Albanel ses gracieusetés.
--Ne suis-je pas trop longue?...
--Non, non, madame. Continuez.
Hum! Le public et le Barreau sont bien las déjà. On entend grogner:
--Elle est au-dessous de tout!
Il fait très chaud. Quelqu’un suggère: «Ouvrez donc les fenêtres!» Une dame objecte: «On n’entendra plus.»
--Mais, on s’en fout!
Mme Caillaux poursuit:
--On me reproche mon revolver... J’ai toujours porté un petit revolver... c’est une habitude que mon père nous avait donnée, à ma sœur et à moi, dans les circonstances délicates... D’ailleurs, messieurs, en partant de chez moi... je ne savais pas encore si j’irais au _Figaro_... ou à un thé.
--Ah! Ah!
Cette fois, on rit. Ainsi, selon l’habitude, dans cette salle, le drame se change en comédie, par la pauvreté de ceux qui le jouent; et au lieu d’être empoignés par de grands sentiments: horreur, vengeance, pitié, les auditeurs sont fatigués tout de suite par le ridicule de débats décousus, où rien n’est «comme il faut».
--C’est subitement, dit Mme Caillaux, que l’idée m’est venue... Mais... je ne voulais faire que du scandale.
Maître Chenu, dont le dur visage est impassible, ne la quitte pas des yeux. Elle vient de rencontrer son regard. Elle a un tremblement, et elle geint:
--Si j’avais supposé l’horrible issue... ah!...
--Ah! quoi donc? grognent les journalistes.
--Ah! j’aurais préféré qu’on publiât les lettres!
Maintenant elle sanglote:
--Au journal, pendant que j’attendais... j’ai entendu causer... on a dit mon nom... ça m’a donné un coup... je me suis levée...
Soudain la salle se tait; le public tient son souffle. Voici que ce feuilleton le reprend et l’intéresse. Mais alors, elle aussi se tait.
--Continuez, madame... chevrote pour la vingtième fois le Président.
Des gens se déplacent pour mieux entendre. On fait «Chut!... Chut!» Et comme elle s’obstine à demeurer muette, c’est le Président qui raconte:
--Vous êtes entrée chez M. Calmette, n’est-ce pas, madame? Et alors, avez-vous dit, les coups sont partis... d’eux-mêmes?
Mme Caillaux approuve. Quelqu’un vient de ricaner tout haut. De son doigt elle fait mine d’essuyer ses yeux, et lance au public un regard sec.
--En tirant, murmure le Président, toujours confit de respect, auriez-vous... ainsi que prétendent les experts... modifié votre position?
--Oh! s’écrie-t-elle, je n’ai rien pu modifier: ces revolvers-là, c’est effrayant, ça part tout seul!
A ce mot, on entend des rires prolongés. Les trouve-t-elle déplacés? De geignarde elle devient agressive:
--Messieurs, il y a une question de conscience! C’est affreux déjà, quand on n’a eu que de bons principes, de se dire toute sa vie qu’on a été cause de la mort d’un homme!... Réfléchissez: tuer un homme, c’est épouvantable!
Si elle cherche à émouvoir, le moyen n’est pas fameux: chaque phrase, maintenant, est soulignée: une joie nerveuse agite la salle. On ouvre une fenêtre, puis deux. Un vieux monsieur se fâche; il a froid. Et, d’une voix du nez, Mme Caillaux dit encore:
--Aurais-je renoncé à l’amour de mon mari, à l’affection de ma fille, à tout... pour aller tuer? Hélas! J’avais trop présumé de mes forces: en face de l’homme qui a empoisonné ma vie, j’ai perdu la tête... et... j’ai commis cet acte irréparable... irréparable pour mon mari, dont la délicatesse va jusqu’aux scrupules, irréparable pour moi et ma conscience, irréparable pour ma fille: la chère petite, que ne lui reprochera-t-on pas?
Elle réfléchit un long temps, puis, dans un éclair:
--Irréparable enfin, je l’avoue, pour la malheureuse victime!
Elle s’abat sur son banc.
A cette minute, une spectatrice, qui n’entend pas perdre un geste, se fâche dans le dos d’un avocat:
--Monsieur, vous m’empêchez de voir!
C’est un grand diable flegmatique. Il se retourne:
--Passez au contrôle vous faire rembourser...
--Insolent!
Mais... on dirait que c’est fini? Oui. Au moins le premier acte. Le Président a eu la force de se lever; il se couvre, il murmure deux mots... et les gardes demandent respectueusement à l’accusée s’ils peuvent l’emmener. Elle consent. La salle s’agite, se vide: allons, la suite à demain!... On s’étire, on s’éponge, on bâille, et on conclut:
--Eh bien! pour un début... c’est ce qui s’appelle raté!
Mais, comme dans tous les drames, ce premier acte n’est qu’une exposition. Après le repos de la nuit, les auditeurs reviendront et prendront patience. Les grands rôles n’ont pas donné. Maître Labori n’a que soufflé fort en relevant ses manches. Maître Chenu a fait tomber deux mots glacés pour prévenir: «Je suis là!» L’avocat général? Y en a-t-il un?... Tant de monde encombre l’estrade de la Cour qu’on ne saurait distinguer. Enfin Caillaux n’a paru qu’une seconde; puis, le Président, très poliment, lui a demandé s’il voulait bien sortir... avec les autres témoins: il est classé témoin. Mais il piaffe derrière la porte, pendant que, de l’autre côté, le public soupire en l’attendant. Que fait-il? Écoute-t-il? Entend-il? Les flics, postés dans la salle, n’ont pas dû pouvoir lui rapporter grand’chose. Il doit être fumant, les nerfs tendus, les poings serrés.
Et ce second jour commence comme le premier, dans un air fébrile où s’agitent deux fois plus de femmes, et chaque journaliste, ayant amené la sienne, proteste contre celles des autres.
--Madame, c’est la place du rédacteur du _Progrès_.
--Oh! monsieur, je ne suis pas bien grosse!
--Mais, madame, nous travaillons, nous!
--C’est vrai, monsieur, consent la femme qui s’assied, cela doit être dur pour vous, ces grandes affaires!
Sonnette. Rideau. La Cour! Ah!... Est-ce le tour de Caillaux?
Pas encore.
Il faut entendre d’abord quelques dépositions: des policiers, un académicien, des garçons de bureau, des gens qui se trouvaient dans l’antichambre du _Figaro_, dix-neuf témoins. Dieu, que ce sera long!
Personne n’écoute. Le Président, muet, a l’air d’un épouvantail dans un verger. C’est Maître Labori, aujourd’hui, qui interroge; et il gronde, impétueux.
Si le témoin dit: «Je ne comprends pas l’intérêt...»
--Un témoin, monsieur, prononce-t-il, n’a nul besoin de comprendre! Qu’il réponde!
Il est le maître, en l’absence de Caillaux qui ne paraît pas.
Pas encore.
Quand le verra-t-on?
--L’audience est suspendue... bredouille le Président.
Les gens se lèvent, respirent. Du buffet quelques stagiaires apportent des sandwichs et des bananes, et l’un d’eux affirme:
--Ça va être à lui; ça ne peut plus être long.
Trois journalistes font manger une avocate; elle rit; ils lui essuient la bouche. Deux messieurs se menacent:
--Je vous dis que c’est une fripouille!
--Moi, je n’ai rien à vous dire!
--C’est ce que je déplore, monsieur!... car c’est une basse fripouille!
Et c’est au milieu de ces orages que la sonnette grelotte. La reprise! Vite à vos places!... Est-ce Caillaux?
Pas encore.
Auparavant, la Cour prend des précautions. Le Président est rentré avec une tête de lièvre; il prévoit du trouble: le cas de Caillaux-lèse-majesté. Donc, il va lire d’abord les textes du Code d’instruction criminelle concernant les délits d’audience. Puis, d’une voix qui s’étrangle, car la minute est solennelle, mais d’un geste assuré, car il appelle du secours:
--Faites entrer le témoin suivant!
Ah! c’est lui?... Oui, c’est lui.