La Coupe; Lupo Liverani; Le Toast; Garnier; Le Contrebandier; La Rêverie à Paris

Part 7

Chapter 74,048 wordsPublic domain

Je veux qu'il soit mon obligé.

QUINTANA.

Il n'a pas seulement fait attention à vous, pressé qu'il était de rentrer chez lui sans être reconnu.

ANGELO.

Il m'a vu, il m'a fait signe. Il compte me revoir ailleurs; mais moi je veux le voir chez lui et savoir comment il y agit pour mériter la faveur céleste.

QUINTANA.

En ce cas, je vais voir, moi, si le garde-manger est approvisionné par les anges... (Allant au fond et revenant.) Peste! voici une dame de grande allure, sans doute la maîtresse de Lupo.

ANGELO.

Laisse-nous.

QUINTANA.

Je crains pour vous l'aiguillon de la chair; vous piétinerai-je?

ANGELO.

Va-t'en! (A part.) Mes passions sont déchaînées et repoussent à jamais le frein!

SCÈNE IV.

ANGELO, DELIA.

ANGELO, surpris.

Comment, Delia! toujours jeune et belle?

DELIA.

Est-ce toi, mon pauvre... Comment donc t'appelles-tu?

ANGELO.

Tu as oublié jusqu'au nom d'Angelo?

DELIA.

Angelo Ariani! c'est la vérité! Qu'es-tu donc devenu depuis si longtemps que tu as disparu de Rome et de Naples? Sors-tu de prison ou de maladie?

ANGELO.

Je sors des ténèbres, et je revois le soleil. J'étais dans l'abîme de la mort, et je bois la vie en te regardant.

DELIA.

Sois prudent. Lupo est mon amant et mon maître.

ANGELO.

Il est jaloux?

DELIA.

Il est brutal dans la colère et cruel dans la vengeance. Il te tuerait s'il nous trouvait seuls ensemble.

ANGELO.

Je ne le crains pas.

DELIA.

Tu as tort: c'est un homme que nul ne peut vaincre.

ANGELO. Je le vaincrai, moi. J'allumerai le feu de sa rage, je le forcerai de se perdre.

DELIA.

Tu le hais donc?

ANGELO.

Oui, si tu l'aimes.

DELIA.

Que veux-tu! c'est un amant libéral, et, sans la rudesse de son langage...

ANGELO.

Je sais qu'il a toujours l'injure à la bouche, par conséquent la haine dans le coeur.

DELIA.

C'est selon. Il est bon par moments. Il chérit son père.

ANGELO.

Ce vieillard cacochyme que j'ai aperçu là tout à l'heure?

DELIA.

Le vieux Liverani Montelupo ignore les escapades de son fils; il ne voit personne, et sa confiance est sans bornes. Mais sauve-toi, voilà Lupo!

(Elle fuit par la gauche.)

ANGELO.

Celui qui est en révolte contre Dieu ne craint aucun homme.

SCÈNE V.

ANGELO, LUPO.

LUPO, qui a vu sortir Delia.

Qui vous a permis d'entrer chez moi sans vous faire annoncer et de parler à ma maîtresse?

ANGELO.

Prenez garde à qui vous parlez vous-même.

LUPO, surpris.

L'ermite du Vésuve devenu cavalier!

ANGELO.

Le même qui vous a secouru tout à l'heure à l'entrée de la plaine.

LUPO.

Comment! l'homme masqué qui m'a aidé à regagner ma demeure?

ANGELO.

Et à disperser les archers....

LUPO.

Silence, ami! je vous dois l'hospitalité; mais gardez-moi le secret dans cette maison, parlons bas. Étiez-vous un faux ermite?

ANGELO.

J'étais pieux et fervent. Désormais j'appartiens à l'enfer que vous servez.

LUPO.

Est-ce une manière de dire que vous voulez faire fortune et servir sous mes ordres?

ANGELO.

Je veux être obéi comme vous. Associez-moi à votre autorité.

LUPO.

Vous demandez l'impossible. Mes sauvages compagnons refuseraient tout autre commandement que le mien.

ANGELO.

C'est-à-dire que vous refusez le secours d'un homme intelligent: vous ne voulez conduire que des brutes!

LUPO.

Nous faisons un métier de brutes. Si vous êtes intelligent, cherchez un meilleur chemin.

ANGELO.

Vous vous méfiez de mon courage!

LUPO.

Non, je doute de votre persévérance. Et puis, tenez, ne vous abusez pas: le métier est perdu. Nous avons trop de concurrence, les paysans ne nous aident plus, les soldats ont l'éveil. Dans votre intérêt, je vous engage même à ne pas rester ici en vue: je suis menacé à chaque instant. Je vais donner des ordres pour qu'on vous conduise dans une chambre où vous serez servi. (Il sort. Delia, qui le guettait, rentre.)

SCÈNE VI.

DELIA, ANGELO.

DELIA.

Eh bien! il t'a parlé en confidence. Vous êtes grands amis à présent?

ANGELO.

Non, il refuse mon alliance, il paraît découragé,--ou je lui déplais. Peu m'importe, si tu veux me garder à ton service.

DELIA.

Es-tu fou? Pour m'arracher à Lupo, il faudrait le tuer.

ANGELO.

Je le tuerai si tu veux.

DELIA.

Mais... es-tu riche?

ANGELO.

Je le serai quand il te plaira. Le diable est à mes ordres.

DELIA, riant.

T'es-tu donné à lui?

ANGELO.

La chose n'est pas difficile pour moi, je n'y risque plus rien.

DELIA, railleuse.

Je vois que tu es un plus hardi compagnon que Lupo, car il ne dirait pas de tels blasphèmes.

ANGELO.

Je suis plus brave et plus épris que lui.

DELIA.

Mais tu invoques le démon, ce qui veut dire que tu n'as ni sou ni maille. Tâche de gagner au jeu, et tu auras quelque chance auprès des femmes.

ANGELO.

Tu me refuses? tu me repousses, toi aussi?

DELIA.

Va-t'en. Si Lupo savait que tu oses... Écoute; le voilà déjà hors de sens! il crie et jure; il faut savoir ce que c'est. (Elle sort par le fond.)

SCÈNE VII.

ANGELO.

Ainsi le bandit me dédaigne et la courtisane me méprise! Lupo ne m'invite pas même à sa table, et sa maîtresse ne craint pas de m'offenser parce que je suis pauvre! Allons, je veux me faire craindre, et à mon tour j'humilierai les autres! Ses bandits n'obéissent qu'à lui!... Si je le perdais auprès d'eux! si je l'accusais de vouloir les livrer!--Son père l'aime: si je révélais son infamie au vieillard! Voyons, quel mal pourrais-je faire à ce voleur de profession qui m'a volé ma place là-haut? Je sens que je le hais d'une haine mortelle, inextinguible! Je voudrais le torturer! Je sens un volcan gronder dans ma tête, une bile corrosive s'amasser dans mon foie! C'est un vautour que j'ai là! je suis dévoré vivant par les monstres! J'anticipe l'enfer!

SCÈNE VIII.

ANGELO, QUINTANA.

QUINTANA.

Venez, mon maître, ne restons pas ici. La maison est entourée de figures étranges. Lupo ne paraît pas s'en tourmenter; moi, je ne me sens pas en sûreté, et je commence à regretter l'ermitage où nos haillons n'étaient pas suspects.

ANGELO.

J'irai voir ce qui se passe, suis-moi. (Ils sortent.)

SCÈNE IX.

Entrent par le fond LUPO, GALVAN et LISANDRO.

LUPO, irrité.

Comment, vous venez chez moi festoyer avec l'argent que je gagne à la pointe de l'épée!...

GALVAN, qui l'amène.

Parlez moins haut, expliquez-vous sans bruit. Si vous êtes sûr de vos gens, nous ne pouvons répondre des nôtres, et tous vos amis ne connaissent pas votre secret. Vous bravez trop l'opinion, vous vous ferez arrêter.

LUPO.

Je défie l'univers, et vous, vous craignez de vous compromettre. Vous êtes tous des lâches!

GALVAN.

Si vous êtes ivre, dites-le, ou bien...

LUPO.

Je ne le suis pas. Je n'ai rien pris depuis hier, j'ai couru toute la nuit, tout le matin, et je tombe de fatigue; mais vous m'exaspérez...

LISANDRO.

Faites-vous une raison: nous n'avons pas d'argent.

LUPO.

Quoi! pas même entre vous tous une misérable somme de mille ducats?

GALVAN.

Nous avons fait comme vous, nous avons ruiné nos parents, et quand le jeu nous est contraire, comme à vous les promenades au clair de lune, nous sommes lavés et rincés comme les cailloux de la mer.

LISANDRO.

Aussi nous venions chez vous avec l'espoir de nous refaire un peu en jouant sur parole.

LUPO.

Oui, vous refaire à mes dépens, comme toujours!

GALVAN.

Un gentilhomme reproche-t-il à ses amis l'argent qu'ils lui gagnent?

LUPO.

Je vous reproche de me refuser une misère, à moi qui ne vous ai jamais rien refusé.

LISANDRO.

Vous, c'est différent, vous rançonnez les voyageurs! Vous vous procurez tout ce qu'il vous faut.

LUPO.

J'ai dévasté le pays, j'ai porté l'épouvante sur tous les chemins. Mon nom n'est plus un secret et il faut que je change le théâtre de mes exploits. Mes dernières campagnes m'ont coûté plus de peine qu'elles ne m'ont rapporté d'écus, et pourtant jusqu'à ce jour je vous ai donné sans compter. Où a passé tout le produit de mes prises? Mon pauvre père se contente du strict nécessaire; oui, mes amis et mes maîtresses ont seuls profité de mon péril, de ma fatigue, de ma sueur et de mon sang! Allons! vous devriez rougir de l'insistance où vous me réduisez. Vous deux mes meilleurs amis, ceux qui me doivent le plus... Vous surtout, Galvan, qui êtes riche par votre oncle... Voyons, écrivez-lui, j'enverrai un exprès à Naples. Dites-lui que c'est une dette d'honneur, Roland ira lui-même et lui donnera confiance. Écrivez, je n'ai pas un jour à perdre.

GALVAN.

Dites à la lave du Vésuve de se changer en or, elle vous obéirait plus volontiers que moi: l'argent est enfermé dans les caves de mon oncle; mais écoutez, je suis venu pour vous entretenir d'un projet que j'ai confié à Lisandro.

LUPO.

Voyons, parlez vite!

GALVAN.

Mondit oncle est parti ce matin de Naples pour visiter ses domaines de l'autre côté de la montagne. Il a plus de mille ducats à toucher, et il les rapportera jeudi soir. Ne m'entendez-vous pas?

LUPO.

Non. Vous irez le trouver?

GALVAN.

Non pas moi, mais vous.

LUPO.

Il se moquera de ma demande!

GALVAN.

Non pas, si vous êtes masqué, bien armé et bien accompagné.

LISANDRO.

L'idée est bonne... et naturelle; c'est votre état de rançonner les passants attardés.

GALVAN.

La chose vous convient?

LUPO.

Fort peu! il n'y a point d'honneur à effrayer un vieillard. N'importe, j'irai. Il me faut cet argent. Quel chemin doit-il prendre au juste?

GALVAN.

Il est très-méfiant et ne suit jamais les routes. Il se fait un plaisir de dépister les plus fins larrons; mais j'ai gagné un de ses valets, je me suis fait tracer le plan assez compliqué qu'il doit suivre, je vous le remettrai.

LUPO.

Venez avec moi, c'est plus simple.

GALVAN.

Non, je répugne à user de violence avec un si proche parent.

LUPO.

Je répugne aussi à la violence,--votre oncle fut l'ami de mon père;--mais je jure d'être seul et de ne lui faire aucun mal.

GALVAN.

La chose est difficile. Il est toujours bien escorté, et vous savez qu'il est encore vert; il défendra ses doublons avec rage et se servira de ses armes. Vous voyez que l'affaire n'est pas une plaisanterie.

LUPO.

Vraiment?

LISANDRO.

Parbleu! nous espérons bien qu'il se fera tuer plutôt que de lâcher sa bourse!

LUPO.

Vous espérez?...

LISANDRO.

Sans doute. Vous faites la besogne, et nous héritons!

LUPO, à Galvan.

C'est là ce que vous me proposez?

GALVAN.

Non! mais si un malheur arrivait... aux mille ducats de votre prise, j'en ajouterais mille autres...

LUPO.

Sortez de chez moi, lâches canailles, et n'y rentrez jamais! Sortez, sortez, ou je vous jette par les fenêtres. (Il les chasse. Delia, qui sort d'une pièce voisine, veut traverser pour sortir.)

SCÈNE X.

DELIA, puis LUPO.

DELIA.

Le temps est à l'orage, sauvons-nous!

LUPO, qui rentre, l'arrête.

Où vas-tu? Écoute-moi!

DELIA.

J'ai entendu. Eh bien, mon agneau, vous avez fait justice de ces parasites... Ils méritaient bien plus de coups que vous ne leur en avez donné.

LUPO.

Ah! Delia! toi seule as de l'amitié pour moi! Malgré tes trahisons, je sais que tu m'aimes. Je t'ai faite riche: c'est toi qui me prêteras.

DELIA.

Hélas! mon amour, j'ai des parents qui me dépouillent et vous me trouvez à sec.

LUPO.

Est-ce un refus?

DELIA.

Non, idole de mon âme! Je voudrais avoir le Pactole pour t'abreuver.

LUPO.

Mais je t'ai donné tant de riches bijoux! Vends la chaîne de rubis ou le bandeau de perles.

DELIA.

Un gentilhomme reprend-il à sa maîtresse les dons de son amour?

LUPO.

Ne les vends pas, engage-les. Je te réponds de te les rapporter avant un mois.

DELIA.

Tu iras les reprendre de force au juif qui m'aura prêté?

LUPO.

Et je le tuerai s'il résiste, fût-il gardé par cent diables; tu peux donc être bien sûre de ravoir tes parures. Allons, ne m'irrite pas par des lenteurs. Vile, décide-toi, je suis pressé!

DELIA.

Mon ange, te voilà donc ruiné et traqué comme un cerf aux abois?

LUPO.

Si de mes richesses il ne me reste plus que des cornes, tu en sais quelque chose, femelle de malheur!

DELIA.

Tu me dis des injures, lumière de mes yeux!

LUPO.

Et je te brise la tête contre ce mur si tu me railles.

DELIA.

Allons, allons, calme-toi, mon bien; je pars pour Naples, et je reviens avec l'argent.

LUPO.

Ce soir! Il faut que ce soit ce soir!

DELIA.

Oui, ce soir ou jamais!

LUPO.

Ou jamais? (Il lui saisit le bras et la regarde dans les yeux.)

DELIA, effrayée.

Laisse-moi partir!

LUPO.

Tu as peur! tu comptes ne pas revenir!

DELIA.

Mais non!

LUPO.

Si fait! Tiens, tu te moques. Tu m'as mille fois trahi, et maintenant tu m'abandonnes parce que tu me vois perdu, lâche coeur! J'ai ce que je mérite, mais tu ne me quitteras pas sans emporter une marque de mon mépris. (Il lui frappe la figure de son gant et sort.)

SCÈNE XI.

DELIA, puis ANGELO.

DELIA.

Ah! c'en est assez! frapper une femme, quand on n'a plus rien à lui donner, c'est dans l'ordre; mais je n'aurais pas cru qu'il en viendrait à me vouloir gâter le visage! Ah! Angelo, tu viens à point. Vois cette goutte de sang sur ma lèvre! veux-tu la boire?

ANGELO.

Oui, et ton âme avec!

DELIA.

Mais il faut me venger de Lupo.

ANGELO.

C'est déjà fait.

DELIA.

Comment?

ANGELO.

Peu importe! Viens, il ne faut pas que tu restes ici.

DELIA.

Est-ce qu'on vient pour l'arrêter? Je veux rester, je veux le démasquer, l'accuser...

ANGELO.

C'est fait.

DELIA.

Je veux que son père rougisse de lui et le maudisse!...

ANGELO.

Ce sera fait.

DELIA.

Que ses amis l'abandonnent et le renient!

ANGELO.

Tout est fait ou va l'être.

DELIA.

Comment? par qui?

ANGELO.

Par moi. Nous sommes vengés, femme, et tu m'appartiens; suis-moi!

DELIA.

Pas encore... attends... Dis-moi, qu'est-ce qu'on va lui faire, à lui?

ANGELO.

L'emmener à Naples et le livrer au Saint-Office.

DELIA.

C'est la torture?

ANGELO.

Et le bûcher.

DELIA.

On brisera et on déchirera ce beau corps?

ANGELO.

Et on jettera sa cendre aux vents.

DELIA.

Je ne veux pas.

ANGELO.

Que dis-tu?

DELIA

Je dis que je ne veux pas!

ANGELO.

Tu l'aimes donc?

DELIA.

Je l'adore et veux le sauver.

ANGELO.

Il est trop tard!

DELIA.

Tu le peux, toi, et je t'ordonne de le faire. Tu m'aimes, je le vois! Eh bien! sauve-le, et je suis à toi!

ANGELO.

A moi seul?

DELIA.

A toi seul. Tiens, avec de l'or on peut tout; prends cette bourse. Moi, je vais dire à Lupo de fuir. (Elle sort.)

SCÈNE XII.

ANGELO.

Elle l'aime! Le vieux Liverani refuse de croire à ses crimes! Ils l'aiment tous ici! Quel charme possède donc le serpent? Le sauver, moi! Non, cette femme sera ma proie quand je voudrai. (Regardant la bourse.) Me voilà maître de mes actions et de celles des autres; mais j'avais déjà un talisman plus puissant encore... et voici le moment d'en faire usage.

SCÈNE XIII.

ANGELO, LE CHEF DES SBIRES, entrant avec précaution.

ANGELO.

Eh bien?

LE CHEF.

Nous sommes maîtres de tous les passages. Tous les valets sont gardés à vue. Seul, Lupo nous échappe.

ANGELO.

Déjà? C'est impossible. Il était là tout à l'heure!

LE CHEF.

Ce château est, dit-on, rempli de secrets et d'embûches. En nous apercevant, Lupo a eu le temps de se cacher. Ses domestiques lui sont dévoués. Personne ne le trahira. J'ai peu d'hommes avec moi, et ils ne sont pas rassurés.

ANGELO.

Menacez-les!

LE CHEF, avec importance.

Nous connaissons notre état.

ANGELO.

Je le connais mieux que vous.

LE CHEF.

Alors tâchez de pénétrer dans l'épaisseur de ces murs et d'y saisir l'ennemi.

ANGELO.

C'est inutile; faites-le appeler.

LE CHEF.

Par qui?

ANGELO.

Par son père.

LE CHEF.

Il l'aime, dit-on, plus que sa vie; il n'y consentira jamais. (Angelo lui dit un mot à l'oreille.) Je ne puis, il faudrait des ordres.

ANGELO.

Je vous en donne, moi!

LE CHEF.

Appartenez-vous au Saint-Office?

ANGELO, lui montrant le parchemin.

En voici la preuve.

LE CHEF.

Ce n'est pas une raison pour ordonner...

ANGELO.

La tête du brigand est mise à prix. Je prends tout sur moi, et je vais vous aider. (Ils sortent par la droite.)

SCÈNE XIV.

LUPO; il vient par une porte secrète dans la tenture et va vite fermer celle par où sont sortis Angelo et le chef, après avoir jeté un coup d'oeil auparavant.

Ah! ah! l'ermite défroqué avec le chef des sbires? Le pauvre diable est pris! Je l'avais averti pourtant! On le conduit chez mon père?... Pourquoi?... Mon pauvre père! on va l'interroger, et voici l'heure redoutée! Comme il va être surpris et affligé! Mais Roland est là... il niera tout... N'importe... je ne puis me résoudre à m'éloigner. Je devrais aller le disculper, car qui sait si on ne l'accuse pas d'être trop indulgent pour moi? On verra bien, à son étonnement, à sa douleur, qu'il n'a jamais rien su! Si j'étais là, je ne pourrais soutenir son regard. Je me trahirais! Eh bien, pourquoi n'avouerais-je pas? Je suis las de ces angoisses, et la vie ne m'étourdit plus.--Mais lui! ma mort le tuerait... ma honte encore plus. Je veux me sauver encore et le sauver avec moi... On vient, je crois!... (Il va vers la trappe.) Non! Ce n'est rien... et même le silence avec lequel on procède m'étonne!... Ils y mettent de la finesse... je suis plus fin qu'eux; ils ne m'auront pas, ils n'auront jamais vivant le loup de Montelupo! Être pris par de pauvres mercenaires, moi? Allons donc! (Il descend une marche du passage secret.) Qu'est-ce donc que ce papier? (Il remonte et va le ramasser.) Peut-être un avis de Roland?... Non! plaisante chose! c'est le plan de voyage du vieux Galvan, que son lâche neveu voulait me faire assassiner! Avais-je donc mérité l'outrage d'une telle offre? suis-je tombé si bas?... (On entend un gémissement.) Qu'est-ce que cela? Maltraite-t-on mes gens? (Il écoute.) J'ai peut-être rêvé!... (Un second gémissement plus distinct et plus douloureux.) C'est la voix de mon père! Il souffre, il pleure!... Est-ce qu'il plie sous l'horreur de la vérité? (Un cri aigu.) On le torture! pour moi, pour moi! Infâmes! arrêtez! (Il secoue la porte qui est fermée en dehors.) Mon père, mon pauvre père! Me voici! c'est moi... bourreaux! moi! Lupo, je me rends, je me livre, prenez-moi, mais prenez-moi donc!... Ah! la voix me manque, l'horreur me glace, ils ne m'entendent pas! (Il tombe épuisé en rugissant d'une voix étouffée.)

SCÈNE XV.

ANGELO, LUPO.

ANGELO.

Le voilà vaincu, je tiens sa vie! Je veux d'abord perdre son âme. Lupo! Lupo!

LUPO, égaré.

Où suis-je? Qui êtes-vous?

ANGELO.

Je suis le démon, je viens chercher ton âme maudite!

LUPO.

Si tu es le démon... si tu peux me perdre et sauver mon père, fais de moi ce que tu voudras; qu'il meure en paix. Je donne mon éternité pour une heure de son repos! (Il s'évanouit.)

ANGELO.

Le voilà damné; il faut qu'il meure en état de péché mortel! (Il tire son épée pour le frapper. L'archange Michel, qui est représenté sur la tapisserie, s'en détache et couvre Lupo de son bouclier.) Ah! encore le miracle!... (Il fuit à l'autre bout de la chambre en se cachant le visage. La figure de l'archange rentre dans la tapisserie. Lupo se ranime et se relève.)

SCÈNE XVI.

LES MÊMES, LIVERANI.

LUPO.

Mon père debout! (Il se jette dans ses bras.)

ANGELO, qui se tient caché derrière un meuble, à part.

Le paralytique!

LIVERANI, à son fils.

Tu vois! Dieu a voulu que les bourreaux fussent mes chirurgiens. La souffrance a brisé les liens qui me retenaient inerte. J'ai pu me lever pour protester de ton innocence. Ce prodige les a épouvantés et mis en fuite. Ils n'ont pas entendu tes cris, mais j'ai entendu, moi, et j'ai eu la force de venir te dire: Tais-toi, mon fils, tais-toi!

LUPO.

Me taire! quand ils vont revenir peut-être!

LIVERANI.

Je pars pour Naples. J'irai me mettre sous la protection des lois, qui ont été méconnues par ces sbires et par je ne sais quel faux inquisiteur que je démasquerai. Pour toi, fuis, fuis à l'instant même, car on te cherche encore.

LUPO.

Fuir? vous quitter?

LIVERANI.

Tu ne peux qu'aggraver mon péril.

LUPO.

Mon père, vous me jugez coupable?

LIVERANI.

Coupable ou non, sauve ta vie, si tu veux prolonger la mienne.

LUPO.

Vous ne me maudissez pas?...

LIVERANI.

Maudire mon fils! est-ce possible? Allons, pars, je le veux. Obéis-moi, j'ordonne.

LUPO.

Oh! mon pauvre père, je baise vos genoux sanglants... pour moi, mon Dieu, pour moi!

LIVERANI.

Embrasse-moi!

LUPO.

Je n'en suis pas digne.

LIVERANI.

Peut-être, mais je t'aime! va! (Lupo sort par la trappe.)

SCÈNE XVII.

LIVERANI, ROLAND, ANGELO, caché.

ROLAND, avec un reste de corde autour du bras.

Ah! mon maître, vous ici? comment?

LIVERANI.

J'ignore si je conserverai l'usage de mes membres. Où sont les sbires?

ROLAND.

Partis avec épouvante en criant au miracle; c'est donc...?

LIVERANI.

Viens, profitons de leur trouble. Je te dirai ce que je veux. (Ils sortent.)

SCÈNE XVIII.

ANGELO.

Sauvés tous, et je reste là sans courage pour m'opposer à leur fuite?--Cette vision... Ah! je ne puis rester ici, j'y deviendrais fou! Lupo ignore ma trahison; je le suivrai. (Il veut sortir par la trappe.) Il a refermé la trappe! Oserai-je passer sous le glaive de l'archange?--Eh quoi! il y a un instant, j'étais ici le maître, et m'y voici captif... captif de ce glaive et de ces yeux étincelants!... j'essaierai de prier... prier qui? le Punisseur inexorable? Dieu peut-il se déjuger? Heureux ceux qui n'y croient pas! Si la foi était un leurre? si le vertige de la peur avait seul évoqué ces fantômes qui me poursuivent? Qui sait? je lutterai! je lutterai contre Dieu! S'il lui plaît de prendre pour sa brebis favorite le loup sanguinaire, je lui arracherai cet objet d'amour et je forcerai les portes du ciel! Archange, je te défie! (Il s'élance l'épée en main vers l'archange qui reste immobile. Angelo sort par le fond.)

ACTE TROISIÈME.

(Un site Salvator Rosa, dans des rochers abrupts, au bord de la mer.--Le soleil vient de se coucher.--Peu à peu la nuit vient et la lune se montre.)

SCÈNE PREMIÈRE.

LUPO.

Me voilà seul, et j'ai brûlé mes vaisseaux! La destinée m'amène en ce lieu maudit où m'attend ma première lâcheté! Seul, aux aguets, comme le renard cauteleux qui guette une misérable proie, le loup redouté va combattre sans péril et sans gloire! et dire qu'il le faut! que ce qui reste en moi d'humain me commande cette infamie! O mon père, si tu me voyais agir pour toi de la sorte, tu préférerais tendre la main ou travailler à casser les pierres du chemin! Mais qui donc ose gravir ce sentier, en tirant un maigre cheval par la bride? Malheureux, rends grâce à ton piteux équipage, tu n'es pas le gibier qu'il me faut!--Que fait-il? il m'a vu et il vient à moi! Roland?

SCÈNE II.

LUPO, ROLAND.

LUPO.

Toi, mon ami! Tu me cherches? Mon père?...

ROLAND.

Votre père va bien. Il a recouvré définitivement, je l'espère, la vigueur et la santé; mais son voyage à Naples n'a pas été aussi heureux qu'il l'espérait... Savez-vous que je viens de faire dix lieues d'une traite?...

LUPO, impatient.

Mon père, mon père d'abord! où est-il, que fait-il?

ROLAND.

Il est caché chez votre oncle, le cardinal. Il pensait qu'avec la protection de ce puissant beau-frère, il obtiendrait justice. Le pauvre homme persiste à vous croire innocent; mais le cardinal pense autrement, et, s'il n'a pas voulu l'affliger trop en le lui disant, il lui a fait au moins comprendre que votre affaire était mauvaise, et que vous deviez tous les deux vous taire et vous éloigner.

LUPO.

Eh bien! il va en fournir les moyens à mon père, et j'irai le rejoindre.

ROLAND.

Voilà l'embarras! Le cardinal a tellement peur pour lui-même qu'il ne veut en rien contribuer à la fuite de son beau-frère. Il dit que c'est à vous d'aller le délivrer.

LUPO.

Le délivrer? Roland, tu ne me dis pas tout! Mon père est en prison!

ROLAND.

Il peut y être d'un moment à l'autre.

LUPO.

Il y est!

ROLAND.

Eh bien, oui, depuis ce matin, et on ne m'a pas permis de l'y suivre. Voilà pourquoi je suis accouru vous trouver.

LUPO.

Malheur! trois fois malheur! Mon père dans un cachot! C'est pour le tuer ou ramener son infirmité... Ils vont le mettre encore a la question... Ah! fureur! (Il s'arrache les cheveux.)

ROLAND.