La Coupe; Lupo Liverani; Le Toast; Garnier; Le Contrebandier; La Rêverie à Paris
Part 6
Je sais qu'il a été un grand débauché, du temps qu'il menait la vie de seigneur à Naples;--mais depuis cinq ans que la grâce a touché son âme, il mène ici une vie angélique, et c'est un grand bonheur pour vous d'avoir un tel maître.
QUINTANA.
Oui, je l'ai suivi au désert pour mon salut; mais je croyais la chose plus agréable qu'elle ne l'est.
TISBEA.
Vous me faites l'effet d'un homme mal converti à la chasteté.
QUINTANA.
Ce n'est pas la paillardise,--je veux dire la concupiscence,--qui me tient; hélas! non, ne le crois pas, belle enfant. Tu me flatterais le museau de ta blanche main, que je la mordrais peut-être plutôt que de la baiser.
TISBEA.
Êtes-vous enragé?
QUINTANA.
Non, car la rage ôte la faim et la soif, et moi je suis si affamé que quelque jour je me mangerai moi-même.
TISBEA.
J'entends: votre maître vous condamne à trop de jeûne?
QUINTANA.
Et son voeu de pauvreté nous impose trop maigre chère. Aussi, si j'ôtais la bure qui me couvre, vous verriez le soleil et la lune à travers mes côtes, et si l'on me mettait une mèche... n'importe où, l'huile rance dont je suis abreuvé ferait de moi une lampe pour éclairer notre chapelle. Vous voyez bien que vous ne courez aucun risque auprès d'un homme exténué de macérations, et que mes soupirs s'adressent moins à vos charmes qu'au panier que vous nous apportez.
TISBEA.
Je suis une grande sotte d'avoir oublié le pain et les fruits. Je n'apporte que des fleurs pour la madone.
QUINTANA.
Des fleurs! toujours des fleurs! Je mange tant d'herbes et de plantes que quelque jour on me verra, pour sûr, enfanter un printemps...
TISBEA, mettant ses fleurs à la madone.
Dites au saint ermite de prier pour que mon voeu s'accomplisse, et priez aussi; je vous apporterai demain un fromage de ma chèvre.
QUINTANA.
Sainte Vierge, un fromage! O madone du cèdre, madone du Vésuve! entends mes humbles supplications, vois mes larmes, vois mon coeur contrit et mes os qui percent ma peau! Prends pitié de moi, envoie-moi un fromage, un fromage blanc et lourd comme le marbre dont tu es faite, un rocher, un bloc, un cratère, un volcan de fromage!
TISBEA.
Vous ne priez que pour vous! Laissez-moi prier seule, et vous saurez ensuite ce qu'il faut demander pour moi. (Elle prie.) Madone du cèdre, madone des laves, toi qui as forcé l'éruption à s'arrêter ici et à respecter ta chapelle et ton arbre, toi qui connais ceux qui doivent être sauvés et ceux qui ne le seront pas, ramène mon fiancé sain et sauf, et je ferai à ton divin Bambino un collier de coquillages roses et de fleurs de grenadier. (A Quintana.) Vous direz à l'ermite de prier.
QUINTANA.
Pour qui?
TISBEA.
Écoutez bien! pour Moffetta, mon fiancé, qui est parti avec les brigands.
QUINTANA.
Ils l'ont pris?
TISBEA.
Il a été de son gré avec eux par grande estime pour leur chef et dans l'espoir de me rapporter des colliers et des robes.
QUINTANA.
Comment! il est avec cet abominable Lupo, la terreur du pays! Que l'enfer le confonde! Est-ce qu'il est près d'ici, ce loup endiablé?
TISBEA.
Il s'est réfugié par ici cette nuit, et je sais qu'il est poursuivi par les archers. Voilà pourquoi je demande à la Vierge de ramener mon fiancé chez nous avant qu'on ne se batte.
QUINTANA.
On va se battre? Il ne manquait que cela au charme de cette thébaïde! Où me cacherai-je?
TISBEA.
Vous resterez ici. La madone n'est pas en peine de faire un miracle de plus pour vous protéger. (Elle sort.)
SCÈNE II.
QUINTANA, puis ANGELO.
QUINTANA.
La madone, c'est une belle pièce, je ne dis pas, et je voudrais avoir eu une maîtresse faite à son image; mais je veux être écorché vif si je lui ai jamais vu remuer le bout du petit doigt. Aussi je ne me donne plus la peine de la prier quand personne ne me regarde... Mais qu'a donc mon maître? Est-ce qu'il devient fou? (Angelo est sorti de la grotte, et il suit des yeux avec émotion Tisbea, qu'il voit descendre la montagne.) Que regarde-t-il?... Maître, que souhaitez-vous?
ANGELO, égaré.
Rappelle cette jeune fille.
QUINTANA.
A quoi bon? elle n'apporte rien à mettre sous la dent.
ANGELO.
Peu importe! j'irai! Non!... Seigneur, ayez pitié de moi! (Il se frappe la poitrine.)
QUINTANA.
Êtes-vous malade?
ANGELO.
O vil ennemi! Satan! De coupables pensées m'assiégent, ô faible chair!
QUINTANA.
O noble chair du porc salé! si j'avais seulement une bonne tranche de jambon!
ANGELO.
Écoute-moi, mon frère. Le démon me tente par le souvenir de mes égarements passés. (Il se jette à terre.)
QUINTANA.
Que faites-vous?
ANGELO.
Je me jette ainsi sur le sol pour que tu me foules sous tes pieds. Viens, frère, piétine-moi à plusieurs reprises.
QUINTANA.
Volontiers. Je suis très-obéissant.--Est-ce bien comme cela?
ANGELO.
Oui, frère.
QUINTANA.
Cela ne vous fait pas de mal?
ANGELO.
Marche, et ne te mets pas en peine.
QUINTANA.
En peine, père? et pourquoi serais-je en peine? Je vous foule et vous refoule, père de ma vie, et je ne trouve pas que cela m'incommode.
ANGELO.
C'est assez, mon fils; va-t'en chercher des racines et des herbes pour notre dîner.
QUINTANA, à part.
Je n'irai pas loin, je n'ai pas envie de rencontrer les brigands! (Il sort.)
SCÈNE III.
ANGELO.
Des rêves lascifs me poursuivent et je crains que mon courage ne s'épuise. L'horreur de ma vie passée est toujours devant mes yeux, et j'arrive, par l'ennui du temps présent, à y trouver des charmes. Eh quoi! il y a cinq ans que j'expie mes fautes dans cette solitude et que je me mortifie cruellement sans être plus avancé qu'au premier jour! Dieu ne m'aide point, et j'en viens à douter que sa grâce m'ait amené dans ce désert. Si c'était une suggestion de l'orgueil? Non, c'est plutôt la peur de l'enfer à la suite de cette blessure reçue en duel qui me mit aux portes du tombeau. Mourir damné! souffrir éternellement!... Préserve-moi, Père céleste! Accepte les tortures que je m'impose en ce monde pour me racheter!--Mais il ne m'écoute pas, ou s'il m'écoute je ne puis le savoir. Ah! je suis irrité de cet implacable silence! Tu te venges trop, Juge terrible; tu nous condamnes au renoncement, et tu ne nous promets rien! Croirai-je que la grâce aide tous les hommes à faire leur salut? Mais l'homme n'a point de libre arbitre; fils du mal, il n'aime que le mal. Sans un miracle particulier, il ne reçoit pas la grâce divine, et ce miracle n'est pas destiné à tous, puisque seul le petit nombre est sauvé. Notre arrêt est écrit là-haut; Dieu sait ce qu'il veut faire, et ce qu'il a décidé il ne saurait le changer, puisque après tant de continence et de mortifications de ma chair, j'éprouve encore la brûlure des passions humaines; la grâce me fuit et Dieu me repousse.--Et toi, Vierge miraculeuse, qui d'un geste, d'un regard, pourrais me rendre la confiance et la paix, tu es insensible à mes angoisses, et tu restes devant moi comme une muette idole!--Allons, je la prierai jusqu'à l'obséder! Dût-elle se dissoudre dans le sel de mes larmes, il faut qu'elle m'écoute et me réponde! (Il se prosterne devant la madone.)
SCÈNE IV.
ANGELO, LE PETIT BERGER, vêtu d'une tunique de peau d'agneau.
LE BERGER.
O bon ermite, prends pitié de ma peine! N'as-tu pas vu ma brebis?
ANGELO.
Je ne l'ai pas vue, enfant; cherche ailleurs et laisse-moi prier.
LE BERGER.
Ma belle ouaille blanche, la plus aimée de mon troupeau! Je t'en supplie, ermite, aide-moi à la retrouver.
ANGELO.
Je n'ai pas le temps, mon fils. Qu'as-tu de mieux à faire que de la chercher? Si tu es un pasteur négligent, tant pis pour toi. Moi, j'ai des devoirs plus sérieux, j'ai mon salut à faire.
LE BERGER.
Vous ne voulez pas m'assister?
ANGELO.
Prie Dieu, mon doux fils, il t'aidera peut-être. Allons, laisse-moi, passe ton chemin, et sois béni.
(L'enfant sort.)
SCÈNE V.
ANGELO, priant, absorbé. LUPO, qui entre en regardant derrière lui, masqué et les vêtements en désordre.
LUPO.
Holà! l'ermite, cède-moi la place.
ANGELO, surpris.
Qui êtes-vous?
LUPO.
Un proscrit, un fugitif. Je réclame ici le droit d'asile.
ANGELO.
Entre dans ma grotte, frère; tout ce que j'ai t'appartient.
LUPO.
Ta cellule ne me protégerait pas; c'est sous la voûte de la chapelle que je veux être, au pied de cette statue qui est réputée inviolable.
ANGELO.
Il suffit que tu sois dans cette enceinte de laves; c'est un lieu consacré. Ne profane pas inutilement le sanctuaire de la madone.
LUPO.
Je ne veux rien profaner. Tu vois bien que je suis sur les dents; il faut que je dorme une heure ou que je crève, et c'est là que je veux dormir. Ote-toi!
ANGELO.
Mon frère, je te supplie...
LUPO.
Veux-tu que je t'administre trente soufflets?
ANGELO.
Je dois tout souffrir pour l'amour de Dieu.
LUPO.
Alors je vais te découdre le ventre avec ma dague; sache que je manque de patience.
ANGELO.
Je cède à la menace pour t'épargner un crime.
LUPO, regardant la madone.
Est-ce vrai, ce qu'on raconte de cette image?
ANGELO.
Qu'est-ce qu'on t'a dit?
LUPO.
On dit qu'elle sait d'avance le secret des jugements de Dieu, et que, pour désigner ceux qui doivent aller au ciel après leur mort, elle étend ses bras de pierre et présente le Bambino.
ANGELO.
Mon frère, c'est la vérité.
LUPO.
Est-ce une poupée à ressorts?
ANGELO.
N'y touche pas, si tu ne veux que la foudre éclate sur toi!
LUPO.
J'y veux toucher; je me méfie de la ruse. (Il touche la statue.) Ma foi, non! c'est une vraie statue de marbre; combien de fois lui as-tu vu étendre ses bras sur les prédestinés?
ANGELO.
Jamais: le nombre des élus est si petit!
LUPO.
Mais, pour toi du moins, elle a fait le miracle?
ANGELO.
Hélas! j'ai en vain arrosé ses pieds de mes larmes durant des nuits entières: elle est restée immobile.
LUPO.
Alors tu es un grand pécheur, ou ta madone ne vaut rien, ou bien encore il te faut un miracle pour croire à la bonté de Dieu. Tu portes la robe de moine; qui sait si tu as plus de religion qu'un chien? Assez! j'ai soif: va me chercher à boire.
ANGELO.
J'y vais, mon frère! (A part.) Que ma soumission devant les outrages des manants serve, ô mon Dieu, à expier mes erreurs! (Il entre dans l'autre grotte.)
SCÈNE VI.
LUPO, puis LE PETIT BERGER.
LUPO, se démasquant.
Il faut mettre cet instant à profit et me reposer. J'ai à courir peut-être toute la nuit avant de pouvoir rejoindre mon pauvre vieux! (Il s'étend pour dormir devant la madone.)
LE BERGER.
Venez, venez, seigneur bandit! ma brebis est là, sur le rocher; je ne peux pas l'atteindre, et elle n'ose pas descendre.
LUPO.
Va au diable! Je dors...
LE BERGER.
Ayez pitié! j'ai tant de chagrin!
LUPO.
Tu ne peux pas grimper là-haut, coeur de lièvre?
LE BERGER.
Non, j'ai peur. Montez, vous qui êtes grand et courageux.
LUPO.
Mais sais-tu, imbécile d'enfant, que je suis poursuivi, et que, si je grimpe là-haut, on peut me voir et me régaler d'une arquebusade ou d'un trait d'arbalète?
LE BERGER.
Hélas! ma brebis est donc perdue! et que dira mon père?
LUPO.
Il te battra?
LE BERGER.
Oh non! il est très-doux.
LUPO.
Et tu l'aimes?
LE BERGER.
Comme tu aimes le tien!
LUPO.
Il paraît que tu me connais! Allons, ce sera la première fois que la brebis sera sauvée par le loup. (Il grimpe sur le rocher au-dessus de la grotte et va pour prendre la brebis, qui devient une croix de pierre.) Eh bien! où est-elle! Tu t'es trompé, il n'y a pas là la moindre brebis. (Il redescend; le berger a disparu.) Est-ce que j'ai rêvé, ou si cet enfant s'est moqué de moi? Allons, j'ai la fièvre... Et l'ermite ne m'apporte rien! Dormons! (Il se couche aux pieds de la madone et s'endort. La madone étend ses bras et tient le Bambino au-dessus de la tête de Lupo, qui ne s'en aperçoit pas.)
SCÈNE VII.
LUPO, endormi. ANGELO, sortant de la grotte voisine avec une cruche qui lui échappe des mains.
ANGELO.
Que vois-je? le miracle, le miracle pour ce mécréant!... Bénis-moi aussi, sainte Madone! (Il s'élance vers la statue, qui replie ses bras et se retrouve comme auparavant.) Ah! je suis maudit, moi, maudit pour jamais! La sentence est rendue, je suis inscrit sur la liste de l'enfer! et cet inconnu, ce bandit, ce païen qui ne croit pas aux miracles, et qui, de sa main souillée, a profané ton flanc sacré, tu le bénis, tu le désignes, tu l'appelles! Est-ce une épreuve pour ma foi? Cet homme m'a trompé peut-être, c'est quelque saint illustre... Frère, éveille-toi, parle-moi, réponds! dis-moi qui tu es.
LUPO.
Allez tous en enfer! Je suis le diable!
ANGELO.
Tu me railles. Le démon n'a pas de pouvoir sur celle qui lui a écrasé la tête. Au nom du Très-Haut, je t'adjure de me dire qui tu es.
LUPO.
Si je te le dis, me laisseras-tu un moment de repos, barbe de bouc?
ANGELO.
Oui, je le jure.
LUPO.
Eh bien! as-tu ouï parler de Lupo?
ANGELO.
Lupo? le chef des bandits, le réprouvé, l'assassin, le blasphémateur?
LUPO.
Lupo le brave, qui se moque d'une armée, qui brave les foudres de l'Église et fait rendre gorge aux trésors des couvents; Lupo le galant, qui, en dépit des bastions et des grilles, prend les nonnes et en fait ce qu'il veut; Lupo le magnifique, qui prodigue l'argent, fruit de ses exploits nocturnes, et donne la liberté aux joyeux doublons enfouis dans les caves des avares; Lupo l'invincible, qui lave ses injures dans le sang, et qui se contentera de t'arracher la langue, si tu l'ennuies davantage. Es-tu satisfait? Me donneras-tu enfin un verre d'eau?
ANGELO, lui apportant de l'eau dans un fragment de la cruche cassée.
Oui, frère. Un seul mot encore: avais-tu prié cette madone tout à l'heure?
LUPO.
Moi? je ne prie jamais.
ANGELO.
Crois-tu en Dieu?
LUPO.
Cela ne te regarde pas. Va-t'en. Voilà des gens qui me cherchent, des amis à moi. Va-t'en, si tu tiens à la vie; laisse-moi avec eux.
ANGELO, à part, sortant.
Maudit, moi! maudit!
SCÈNE VIII.
LUPO, MOFFETTA, ESCALANTE.
LUPO.
Vous voilà, mes enfants? c'est bien, mais les autres?
ESCALANTE.
Tous sauvés; remercions la Vierge! (Il s'agenouille.)
MOFFETTA.
Sauvés par une jeune fille qui est amoureuse de moi et qui a dépisté les archers. Ils ont pris le chemin du château de ton père.
LUPO.
Ah! mille morts du diable, je ne veux pas qu'ils aillent ennuyer le pauvre vieux! Plus de repos jusqu'à ce que je l'aie rejoint!
ESCALANTE.
Te suivrons-nous, maître?
LUPO.
Jusqu'à mi-chemin seulement; je ne veux pas qu'on vous voie en plein jour auprès de ma demeure. Partons! (Ils sortent.)
SCÈNE IX.
ANGELO, QUINTANA.
ANGELO.
Puisque cela est, puisque je suis condamné aux flammes éternelles, maudit soit le juge, et que la victime jouisse au moins des joies de la terre! Arrière ce cilice! garde qui voudra cette statue, ministre aveugle de l'implacable courroux du ciel. Aide-moi à arracher ce hideux froc! jetons-le aux ronces du chemin, afin qu'il serve de risée aux impies. Je veux reprendre mes habits de gentilhomme, me laver, me parfumer et m'enivrer des plaisirs qui font perdre la mémoire!
QUINTANA.
Reprendrai-je ma livrée?
ANGELO.
Oui, hâte-toi, ce lieu-ci me fait horreur.
QUINTANA.
Alors je redeviens votre valet: je ne suis plus votre frère! J'aime autant ça, si vous me laissez manger mon soûl; mais de quoi me nourririez-vous sans argent, car vous êtes venu ici à bout de ressources?
ANGELO.
L'argent est facile à trouver quand on ne se fait pas scrupule de le voler. Donne-moi mon épée; je sais m'en servir encore.
QUINTANA.
Dois-je reprendre aussi la mienne? J'ai un peu oublié...
ANGELO.
Attends! ce papier laissé ici par l'ermite qui m'y a précédé?...
QUINTANA.
Ces pouvoirs délivrés par le Saint-Office? C'est la meilleure arme, ne l'oublions pas; mais où allons-nous?
ANGELO.
Pour commencer, nous allons rejoindre Lupo dans la forêt, et nous ferons avec lui la guerre au genre humain. Je veux faire le mal, je veux me venger du ciel, je veux être un coup de foudre sur la terre! (Ils partent.)
ACTE DEUXIÈME.
(Au château de Montelupo.)
SCÈNE PREMIÈRE.
LIVERANI, vieillard paralytique, sur un fauteuil, ROLAND.
LIVERANI.
Roland, quel était donc ce bruit que j'ai entendu sur le Vésuve il y a environ une heure?
ROLAND.
Ce ne peut être que votre fils Lupo, qui donnait la chasse aux sangliers de la forêt.
LIVERANI.
Je n'ai pas entendu le son des cors et les aboiements de la meute. Roland, mon fils est peut-être aux prises avec les brigands qui désolent le pays!
ROLAND.
Quand cela serait, noble seigneur, il les disperserait comme une vile canaille. Il lui suffirait de se montrer.
LIVERANI.
Je ne comprends pas qu'ils viennent si près de notre château. Les temps sont bien changés, Roland! Dans ma jeunesse, des bandits n'eussent pas osé poser le pied sur les terres de Montelupo!
ROLAND.
Les jeunes seigneurs d'à présent s'absentent plus souvent de chez eux: les plaisirs de la ville...
LIVERANI.
Mon fils est souvent à Naples. Je suis content qu'il y soutienne l'honneur de son nom, et j'espère qu'il y fera un mariage digne de lui. Je trouve bon qu'il prenne du plaisir, il n'est que trop occupé de ma triste existence de vieillard et d'infirme; mais n'est-ce pas lui que j'entends? Va donc voir. (Roland va au fond. Entre Lupo.)
SCÈNE II.
LUPO, LIVERANI, ROLAND.
LUPO, à Roland, au fond.
Est-ce qu'il a entendu?...
ROLAND.
Oui, mais il ne se doute de rien. Rentrez-vous sain et sauf, mon maître?
LUPO.
Tant s'en faut. J'ai plus d'un accroc que tu panseras tantôt ou ce soir, quand j'aurai le temps.
(Roland sort.)
LIVERANI, à Lupo qui l'embrasse.
Enfin te voilà! Il y a trois jours que je ne t'ai vu!
LUPO.
Est-ce un reproche, mon père?
LIVERANI.
Jamais tu n'en peux mériter, toi, le modèle des fils.
LUPO.
Mon père, je n'aime que vous au monde.
LIVERANI.
Il faut pourtant aimer tous les hommes.
LUPO.
Les hommes sont mauvais, vous seul êtes bon.
LIVERANI.
Mais Dieu nous commande d'aimer les mauvais aussi.
LUPO.
Et vous êtes comme Dieu, vous! vous avez la patience infinie!
LIVERANI.
Mais dis-moi donc d'où tu viens et ce qui s'est passé tout à l'heure dans nos environs.
LUPO.
Tout à l'heure? un engagement entre quelques bandits et quelques archers de la garde. J'ai vu la chose en passant. Je revenais de Naples, où j'ai été pour ces affaires que vous savez.
LIVERANI.
Ces brigands ne menacent pas notre domaine?
LUPO.
Ils n'oseraient.
LIVERANI.
Et nos affaires? elles sont terminées à ta satisfaction?
LUPO.
Et à la vôtre. Les gens qui vous devaient de l'argent l'ont rendu, et je vous l'apporte. (A part.) Hélas! rien!
LIVERANI.
Garde-le, je n'en ai que faire, puisque tu veilles à tous mes besoins avec tant de tendresse.
LUPO, tristement.
Vous êtes donc content de moi?
LIVERANI.
Dieu m'a béni entre tous les pères, puisqu'il m'a donné un fils tel que toi, l'honneur de ma race et la joie de mon coeur.
LUPO.
Hélas!
LIVERANI.
Qu'as-tu?
LUPO.
J'admire avec quel courage et quelle douceur vous supportez cette cruelle infirmité.
LIVERANI.
J'en ai été jadis effrayé pour toi, dont je me suis vu comme séparé à l'âge où, entrant dans la vie, tu avais le plus besoin de ma surveillance et de mes conseils; mais depuis dix ans que je suis cloué sur ce fauteuil, mon malheur m'a fait connaître tes doux soins et ta fidèle amitié. Je remercie Dieu.
LUPO.
Mais votre pauvre corps souffre!
LIVERANI.
Je n'en sais plus rien quand je te vois.
LUPO.
Vous soigne-t-on toujours bien quand je m'absente?
LIVERANI.
Je n'ai besoin que de Roland, c'est un serviteur dévoué, et il t'aime.
LUPO.
Vous ne vous ennuyez pas?
LIVERANI.
Non! je pense à toi, et nous en parlons.
LUPO.
N'est-ce pas l'heure de votre dîner? (Roland rentre.)
LIVERANI.
Voici qu'on me l'apporte. C'est trop peu de chose pour toi, va prendre ton repas. Tu dois avoir faim.
LUPO.
Non! je veux avoir le plaisir de vous servir moi-même. (Il prend le plateau des mains de Roland.)
ROLAND, bas.
Vos amis de Naples sont là: une joyeuse bande avec des dames!
LUPO, de même.
Le diable les emporte!
ROLAND.
Votre maîtresse est avec eux.
LUPO.
Delia?
ROLAND.
Oui.
LUPO.
La maîtresse à tout le monde! Dis-lui qu'elle s'attende à recevoir des coups. (A son père.) Que voulez-vous manger, cher père?
LIVERANI.
Seulement ce suc de viandes. Aide-moi à porter la coupe à mes lèvres.
LUPO, l'aidant.
Vous mangez trop peu. Est-ce qu'on ne vous sert pas ce que vous aimez?
LIVERANI.
Si fait! mais le corps qui n'agit pas refuse peu à peu les aliments. Je n'aurai qu'un regret de mourir, mon enfant, ce sera de te laisser seul.
LUPO.
Vous souhaitez que je me marie?
LIVERANI.
C'est mon plus cher désir.
LUPO.
Il sera fait comme vous voudrez, bien que je ne me soucie d'aucune femme.
LIVERANI.
N'en cherche pas une trop belle, c'est une chose périlleuse que d'être le gardien de la beauté.
LUPO.
La laideur est-elle donc une garantie?
LIVERANI.
Es-tu disposé au soupçon? Ne sois pas jaloux, mon fils, ou fais que cela ne paraisse pas. Il n'est pas de femme qui se conduise bien quand on doute d'elle. C'est par la confiance qu'on entretient l'amour. Aime-la, sers-la, traite-la comme ton égale, élève tes enfants dans le respect de leur mère. Ils seront un jour hommes de bien comme toi.
LUPO.
Comme moi!...
ROLAND.
Ne lui parlez plus. Il s'endort toujours après son repas, et tenez, le voilà endormi déjà!
LUPO.
Pauvre cher père! que deviendra-t-il si on découvre le métier que je fais, et s'il faut que je me réfugie dans un autre pays?
ROLAND.
Je ne le quitterai pas; mais il faudrait nous laisser une certaine somme qui me permît de le préserver de la misère et de lui cacher que toutes vos terres sont vendues ou engagées.
LUPO.
Une somme! oui, voilà ce qu'il faudrait, et je ne rapporte plus de mes expéditions que des blessures! N'importe, tu l'auras, cette somme, tu peux compter que tu l'auras, fallût-il l'arracher avec la vie à mon meilleur ami... Mais ne crains-tu pas que mon père ne vienne à être inquiété comme complice de mes coups de main?
ROLAND.
Sa vertu le mettra à l'abri du soupçon.
LUPO.
Si on l'interrogeait, il apprendrait tout!
ROLAND.
Il n'y croirait pas!
LUPO.
Tu nieras toujours?
ROLAND.
Je dirai que le chef des bandits du Vésuve prend votre nom, et je lèverai les épaules. Vous allez toujours masqué dans vos courses périlleuses. A propos, j'ai réparé moi-même le secret de la trappe. Si vous étiez envahi à l'improviste, ne songez qu'à vous glisser dans cette salle.
LUPO.
Par l'escalier dérobé qui tourne dans tout le donjon, ce serait facile. (Il va regarder et faire jouer le ressort de la trappe.)
ROLAND.
N'oubliez pas que vos amis vous attendent.
LUPO.
Ils viennent à la male heure! je vais les congédier... mais je veux pourtant leur demander...
ROLAND.
La somme pour votre père? Oui, allez, je le conduirai dans sa chambre.
LUPO.
Je t'aiderai... je le vois si peu! (Ils sortent en roulant le fauteuil de Liverani par la droite.)
SCÈNE III.
ANGELO, QUINTANA, par le fond.
QUINTANA.
Pour entrer ainsi céans, vous connaissez donc le manoir de Montelupo?
ANGELO, qui regarde le côté par où Lupo est sorti.
Non, mais il n'est pas difficile d'entrer dans un logis si peu gardé.
QUINTANA.
Il est certain que la valetaille n'est pas nombreuse et qu'elle n'a pas l'air zélé des gens qu'on paie bien. Pourvu que la cuisine ne soit pas vide!
ANGELO, qui regarde à toutes les portes et qui paraît faire ses observations.
Tu ne songes qu'à manger!
QUINTANA.
Écoutez donc, seigneur Angelo, il y a cinq ans que j'ai faim! et puis, pour commencer, vous me faites tirer l'épée... J'en avais perdu l'habitude, et l'émotion ça creuse le ventre.
ANGELO.
Poltron! tu t'es caché au lieu de m'aider à disperser ces archers.
QUINTANA.
Dame! vous voulez que je sois ruffian, et puis moine, et puis bandit! Donnez-moi le temps de m'habituer à ces fortunes diverses. Un homme n'a qu'une vie à dépenser, et vous m'en mettez trop sur le corps. Quelle idée fantasque avez-vous eue tout à l'heure de porter secours à Lupo, qui se serait fort bien tiré d'affaire sans vous!
ANGELO.
Il était perdu sans moi!
QUINTANA.
Ce n'eût pas été un grand mal.
ANGELO.