La Coupe; Lupo Liverani; Le Toast; Garnier; Le Contrebandier; La Rêverie à Paris

Part 5

Chapter 53,957 wordsPublic domain

«Et maintenant, Zilla, nous voilà seules ici... J'y veux rester, moi, afin d'essayer l'emploi d'une découverte à laquelle depuis mille ans je travaille. Ne veux-tu pas rejoindre tes soeurs qui s'en vont, ou bien espères-tu vivre calme dans cette solitude en veillant sur la famille d'Hermann?--Je veux rester avec toi, répondit Zilla; toi seule as compris la lente et terrible agonie de mon faux bonheur. Si tu ne peux m'en consoler, au moins je ne t'offenserai pas en te disant que je souffre.

LXXVI

--Songe à ce que tu dis, ma chère Zilla. Si rien ne peut te consoler, mieux vaut chercher le tumulte et l'illusion avec tes compagnes. Moi, je ne suis peut-être pas ici pour longtemps, et bientôt tu ne me verras peut-être plus.» Zilla se rappela que la reine lui avait parlé d'un remède suprême contre l'ennui, remède dont elle prétendait faire usage et dont elle n'avait pas voulu lui révéler le secret terrible. Elle l'implora longtemps avant d'obtenir d'être initiée à ce mystère; enfin la reine céda et lui dit: «Suis-moi.»

LXXVII

Par mille détours effrayants qu'elle seule connaissait, la reine conduisit Zilla dans le coeur du glacier, et pénétrant avec elle dans une cavité resplendissante d'un bleu sombre, lui montrant sur un bloc de glace en forme d'autel une coupe d'onyx où macérait un philtre inconnu, elle lui dit: «A force de chercher le moyen de détruire le funeste effet de la coupe de vie, je crois avoir trouvé enfin la divine et bienfaisante coupe de mort. Je veux mourir, Zilla, car, plus que toi, je suis lasse et désespérée.

LXXVIII

«J'ai souffert en silence, et j'ai savouré goutte à goutte, de siècle en siècle, le fiel des vains regrets et des illusions perdues; mais ce qui m'a enfin brisée, c'est la pensée que nous devions finir avec ce monde, en châtiment de notre résistance aux lois qu'il subit. Nous avons cherché notre Éden sur la terre, et non-seulement les autres habitants de la terre se sont détournés de nous, mais encore la terre elle-même nous a dit: «Vous ne me possédez pas; c'est vous qui m'appartenez à jamais, et mon dernier jour sera le vôtre.»

LXXIX

«Zilla, j'ai vu le néant se dresser devant moi, et l'abîme des siècles qui nous en sépare m'est apparu comme un instant dans l'éternité. Alors j'ai eu peur de la mort fatale, et j'ai demandé passionnément au Maître de la vie de me replacer sous la bienfaisante loi de la mort naturelle.--Je ne t'entends pas, répondit Zilla, pâle d'épouvante: est-ce qu'il y a deux morts? et veux-tu donc mourir comme meurent les hommes?--Oui, je le veux, Zilla, je le cherche, je l'essaie, et j'espère qu'enfin mes larmes ont fléchi _Celui_ que nous avons bravé.

LXXX

--Le Maître de la vie t'a-t-il pardonné ta révolte? T'a-t-il promis que ton âme survivrait à cette mort?--Le Maître de la vie ne m'a rien promis. Il m'a fait lire cette parole dans les hiéroglyphes du ciel étoilé: _La mort, c'est l'espérance._--Eh bien! attendons la mort de la planète; ne doit-elle pas s'endormir dans la même promesse?--Elle, oui, elle a obéi à ses destinées; mais nous qui les avons trouvées trop redoutables et qui nous en sommes affranchies, nous n'avons point de droit à l'universel renouvellement.

LXXXI

«Et maintenant, adieu, ma chère Zilla: c'est ici que je veux demeurer pour me préparer à l'expiation. Retourne aux enivrements de la lumière, et si tu ne peux oublier ton mal, reviens partager mon sort.--J'espère, dit Zilla, que ton poison sera impuissant; mais jure-moi que tu ne feras pas cette horrible expérience sans m'appeler auprès de toi.» La reine jura, et Zilla quitta le glacier avec empressement: elle avait hâte de revoir le soleil, les eaux libres, les nuages errants et les fleurs épanouies. Elle aimait encore la nature et la trouvait belle.

LXXXII

Elle courut à la demeure d'Hermann, voulant s'habituer à la vue de son bonheur. Elle le trouva consterné. Bertha était malade; le chagrin que l'enlèvement de sa fille lui avait causé avait allumé la fièvre dans son sang. Elle avait le délire et redemandait sans cesse avec des cris l'enfant qu'elle tenait dans ses bras sans la reconnaître. Zilla courut chercher des plantes salutaires et guérit la jeune femme. La joie revint dans le chalet; mais Zilla resta honteuse et triste: elle y avait fait entrer la douleur.

LXXXIII

Elle crut que maître Bonus s'en ressentait aussi: il ne parlait presque plus et ne pouvait marcher. «Il n'est pas malade, lui dit Hermann; il n'a pas eu de chagrin, il n'a pas compris le nôtre. Il n'a d'autre mal que la vieillesse. Il ne veille plus et ne dort plus. Ses heures sont noyées dans un rêve continuel. Il ne souffre pas, il sourit toujours. Nous croyons qu'il va mourir, et nous avons tout essayé en vain pour prolonger sa vie.--Vous désirez donc qu'il ne meure pas? dit la fée.

LXXXIV

--Nous ne désirons pas l'impossible, répondit Hermann. Nous regretterons ce vieux compagnon et nous prolongerons autant que possible le temps qui lui reste à passer avec nous; mais nous sommes soumis à la loi que nous impose le Maître de la vie. Zilla s'approcha du vieillard et lui demanda s'il voulait qu'elle essayât de lui rendre ses forces. Maître Bonus se prit à rire et la remercia d'un air enfantin. «Vous avez assez fait pour moi, dit-il; vous m'avez sauvé du supplice. Depuis, grâce à vous, j'ai vécu de longs jours paisibles, et il ne serait pas juste d'en vouloir davantage.»

LXXXV

Quand la fée revint le voir, il souffrait un peu et se plaignait faiblement. «J'ai bien de la peine à mourir, lui dit-il.--Tu peux hâter ta fin, lui répondit la fée. Pourquoi l'attendre, puisqu'elle est inévitable?» Maître Bonus sourit encore. «La vie est bonne jusqu'au dernier souffle, madame la fée, et la raison, d'accord avec Dieu, défend qu'on en retranche rien.--Et après? Que crois-tu trouver de l'autre côté de cette vie?--Je le saurai bientôt, dit le moribond; mais, tant que je l'ignore, je ne m'en tourmente pas.»

LXXXVI

Zilla le vit bientôt mourir. Ce fut comme une lampe qui s'éteint. Hermann et Bertha amenèrent leurs enfants pour donner un baiser à son front d'ivoire. «Que faites-vous donc là? dit la fée.--Nous respectons la mort, répondit Bertha, et nous bénissons l'âme qui s'en va.--Et où va-t-elle? demanda encore la fée inquiète.--Dieu le sait, répondit la femme.--Mais vous, ne craignez-vous rien pour cette âme de votre ami?--On m'a appris à espérer.--Et toi, Hermann?--Vous ne m'avez rien appris là-dessus, répondit-il; mais Bertha espère, et je suis tranquille.»

LXXXVII

Zilla comprit la douceur de cette mort naturelle après l'accomplissement de la vie naturelle; mais la mort violente, la mort imprévue, la mort du jeune et du fort, elle en était effrayée, et elle souhaita de consulter la reine. Cependant la reine ne reparaissait pas, et Zilla n'osait retourner vers elle. Une nuit, son fantôme vint l'appeler; elle le suivit et trouva sa grande amie paisible et souriante au fond de son palais de saphir. «Zilla, lui dit-elle, l'heure est venue, il faut que tu m'assistes.

LXXXVIII

«Mais auparavant je veux te donner beaucoup de secrets que j'ai découverts pour guérir les maladies, panser les blessures, et tout au moins diminuer les souffrances. Tu les donneras à Hermann, afin qu'autant que possible il détourne de lui et des siens la mort prématurée et la souffrance inutile. Dis-lui d'abord qu'il cherche à nous surpasser dans cette science, car l'homme doit s'aider lui-même et combattre éternellement. Ses maux sont le châtiment de son manque de sagesse et le résultat de son ignorance.

LXXXIX

«Par la sagesse, il détruira l'homicide; par la science, il repoussera la maladie. Adieu, ma soeur. Mourir n'est rien pour qui a bien vécu. Quant à moi, j'ignore à quel supplice je m'abandonne, car j'ai commis un grand crime; mais je ne dois pas craindre de l'expier et de refaire connaissance avec la douleur.--Vas-tu donc mourir? s'écria Zilla en cherchant à renverser la coupe fatale.--Je l'ignore, répondit la reine en la retenant d'une main ferme. Je sais qu'avec ce breuvage je détruis la vertu maudite de la coupe de vie.

XC

«Mais je ne sais pas si je vais devenir mortelle ou mourir. Peut-être vais-je reprendre mon existence au point où elle était quand je l'ai immobilisée. Alors j'aurai quelques jours de bonheur sur la terre; mais je ne les ai pas mérités, et je ne les demande pas. Ne nous berçons pas d'un vain espoir, Zilla. Regarde ce que je vais devenir, et, si je suis foudroyée, laisse ma dépouille ici, elle y est tout ensevelie d'avance. Si je lutte dans l'horreur de l'agonie, répète-moi le mot que j'ai lu à la voûte du ciel: «La mort, c'est l'espérance.»

XCI

--Attends, s'écria Zilla. Et si je veux mourir aussi, moi?» La reine lui donna une formule magique en lui disant: «Tu pourras composer toi-même ce poison. Je ne veux pas que tu le boives sans avoir eu le temps de réfléchir. Donne-moi la bénédiction de l'amitié. Mon âme est prête.» Zilla se jeta aux genoux de la reine et la supplia d'attendre encore; mais la reine, craignant de faiblir devant ses larmes, la pria d'aller chercher une rose pour qu'elle pût encore contempler une pure expression de la beauté sur la terre avant de la quitter peut-être pour toujours.

XCII

Quand Zilla revint, la reine était assise près du bloc de glace, la tête nonchalamment appuyée sur son bras; l'autre main était pendante, la coupe vide était tombée sur le bord de sa robe. Zilla crut qu'elle dormait; mais ce sommeil, c'était la mort. Zilla avait vu mourir bien des humains et ne s'en était point émue, n'ayant voulu en aimer aucun. En voyant que l'immortelle avait cessé de vivre, elle fut frappée de terreur. Cependant elle espéra encore que cette mort n'était qu'une léthargie, et elle passa trois jours auprès d'elle, attendant son réveil.

XCIII

Le réveil ne vint pas, et Zilla vit raidir lentement cette figure majestueuse et calme. Elle s'enfuit désespérée. Elle revint plusieurs fois. La glace conservait ce beau corps et ne permettait pas à la corruption de s'en emparer; mais elle pétrifiait de plus en plus l'expression de l'oubli sur ses traits et changeait en statue cette merveille de la vie. Zilla, en la regardant, se demandait si elle avait jamais vécu. Ce n'était plus là son amie et sa reine. C'était une image indifférente à ses regrets.

XCIV

Peu à peu la jeune fée se fit à l'idée de devenir ainsi, et elle résolut de suivre le destin de son amie; mais quand elle eut composé le philtre de mort, elle le plaça sur le bloc de glace et s'enfuit avec horreur. Depuis qu'elle se savait libre de mourir, elle sentait le charme de la vie et ne s'ennuyait plus. Le printemps, qui venait d'arriver, semblait le premier dont elle eût apprécié l'incomparable sourire. Jamais les arbres n'avaient eu tant d'élégance, jamais les prés fleuris n'avaient exhalé de si suaves odeurs.

XCV

Elle épiait dans l'herbe le réveil des insectes engourdis par l'hiver, et quand elle surprenait le papillon dépouillant sa chrysalide, elle tremblait en se demandant si c'était là l'emblème de l'âme échappant aux étreintes de la mort. Elle se sentait appelée par la reine dans le royaume des ombres, elle la voyait en songe et l'interrogeait; mais le fantôme passait sans lui répondre, en lui montrant les étoiles. Elle essayait d'y lire la promesse qui avait enhardi son amie. La peur de la destruction l'empêchait d'en saisir le chiffre mystérieux.

XCVI

Elle voyait Bertha tous les jours et s'attachait plus tendrement que jamais à sa petite fille. Les autres enfants d'Hermann lui semblaient beaux et bons; mais la mignonne qu'elle préférait absorbait tous ses soins. L'enfant était délicate, plus intelligente que ne le comportait son âge, et quand la fée la tenait sur ses genoux, elle commençait à parler et à dire des choses qui semblaient lui venir d'une autre vie. Elle ne regardait ni les blancs agneaux ni les fleurs nouvelles; elle tendait sans cesse ses petits bras vers les nuages, et un jour elle cria le mot _ciel_, que personne ne lui avait appris.

XCVII

Un jour l'enfant devint pâle, laissa tomber sa tête blonde sur l'épaule de Zilla, et lui dit: _Viens!_ La fée crut qu'elle l'invitait à la mener promener; mais Bertha fit un grand cri: l'enfant était morte. Zilla essaya en vain de la ranimer. Tous les secrets qu'elle savait y perdirent leur vertu. L'âme était partie. «Ah! méchante fée! s'écria Bertha dans la fièvre de sa douleur, je le savais bien que ma fille mourrait! C'est depuis la nuit qu'elle a passée avec toi sur la montagne qu'elle a perdu sa fraîcheur et sa gaieté. C'est ton funeste amour qui l'a tuée!»

XCVIII

Zilla ne répondit rien. Bertha se trompait peut-être; mais la fée sentait bien que cette mère affligée ne l'aimerait plus. Hermann éperdu essaya en vain d'adoucir leurs blessures. Zilla quitta le chalet et courut au glacier. Elle osa donner un baiser au cadavre impassible de la reine, et elle but la coupe; mais, au lieu d'être foudroyée, elle se sentit comme renouvelée par une sensation de confiance et de joie, et elle crut entendre une voix d'enfant qui lui disait: «Viens donc!»

XCIX

Elle retourna au chalet; L'enfant était couchée dans une corbeille de fleurs; sa mère priait auprès d'elle, entourée de ses autres beaux enfants, qui s'efforçaient de la consoler et qu'elle regardait avec douceur, comme pour leur dire: «Soyez tranquilles, je ne vous aimerai pas moins.» Le père creusait une petite fosse sous un buisson d'aubépine. Il versait de grosses larmes, mais il préparait avec amour et sollicitude la dernière couchette de son enfant. En voyant la fée, il lui dit: «Pardonne à Bertha!»

C

Zilla se mit aux genoux de la femme: «C'est toi qui dois me pardonner, lui dit-elle, car je vais suivre ton enfant dans la mort. Elle m'a appelée, et c'est sans doute qu'elle va revivre dans un meilleur monde et qu'il lui faut une autre mère. Ici je n'ai su lui faire que du mal; mais il faut que je sois destinée à lui faire du bien ailleurs, puisqu'elle me réclame.--Je ne sais ce que tu veux dire, répondit la mère. Tu as pris la vie de mon enfant, veux-tu donc aussi m'emporter son âme?--L'âme de notre enfant est à Dieu seul, dit Hermann; mais si Zilla connaît ses desseins mystérieux, laissons-la faire.--Mettez l'enfant dans mes bras,» dit la fée. Et quand elle tint ce petit corps contre son coeur, elle entendit encore que son esprit lui disait tout bas: «Allons, viens!--Oui, partons!» s'écria la fée. Et, se penchant vers elle, elle sentit son âme s'exhaler et se mêler doucement, dans un baiser maternel, à l'âme pure de l'enfant. Hermann fit la tombe plus grande et les y déposa toutes deux. Durant la nuit, une main invisible y écrivit ces mots: «La mort, c'est l'espérance.»

LUPO LIVERANI

DRAME EN TROIS ACTES

PRÉFACE

En lisant, on est parfois frappé d'une idée qu'on voudrait traduire autrement, et on se laisse emporter par une sorte de plagiat candide qui est absous dès qu'il est avoué.

C'est en lisant _el Condenado por desconfiado_, de Tirso de Molina, que je me suis mis très-involontairement à écrire _Lupo Liverani_ sur la même donnée, en m'appropriant tout ce qui était à ma convenance; ce n'est là ni piller ni traduire, c'est prendre un thème tombé dans le domaine public et l'adapter à ses propres moyens, comme on a fait de tout temps pour maint sujet classique ou romantique, philosophique ou religieux, dramatique ou burlesque.

De ce que le sujet du _Damné_ de Tirso de Molina n'a pas encore beaucoup servi, il ne résulte pas que quelqu'un n'ait pas le droit de commencer à s'en servir. Ce sujet est assez étrange pour ne pas tenter tout le monde.

Voici ce que dit du _Damné pour manque de foi_ ou du _Damné pour doute_--le titre même du drame est intraduisible,--M. Alphonse Royer, dans la préface de son excellente traduction, la première qui ait été faite, il n'y a pas plus de cinq à six ans:

«C'est un véritable _auto_, c'est-à-dire un drame religieux selon les croyances du temps où il a été écrit. C'est une parabole évangélique pour rendre intelligible au peuple le dogme catholique de la grâce efficace... Le drame est très-célèbre en Espagne, où il est regardé comme une des plus hardies créations de son auteur... Michel Cervantes, dans son drame religieux intitulé _el Rufian dichoso_, a aussi mis en oeuvre ce dogme de la grâce efficace.»

La grâce efficace! voilà certes un singulier point de départ pour une composition dramatique. Pourtant, à travers ces subtilités sur la _grâce prévenante_, le _pouvoir prochain_, la _grâce suffisante_ et la _grâce efficace_, dont nous rions aujourd'hui et dont Pascal s'est si magistralement raillé tout en y portant la passion janséniste, nous savons tous que bouillonnait la grande question du libre arbitre et de la dignité de l'homme. Nous la cherchons autrement aujourd'hui, mais nous la cherchons toujours.

Peut-on dire que les jansénistes défendaient mieux la liberté humaine que les molinistes? Parfois oui, en apparence; mais, en réalité, toutes ces doctrines faisaient intervenir Dieu dans l'action de notre volonté d'une façon si étrange et si arbitraire, que nous avouons ne nous intéresser sérieusement qu'au fait historique. Nous ne voyons pas l'esprit de liberté poindre franchement dans ces petites hérésies vagues du catholicisme, et nous ne concevons plus de progrès véritable qu'en dehors du sanctuaire.

L'oeuvre du religieux Gabriel Tellez, qui a publié ses drames admirables sous le pseudonyme de Tirso de Molina, nous a paru ouvrir une plus large porte que toutes les controverses du temps. J'ignore si ce moine inspiré était bien orthodoxe, et je n'oserais soutenir que son but, en écrivant _le Damné_, fût réellement de populariser le dogme de la grâce. Je crois qu'à cette époque beaucoup de hardiesses du coeur et de l'esprit se sont cachées sous de saints prétextes, et n'ont été autorisées que parce qu'elles n'ont pas été comprises. Tirso est un Shakspeare espagnol; on a dit un _Beaumarchais en soutane_. Selon nous, ce n'est pas assez dire. Beaumarchais n'eût ni conçu ni exécuté _le Burlador de Séville_ (_le Don Juan_, imité par Molière), ni _le Condenado_, qui ne souffre l'imitation qu'à la condition d'un remaniement complet. C'est une des grandes conceptions de l'art, peu connue et affreusement difficile à traduire, parce qu'elle est mystérieuse, et, comme _Hamlet_, se plie à diverses interprétations. Voici l'opinion d'une personne avec qui je lisais ce drame: «C'est beau, mais j'y vois un dogme odieux. L'homme est damné parce qu'il cherche à savoir son sort, le but de sa vie. Toute vertu, tout sacrifice lui est inutile. Celui qui croit aveuglément peut commettre tous les crimes: un acte de foi à sa dernière heure, et il est sauvé!» En effet, en voyant le repentir tardif et la confession forcée du bandit de Tirso, on peut conclure que la moralité officielle de ce drame est celle-ci: Sois un saint, une heure de doute te perdra. Crois comme une brute et agis comme une brute, Dieu te tend les bras, car l'Église t'absout. Eh bien! peut-être est-ce là le brevet officiel extorqué par le maître à la censure; mais il m'est impossible de ne pas voir une pensée plus large et plus philosophique qui fait éclater la chasuble de plomb du moine, et cette pensée secrète, ce cri du génie qui perce la psalmodie du couvent, le voici:--La vie de l'anachorète est égoïste et lâche; l'homme qui croit se purifier en se faisant eunuque est un imbécile qui cultive la folie et que l'éternelle contemplation de l'enfer rend féroce. Celui-là invente en vain un paradis de délices; il ne fera que le mal sur la terre et n'arrivera à la mort que dégradé. Celui qui obéit à ses instincts vaut mille fois mieux, car ses instincts sont bons et mauvais, et un moment peut venir où son coeur ému le rendra plus grand et plus généreux que le prétendu saint dans sa cellule.

Qu'un moine de génie ait rêvé cela sous le regard terne et menaçant de l'Inquisition, rien ne me paraît plus probable, parce que rien n'est plus humain. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que le système de l'autre Molina, le célèbre jésuite contemporain de Molina le dramaturge, fut gravement menacé par l'inquisition et traduit en cour de Rome pour cause d'hérésie, comme le fut plus tard Jansénius pour ses attaques contre le molinisme, l'idée, quelle qu'elle soit, ayant toujours eu le privilége d'être poursuivie à Rome. Les deux doctrines ennemies n'ont pas résolu leurs propres doutes; mais j'avoue qu'en me mettant, s'il m'était possible, au point de vue catholique et en admettant le dogme atroce de l'enfer, je serais plus volontiers moliniste, je dis disciple direct et contemporain de Molina, que janséniste, même avec le sublime Pascal et les grands docteurs de son temps. Je trouve, dans la première idée de Molina le jésuite, quelque chose de pélagien qui me montre Dieu bon et l'enfer facilement vaincu, tandis que, dans les tendances augustiniennes, je vois l'homme rabaissé jusqu'à la brute, sa volonté enchaînée au caprice d'un Dieu stupide et insensible, le diable triomphant à toute heure et l'enfer pavé des martyrs du libre examen.

Ce que la douce doctrine de Molina est devenue entre les mains des bons pères Escobar et autres, ni Molina le grand jésuite, ni Tellez Molina le grand poëte,--son disciple à coup sûr,--n'ont dû le prévoir. Tout, dans l'oeuvre de ce dernier, proclame ou révèle la sincérité, l'humanité et la charité, l'horreur de l'hypocrisie, la raillerie des macérations, le sentiment de la vie, la victoire attribuée aux bons instincts sur les étroites pratiques. Il est vrai qu'il a dû dénouer son drame par la soumission au prêtre et la réconciliation avec l'Église moyennant la confession classique du brigand. Je me suis dispensé, dans ma donnée, de cette formalité que la censure ne peut plus exiger, et, prenant Dieu et le diable dans le symbolisme, d'ailleurs assez large, où Tirso les fait apparaître et agir, je me suis permis de mettre dans la bouche de Satan les paroles que je regarde comme la traduction de la vraie pensée du maître.

En finissant cette préface, qu'on ne lira peut-être pas--on veut aller vite au fait aujourd'hui, et on a raison,--je demande pourtant qu'on s'y reporte d'un rapide coup d'oeil en finissant le drame, et qu'on ne m'accuse pas d'avoir été touché par la grâce efficace, un beau matin, en prenant mon café ou en chaussant mes pantoufles. Je ne crois pas que les choses se passent ainsi entre le ciel et l'homme; je suis persuadé qu'en nous envoyant en ce monde, on nous a pourvus de la _grâce suffisante_, et que, s'il est des malheureux entièrement privés de leur libre arbitre (il y en a certainement), ces exceptions confirment la règle au lieu de l'infirmer.

PERSONNAGES:

LUPO, chef de brigands. ANGELO, ermite. LIVERANI, père de Lupo. DELIA, courtisane. QUINTANA, serviteur d'Angelo. ROLAND, majordome de Liverani. GALVAN, jeune débauché. LISANDRO, jeune débauché. MOFFETTA, } brigands. ESCALANTE, } TISBEA, jeune montagnarde. UN PETIT BERGER, personn. légend. SATAN. UN CHEF DE SBIRES.

ACTE PREMIER.

(Arbres et rochers au flanc du Vésuve, à l'entrée d'un ermitage qui est une grotte à deux arcades; la plus petite, brute, sert d'entrée au logement de l'ermite; l'autre, creusée avec plus de soin dans le roc, abrite une madone de marbre blanc qui porte le _Bambino_; un vieux cèdre écimé l'ombrage.)

SCÈNE PREMIÈRE.

TISBEA, QUINTANA, qui a un froc de moine.

QUINTANA.

Belle Tisbea, que le ciel bénisse tes yeux noirs, et tes épaules de safran, et tes mains mignonnes, et ton pied léger, et ton sein virginal, et ton panier rebondi... (Il veut prendre le panier qu'elle porte.)

TISBEA.

C'est trop de compliments pour un religieux, frère Quintana! Si le père Angelo vous entendait...

QUINTANA.

Le père Angelo a fait bien d'autres madrigaux, et même il ne s'arrêtait pas souvent aux paroles.

TISBEA.