La Coupe; Lupo Liverani; Le Toast; Garnier; Le Contrebandier; La Rêverie à Paris
Part 11
Allons, qu'on se lève, et que le plus fier d'entre vous me présente son siége, auprès de la plus belle d'entre vos femmes.
LE CHATELAIN (Récitatif).
Passant, tu prends avec nous des libertés que nous ne souffririons pas si ce n'était aujourd'hui grande fête en ces lieux. Mais, comme aux fêtes de Saturne il était permis aux valets de braver leurs maîtres, de même en ce jour consacré à l'hospitalité nous consentons à entendre gaiement les facéties d'un pèlerin en haillons qui se dit notre cousin et notre égal.
LE VOYAGEUR (Chant).
Le pèlerin qui vous parle n'est plus votre égal, ô mes gracieux hôtes. Il fut votre égal autrefois, ô vous qui heurtez les coupes de la joie.
LE CHOEUR.
Et quel est-il maintenant? Parle, ô bizarre étranger, et porte à tes lèvres avides la coupe de la joie.
LE VOYAGEUR (Récitatif).
Toute coupe est remplie de fiel pour celui qui n'a plus ni amis ni patrie, et puisque vous voulez savoir qui je suis, maintenant, ô enfants de la joie, apprenez que je suis plus grand que vous, moi qui ai bu en entier le calice de la vie, car la douleur m'a fait plus grand et plus fort que le plus fort et le plus grand d'entre vous.
LE CHATELAIN (Récitatif).
Étranger, ta présomption m'amuse; si je ne me trompe, tu es un poëte de carrefour, un improvisateur aux riantes forfanteries, un bouffon du genre emphatique; continue, et puisque ta fantaisie est de ne point boire, amuse-nous à jeun, de tes déclamations, tandis que nous allons vider les coupes de la joie.
UNE FEMME (Récitatif).
O mon cher fiancé! ô mes amis! ô mon seigneur le châtelain! cet homme dit qu'il est le plus grand d'entre nous, et son impudence mérite votre pardon, car il a dit, en même temps, qu'il était le plus malheureux des hommes. Je vous supplie de ne point l'affliger par vos railleries, mais de l'engager à nous raconter son histoire.
LE CHATELAIN (Récitatif).
Allons, pèlerin, puisque la Hermosa te prend sous son aile de colombe, raconte-nous tes malheurs, et notre joie les écoutera avec pitié pour l'amour d'elle.
LE PÈLERIN (Récitatif).
Châtelain, j'ai autre chose à penser qu'à te divertir. Je ne suis ni un improvisateur, ni un trouvère, ni un bouffon. Je ris souvent, mais je ris en moi-même d'un rire lugubre et désespéré en voyant les turpitudes et les misères de l'homme. Jeune femme, je n'ai rien à raconter. Toute l'histoire de mes malheurs est contenue dans ces mots: _Je suis homme!_
LA HERMOSA (Récitatif).
Infortuné, je sens pour toi une compassion inexprimable. Regardez-le donc, ô mes amis! ne vous semble-t-il pas reconnaître ses traits altérés par le chagrin? O mon cher Diego, regarde-le; ou bien j'ai vu cet homme en rêve, ou bien c'est le spectre de quelqu'un que nous avons aimé.
DIEGO (Récitatif).
Hermosa, votre pitié est obligeante; je veux être le cousin du diable si j'ai jamais rencontré cette face chagrine sur mon chemin. Si elle vous apparut en rêve, ce fut à coup sûr un rêve sinistre à la suite d'un méchant souper. N'importe, s'il veut raconter son histoire, je le tiens quitte de ma colère, car le regard qu'il attache sur vos belles mains commence à me faire trouver le bragance amer.
TOUS (Choeur).
S'il veut raconter ses aventures, qu'il emplisse et vide avec nous les coupes de la joie; mais, s'il ne veut ni parler ni boire, qu'il aille chez son cousin le diable, et qu'il vide avec lui le fiel de la haine dans une coupe de fer rouge. Heurtons les coupes de la joie.
L'ENFANT (Récitatif).
D'une voix timide, la tête nue et un genou en terre, devant monseigneur j'ose ouvrir un avis. Cet homme a été attiré vers nous par le refrain de ma chanson. Quand j'ai commencé à chanter, il suivait la lisière du bois et se dirigeait précipitamment vers la plaine. Mais tout d'un coup son oreille a semblé frappée de sons agréables, il est revenu sur ses pas; deux ou trois fois il s'est arrêté pour écouter, et quand j'ai eu fini de chanter il était près de nous. Il dit qu'il est des nôtres, que vous l'avez connu, qu'il est ici dans sa patrie, eh bien! qu'il chante ma chanson, et s'il la dit tout entière sans se tromper, nous ne pouvons pas douter qu'il soit né dans nos montagnes.
LE CHATELAIN (Récitatif).
Soit. Tu as bien parlé, jeune page, et je t'approuve parce que la Hermosa sourit.
LE CHOEUR.
Tu as bien parlé, jeune page, parce que la Hermosa sourit et que le châtelain t'approuve. Que l'étranger chante ta chanson, et qu'il heurte avec nous la coupe de la joie!
LE VOYAGEUR (Récitatif).
Eh bien, j'y consens. Écoutez-moi, et que nul ne m'interrompe, ou je brise la coupe de la joie. (Il chante.) Moi... moi... moi!...
LE CHOEUR.
Bravo, il sait parfaitement la première syllabe.
LE VOYAGEUR.
Silence! (Il chante.)--Moi qui suis un jeune chevrier.
LE CHOEUR.
Fi donc! fi donc! ce n'est pas cela.
LA HERMOSA.
Laissez-le continuer, il a la voix belle.
LE VOYAGEUR (Air).
Moi qui suis un jeune chevrier, un enfant de la montagne, je mène une douce vie. Je vis loin des villes et je n'ai jamais vu que de loin le clocher d'or de la cathédrale. J'aime toutes les belles filles de la vallée, mais ma soeur Dolorie entre toutes. Ma soeur, plus belle que toutes les belles, plus sainte que toutes les saintes. Ma soeur qui repose là-haut sous les vieux cèdres, sous le jeune gazon, ma pauvre soeur! Ah! ma vie s'est écoulée dans les larmes.
DIEGO (Récitatif).
Que dit-il? et quelle étrange confusion dans ce chant inconnu? Sa soeur qu'il aime vivante et qu'il pleure morte tout ensemble? Sa douce vie sur la montagne et sa vie pleine de larmes tout aussitôt? Hermosa, sa voix est pure, mais sa cervelle est bien troublée.
LA HERMOSA (Récitatif).
O mon Dieu! j'ai ouï parler d'une certaine Dolorie dont le frère...
DIEGO.
Hermosa, ta pitié est trop obligeante. Que cet aventurier chante la chanson du pays, ou qu'il aille en enfer vider la coupe des larmes avec Satan, son cousin.
LE CHOEUR.
Qu'il aille vider en enfer la coupe des larmes, s'il ne veut dire la chanson du pays et vider avec nous la coupe de la joie.
LE VOYAGEUR.
Laissez-moi, laissez-moi. La mémoire m'est revenue. J'avais mêlé deux couplets de la chanson. Voici le premier. (Il chante.)
Moi qui suis un jeune chevrier, je vis à l'aise sur la montagne, je n'ai jamais vu les clochers d'or que dans la brume lointaine. J'aime les gracieuses filles de la vallée, et je cueille la gentiane bleue pour leur faire des bouquets moins beaux que leurs yeux d'azur. Et quand le soir approche, quand l'Angélus sonne, quand la nuit descend, j'appelle mon grand bouc noir, je rassemble mon troupeau et je remonte sur mes montagnes! A moi, à moi mon grand bouc noir, voici la nuit, _aye, aye_. Adieu, les jolies filles.
LE CHATELAIN (Récitatif).
Bien chanté, pèlerin; mais ceci n'est pas la chanson, ce n'est pas même une variation. Tu as changé le thème. Allons, essaie encore, car ta voix est belle, et ton imagination est plus féconde que ta mémoire n'est fidèle.
LE CHOEUR.
Qu'il chante et qu'il mouille ses lèvres pour reprendre haleine, mais qu'il dise la chanson du pays s'il veut vider en entier la coupe de la joie.
LE VOYAGEUR.
Moi... moi... attendez! oui, m'y voilà. (Il chante.) Moi, qui suis un joyeux écolier, je mène une folle vie. Je bats nuit et jour le docte pavé de Salamanque. Je passe souvent par-dessus les remparts pour courir après les lutins femelles qui passent comme des ombres dans la nuit orageuse, dans la nuit perfide, mère des erreurs et des déceptions; dans la nuit infernale, mère des crimes et des remords! Ah bah! je me trompe, ce n'est pas cela...
DIEGO (Récitatif).
Eh! de par Dieu, il est temps de s'en apercevoir. D'un bout à l'autre, il invente, il ne se souvient pas.
LE CHOEUR.
Silence, silence, écoutez; il a la voix belle.
LE VOYAGEUR.
(Il chante.) Et quand un docteur de l'université vient à se croiser avec moi dans une ruelle, sous la jalousie de mon amante, je casse avec joie le manche de ma guitare sur le dos de mon pauvre pédant noir, et je me sauve vers mes montagnes. _Aye, aye_, mon pédant noir, voici la récompense de ton aubade; _aye, aye_, dis adieu aux jolies filles.
LE CHOEUR.
Bravo! la chanson m'amuse, chantons et répétons avec lui son refrain capricieux: _Aye, aye_, mon pauvre pédant noir, _aye, aye_, dis adieu aux jolies filles.
LE CHATELAIN (Récitatif).
Continue, mon brave improvisateur, tu n'as pas dit la chanson du pays, et j'en suis fort aise, car la tienne me plaît; mais tu sais notre marché. Il faut en venir à ton honneur si tu veux vider avec nous la coupe de la joie.
LE CHOEUR.
Courage, pèlerin. Mouille tes lèvres encore une fois, mais dis la chanson du pays si tu veux vider avec nous la coupe de la joie.
LE VOYAGEUR.
Laissez-moi, laissez-moi, mes souvenirs m'oppressent et m'accablent; voici ma mémoire qui s'éveille, écoutez. Moi... moi... J'y suis...
(Il chante.) Moi qui suis un amant infortuné, je pleure et je chante nuit et jour dans les montagnes; je rentre quelquefois la nuit dans la ville maudite, pour aller m'asseoir sous la jalousie de mon infidèle, mais quand mon rival vient à passer, je plonge mon stylet dans son sang noir, car c'est de l'encre qui coule dans les veines d'un pédant. O monstre! meurs, toi d'abord, rebut de la nature, et toi aussi, fourbe maîtresse, tu ne tromperas plus personne... Mais je m'égare, j'ai perdu la mesure... toujours le second couplet se mêle au premier et dans mon impatience... Attendez, attendez, voici!... (Il chante.) Mais la sainte Hermandad vient de ce côté; rentre dans ta gaîne, poignard teint d'un sang noir, voici les alguazils, _aye, aye_, mon poignard noir, _aye, aye_, adieu! adieu... la trompeuse fille.
LE CHOEUR.
_Aye, aye_, mon poignard noir; _aye, aye_, adieu, la trompeuse fille.
LE CHATELAIN (Récitatif).
Encore, encore, pèlerin, tu t'égares avec tant d'adresse qu'il est impossible que tu ne te retrouves pas de même. Cherche encore.
LE CHOEUR.
Cherche encore, mouille tes lèvres et dis la chanson du pays si tu veux vider la coupe de la joie.
LE VOYAGEUR (Récitatif).
Si je voulais vous dire la chanson telle qu'elle est gravée dans ma mémoire, le vin de vos coupes se changerait en larmes, et puis en fiel, et puis en un sang noir...
LE CHATELAIN.
Poursuis, poursuis, chanteur bizarre. Nous aimons tes chants et nous saurons, par nos libations, conjurer les esprits de ténèbres.
LE CHOEUR.
Poursuis, poursuis, chanteur inspiré! Bravons les esprits infernaux; remplissons les coupes de la joie!
LE VOYAGEUR.
(Il chante.) Moi qui suis un vil meurtrier, je mène une affreuse vie; je me cache la nuit dans les cavernes inaccessibles, et le jour je me hasarde à la lisière des forêts pour cueillir quelques fruits amers et saisir quelques sons lointains de la voix humaine; mes pieds sont déchirés; mon front est sillonné comme celui de Caïn; ma voix est rauque et terrible comme celle des torrents qui sont mes hôtes; mon âme est déchirée comme les flancs des monts qui sont mes frères, et quand l'heure fatale est marquée à l'horloge céleste pour le lever de l'étoile sanglante... oh! alors... le spectre noir me fait signe de le suivre, et là jusqu'au coucher de l'étoile, je marche, je cours à travers les rochers, à travers les épines, à travers les précipices à la suite du fantôme... Marche, marche, spectre noir! me voici; marche à travers la tempête....
(Récitatif.) Eh bien! vous autres, vous ne répétez pas le refrain? Vous éloignez vos coupes de la mienne? Poltrons et visionnaires, à qui en avez-vous?
LE CHATELAIN.
Pèlerin, si c'est là le dernier couplet de ta chanson, et si c'est le dernier chapitre de ton histoire, si tes paroles, ton aspect et ton humeur ne mentent pas, si tu es un meurtrier....
LE VOYAGEUR.
Eh bien! tu as peur?
LA HERMOSA, bas, regardant le pèlerin.
Il est beau ainsi!...
LE VOYAGEUR, éclatant de rire.
Ah! ah! en vérité, vous me feriez mourir de rire; ah! ah! ah! tous ces braves champions, tous ces buveurs intrépides, les voilà plus pâles que leurs coupes d'agate; gare, gare, place au spectre! Eh bien! le voyez-vous, ah! ah! mais non, c'est une autre ombre, elle m'apparaît à moi, je la vois... Je l'attends, écoutez ce qu'il chante.
(Il chante.) Moi qui suis un vaillant guerrier, je mène une superbe vie, je tiens l'ennemi bloqué dans la montagne, je le serre, je l'épuise, je le presse, je l'égare, je l'enferme dans les gorges inexorables, j'anéantis ses phalanges effarées, je déchire ses bannières sanglantes, je foule aux pieds de mon cheval et la force, et l'audace, et la gloire, et quand le clairon sonne, en avant, mon panache noir! victoire, victoire! Voici mon noir cimier qui flotte au vent à demi brisé par les balles.
LE CHOEUR.
En avant, mon noir cimier, victoire à mon panache brisé par les balles!
LE CHATELAIN (Récitatif).
Il a bien chanté, ses yeux étincellent, sa main brûlante fait bouillonner son vin dans sa coupe. Vide-la donc, mon brave chanteur, tu l'as gagnée, mais si tu veux t'asseoir parmi nous et boire jusqu'à la nuit et de la nuit jusqu'au matin, il faut dire la chanson du pays.
LE CHOEUR.
Il faut dire la chanson du pays, si tu veux vider jusqu'à l'aube nouvelle les coupes de la joie.
LE VOYAGEUR.
Soit, je la dirai quand il me plaira et comme il me plaira. Écoutez ce couplet.
(Il chante.) Moi qui suis un aventurier, je mène une vie périlleuse, j'erre de la ville à la montagne et j'enlève les jolies filles pour les emmener dans mon beau palais, dans mes bois de myrtes et de grenadiers; et quand l'ennui, sous la forme d'un hibou noir, vient à passer sur ma tête..., je remplis ma coupe jusqu'au bord et j'y noie l'oiseau de malheur... Bois, bois, vilain oiseau noir; meurs, meurs, oiseau des funérailles...; retourne à ton nid sur l'if du cimetière, sur la tombe de la victime, sur l'épaule du spectre...
(Récitatif.) Eh bien! vous n'aimez pas celui-ci? Je me suis encore trompé peut-être: en voulez-vous un autre?
(Il chante.) Moi qui suis un pauvre ermite, je veille et je prie nuit et jour sur la montagne; je donne l'hospitalité aux pèlerins, je les console, et j'expie leurs péchés et les miens par la pénitence... Et quand la lune se lève, quand le chamois brame, quand les astres pâlissent, je tombe à genoux sur la bruyère déserte et j'élève ma voix suppliante...
(Prière.) Je crie vers toi dans la solitude, je pleure prosterné dans le silence du désert. Splendeurs de la nuit étoilée, soyez témoins de ma douleur et de mon amour. Anges gardiens, messagers de prière et de pardon, vous qui nagez dans l'or des sphères célestes, vous qui passez sur nous avec le rideau bleu de la nuit, avec les cercles étincelants des constellations, pleurez, pleurez sur moi; répétez mes prières; recueillez mes larmes dans les vases sacrés de la miséricorde; portez aux cieux mon calice, et fléchissez le Dieu puissant, le Dieu fort, le Dieu Bon!...
Eh bien, eh bien! j'ai changé; le mode vous plaît-il ainsi? Allons, le refrain et ensemble! A moi qui suis un pénitent noir, merci, merci, voici l'ange du pardon, merci dans le ciel et paix sur la terre.
LE CHOEUR.
A toi, à toi, pénitent noir, merci dans le ciel et paix sur la terre.
LE CHATELAIN (Récitatif).
Si Dieu t'absout, pèlerin, la justice des hommes ne doit pas être plus sévère que celle du Ciel; assieds-toi, et sois lavé de tes crimes par les larmes du repentir, sois consolé de tes maux par la libation de la joie.
LE VOYAGEUR.
Mes crimes! mon repentir! votre pitié! Non pas, non pas, mes bons amis; la chanson ne finit pas ainsi: écoutez encore ce couplet.
(Il chante.) Moi qui suis un poëte couronné, je me raille de Dieu et des hommes; j'ai des chants pour la douleur et des chants pour la folie, j'ai des strophes pour le ciel et des strophes pour l'enfer, un rhythme pour le meurtre, un autre pour le combat, et puis un pour l'amour, et puis un autre pour la pénitence. Et que m'importe l'univers, pourvu que je tienne la rime? Et quand l'idée vient à manquer, je fais vibrer les grosses cordes de la lyre, les cordes noires qui font de l'effet sur les sots. Résonne, résonne, bonne corde noire, voici le sens qui manque aux paroles; résonne, résonne: au diable la raison! vive la rime!
LE CHATELAIN (Récitatif).
Te moques-tu de l'hospitalité, barde audacieux? N'as-tu pas un chant facile, une mélodie complète? Depuis une heure nous t'écoutons naïvement, soumis à toutes les émotions que tu nous commandes, et à peine as-tu élevé vers les cieux un pieux cantique, tu reprends la voix de l'enfer pour te moquer de Dieu, des hommes et de toi-même! Chante donc au moins la chanson du pays, ou nous arracherons de tes mains la coupe de la joie.
LE CHOEUR.
Dis enfin l'air du pays, ou nous t'arrachons la coupe de la joie.
LE VOYAGEUR, chantant sur le mode de la prière de l'Ermite.
Dieu des pasteurs, et toi, Marie, amie des âmes simples; Dieu des jeunes coeurs, et toi, Marie, foyer d'amour! Dieu des armées, et toi, Marie, appui des braves! Dieu des anachorètes, et toi, Marie, source de larmes saintes! Dieu des poëtes, et toi, Marie, mélodie du ciel! écoutez-moi, exaucez-moi. Soutenez le pèlerin, conduisez le voyageur, préservez le soldat, visitez l'ermite, souriez au poëte, et, comme un parfum mêlé de toutes les fleurs que vous faites éclore pour lui sur la terre, recevez l'encens de son coeur, recevez l'hymne de son amour...
Eh bien, le refrain vous embarrasse? Vous ne savez comment rentrer dans le ton et dans la mesure? Du courage, écoutez comment je module et comment je résume.
(Il chante.) Moi qui suis un chevrier, je donnerais toutes les chèvres de la sierra pour un regard de ma belle. Moi qui suis un écolier, je brûlerais tous mes livres de la Faculté pour un baiser à travers la jalousie. Moi qui suis un amant heureux, je donnerais tous les baisers de ma belle pour un soufflet appliqué à un pédant. Moi qui suis un amant trompé, je vendrais mon âme pour un coup d'épée dans la poitrine de mon rival. Moi qui suis un meurtrier et un proscrit, je donnerais tous les amours et toutes les vengeances de la terre pour un instant de gloire. Moi qui suis un guerrier vainqueur, je donnerais toutes les palmes du triomphe pour un instant de repos avec ma conscience. Moi qui suis un pénitent absous, je donnerais toutes les indulgences du pape pour une heure de fièvre poétique. Et moi enfin qui suis un poëte, je donnerais toute la guirlande d'or des prix Floraux pour l'éclair de l'inspiration divine... Mais quand mon chant ouvre ses ailes, quand mon pied repousse la terre, quand je crois entendre les concerts divins passer au loin, un voile de deuil s'étend sur ma tête maudite, sur mon âme flétrie; l'ange de la mort m'enveloppe d'un nuage sinistre; éperdu, haletant, fatigué, je flotte entre la lumière et les ténèbres, entre la foi et la doute, entre la prière et le blasphème, et je retombe dans la fange en criant: Hélas! hélas! le voile noir! Hélas! hélas! où sont mes ailes?
LE CHOEUR.
Hélas! hélas! le voile noir? hélas! hélas! où sont mes ailes?
LE CHATELAIN (Récitatif).
Assieds-toi, assieds-toi, noble chanteur, tu nous as vaincus!
DIEGO.
Il n'a pas dit la chanson du pays... Il n'en a pas dit un seul vers.
LA HERMOSA.
Il a mieux chanté qu'aucun de nous. Pèlerin, accepte cette branche de sauge écarlate, trempe-la dans ta coupe et chante pour moi.
LE VOYAGEUR.
Je ne chante pour personne, je chante pour me satisfaire quand la fantaisie me vient. Adieu, jeune femme, j'emporte ta fleur couleur de sang; le spectre m'attend à la lisière du bois; adieu, châtelain crédule, adieu, vous tous, grossiers buveurs, qui demandez au barde de vous verser le vin du cru, quand il vous apporte l'ambroisie du ciel; chantez-la, votre chanson du pays; moi, le pays me fait mal au coeur, et le vin du pays encore plus. (Il chante.)
Allons, debout! mon compagnon, mon pauvre chien noir; partons, partons; adieu les jolies filles.
(Il s'éloigne.)
LE CHATELAIN (Récitatif.)
Voilà un homme étrange!
DIEGO.
C'est un bandit, courons après lui, jetons-le en prison.
LA HERMOSA.
Il chantera, et les murs des cachots crouleront, et les anges descendront du ciel pour détacher ses fers.
L'ENFANT.
Écoutez, Monseigneur! vous lui avez fait une promesse, c'est de le croire ami et compatriote s'il chante l'air du pays; écoutez sa voix qui tonne du haut de la colline.
LE VOYAGEUR, sur la colline.
(Il chante.) Moi qui suis un contrebandier, je mène une noble vie, j'erre nuit et jour dans la montagne; je descends dans les villages et je courtise les jolies filles, et quand la ronde vient à passer, je pique des deux mon petit cheval, et je me sauve dans la montagne. _Aye, aye_, mon bon petit cheval noir, voici la ronde, adieu les jolies filles. (Le choeur répète le refrain: _Aye, aye_, mon cheval noir, etc.)
DIEGO (Récitatif).
Par le diable! je le reconnais, maintenant qu'il s'enveloppe dans son manteau rouge, maintenant qu'il saute sur son cheval, maintenant qu'il ôte sa fausse barbe et qu'il ne déguise plus sa voix; c'est José, c'est le fameux contrebandier, c'est le damné bandit; et moi, capitaine des rondes, qui étais chargé de l'arrêter!... Courons, mes amis, courons...
LE CHATELAIN.
Non pas, vraiment, c'est un noble enfant des montagnes, qui fut bachelier, amoureux et poëte, et qui, dit-on, s'est fait chef de bande par esprit de parti.
DIEGO.
Ou par suite d'une histoire de meurtre.
LA HERMOSA.
Ou par suite d'une histoire d'amour.
LE CHATELAIN.
N'importe, il s'est bravement moqué de toi, Diego; mais en nous raillant tous, il a su nous émouvoir et nous charmer. Que Dieu le conduise et que rien ne trouble ce jour de fête, ce jour consacré à remplir et à vider les coupes de la joie!
LE CHOEUR.
Que rien ne trouble ce jour de fête et vidons les coupes de la joie! (Ils chantent en choeur la chanson du Contrebandier.)
CHOEUR FINAL.
Heurtons les coupes de la joie, que leurs flancs vermeils se pressent jusqu'à se briser! Souffle, vent du soir, et sème sur nos têtes les fleurs de l'oranger! Célébrons ce jour de fête, heurtons les coupes de la joie!
LE VOYAGEUR, dans le lointain.
Amen.
TOUS ENSEMBLE.
Vive la joie! Amen.
LA RÊVERIE A PARIS
A LOUIS ULBACH
Excellent ami, je vous avais promis une étude sur les squares et jardins de Paris, autrement dit sur la nature acclimatée dans notre monde de moellons et de poussière. Le sujet comportait un examen sérieux, intéressant, que j'avais commencé; mais la maladie a disposé de mes heures, et ce n'est plus une étude que je vous envoie; c'est une impression rétrospective que je dois avoir la conscience et l'humilité d'intituler simplement: _La rêverie à Paris_. C'est qu'en vérité je ne sais point de ville au monde où la rêverie ambulatoire soit plus agréable qu'à Paris. Si le pauvre piéton y rencontre, par le froid ou le chaud, des tribulations sans nombre, il faut lui faire avouer aussi que, dans les beaux jours du printemps et de l'automne, il est, «_s'il connaît son bonheur_,» un mortel privilégié. Pour mon compte, j'aime à reconnaître qu'aucun véhicule, depuis le somptueux équipage jusqu'au modeste sapin, ne vaut, pour la rêverie douce et riante, le plaisir de se servir de deux bonnes jambes obéissant, sur l'asphalte ou la dalle, à la fantaisie de leur propriétaire. Regrette qui voudra l'ancien Paris; mes facultés intellectuelles ne m'ont jamais permis _d'en connaître les détours_, bien que, comme tant d'autres, j'y aie été _nourri_. Aujourd'hui que de grandes percées, trop droites pour l'oeil artiste, mais éminemment sûres, nous permettent d'aller longtemps, les mains dans nos poches, sans nous égarer et sans être forcés de consulter à chaque instant le commissionnaire du coin ou l'affable épicier de la rue, c'est une bénédiction que de cheminer le long d'un large trottoir, sans rien écouter et sans rien regarder, état fort agréable de la rêverie qui n'empêche pas de voir et d'entendre.