Part 9
Or,--comme il n'est pas, à mon avis,--de rôle plus abject, plus infâme, que celui d'un homme qui spécule sur _l'immoralité_,--je dois non m'en défendre, car je ne crois pas qu'on puisse m'attaquer sous ce rapport,--mais bien poser _ce que j'entends par la morale_.
A mon sens,--la condition première de toute oeuvre _morale_ est la vérité.
Des critiques, gens de goût, de conviction et de haut savoir, m'ont reproché,--de m'être attaché,--dans _la Salamandre_, à prouver que le plus souvent il n'y avait que vice et infamie sur la terre:--et qui pis est,--_vice heureux_ et _vertu souffrante_.--Ils m'ont encore reproché de ne rien montrer de _consolant_,--et d'être _désespérant_.
Mais aucun n'a attaqué la _vérité_ de ce que j'avançais.
Cela ne pouvait être autrement.
Maintenant que cette vérité a été adoptée,--me permettra-t-on d'essayer de démontrer que les conséquences que je tâche d'en tirer, en montrant la société telle que j'ai cru la voir,--que ces conséquences sont peut-être,--_consolantes_,--au lieu d'être _désespérantes_,--ainsi qu'on l'a dit.
Il sera donc irrévocablement démontré... que _dans tout état social ou barbare, la vertu est une rare et précieuse exception, une anomalie, un phénomène, tandis que tous les hommes naissent organiquement envieux et égoïstes_.
--Ceci est le _vrai_.
--Or, dès qu'un homme retrace avec naïveté le _vrai_--on l'accuse d'émettre un système _désespérant_.
--Il s'est trouvé au contraire des philosophes, qui pénétrés de ce dicton--qu'on ne doit point parler d'échafaud devant un condamné--ont voilé cette _vérité_, et l'ont remplacée par cette _fausseté_ flagrante:
--_Dans notre état social les hommes enfin rapprochés, polis par la civilisation, sont serviables, purs, généreux, dévoués;--le vice seul est une rare et odieuse exception. Nous sommes régénérés_.
--Ceci est le _faux_.
--Or, on a vanté, loué les philosophes qui émettaient un système si _consolant_.
A mon avis c'était à tort;--car ils agissaient, ce me semble, comme ces gens qui pour chasser la peste, brûlent des parfums au lieu d'employer des sanifiants dont l'âcreté pénétrante blesse l'odorat; mais rend l'air pur et viable au lieu de masquer sa corruption et sa fétidité.
Et ce qui m'a toujours paru fort singulier--c'est que ces dangereuses utopies, ces rêves de perfectionnements anti-naturels soient justement éclos de cette école philosophique du dix-huitième siècle;--école fausse, athée, impie, régicide, dont les adeptes joignaient aux vices élégants de la cour les passions envieuses et brutales de la populace.
Or, ces systèmes sociaux et politiques basés sur la _perfectibilité_,--ont je crois, opéré l'effet tout contraire à celui qu'en attendaient les inventeurs.
Car il y a dans les sociétés qui déclinent, des instants de vertige tels, que des rhéteurs, ne se contentant plus des systèmes faits pour les hommes, sont nécessairement obligés d'inventer des hommes pour les systèmes nouveaux qu'ils créent.
Oui, alors on _suppose_ l'homme perfectionné, éclairé, dépouillé de son limon primitif, entraîné vers le bien, comme l'aiguille aimantée vers le pôle--et l'on part de cette menteuse et déplorable théorie pour lui donner des droits, pour élever des codes politiques destinés à régir ces êtres _régénérés_ comme on les appelle.
Malheureusement il ne manque aux nouveaux Prométhées que le feu qui puisse animer ces produits fantastiques de leur imagination, autrement dit la _vérité_.
Aussi qu'arrive-t-il,--vous comptez sur des anges à conduire et pour cela que faut-il, mon Dieu! une rêne d'or ou de soie, un sceptre d'ivoire... à peine quelques liens fragiles... et encore cachés sous des fleurs... et encore... doux anges pourquoi les diriger? Leurs ailes nacrées ne tendront-elles pas à les porter vers un ciel d'azur,--leur âme immortelle ne s'élancera-t-elle pas vers l'infini!--livrons-les donc à la noble impulsion de leur nature; encore une fois croyez aux anges... c'est si consolant, cela épanouit tant le coeur... il y a tant de poésie dans cette conviction.
--Et l'on croit aux anges.
Alors comme on croit aux anges, on devient philanthrope, ami de l'homme, bienfaiteur de l'humanité,--apôtre de la liberté et de l'égalité.
Malheureusement il se trouve que les beaux anges sont des démons hideux, sordides, implacables, stupides qui, d'un bond, brisent rênes d'or et chaînes de fleurs,--incendient, pillent, égorgent, et ivres de sang et de vin, se vautrent au milieu des débris fumants d'une société tout entière,--jusqu'à ce qu'un mors de fer et un fouet sanglant tenus par une main rude et forte les ramènent à leur joug.
--Voilà ce qui est arrivé plus d'une fois,--et voilà ce qui m'a dégoûté de croire aux anges;--car ainsi que tout homme d'âme généreuse, j'y ai longtemps cru,--mais je n'y crois plus.
Au contraire, maintenant,--rien ne me semble plus pernicieux, plus anti-social, que de faire voir l'homme en _beau_.
--Les hommes qui ont bien gouverné,--ou qui du moins ont exercé la plus grande influence sur les hommes;--car qui peut juger du bien ou du mal _gouverner_?--Ceux-là, dis-je, qui ont agi le plus puissamment sur les hommes--sont ceux qui ont le mieux étudié, connu, approfondi, leur nature,--qui se sont le plus rapprochés du vrai,--et se sont convaincus de cette maxime que je donnerais peut-être comme juste et simple si elle n'était pas mienne:--_que lorsqu'on gouverne des hommes, il ne faut jamais penser qu'à leurs vices_.
Parce qu'ainsi que nous l'avons dit, l'éducation, la civilisation la plus avancée,--ne modifieront jamais ces deux principes organiques et vitaux de notre existence physique et morale:--_l'envie et l'égoïsme_.
--Charlemagne,--Louis XI,--Richelieu,--Mazarin,--Louis XIV,--Bonaparte,--avaient d'abord commencé par apprendre l'algèbre des passions,--si l'on peut s'exprimer ainsi.--Puis ayant fait la somme des vices et des vertus,--ils avaient agi d'après le total.
Mais voici, encore, que pour justifier la pensée _morale_ de quelques contes frivoles,--je m'égare dans des questions d'un ordre bien élevé...
Pour redescendre à mon sujet, je ramènerai la discussion dans un cadre plus étroit,--Il ne s'agira plus de nations, mais du cercle de monde dans lequel nous vivons chaque jour.
Figurez-vous, un homme agissant sous l'influence de la lecture d'un livre,--ce qui n'arrive ordinairement pas;--mais enfin, je l'admets.
--Cet homme aura lu un livre _consolant_,--dans lequel l'auteur ayant prouvé en phrases sonores que tout est parfait dans le monde, aura dit à notre homme en manière de résumé:--
Allez, Monsieur, la probité, la chasteté, le dévoûment sont des plus communs ici-bas.--Si une femme vous sourit,--croyez à la femme;--si un ami vous tend la main,--croyez à l'ami.--Si un homme politique vous dit: j'agis sans aucun intérêt passé, présent, ou futur; ce que je dis, c'est ma conscience qui me le dicte.--Croyez à la conscience de l'homme politique,--Monsieur.--croyez-y.--Allez, monsieur, ne vous défiez de rien, ne redoutez rien, sortez la tête haute, souriez à tous propos, épanouissez-vous _l'âme au soleil de la confiance_. Les hommes sont justes, les femmes chastes.--Ne fermez pas votre caisse, Monsieur,... Les verroux sont inventés par les pessimistes--et si vous êtes député, Monsieur, demandez bien fort l'abolition de la peine de mort.--prenez en main, sans rougir, la cause de tout ce qu'il y a d'infâmes, de voleurs et de meurtriers dans le monde.--Les bagnes vous en sauront gré, Monsieur, car vous débarrasserez ces braves gens du dernier dieu vengeur, et de la dernière providence, auxquels ils crussent encore.--Je veux dire le bourreau--et la guillotine.
--Allez,--encore une fois, Monsieur,--nous sommes tous frères, et si on vous a volé votre mouchoir ou votre montre,--c'est un de vos frères--qui, voulant avoir un souvenir de vous, son frère,--se sera exagéré les devoirs de l'amitié, voilà tout.
De sorte que le croyant, le _consolé_, s'en ira tranquillement, promener partout sa bonne et confiante figure, rira à chacun, comptera sur sa maîtresse, sur son ami;--dira en parlant du peuple: ce bon, cet excellent peuple; appellera les procureurs du Roi, des buveurs de sang,--et se pâmera d'aise devant le flasque et mou bavardage des avocats.
Des avocats qui dans l'intérêt de l'humanité vous prouveront--qu'un homme arrêté, ayant encore le couteau dans la gorge de celui qu'il vient d'assassiner,--que cet homme, dis-je,....... a bien tué si vous voulez, mais si peu, si peu,--et puis c'était vraiment sans y penser, le brave homme,... il n'y avait pas préméditation, je vous jure, c'était l'occasion l'ivresse la folie;...--enfin, l'avocat termine en invoquant l'_humanité_ à propos d'un assassin.
Je parle des avocats au criminel, qui plaident ayant la conviction intime de la culpabilité de leur client,--qui défendent l'auteur d'un meurtre flagrant. Je me hâte de déclarer que j'ai toujours admiré sans la comprendre cette sublime abnégation de l'avocat.
Mais pour en revenir à notre _consolé_, voilà que le soir même du jour où il a lu ce beau livre si _consolant_, il court avant l'heure accoutumée chez sa maîtresse, pour lui dire combien il croit en elle,--de sorte qu'il trouve, chez cet ange descendu des cieux, un rival en train d'être heureux, et ce rival est un ami intime qu'il a obligé de son crédit et soutenu de son épée...
Le lendemain son bon vieux fidèle serviteur, qui tout-à-fait né pour le prix Montyon,--et jusque-là, vrai modèle de vertu,--parce qu'il n'avait pas été tenté,--son fidèle serviteur s'approprie une bourse que son maître a laissé errer négligemment, depuis qu'il a foi aux hommes.
Et puis le surlendemain, cet _excellent_ peuple, prenant notre consolé pour un empoisonneur, parce qu'il a l'air distrait et marche rêveur, pensant aux réalités peu consolantes, qui viennent de l'accabler, cet _excellent_ peuple le met dans la dure alternative d'être assommé, ou d'avaler un flacon de vinaigre anglais, trouvé sur lui, afin de prouver en le buvant, que cet anti-cholérique n'était pas du poison destiné à éclaircir cette estimable population.
L'homme consolé, naturellement fort perplexe se décide enfin pour le vinaigre, et en meurt, ou peu s'en faut.
Or, s'il en revient,--il me semble qu'il commencera d'abord par maudire l'écrivain consolant, qui l'avait ainsi lancé nu, désarmé, souriant et crédule,--au milieu d'un monde armé de haine, de cupidité, de luxure, d'envie et cuirassé d'égoïsme. Il me semble qu'il aura le droit de haïr les hommes de toute la confiance qu'on lui avait inspirée à leur égard,--et que peut-être le but _consolant_ du livre aura été manqué.
Que si au contraire, on avait dit à notre désolé _consolé_, défiez-vous des hommes,--Monsieur,--ici-bas chacun joue pour soi,--on ne saurait trop vous le répéter, Monsieur,--l'envie et l'égoïsme--sont les deux grandes sources d'où découlent toutes nos passions, tous nos sentiments, et encore, Monsieur,--il est inutile de diviser ce qui fait un tout,--l'envie n'est que la manifestation de l'égoïsme,--car l'envie exprime ce que l'égoïsme pense.
Ainsi, Monsieur, pénétrez-vous bien de ceci.--Ce qui vous bat dans la poitrine,--ce qui à chaque pulsation semble vous dire:--tu vis.--C'est l'_égoïsme_,--c'est le _moi_.--
L'_égoïsme_,--admirable Protée qui prend toutes les formes, qui joue tous les sentiments,--semble se plier à toutes les abnégations,--parce qu'au fond il y trouve sa pâture et sa vie--comme ces hideux vampires qui savent revêtir les formes les plus séduisantes pour mieux pomper au coeur de leurs victimes le plus pur d'un sang chaud et vivifiant.
Quant au bien que fait l'égoïsme, Monsieur, cela ressemble assez aux effets salutaires de la foudre,--qui après avoir tué dix personnes, rendra par hasard le mouvement à un paralytique.
Ceci est triste, triste je le conçois;--mais cela est.--Ne comptez donc jamais sur un sacrifice de la part des autres,--et attendez-vous à être sacrifié si vous tenez mal vos cartes dans cette partie ou chacun tire à soi.--Je vous le répète, Monsieur, ceci est triste,--et nos régénérateurs patentés n'ont obtenu aucune amélioration morale,--jusqu'à présent,--parce que les hommes ne seront vertueux que lorsqu'on leur prouvera qu'il est matériellement de leur _intérêt_ d'être _vertueux_.--Or ici est la difficulté, Monsieur,--car qui dit _vertu_ dit dévoûment aux autres;--et qui dit _intérêt_,--dit dévoûment à soi-même.
En fait d'amour et d'amitié,--de relations sociales ou politiques,--il faut donc choisir, être dupe ou fripon,--vous voilà prévenu, Monsieur;--maintenant mettez vos mains sur vos poches, et entrez dans le coupe-gorge.
Alors notre homme _désespéré_, comme on dit, par cette vérité brutale,--se hasardera dans le monde, mais avec défiance, calcul et soupçon.--Il examinera, il craindra et il atteindra enfin ce point culminant de la sagesse,--_le doute_.--
Une déception qu'il aura prévue,--une séduction intéressée à laquelle il aura échappé,--une arrière pensée qu'il aura déjouée,--ne le consoleront pas il est vrai de la dégradation humaine,--mais lui donneront le moyen de lutter contre elle.
Chaque découverte qu'il fera dans le coeur social, ne changera pas cet abîme noir et profond en prairie verte et riante,--mais au moins elle donnera au _désespéré_ le moyen de se conduire à travers ses circuits ténébreux.
Ou bien, comme après tout, l'égoïsme n'est pas toujours au vif,--comme grâce à la civilisation, le vice a ses coudées franches, que le champ de la corruption est vaste; comme il y a mille manières, mille espèces de démoralisation, comme on en a fait un échange fort avantageux, comme il existe au fond du coeur des hommes une touchante sympathie qui les porte à s'unir pour tromper leurs semblables...
De ce que la collision des vices n'est pas inévitable; de ce que n'ayant par hasard--marché dans le soleil de personne; de ce que les voleurs partagent scrupuleusement entre eux, voleurs, le butin qu'ils ont pillé;--de ce qu'ayant passé à côté du reptile sans le froisser,--le reptile ne l'aura pas mordu.....
Notre désespéré--conclura peut-être que les serpents sont sans venin,--et les hommes sans cupidité, sans haine, sans égoïsme.
--Alors les trouvant d'autant meilleurs qu'on les lui avait montrés plus méchants, ne sera-t-il pas plus véritablement _consolé_ que celui qui les trouvera envieux et cupides, croyant les trouver bons et dévoués?
Me sera-t-il enfin permis de conclure... que le système qu'on attaque comme _désespérant_ a pourtant, ce me semble, deux avantages réels.
--Ou les faits reconnus--prouvent sa vérité,--et alors il donnent l'avantage de pouvoir se tenir en garde contre une société qui vous est hostile,--par cela même que vous êtes un de ses membres,--ou les circonstances font que cette vérité ne s'aperçoit pas tout entière;--alors on a l'avantage de pouvoir accuser la vérité d'exagération,--on a foi aux hommes,--et la croyance est d'autant plus douce que la méfiance a été plus amère.
Et puis d'ailleurs, pour dernière raison,--je dirai que je ne crois pas (quant à moi) qu'un écrivain puisse adopter, à son gré, tel ou tel système, consolant ou désespérant.
Il en est de cela comme du sentiment de la couleur chez un peintre.
--C'est un phénomène tout organique chez le peintre,--tout intime chez le poète.
--Conformation d'optique chez l'un,--disposition d'âme chez l'autre;--mais chez tous deux--la réaction de ces influences est irréfragable.
Rubens voyait _blanc_ et _rose_,--le Murillo voyait _jaune_,--Michel-Ange voyait _gris_;--et ces tons prédominent dans leurs oeuvres.
Il est inutile de dire que je cite ces grands noms comme preuves,--et non comme points de comparaison; mais il est, je crois, une façon de voir dominante chez tout homme intelligent--qui imprime à ses pensées, à sa logique et à ses créations un caractère identique.
L'éducation, l'expérience, le savoir, pourront modifier ou exagérer, mais jamais changer ce cachet,--bon ou fatal pour l'écrivain.
Encore une fois,--l'on se tromperait, en pensant que c'est de gaîté de coeur,--par caprice d'imagination ou fantaisie d'artiste qu'on se voue à telle croyance.
Non, non, ce n'est pas une _oeuvre d'art_ comme on dit,--qu'une conviction profonde, ardente et douloureuse qui fait corps avec vous, qui se révèle dans vos joies et dans vos larmes,--qui vous tient sous son implacable obsession, et colore tout de son reflet puissant...
--Non, non, ce n'est point une question de poésie, c'est une question vitale.--Oh! si l'on pouvait se _choisir_ une conviction, j'en sais de bien nobles, de bien poétiques, de bien consolantes, au sein desquelles j'irais oublier un doute affligeant, et qui déployant leurs ailes d'or m'entraîneraient avec joie dans un monde infini d'espérance et d'amour.
Mais,--je le répète, quoique jeune,--chaque pas que je fais dans l'étude,--du monde,--de l'histoire et de moi-même,--venant ajouter à ma conviction,--un fait,--une date--ou une preuve;--je ne fais pas de _système_,--je dis seulement ce que je vois,--ce que je sais,--ce que j'éprouve.
EUGÈNE SUE.
FIN.