Part 8
RÉGULUS, _passant subitement du désespoir au sourire, s'écrie avec un charme indéfinissable et mélancolique_.
Oh dis, Malvina... je voudrais m'étendre à tes pieds... est-ce qu'il n'y a pas une peau de tigre ici, ça serait commode pour m'étendre...
MALVINA.
Hélas! il n'y a que le karik vert de M. Crinet...
RÉGULUS, _avec un rire de démon_.
Donnez, donnez le karik... faible femme, ce sera un outrage de plus pour celui qui jette du plomb fondu sur mes nerfs voyez-vous... _il s'étend avec frénésie sur le karik et s'y roule avec de sourds rugissements_. Oh! malédiction, malédiction, c'est la robe du centaure, que ce karik damné.
MALVINA.
Calmez-vous, monsieur Régulus.
RÉGULUS, _étendu sur le karik vert aux pieds de Malvina_.
Oui, je me calme, car voilà que tes paroles de miel descendent en rosée sur mon âme desséchée par le vent du malheur, voilà que tu me consoles, que tu humectes mes plaies du baume de ta tendresse... oh! toi... ma lumière.
MADAME CRINET, _attendrie_.
Sa lumière!
RÉGULUS.
Ma boussole!
MADAME CRINET.
Sa boussole!
RÉGULUS.
Mon étoile des Mages.
MADAME CRINET.
Son étoile des Mages!
RÉGULUS.
Mon rayon d'or, ma clarté tremblante... mon bruit insaisissable que l'aurore éveille...
MADAME CRINET.
Ah! c'en est trop... son rayon d'or... sa clarté tremblante, son bruit insaisissable...
RÉGULUS.
Oh! toi... ma pluie d'été sur la mousse!... mon rossignol qui chantes sous la feuille... Oh! toi je t'aime, et dire je t'aime, vois-tu, ange de lumière, c'est dire je grince des dents, je rugis comme un tigre, je gratte la terre avec mes ongles pour y cacher mon bonheur, comme la hyène sa proie saignante! Malédiction!!!
MADAME CRINET.
Régulus! Ah Régulus! quel mal vous me faites!
RÉGULUS _se relevant crispé_.
Du mal... du mal... c'est le feu où je m'agite... du mal c'est l'eau ou je nage... voyez-vous... Le mal c'est mon élément, c'est ma substance, le mal! Voulez-vous que je m'en fasse du mal! Voulez-vous que je m'écrase la tête contre ce mur, hein! mon adorée?
MADAME CRINET.
Quel amour!
RÉGULUS, _se hérissant_.
Voulez-vous que je me crève les yeux avec un canif! hein! mon adorée.
MADAME CRINET.
Régulus! mon Régulus!
RÉGULUS, _corrosivement_.
Malédiction! Tu as dit mon Régulus! mon Régulus! ton Régulus!... ne le répète pas... vois-tu... ne le répète pas... non... malédiction... damnation... enfer. Car c'est trop de bonheur, c'est trop de bleu du ciel, pour le nuage roux foncé qui sert de linceul blanc à mes pensées noires! damnation!
MADAME CRINET _emportée par la situation_.
Si, si, tu es mon Régulus, tant pis.
RÉGULUS... _presque en épilepsie_.
Oh! mais tais-toi, faible femme! Tais-toi, entends-tu, car le bonheur tue, vois-tu, il broye l'âme, comme la meule le grain, damnation! Le bonheur, vois-tu c'est la mort! Et la mort, c'est le bonheur! _avec une ravissante expression de mélancolie douce_. Ah! tu ne sais pas, dis... dis mon seul amour! Je voudrais me faire guillotiner à tes yeux et te faire de mon sang un manteau rouge à toi, ange blanc de l'éther bleu!!
MADAME CRINET _avec le dernier cri de la pudeur_.
C'en est trop... je t'aime Régulus!
RÉGULUS, _hidrophobe_.
Ne dis pas cela... ou je mords!
MADAME CRINET _ne se connaissant plus_.
Si je t'aime..... si je t'aime, épouvantable scélérat.
RÉGULUS, _éclatant comme cinquante-sept damnés_.
Tu me comprends donc enfin; oui, je suis un scélérat... oui, un monstre... oui, un satan.... oui, un démon.... Oui, je trouve une joie satanique à jeter l'orage et la tempête dans la vie calme et paisible de cet honnête chasseur de la garde nationale, qui, à l'heure qu'il est, monte peut-être tranquillement sa garde à la Caisse Hypothécaire... sans penser que sa femme est en proie à mon infernale séduction... damnation! Et que je me roule sur son karik vert, malédiction!
MADAME CRINET.
Régulus, ayez pitié de moi.
RÉGULUS, _avec un rire moitié chacal et moitié yène_.
Ah!... ah!... ah!.... pitié.... est-ce que j'ai pitié de moi-même, enfer! Tu seras à moi, malédiction!
MADAME CRINET.
Régulus!
RÉGULUS, _en épilepsie_.
J'ai du vitriol dans le sang, du feu dans la tête et de la poudre à canon dans le coeur (_il rugit_), hoon... hoon...
MADAME CRINET.
Régulus... Oh! tu me rappelles les lions de M. Martin... j'ai peur.
RÉGULUS, _en catalepsie_.
Je suis maudit!!!
MADAME CRINET.
Miséricorde... monsieur Régulus...
* * * * *
_La toile se baisse.--On laisse le champ libre à l'imagination du lecteur pendant l'entr'acte._
SCÈNE V.
Il fait nuit.--La salle à manger de M. Crinet.
RÉGULUS, _frappant à une porte fermée_.
Malvina... Malvina!... eh bien, non... je concentrerai mon amour au fond de moi-même comme le volcan sa lave... Oh! dis..... confie ta blonde vertu à ma brune passion... (_Il frappe encore_.) Malvina... Malvina.... elle ne répond pas... je l'aurai effarouchée... c'est sûr... Damnation... Malvina, si tu ne réponds pas, je me brise le crâne sur le pavé... Malédiction.... ou bien j'arrache mes yeux de leurs orbites saignants, et je les jette contre ta porte.... Malvina, réponds, ou je me jette par la fenêtre... tiens, j'ouvre la fenêtre... (_Il ouvre la fenêtre avec bruit_.) Entends-tu comme j'ouvre la fenêtre... (_Regardant_.) Holà! quatre étages... quelle bêtise... Oh!... une idée... il faudra bien qu'elle sorte... (_S'approchant de la porte et d'une voix entrecoupée_.) Malvina, mon instinct psychologique, aidé de ma puissante intention, me le révèle, c'est ma mort que tu veux... oui, tu veux venir fouler dédaigneusement ma tombe avec ton fatal et fantastique époux... vêtu peut-être de ce karik vert sur lequel je me suis tortillé à tes pieds, comme le serpent écaillé d'azur s'enroule sur un tapis champêtre de mousse verdoyante...... Oh! femme! femme!... tu veux au milieu d'un galop étourdissant, ravissant, palpitant, enivrant, étincelant, bondissant, délirant, échevelé, tournoyant, quand deux bras forts d'homme étreindront ta taille lascive de femme, tu veux, n'est-ce pas, venir ricaner affreusement ces mots. Il s'est tué pour moi... et je danse.... oui, tu veux dire dans ta folle, insouciante et joyeuse fantaisie de jeune femme rose et blanche... Je danse!!! et pendant ce temps-là des vers d'un blanc roux pâturent les lambeaux putréfiés et rougeâtres de son cadavre d'une couleur violacée et sanguinolente, comme le matin du jour des funérailles du monde, n'est-ce pas!... Eh bien! sois contente, ricane, galope, ris et ris encore... tu vas l'avoir, ma mort, entends-tu.... si quand j'aurai compté trois... tu n'es pas là, ici, près de moi, rampante, courbée à mes pieds comme l'esclave orientale au teint cuivré... aux bracelets d'or... aux dents d'ivoire... à la chevelure d'ébène et aux lèvres de corail... Alors... alors... je retourne au néant dont je suis venu... entends-tu... Malvina..., car, vois-tu, faible femme, c'est la mort d'un homme... d'un noble jeune homme, au coeur fort parmi les jeunes hommes que tu veux.... Fais bien attention, je prends mon élan... écoute-moi bien prendre mon élan... une fois...
--_Silence_.
--Deux fois...
--_Silence_.
--Trois fois... c'est l'enfer, c'est la damnation éternelle, des grincements de dents à épouvanter les damnés... des blasphêmes, des rugissements pour l'éternité!!!
--_Silence_.
RÉGULUS.
Tu me verras dans tes rêves, Malvina, je serai ton cauchemar! adieu... Vlan... je suis dans l'espace!
(_Il traverse la salle en courant, et se cache derrière un rideau_.)
VOIX DE MALVINA.
Je vous vois bien, à travers la serrure, monsieur Régulus, là... derrière le rideau... Avez-vous peu de coeur allez... poltron que vous êtes... de dire de ces choses-là et de ne pas les faire...
RÉGULUS.
Elle m'a vu... (_Il se lève et s'approche de la porte d'un air solennel_.) Malvina... je voulais éprouver ton amour... mais il est plus faible que le souffle expirant de la brise du soir, et je serais bien bête de vous sacrifier ma vie... Allez... je vous dédaigne.
VOIX DE MALVINA.
C'est ça, monsieur Régulus; ouvrez l'armoire à gauche du poêle, vous trouverez le rat de cave pour descendre... Bonne nuit, monsieur Régulus... (_Elle rit_.)
RÉGULUS.
Elle a ri... tu as ri... mais j'y pense! cave... ah... cave... Quelle idée... ah! tu crois et tu veux me torturer l'âme... Arrière, faible femme... à moi une orgie furibonde, et vive, et folle, et joyeuse... et terrible, et fantastique, et foudroyante, et étourdissante... Une orgie à manger les verres et les bouteilles quand je les aurai vidées... une orgie à incendier le quartier, Paris, la France et peut-être l'Europe! Ah, ah, ah, ah, tu crois mon coeur d'homme assez faible pour se laisser abattre par un caprice ondoyant de femme indécise... Tu vas voir... (_Régulus ouvre l'armoire de la salle à manger et en tire des bouteilles et des verres_.) A moi le festin, à moi les coupes... couronnez-moi de fleurs... justement voilà une couronne de fleurs pour la saint Crinet de l'année passée; des immortelles! Vive-dieu, mort-dieu, sacrebleu, pâques-dieu. (_Il décroche une vieille couronne pendue au mur et se l'enfonce sur la tête_.) A moi le vin de Bordeaux... à moi l'eau-de-vie... à moi le rhum. (_Il boit_). Ah! ah! les femmes... Qu'est-ce que les femmes auprès du vin, hein... Folie, pitié que la femme. Je vais devenir un sac à vin, un ivrogne, un épicurien dans le genre du caveau... Arrière les femmes! j'aime mieux mon verre... vive-dieu, mort-dieu, pâques-dieu, tonnerre et sang!
VOIX DE MALVINA.
Mais vous allez vous mettre dans des états affreux; monsieur Régulus, c'est indélicat!
RÉGULUS _à moitié ivre et frappant sur la table_:
Tra, la, la, la... je bois le vin de M. Crinet, l'eau-de-vie de Crinet... tra, la, la... tonnerre, arrière, vive l'orgie... Tra, la, vive-dieu, mort-dieu! Femme... femme... je te défie... vive l'orgie!
(_Il casse son verre et les bouteilles_.)
VOIX DE MALVINA.
Mais taisez-vous donc, monsieur Régulus, quel train vous faites... Et Suzon qui n'est pas là... Mon Dieu, que faire. Je vais d'abord m'enfermer... Tant pis, je passerai la nuit sur une chaise.
RÉGULUS _ivre_.
La mort... la fin de tout... étant le néant... Il se peut... car... tout est dans la... Ah ça, j'ai fameusement envie de dormir... diable de vin.
(_Il se lève en chancelant, et entre dans la chambre à coucher des époux Crinet; il se jette tout habillé sur le lit desdits Crinet_.)
SCÈNE VI.
La salle à manger.
_Il est minuit.--Entre Crinet en uniforme avec un rat-de-cave. A la vue des bouteilles et des verres il reste stupéfait._
CRINET.
Ah! saperlotte, qu'est-ce que je vois là... trois bouteilles vides... des verres cassés... C'est ça, quand les chats sont sortis les rats dansent... Est-ce que mon épouse par hasard aurait bu... Ah! par exemple... voyons donc...
(_Il entre à petit bruit, et reste pétrifié à la vue de Régulus couronné de fleurs, qui dort sur le lit conjugal_.)
CRINET _allume une bougie et cache sa tête dans ses mains en soupirant d'un ton plaintif_:
Oh! madame Crinet... (_Il prend la bougie et l'approche de la figure de Régulus en s'écriant_:) C'est Régulus... ce scélérat de Régulus.
(_Il laisse tomber la bougie qui met le feu aux favoris de Régulus, qui s'éveille flamboyant_.)
RÉGULUS.
Malédiction... suis-je donc déjà en enfer?
CRINET.
Tu mériterais d'y aller, misérable!... Qu'est-ce que tu fais ici... dans mon lit?.... De quel droit envahis-tu aussi indécemment mon domicile?
RÉGULUS.
Et toi, de quel droit viens-tu m'incendier quand je suis là tranquillement à dormir!
CRINET.
Ah! tu appelles ça tranquillement dormir quand tu viens déshonorer un homme qui monte honnêtement sa garde et fait loyalement ses patrouilles!
RÉGULUS.
Je ne te connais pas, et je tiens à ne pas te connaître; voilà mon nom. (_Il se recouche_.)
CRINET.
Mais ce malheureux-là a bu: est-ce qu'ils auraient bu tous les deux, ma femme?
RÉGULUS.
Laissez-moi dormir.
CRINET _le prenant au collet_:
Ça ne se passera pas ainsi, non, non, entends-tu... (_Il crie_.) A la garde, à la garde, au voleur!
(_Entrent les voisins.--On saisit Régulus, qu'on jette à la porte après la justification et la réhabilitation de madame Crinet_.)
SCÈNE VII.
_Les juges d'un conseil de discipline et le capitaine-rapporteur.--En face d'eux Crinet_.
LE PRÉSIDENT.
Accusé Crinet, pourquoi, étant de garde le jeudi 20 février, avez-vous déserté votre poste pendant la nuit?
CRINET _embarrassé et balbutiant_.
Monsieur le président... j'entre chez moi... et je vois des verres qui...
LE PRÉSIDENT.
Mais pourquoi rentriez-vous chez vous puisque vous étiez de garde?
CRINET.
Je vais vous dire, monsieur le président, je vois en entrant des bouteilles, et...
LE PRÉSIDENT.
Accusé, ne sortez pas de la question. Vous avouez avoir quitté votre poste, sans permission, pendant la nuit du 20 février.
CRINET.
Oui, monsieur le président; mais en entrant je vois un drôle qui...
LE RAPPORTEUR _interrompant Crinet_.
Messieurs, le nommé Crinet ne comparaît pas devant vous pour la première fois; c'est un de ces hommes opiniâtres qui se font un cruel plaisir de voir leurs concitoyens supporter le faix du service, pendant qu'eux... (_Il hésite_.) pendant qu'eux...
UNE VOIX DANS L'AUDITOIRE.
Oh, oh, pendant qu'eux...
LE RAPPORTEUR.
Faites sortir les interrupteurs. (_Il continue_.) Pendant qu'eux se promènent les bras croisés à ne rien faire. Il faut pourtant, messieurs, que les sicaires du désordre trouvent un frein à leurs saturnales, et que les bons citoyens se rallient contre les principes subversifs d'un ordre de choses que la France a choisi de tout son coeur, et qu'elle soutiendra de toutes ses forces. En conséquence, nous requérons qu'il plaise au conseil de condamner le nommé Jean Crinet à huit jours de prison pour cause de récidive.
LE PRÉSIDENT.
Crinet, qu'avez-vous à dire pour votre défense?
CRINET _furieux_.
J'ai à dire que c'est une horreur... je suis meilleur citoyen que vous tous... j'ai fait les trois jours... j'aime l'empereur... Il y avait un homme dans mon lit... et on veut que je monte là tranquillement ma garde... Je suis Français... et Lafayette m'a appelé son camarade; ainsi un homme que Lafayette a appelé son camarade ne doit pas être condamné quand il aime la charte; non messieurs, et je terminerai par ce mot cher à tous les bons patriotes: _Vive la charte!_ et je me fie d'ailleurs à l'impartialité de mes concitoyens.
(_Le conseil se retire, puis il rentre; et le rapporteur lit l'arrêt suivant_.)
Ouï la défense et l'accusation, le 1er conseil de discipline dans sa séance du..... a condamné le sieur Crinet à huit jours d'emprisonnement.
CRINET.
C'est une horreur... j'en rappelle, il y avait un homme chez moi... c'est une infamie.
(_Des gardes municipaux font sortir Crinet de l'audience_.)
SCÈNE VIII.
Un salon.
CRINET.
Allons... allons... je crois qu'ils m'oublient, voilà quinze jours que cet imbécile de conseil m'a condamné à huit jours de prison, et je n'en entends plus parler... c'est pas l'embarras, j'ai fait dire que j'étais malade, et c'était adroit. Justement les assises où j'étais juré pour ce procès politique ont eu lieu pendant ce temps là, et comme ça je n'ai condamné ni les uns ni les autres, de façon que je garderai ma fourniture et que je ne serai pas exposé aux poignards empoisonnés des républicains, car il paraît maintenant qu'ils sont empoisonnés.
(_Entre Suzon_.)
SUZON.
Monsieur, voilà une lettre.
CRINET.
Voyons. (_Il lit_) «Puisque par votre impardonnable négligence vous avez favorisé l'acquittement des anarchistes en ne votant pas contre eux, puisque votre voix les eût fait condamner, je suis obligé de vous apprendre qu'à dater de ce jour la fourniture de la maison du prince vous est retirée... Je vous avais pourtant prévenu, mais votre caractère opiniâtre a prévalu sur les sages conseils d'un homme qui se disait votre ami et qui n'est plus que votre serviteur.»
Signé, LECLERC.
C'est parfait.. c'est au mieux, c'est trente mille francs de jetés à l'eau... C'est un bénéfice de 10,000 fr. par an d'annulé, c'est agréable, et ça parce que je n'ai pas voulu me livrer au couteau des assassins, à cause de leur imbécile de procès... mais à quoi sert une révolution alors, puisqu'on y perd plus qu'on y gagne... c'est une révolution de coupe-gorge alors... Pour qu'une révolution soit bonne, il faut qu'on y gagne... A ce compte là, les glorieuses sont un guet-apens, une infamie... Et moi qui les ai faites les glorieuses... c'est une horreur.
JACQUES LOPIN.
Pardon, excuse monsieur Crinet... si...
CRINET.
Allons... qu'est-ce encore, que veux-tu toi?...
LOPIN.
Monsieur Crinet, notre bon maître à tous, vos ouvriers vous chérissent d'une manière flatteuse... mais comme dit le Lyonnais, mourir en travaillant ou vivre en combattant.
CRINET.
Eh bien... après... qu'est-ce que ça prouve, pourquoi n'es-tu pas à ton métier... à travailler, paresseux... fainéant...
LOPIN.
Pardon excuse, monsieur Crinet, mais comme dit le Lyonnais, vivre en travaillant ou mourir en combattant... en combattant... et voilà.
CRINET.
Est-il bête celui-là... qu'est-ce qui te parle de vivre et de combattre, va-t'en travailler imbécile.
LOPIN.
Monsieur Crinet, les autres m'ont dit de vous dire que nous ne voulions plus travailler, à moins que vous nous donniez dix sous de plus par jour.
CRINET.
En voilà bien d'une autre? mais ces gueux-là sont fous.
LOPIN.
Nous pas des gueux... nous Français, citoyens, patriotes... nous savons nos droits... vivre en travaillant...
CRINET, _L'interrompant_.
Vos droits... vos droits... Qu'est-ce que ça veut dire vos droits? bêtes que vous êtes?
LOPIN.
Nous pas fous... nous travailleurs et vous oisifs... et les oisifs doivent payer les travailleurs, c'est politique.
CRINET.
Politique... politique... est-ce que des ouvriers doivent savoir ce que c'est que la politique.
LOPIN.
Ah! pour ça, monsieur Crinet, pendant les glorieuses, vous nous avez dit que les ouvriers devaient avoir des droits politiques... et que même c'était eux qui feraient la chose de la loi, et que pour lors comme c'était eux qui faisaient la loi ils la faisaient eux-mêmes, et pour se donner les douceurs de la vie... et c'est pour la chose de vous obéir que vos ouvriers vous font la loi à vous-même, et veulent dix sous de plus ou sinon rien du tout, pas de travail... et comme dit le Lyonnais, vivre en travaillant ou mourir en combattant... en combattant...
CRINET.
Ah, c'est comme ça... misérables, eh bien je vais aller chercher le commissaire, et puisque c'est une coalition, nous allons voir...
LOPIN.
Oui, monsieur Crinet... voyez voir, voyez voir... tous les hommes sont égaux... les oisifs et les travailleurs... Vous oisifs donner dix sous... nous travailleurs prendre les dix sous, et comme dit l'autre, vivre en travaillant ou mourir en combattant: vive l'Empereur...
CRINET.
Ah! je vais t'en donner du vive l'Empereur... Suzon, mon chapeau et ma canne, et vous en allez voir de belles... Il ne me manquait plus que ça, plus de fourniture, et augmenter les journées de mes ouvriers... c'est à n'y pas tenir!
(_Il va pour sortir, entre Suzon égarée_.)
SUZON.
Ah! mon Dieu, les gendarmes, les gendarmes...
CRINET.
Ah, ah, messieurs les scélérats, nous allons voir... voilà les gendarmes, voilà les soutiens de l'ordre public; nous allons voir... Allons, Lopin, soyez raisonnable, et j'oublie tout... voyons... j'ai pitié de toi, et je ne te fais pas empoigner comme je le devrais.
LOPIN.
Rien du tout comme dit le Lyonnais, vivre en travaillant ou mourir en combattant. Vous oisifs, donner dix sous,--nous travailleurs prendre les dix sous.
CRINET.
Eh bien misérable, tant pis pour toi.
(_Entrent les gendarmes_.)
CRINET _au brigadier_.
Caporal, voilà un homme que vous allez arrêter; il est le chef d'une coalition d'ouvriers. (_Avec suffisance_.) Je suis Crinet, négociant.
LE CAPORAL.
Pardon alors, mon bourgeois... mais c'est pas lui, c'est vous que j'arrête puisque vous êtes M. Crinet.
CRINET.
Comment ça, moi... je suis Crinet, vous dis-je... Jean Crinet, négociant.
LE CAPORAL _montrant un papier_:
C'est bien ça, mon bourgeois... Jean Crinet, bourgeois, huit jours de prison... condamné par la discipline... c'est pas long et on a des égards... du feu et de la chandelle, et on fait venir du dehors pour manger.
CRINET.
Comment, on pense encore à ça; et moi qui me croyais oublié...
LE CAPORAL.
Jamais..... oublié..... mon bourgeois, jamais.
LOPIN.
Monsieur Crinet, vos ouvriers...
CRINET.
Va-t'en,.. misérable,... je te chasse,... sors d'ici.
LOPIN _sort en disant_:
Mourir en combattant, ou vivre en travaillant.
CRINET _avec une rage concentrée_:
Et voilà ce que j'y gagne à cette belle révolution; je perds une fourniture, je suis condamné à la prison; mes ouvriers se coalisent... Faites donc des glorieuses. (_Au caporal avec dignité_.) Vous me permettrez, caporal, de faire mes adieux à ma famille, et de faire un paquet.
LE CAPORAL.
Oui, bourgeois.
CRINET.
Suzon, où est mon épouse?
SUZON _sanglotant_.
Hi, hi, hi.
CRINET _affectant le calme_.
Je vous reverrai, Suzon... je vous reverrai... Dieu ne m'abandonnera pas... Où est mon épouse?...
SUZON _pleurant_.
Hi, hi, hi.
CRINET.
Ah ça, je te dis de ne pas te désespérer. (_Avec une amère ironie_.) Car je ne crois pas que ce soit ma tête qu'on veuille... pourtant on y va d'un train. Mais encore une fois où est mon épouse, Suzon?
SUZON.
Madame est au bain.
CRINET.
Mon épouse est au bain... pendant qu'on me traîne au cachot, qu'on me charge de fers. (_D'un air imposant_.) Où sont vos chaînes, caporal.
LE CAPORAL.
Oh, il n'y a pas de chaînes, mon bourgeois; un fiacre...
CRINET.
Allons, je supporterai les tortures jusqu'au bout. Suzon, tu diras à mon épouse de m'envoyer du linge, des gilets de flanelle, des bonnets de coton, des serre-têtes, des couvertures, deux oreillers, et un édredon; du café au lait le matin; à déjeûner à dix heures; à dîner à cinq, et un consommé le soir. Adieu, Suzon, et dis à Malvina que je n'ai qu'un regret, celui de ne l'avoir pas embrassée avant de...
_L'émotion le suffoque; il cache sa tête dans ses mains.--Suzon se jette à ses pieds, inonde ses mains de larmes. Le caporal est attendri, les gendarmes sont attendris.--M. Crinet surmonte l'émotion, et dit avec un calme sublime. Caporal... marchons..._
_Au moment où ils vont sortir, entre madame Crinet éplorée; elle se jette dans les bras de son mari, et s'évanouit; celui-ci s'échappe pour résister à cette scène attendrissante.--Suzon soutient sa maîtresse._
_Apparaît Régulus à la porte; il jette un regard satanique, et un éclat de rire méphistophélétique sur les deux femmes._
Château de Saint-Brice, 15 août 1832.
--Une fois son oeuvre terminée,--il est je crois, pour l'écrivain, deux manières de relire son livre:--La première est de le lire avec son esprit, à lui, la seconde de le lire avec l'esprit du public, si l'on peut s'exprimer ainsi.
De ces deux lectures si opposées,--résultent deux critiques bien distinctes.
La critique intime, personnelle de l'écrivain, qui est toujours, quoi qu'on puisse penser, la plus âcre, la plus incisive, la plus désolante.
Puis la critique qu'il suppose exercée par le public,--celle-ci moins amère, plus bienveillante, plus facile et plus juste.
Mais il arrive souvent, que ces deux critiques diffèrent essentiellement dans leurs résultats; car la critique du public blesse ordinairement à mort, ce qui était la joie, l'espérance, la conscience de l'écrivain.
Où il voyait, lui, un but utile et élevé, le public voit une pensée mauvaise et dangereuse.
Cette idée m'est venue hier,--en relisant ce recueil de contes, dans lequel la _morale_,--comme on dit, ne paraîtra sans doute pas assez respectée.