La coucaratcha (III/III)

Part 7

Chapter 73,774 wordsPublic domain

--Mais c'était un monstre que cet homme-là, docteur!... ce ne peut pas être le même... comment! ce serait aussi un homme à bonne fortune que votre savant, c'est-à-dire votre chasseur, votre voyageur... non... enfin, votre Inconnu; car, en vérité, on s'y perd. C'est impossible. Docteur, ce n'est plus le même.

--C'est ce que je pensais, Madame, et pour à m'en éclaircir, je sonnai un valet de chambre.

--Votre maître ne revient pas?..... Voici plus d'une heure que j'attends, lui dis-je et je m'en vais.

--Monsieur sera bien fâché, reprit-il.

--Ah çà lequel: Monsieur? car votre maître n'habite pas seul ici?

--Pardonnez-moi, Monsieur.

--Écoutez, mon ami, je suis médecin, et l'on m'a consulté pour votre maître; je serais donc fort content d'avoir quelques notions sur ses habitudes, son caractère qui me paraît assez inexplicable: car, à dire vrai, je ne comprends pas comment, avec les goûts que semble annoncer sa salle à manger, par exemple, il ait grand besoin d'une bibliothèque; de même qu'avec une bibliothèque aussi sérieuse il ait besoin de cette espèce de boudoir. Expliquez-moi cela?

--Je vois ce qui vous étonne, Monsieur, me répondit ce valet; plusieurs personnes en ont été étonnées comme vous; moi-même, monsieur, quoique je n'aie jamais quitté mon maître depuis son enfance, quoique je l'aie suivi dans tous ses voyages, je ne le connais pas encore. Tantôt il reste des jours enfermé seul dans la galerie, et alors personne au monde que moi ne peut le voir. Pendant ces moments son humeur est irascible, farouche et emportée; il mange à peine, reste cinq ou six jours avec une barbe à faire peur, lisant, écrivant, se promenant à grands pas... peignant un peu, et parfois aussi faisant de la musique sur sa harpe: mais quelle musique! monsieur... triste! triste! à fendre l'âme! Et puis un beau jour, Monsieur, qui s'était couché d'une humeur épouvantable, se lève gai comme un pinson... je le coiffe, je le rase. Il fait venir son piqueur. Alors il arrange des parties de chasse; alors ce sont des chevaux à essayer, des attelages à appareiller: et puis, Monsieur reçoit ses amis, va dans le monde. Quelquefois il dîne seul, et alors, pendant qu'on lui joue des airs, tantôt gais, tantôt tristes, Monsieur se grise... que c'est une bénédiction; il appelle ça _se mettre en poésie_. D'autres fois, Monsieur ne dîne pas tout-à-fait seul, et alors, alors comme alors, dit le valet avec un malin sourire en jetant un coup-d'oeil circulaire sur la chambre à coucher... Et puis un beau jour le noir revient... Alors les chevaux restent à l'écurie, les chiens au chenil, les voitures sous les remises... Tous les gens de la maison, cochers, cuisiniers, palefreniers, valets de pied, savent ce que ça veut dire; et malgré les ordres du maître-d'hôtel, tout ça prend sa volée, et c'est toujours à recommencer. Seulement depuis quelque temps je remarque que les séjours dans la bibliothèque deviennent plus fréquents et plus longs... et c'est peut-être pour cela que Monsieur veut vous voir.

A ce moment un valet entra avec une lettre.

--C'est pour vous, Monsieur Grosbois, dit-il à mon interlocuteur.

--Je demande bien pardon à Monsieur, me dit le laquais bien élevé en décachetant la lettre... Puis:--Mon Dieu! Monsieur... mon maître me dit de vous faire mille excuses... Mais il est dans l'impossibilité de venir ce soir, et m'ordonne de faire les mêmes excuses à quelques amis qui devaient venir aussi le visiter.

Je sortis donc, Madame la comtesse, pas plus avancé qu'en entrant, et seulement j'avais le mot d'une charade à deviner.

--C'est tout-à-fait cela, docteur, un logogriphe vivant!...

Tel fut le récit du docteur; et jamais ordonnance n'opéra de plus heureux résultats; car cette jolie femme était, je crois, comme il y en a beaucoup, difficile, rêveuse, ennuyée. Avant tout, le docteur avait voulu occuper son imagination, et il l'occupa; car elle fut bien longtemps à chercher, sans le trouver, le nom de cet homme universel...

Et ce, par une excellente raison!

* * * * *

M. CRINET.

SCÈNES DIALOGUÉES.

PERSONNAGES.

M. CRINET, négociant.

Madame MALVINA CRINET.

RÉGULUS.

JACQUES LOPIN, ouvrier.

SUZON.

Le lecteur est prié d'évoquer la figure et le jeu de M. _Lepeintre jeune_ dans _Crinet_, et _Arnal_ dans _Régulus_.

SCÈNE PREMIÈRE.

VINGT-HUIT JUILLET 1830.

On entend gronder le canon. La scène représente la grande cour d'un magasin.

_Une foule d'ouvriers_.--M. CRINET, _monté sur une caisse_.

CRINET, _s'adressant aux ouvriers_.

Mes amis, le tocsin de la gloire a sonné, et de ce moment... vous n'êtes plus des ouvriers... vous êtes Français!... Ainsi plus de distinctions entre nous; non, plus de ces aristocratiques distinctions de maîtres à ouvriers. Non, mes amis, non mes concitoyens, à dater d'aujourd'hui nous sommes égaux, puisqu'à dater d'aujourd'hui je ne vous payerai plus vos journées. Car je suis moi-même trop bon Français pour vous donner de l'ouvrage quand les jésuites, par la voix des ordonnances, veulent vous ôter, vous ravir votre pain; maintenant, mes concitoyens, unissons tous nos efforts contre les vils satellites du pouvoir... mais, avant tout, convenons bien de ce que nous voulons obtenir...

LES OUVRIERS.

Oui... oui,... puisque les maîtres nous refusent de l'ouvrage, il faut que le gouvernement nous donne de l'ouvrage..... A bas la calotte.

CRINET.

Je me joins à vous du plus profond de mon coeur quant à la calotte, mes concitoyens. Mais il vous faut plus que de l'ouvrage, oui, mieux que de l'ouvrage; on donne de l'ouvrage à de vils mercenaires, à des manoeuvres, et non pas à des hommes libres... Ce qu'il nous faut.... à tous! ce sont des droits politiques.

JACQUES LOPIN, OUVRIER.

Ça donne-t-il du pain?

CRINET.

Si ça donne du pain! ça donne plus que du pain, Français! ça donne toutes les aisances de la vie... puisque dès qu'on a les droits politiques, on fait la loi soi-même. Alors faisant la loi soi-même, on se fait une loi qui vous donne des douceurs infinies à vous-même... Voilà ce que c'est que les droits politiques, qui sont l'apanage de tous les hommes civilisés par la liberté, comme nous devrions l'être, si les ultramontains ne nous asservissaient pas comme les derniers des derniers!

LES OUVRIERS.

Alors, si ça nous donne du pain, nos droits politiques ou la mort!...

CRINET.

Ce n'est pas tout, mes concitoyens!... Ne souffrons pas que les vils satellites du pouvoir enchaînent notre liberté sous le prétexte de la force armée... Montrons que nous sommes de vrais Français; montrons-nous les dignes fils de la colonne; demandons le rétablissement des officiers de la garde nationale, et surtout souvenons-nous du _Constitutionnel_ et du grand Napoléon!

LES OUVRIERS.

Oui... oui... la garde nationale ou la mort! Vive l'Empereur! à bas les jésuites! vive la Charte!

CRINET.

Je dis comme vous, à bas les jésuites, car c'est le cri de la nature... Mais ce n'est pas tout, à bas les courtisans, les hommes de la camarilla qui ont condamné les sergents de La Rochelle! Jugeons-nous nous-mêmes, et demandons le jury en matière politique ou la mort!

LES OUVRIERS.

Oui... oui...

CRINET.

Ne souffrons pas non plus que les ennemis des lumières viennent étouffer... la civilisation dans le bonnet de la Liberté, qui veut celle de la presse, et qu'on ne vienne pas vous empêcher de chanter la Colonne et les Vieux grognards... qu'on vilipende dans l'honneur national de la France en méprisant la Charte et le grand Napoléon.

JACQUES LOPIN.

Mais qu'est-ce que ça nous fait, à nous autres ouvriers, les droits politiques...

CRINET.

Qu'est-ce que ça vous fait! Comment ce que ça vous fait? Mais tu n'es donc pas Français alors? tu n'es donc pas bonapartiste?

LOPIN, _indigné_.

Moi, pas bonapartiste! au contraire, bonapartiste à mort... Le petit caporal, Dieu de Dieu; moi, pas bonapartiste! Vive l'empereur!

CRINET.

Tu aimes donc les calotins? les jésuites? qui veulent avilir la Colonne en y mettant le Saint-Sacrement tout en haut!

LOPIN, _furieux_.

Oh! les scélérats... les gueusards... Mais je les hais, les calotins. Je voudrais pouvoir les manger tous vivants, quoi!

CRINET.

Eh bien, alors... tu vois donc bien que tu veux les droits politiques! C'est ça qu'on appelle vouloir ses droits politiques!

LES OUVRIERS.

Oui, oui, les droits politiques ou la mort!

LOPIN, _convaincu_.

Ah! c'est différent... (_Criant plus fort que les autres_). Nos droits politiques ou la mort!

TOUS.

Oui, oui.

CRINET.

C'est bien, mes amis; maintenant marchons à l'ennemi... et passez devant...

TOUS.

Oui, oui, vive l'Empereur! vive la Liberté! A bas la calotte, vive la Charte!

_Ils sortent en tumulte. Crinet ferme sa porte, se met derrière et regarde par un guichet, en disant_:

Les voilà lancés, ils vont aller tous seuls, et si nous avons le dessus, je serai officier de la garde nationale, et peut-être fournisseur de... Ah ça, de qui?... Ma foi de l'autre....

SCÈNE II.

DÉCEMBRE 1830.

Un salon.

M. CRINET, _en garde national, outrageusement frisé et infectant l'eau de lavande_.

Ah mon Dieu, mon Dieu! huit heures, et la remise qui n'arrive pas... et madame Crinet qui n'est pas prête... Comme si on ne pouvait pas toujours être prête quand il s'agit d'aller à la cour! A la cour; je vais aller à la cour... nous allons à la cour... Ah! c'est là un gouvernement ami du peuple et bien digne d'une grande nation comme la France! Et puis, comme les Binard vont enrager! Tiens... des petites gens en boutique, des détaillants... Il ne manquerait plus que ça; ça voudrait aussi aller à la cour... Comme nous autres qui faisons en gros. Oui... c'est pour eux que nous aurions fait les glorieuses... Le _plus souvent_!! Pas de ça! Il faut maintenant que chacun garde son rang, puisque nous avons le nôtre... Ah! mon Dieu! j'ai peine à le croire... à la cour... je vais à la cour. Ah! certes je ne regrette pas de n'avoir eu que deux voix pour être caporal, moi qui comptais sur l'épaulette; je compte pour rien non plus les pertes que j'ai supportées dans les trois jours, pour la cause de la liberté... tout ça m'est bien payé aujourd'hui, je vais à la cour... Enfin je vais à la cour, comme un grand seigneur d'autrefois allait à la cour!!! Et _cette_ remise qui n'arrive pas... (_Regardant à sa montre_.) Sept heures trois quarts, nous arriverons trop tard, ça sera fini. J'ai tout de même eu une bonne idée de faire habiller Suzon en homme... ça fera bon effet derrière la voiture, nous qui n'avons pas de domestique mâle... (_Appelant_.) Suzon, Suzon...

_Entre Suzon, énorme fille picarde et charnue, vêtue d'un pantalon de M. Crinet, indécemment collant_.

SUZON.

Donnez-moi donc le temps de m'habiller aussi...

CRINET.

Voyons... voyons, mets donc ta redingote, Suzon, ou on va te reconnaître, et surtout boutonne-toi bien... Ah! ça, tu n'auras pas peur derrière _la_ remise.

SUZON.

Dame.., Monsieur, je ne sais pas, moi; j'y suis jamais montée, pas plus que vous dedans.

CRINET.

C'est bon, c'est bon, et enfonce bien ton chapeau sur tes yeux...

SUZON.

C'est tout de même une fameuse farce, allez... Ah! voilà Madame Crinet.

_Entre madame Crinet.--Vingt-cinq ans.--Assez jolie.--Brune.--Grasse.--Robe jonquille.--Bolivard vert à plumes rouges.--Ceinture bleue.--Echarpe orange._

CRINET, _ébloui_.

Ah! saperlotte... madame Crinet, tu es joliment bien mise; tu as l'air d'une actrice!

MADAME CRINET.

Tu trouves, monsieur Crinet; eh bien tout ça c'est du goût de monsieur Régulus... (_Elle soupire_.)

CRINET.

Ah! ah! Régulus... voilà un original, avec son poignard et sa pipe faite avec un os de mort.

MADAME CRINET, _soupirant encore_.

C'est un être qui me fait l'effet de devoir finir par un fameux suicide... c'est délirant...

CRINET.

Bien obligé... Pauvre garçon, comme tu y vas... Heureusement qu'il n'en a pas l'air... et c'est un gaillard gros et gras, qui fait ses quatre repas, comme on dit, et n'a pas envie de mourir.

SUZON.

Monsieur Crinet, voilà le fiacre.

CRINET.

Est-elle bête, cette Suzon... le fiacre..; la remise, imbécile: elle me coûte bien mes quinze francs... Mais voyons, boutonne-toi donc, Suzon... donne-moi mon bonnet à poil.. Ah! mon Dieu!

MADAME CRINET.

Qu'as-tu donc, monsieur Crinet?

CRINET

Ah! mon Dieu... mon Dieu... à la cour, est-ce qu'on met son bonnet à poil sur sa tête ou sous son bras?

MADAME CRINET.

Pour ça je n'en sais rien..

CRINET.

C'est effrayant, madame Crinet... c'est effrayant, car si le roi me parle... de quoi aurai-je l'air?

SUZON.

Ah! quelle farce... le Roi qui parlerait à M. Crinet.

CRINET.

Mais est-elle bête, cette Suzon... veux-tu te taire.. Allons, tout bien considéré, ma foi, je tiendrai mon bonnet sous mon bras: ce sera plus poli. Voyons, éclaire-nous, Suzon... Prends ton cachemire Ternaux madame Crinet, et prends garde sur le carré du troisième...

(_Ils sortent_.)

SCÈNE III.

Le même salon.

_Entrent Crinet et sa femme revenant de la cour_

CRINET.

C'est une horreur... et cette imbécile de Suzon qui se laisse reconnaître pour une femme...

MADAME CRINET.

Il fallait la voir se débattre au milieu de tous ces domestiques qui sont d'une insolence...

SUZON.

Tiens... est-ce que c'est de ma faute à moi si vos habits sont trop étroits... si...

CRINET, _furieux_.

Taisez-vous, grosse bête... et allez vous en...

(_Sort Suzon_.)

CRINET.

Je les entends encore,.. avec leurs quolibets quand nous sommes montés en voiture... Ah! c'est une belle chose que la cour, le Roi n'a pas seulement eu plus l'air de me connaître... que s'il ne m'avait jamais vu... moi qui n'ai pourtant pas manqué une parade ou une revue, et qui ai trinqué avec lui au procès des ministres... C'est ragoûtant.

MADAME CRINET.

Sans compter que ça devient très-mêlé... j'y ai vu les Binard...

CRINET.

--Et quelle dépense! quinze francs de remise, cent trente francs pour ta toilette; cette bête de Suzon qui s'est fait déchirer ma redingote par derrière... C'est ruineux. Ah! si on m'y reprend... à ta bête de cour.

MADAME CRINET.

--Ma bête de cour... ma bête de cour... c'est bien plutôt la tienne...

MONSIEUR CRINET.

La mienne... C'est ta coquetterie qui m'y a fait aller.

MADAME CRINET.

Ma coquetterie... il y avait de quoi... et avec qui donc que j'aurais fait de la coquetterie... un tas d'insolents... Il y en avait surtout un petit gros, tout brodé... qui a dit en te voyant danser et en ricanant... tiens, tiens... _pigeon_ vole...

MONSIEUR CRINET.

Comment ça, pigeon vole?

MADAME CRINET.

Certainement M. Pigeon, la garde nationale. C'est un emblème...

MONSIEUR CRINET.

C'est une horreur; on nous fait venir là comme des baladins pour s'amuser de nous... c'est épouvantable... Ah! c'était bien la peine d'aller faire battre mes ouvriers pour ça, et de supporter les pertes que la révolution m'a fait éprouver.

MADAME CRINET.

Tu n'es jamais content aussi... n'es-tu pas garde national... toi qui as tant crié contre M. de Villèle parce qu'il t'avait supprimé.

CRINET.

Ça c'est vrai, je suis garde national et juré dans les affaires politiques, c'est toujours très flatteur; et après tout je méprise la cour, moi... Je suis plus que la cour... puisque c'est moi qui paie la cour... Que diable j'ai mes droits politiques, moi... et avec ça on se moque de tout.

MADAME CRINET, _à part_.

Ou plutôt on se moque de vous (_haut_), allons viens te coucher, monsieur Crinet.

(_Ils sortent_.)

SCÈNE IV.

1833.

MONSIEUR CRINET, _décachetant et lisant plusieurs lettres_.

--Allons... bien... cité au conseil de discipline, pour le 15, c'est fort régalant... Ils me reprochent d'avoir manqué ma faction, parbleu sans doute que l'ai manquée; j'avais un marché à signer, est-ce que je pouvais sacrifier mes intérêts... à une bête de faction! Mon Dieu, mon Dieu... quelle bêtise que la garde nationale; c'est bien la peine de payer des soldats, pour être encore enrégimenté, tourmenté, emprisonné; mais c'est un impôt odieux... ça vous prend votre argent, votre temps: enfin!... Il faut bien supporter ce qu'on ne peut empêcher... Ah! qu'est-ce que c'est que ça? quel vilain papier.--_Il décachète une autre lettre_..--Ah! miséricorde! Une tête de mort avec deux poignards en croix... et tout cela écrit à l'encre rouge... (_Il lit_:) _liberté, égalité ou la mort! Tu es juré dans l'affaire politique appelée le_ 30 _de ce mois aux assises, tremble! car si tu oses condamner un patriote... tes jours sont comptés_.--(_Avec effroi_.) Et pour signature une guillotine!!! Mais c'est abominable, ces scélérats-là sont capables de le faire comme ils le disent... Payez donc une magistrature... pour avoir encore à vous mêler de leurs diables de procès politiques... Est-ce qu'ils ne peuvent pas les juger eux-mêmes leurs procès politiques... Qu'est-ce que ça me fait à moi... la politique? la politique... c'est mes affaires... c'est ma maison... Mais enfin, c'est une infamie cela, on n'a pas un instant à soi; c'est la garde, c'est la revue, c'est la parade, c'est le jury, et qu'est-ce que ça rapporte, je vous le demande? Si ce n'est des désagréments, des horreurs... et puis au moins on paie un officier, on paie un magistrat... tandis que nous... il faut, au contraire, que nous payions... Pour faire ce métier là, c'est à n'y plus tenir, c'est horrible, ça ne peut pas durer; où marchons-nous! En vérité nous sommes sur la route d'un abîme... allons... encore une lettre... Ah! c'est de mon ami Leclerc, qui m'a fait obtenir la fourniture de la maison du prince.--_Il lit: vous êtes juré dans une affaire qui concerne les républicains, j'espère bien, mon cher ami, que vous n'hésiterez pas à condamner ces ennemis de l'ordre public, et que vous comprendrez les devoirs que vous imposent_ LES BONTÉS DU GOUVERNEMENT... J'aime beaucoup ça, comme si je ne les avais pas payées ces bontés là... Enfin continuons. (_Il relit_.) _Bontés qui vous seront retirées si vous ne remplissiez pas votre devoir de bon Français en condamnant les anarchistes et en faisant un noble usage du plus précieux de vos droits politiques que vous avez conquis en juillet... en l'immortel juillet. Tout à vous, etc._

CRINET, _froissant la lettre avec colère_.

Mes droits politiques... mes droits politiques... quelle bêtise. C'est encore du fameux... ça sert à grand chose... Voilà où ça me mène... égorgé par les républicains si je les condamne, ruiné par le gouvernement si je les absous... Car encore une fois, ce que cet imbécile de Leclerc appelle des bontés m'a bien coûté trente mille francs de pot de vin que j'ai donnés pour avoir cette fourniture; mais je vous demande un peu ce que cela signifie... Sous quel régime vivons-nous... dans quel temps sommes-nous! C'est une tyrannie qui n'a pas de nom... ce n'est pas pire chez les Turcs... c'est vrai ça, j'aimerais mieux être Algérien, ma parole d'honneur!

_Entre_ MADAME CRINET, _toute souriante, apportant le sabre et la giberne de son mari._

Eh bien, eh bien, à quoi t'amuses-tu là, monsieur Crinet, est-ce que tu ne te souviens pas que c'est ton jour de garde, et ta barbe qui n'est pas seulement faite... Tiens voilà déjà tes _buffleteries_.

CRINET, _stupéfait_.

Mon jour de garde, mon jour de garde! Mais je l'ai montée il y a douze jours... ma garde.

MADAME CRINET, _avec ingénuité_.

Dame... je ne sais pas... moi; tout ce que je sais, c'est que voilà un billet... qu'on m'a apporté hier.

CRINET _lit et le foule aux pieds avec fureur_.

Monter la garde aujourd'hui... quand j'ai trois marchés à passer... risquer de perdre peut-être dix mille francs, si je les manque... Non, non, je n'irai pas. On prendra ma tête si l'on veut, mais je ne monterai pas la garde aujourd'hui. Voilà ma tête... qu'on la prenne...

MADAME CRINET.

(_A part_). Il n'ira pas... Et Régulus qui doit venir.--(_haut_). Mais, mon Dieu, monsieur Crinet tu sais bien qu'on ne te prendra pas ta tête... Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse de ta tête. Ainsi ne fais pas le crâne comme ça... puisque tu finiras toujours par y aller; voyons, mon coeur... sois bien gentil... sois bon citoyen...

CRINET.

Mais c'est une injustice atroce, un guet-apens, un assassinat, et je suis encore cité au conseil de discipline... pour le 15, c'est une abomination, ça n'a pas de nom... Ma parole d'honneur, j'émigrerai à Alger, si le gouvernement continue... Voilà ce qu'il y gagnera.

MADAME CRINET.

Ne dis donc pas de bêtises... si tu manques encore cette garde-là... tu aggraveras ta position, puisque tu es déjà cité au conseil de discipline. Allons, allons, mon bon Crinet, sois gentil, fais-toi aimer de tes chefs, car si tu manques ta garde encore aujourd'hui... on te punira très sévèrement. Tu auras peut-être huit jours de prison... vois à quoi ça te mènera... huit jours sans voir ta Malvina.

CRINET, _avec un profond soupir_.

C'est vrai, c'est malheureusement trop vrai... Ah! si la révolution était à refaire... suffit, suffit... Au moins avant les glorieuses... on pouvait compter sur son temps, on n'était pas vilipendé par un conseil de discipline. On n'était pas menacé d'être guillotiné, ruiné... traqué, emprisonné! Ah.... si c'était à refaire...

(_Il sort_.)

MADAME CRINET, _seule_.

Est-il adroit, ce monsieur Régulus; c'est à son ami le sergent-major à qui mon mari doit ça... Il est si bien, monsieur Régulus... Il a les cheveux tout droits, et il porte un poignard empoisonné... Ah! c'est un être qui me fera, j'espère, passer des bien atroces et bien cruels moments. Quel être délicieux, il ne parle que de mort, de poison, d'assassinat; ce qu'il regrette c'est de n'être ni poitrinaire ni bâtard... Mais on ne peut pas tout avoir non plus... et puis il m'appelle sa lumière, son rayon... Tandis que lui s'appelle toujours démon, satan ou damné... comme c'est délicat... sans compter qu'il grince des dents comme le tigre du Jardin des Plantes... Ah! cet être-là peut se vanter de m'avoir joliment fascinée, par exemple! Tiens, voilà son ombre fatale, sa nuit d'orage, comme il appelle ce pauvre monsieur Crinet.

_Entre CRINET, en costume complet de chasseur de la garde nationale_.

CRINET.

Quelle corvée, moi qui croyais rester tranquille aujourd'hui, à _vaguer_ à mes affaires.... Adieu, bobonne, adieu, ma femme, je reviendrai dîner, envoie-moi tantôt mon garik par Suzon.

MADAME CRINET.

Oui, mon coeur. Comptes-y bien. (_A part_.) Plus souvent... monsieur Régulus a bien promis d'empêcher qu'on ne lui donne une permission.--_Sort Crinet_.

_Madame Crinet s'assied sur un canapé, elle est toute rêveuse. Au bout d'un quart d'heure entre Régulus; il est gros et court, les cheveux d'un blond ardent, les joues grasses et d'un rouge cramoisi. Régulus tâche de donner l'air le plus satanique possible à sa bonne grosse figure dont l'expression jubilante fait son désespoir._

RÉGULUS, _du même ton dont il dirait comment vous portez-vous!_

Encore un jour qui nous rapproche de la tombe, Malvina? encore un pas vers le cercueil, où les vers rongeront nos cadavres!

MADAME CRINET, _tressaillant_.

Ah! c'est vous, monsieur Régulus... déjà.

RÉGULUS _commençant à grincer des dents_.

Enfer! Déjà... déjà... c'est atroce, quand j'ai la nuit dans l'âme, quand je broye dents sur dents, comme un damné d'enfer... Malédiction.

MADAME CRINET.

Calmez-vous, monsieur Régulus, c'est que vous avez manqué de rencontrer mon mari sur le carré.

RÉGULUS _écumant_.

Votre mari! votre mari! ne me parlez pas de cet être venimeux et malfaisant qui empoisonne mon bonheur... de ce colimaçon qui souille ma fleur! de cet objet vaseux qui trouble la source de mon eau limpide... Ne m'en parlez pas, entendez-vous. Ou je me brise le crâne à vos pieds..... Voyez-vous faible femme! ou je me déchire la mamelle gauche à grands coups d'ongles... pour vous montrer que j'ai un coeur fort qui bat dans ma poitrine d'homme... Car j'ai voyez-vous... de terribles et sanglantes fantaisies à la vue de votre insolent époux, qui me crache son bonheur à la face, voyez-vous!

MADAME CRINET.

Mon Dieu, que vous êtes violent. Ah! Régulus, Régulus... vous êtes un Vésuve!!