La coucaratcha (III/III)

Part 5

Chapter 53,943 wordsPublic domain

Feignant toujours de dormir, je laissai les voyageurs descendre.

Je vis Hasth'y s'approcher de la voiture, et j'en descendis d'un saut.

--Mon cheval, lui dis-je, est-il tué ou blessé?

--Ni l'un ni l'autre.

--Faites-le seller, je pars...

--Comme vous voudrez!... ça enchantera ma fille.

--Écoutez, Hasth'y, votre damnée fille a voulu me tuer. Quoique ce soit une femme, si je ne m'étais pas évanoui sur le coup, ma violence m'eût peut-être entraîné au-delà des bornes de la politesse. Je retourne à Cadix, vous avez ma parole: pas un mot de ce que j'ai vu ne sortira de ma bouche; mais jurez-moi, si vous pouvez jurer par quelque chose, de veiller avec dévouement au salut de cette femme qui est là; vous savez si je suis généreux, une fois de retour à Cadix, prouvez-moi qu'elle est arrivée sans malheur à Séville, il y a dix onces d'or pour vous.

--Je n'avais pas besoin de cet encouragement, seigneur Arthur; je vais faire seller votre cheval. Voulez-vous voir Tintilla?

--Non, au diable! Mon cheval! mon cheval!

En attendant Frasco, je jetai un dernier regard d'amour et de regret sur cette auberge qui renfermait la femme dont la grâce avait fait naître en moi la première et véritable passion.

Frasco vint, je sautai en selle et partis au galop. J'étais alors d'un tempérament de fer, aussi, malgré ma chute et ma blessure, j'arrivai tout d'une traite à Xérès, où je ne fus pas tenté de visiter Juan Dulce. Le surlendemain j'étais à Cadix, le jour d'après à bord, et le jour d'ensuite au fort Sainte-Catherine, où je fus emprisonné pendant un mois pour avoir quitté et déserté le bord.

Pendant ce mois de captivité, vingt fois je me reprochai ma faute; je me disais: j'ai agi comme un sot, il fallait rester, peut-être que ma bizarre aventure aurait intéressé cette femme à mon amour. Enfin, ce furent des remords affreux pendant les premiers huit jours, puis je n'y pensai plus, puis je l'oubliai.

Comme mon temps de prison finissait, notre frégate reçut l'ordre d'aller à Malte, et nous partîmes le jour où j'appris par la voix publique, qu'Hasth'y et ses associés avaient été qui pendus, qui aux galères. Mon ami intime était, j'aime à le croire, de ces derniers. En conscience je le regrettai un peu, car il est de ces amitiés qu'on n'oublie pas.

CHAPITRE IV.

Lorsque plus tard je vins à me rappeler cette singulière aventure, par une bizarrerie assez étrange, le souvenir de la jeune femme si Française, si jolie, si distinguée, s'effaça peu à peu de ma mémoire, et je me remis à penser avec acharnement à Tintilla la Bohême!

Malgré moi je voyais toujours ses grands yeux noirs vifs et hardis, son teint pâle, sa taille souple et lascive.

Or, ce souvenir et bien d'autres me damnaient.

Car voilà comme nous sommes, misérables créatures! Je dis nous, car qui de nous n'a pas aimé aussi, sa Bohême, sa Manon, sa Tintilla?

Oui, on a seize ans, on aime le bien, on y croit, on est plein d'espoir et d'amour,--on cherche _la soeur de son âme_, comme on dit alors,--et puis on rencontre une femme facile qui a l'imagination bien corrompue, le coeur bien ossifié!

Alors on devient amoureux à lier de cette femme! à elle, tout ce rêve d'amour et de jeunesse! à elle, les belles illusions dorées de ces seize ans! à elle, à elle seule, ce beau et bon coeur, bien dévoué, bien noble et bien ardent!

De sorte qu'on use sur cette âme sèche, froide et dure, tout ce pur et saint amour du jeune âge.

Et puis plus tard, si le hasard vous jette une femme tendre et passionnée, qui vous aime avec idolâtrie,--vous n'avez plus pour répondre à cet amour profond et vrai,--qu'un coeur flétri, un esprit égoïste et des sens blasés, car vous avez prodigué et épuisé à tout jamais, pour une femme méprisable, ces précieux trésors d'amour et de jeunesse, qui, bien qu'on dise, ne se renouvellent plus.

Aussi croyons-nous profondément à cette vulgarité sublime.--_On n'aime qu'une fois dans sa vie._

Pour arriver à la conclusion de cette histoire, je suis forcé de passer sous silence un assez grand laps de temps, quelques années d'une vie voyageuse et inoccupée, folle ou triste, vie d'opposition et de contraste, s'il en fût, et supportable en cela qu'elle était au moins toute imprévue.

Or, après une campagne du Levant assez longue qui suivit ma station à Cadix, et dura, je crois, trois ans, je revins en France pour y aller prendre les eaux dans les Pyrénées, afin de me guérir des suites d'une blessure assez douloureuse.

Je m'arrêtai à quelques lieues de Perpignan chez un de mes amis, qui possédait, dans une position délicieuse, une fort belle terre, où je me décidai à rester quelque temps.

Un jour qu'il recevait quelques visites de voisines de campagne, je fus frappé de l'air profondément chagrin d'une jeune fille qui n'était pas jolie, mais dont la figure avait une expression ravissante de grâce et de beauté; je demandai à la femme de mon ami qui elle était. «Ah! bon Dieu, me dit-elle, c'est une pauvre enfant bien à plaindre, il y a six mois qu'elle devait se marier avec un de nos voisins de terre, le fils d'un homme fort riche. Quoique ce jeune homme fût un sot, cette ange de douceur et d'amabilité en était éprise sans aucune arrière-pensée d'intérêt, je vous jure, car elle est riche, et avait auparavant refusé un parti aussi brillant comme fortune; cet imbécile s'est amouraché d'une femme qui est à mille lieues de valoir cette charmante personne, mais qui est, dit-on, d'une grande naissance. C'est à cette considération qu'il a sacrifié l'affection la plus pure et la plus désintéressée. Depuis ce temps la pauvre enfant dépérit à vue d'oeil, et inquiète vraiment beaucoup ses amis; mais si vous voulez voir le sot en question, mon mari vous mènera chez son père, qui est assez amusant à voir et à entendre une fois: c'est un homme qui s'est enrichi on ne sait trop comment dans les fournitures, qui mène un train de prince et fait le libéral à donner un mal au coeur. L'occasion est belle, car c'est, je crois, dans trois jours que son fils se marie.»

Les moyens de distraction sont assez rares en province. J'acceptai la proposition, et je partis avec mon ami pour assister aux noces, à l'occasion desquelles on déployait l'hospitalité la plus large et la plus généreuse.

Nous arrivâmes au château de M. Bardou. Mon ami me présenta, et je m'aperçus que mon titre flattait extrêmement l'aristocratique démocratie du fournisseur.

Il nous présenta son fils: c'était un grand et fort garçon, d'un blond fade, rouge, commun à faire peur, avec de gros yeux bêtes en l'air, aussi sot qu'insolent.

Ce n'est pas que j'aime assez l'impertinence; mais ce niais avait la plate et lourde insolence d'un laquais.

Somme toute, je concevais l'engouement de cette pauvre petite fille pour cette espèce, qui était ce qu'on appelle un bel homme de province; la preuve de cela est qu'on le nommait le beau Bardou.

La noce était pour le surlendemain, nous nous mîmes à table. Après dîner, les deux filles de M. Bardou se cramponnèrent l'une à un piano, dont elle tapa, et l'autre à une guitare, dont elle gratta. C'était à faire dresser les cheveux sur la tête.

Le beau Bardou, lui, avait disparu au dessert pour aller faire la cour, comme me l'apprit son père.

Le père Bardou était un gros homme d'une haute taille, avec les façons d'un crocheteur. Je causais avec mon ami: il s'approcha de nous.

--N'est-ce pas que mon dîner était bon? nous dit-il.

--Tout est parfait ici, Monsieur, lui dis-je.

Cette réponse le mit en confiance.

--Et mes filles ont un fameux talent, n'est-ce pas? Que voulez-vous? elles ont une si bonne maîtresse! Qu'est-ce que je dis, une maîtresse! une amie... et qui bientôt sera leur soeur... sera ma fille. Mais il faut que je vous conte cela, monsieur, me dit-il, puisque vous voulez bien assister à la noce; il faut bien que vous sachiez comment et pourquoi mon Bardou se marie (c'est ainsi qu'il appelait ce grand corps dont la figure ressemblait à un abricot entortillé dans de la filasse). Et cet animal se mit à cheval sur une chaise, en appuyant ses deux grosses mains rouges sur le dossier; il commença ainsi:

--D'abord, Monsieur, moi je brave le pouvoir, et je dis tout haut que je suis libéral. J'ai fait ma fortune moi-même, et je n'entends pas que les despotes me vilipendent. Nous ne sommes pas faits pour être les esclaves des jésuites et de la prêtraille; aussi, j'ai acheté deux mille exemplaires du Voltaire Touquet, que j'ai distribué à mes paysans, et dix mille tabatières à la charte.

--Pour un ennemi du gouvernement, vous encouragez furieusement les droits réunis, lui fis-je.

--Ah! je vais vous dire, reprit-il: c'est que j'ai quelques plants de tabac; mais pour en revenir au mariage de mon fils, figurez-vous, Monsieur, que j'ai demandé à ces canailles de ministres, moi qui suis grand propriétaire, un mauvais titre de baron qu'ils m'ont refusé, comme je m'y attendais, car, une ruse de ma part, j'avais demandé cela exprès pour les mettre dans leur tort, et avoir le droit d'être d'une opposition bien plus enragée; et c'est ce que j'ai fait, comme vous allez voir. Lors de la guerre d'Espagne, il y a eu des réfugiés politiques, tous logés chez moi, Monsieur! Les réfugiés, tous!... défrayés de tout et entretenus à mes frais. Il fallait voir la figure du gouverneur pendant ce temps là!... Vous concevez s'il était humilié! Si humilié, qu'un membre du comité directeur m'a dit qu'à Montrouge, on avait proposé de m'assassiner. Mais on a craint une révolte du département, et voilà comme j'ai été sauvé. Mais, ce n'est pas tout; vous allez voir jusqu'où va l'humiliation du gouvernement. Ces réfugiés sont rentrés en Espagne pour la plupart; mais il en est resté un, et cet un est un grand seigneur, un marquis, un général en chef, un gouverneur d'une foule de provinces, pas plus fier que vous et moi, un digne vieillard qui a été la victime des nobles et des prêtres de son pays, parce qu'il parlait pour le peuple. Ah! Monsieur, quel homme! il me fendait le coeur, en me racontant qu'on avait rasé son château, abattu ses arbres, bouleversé ses jardins, de façon, me disait-il, que je retournerais maintenant en Catalogne, où j'avais une terre qui me rapportait vingt mille piastres de rentes (les piastres sont les pièces de cent sous de leur pays) que je ne pourrais plus, disait-il, reconnaître seulement la place de mes propriétés. Voilà pourtant où les jésuites veulent nous mener, Monsieur! Et puis, ce saint vieillard me conduisait sur la montagne, et là, Monsieur, il ne passait pas une hirondelle qu'il ne lui dît des choses à fendre l'âme, sur le bonheur qu'elle avait de retourner dans son pays natal. Tenez, il y a même une chanson de Béranger dans ce genre-là... Et moi, je pleurais comme un enfant, rien que de l'entendre. Mais ce n'est pas tout, ce digne seigneur avait avec lui sa fille, une personne superbe, un peu brune, mais si bien élevée, que c'est un charme depuis bientôt six mois qu'ils sont venus loger à la maison du Petit-Parc; elle a donné des leçons de guitare à mes filles... et quelles manières distinguées, Monsieur!..... Ah! tenez, on peut avouer cela entre soi: il n'y a que les grandes familles pour ces manières-là. Enfin, tant il y a, que mon fils, mon Bardou, qui était presque fiancé à une petite fille de rien, est devenu fou de la demoiselle de monsieur le marquis de la Ronda-Mayor; et, après bien des peines, il s'est fait aimer de la belle Espagnole. Son père veut bien la lui donner en mariage, et a l'extrême bonté de lui conférer son titre. Aussi, après demain, Monsieur, mon Bardou sera le marquis Bardou de la Ronda-Mayor, et le plus heureux des époux. Maintenant jugez du camouflet que reçoit le gouvernement! Il ne voulait pas me faire baron, et mon fils est marquis! Car j'ai là les titres de général sur parchemin, ainsi que ses brevets de général et de gouverneur. Maintenant, vous savez tout, Monsieur, et j'espère que vous nous honorerez en signant au contrat.

Jusqu'au moment où cet imbécile d'homme parla de Ronda-Mayor, je n'avais eu aucun soupçon. J'étais à mille lieues de penser que Tintilla et son digne père, que je croyais encore aux galères, fussent pour rien dans tout ceci. Les mots de Ronda me les rappelèrent malgré moi; et je ne sais quel pressentiment me dit que c'était une nouvelle rouerie tramée par le père et sa fille.

Pour m'éclaircir, je fus me promener le lendemain matin du côté du Petit-Parc. J'entendis une voix bien connue fredonner un bolero: c'était Tintilla.

Je m'avançai; elle ne me reconnut pas.

Elle était mise fort simplement à la Française; ses grands cheveux étaient bouclés et retenus par un peigne d'écaille; sa robe blanche éclaircissait son teint et dessinait sa taille, qu'elle avait toujours voluptueuse au possible; car, il faut l'avouer, vive Dieu! elle était toujours séduisante, et je conçois qu'un homme même moins niais que le brave Bardou s'en soit épris au point de l'épouser.

--_Tintilla de mi carazou... Gitanissa mia_, lui dis-je.

Elle devint pâle comme la mort: elle m'avait reconnu. A ce moment parut monsieur son père, fort agréablement décoré de cinq ou six ordres de toutes les couleurs, vêtu d'un habit bleu tout neuf, d'une culotte et de bas de soie noirs. Le respectable marquis de la Ronda-Mayor s'appuyait sur une grande canne, et tenait à la main un chapeau à cornes, emplumé et à large cocarde rouge.

--Le Français du diable! dit Tintilla à son père.

--Pour vous servir, compère, ajoutai-je en saluant Hasth'y.

Le misérable fit le mouvement qui lui était familier pour chercher son couteau dans sa poche.

--Il n'y a pas de couteau dans ta poche, drôle que tu es, lui dis-je... Mais rassure-toi... La dupe que toi et ta fille avez enlacée est si stupide et si méprisable, que je vous l'abandonne.... Seulement, Tintilla, il me faut la première nuit de tes noces, ou je parlerai; car, quoique fait, le mariage pourrait alors avoir des suites désagréables pour ce seigneur marquis... Mon silence est à ce prix.

--Mais songez donc, dit Hasth'y...

--C'est mon dernier mot, et je tournai les talons.

Le soir on signa le contrat en grande pompe, et je signai mon nom avec le plus grand plaisir.

Le lendemain, à midi, Tintilla et son bouquet de fleur d'orange furent conduits à l'autel par M. Bardou qui pleurait de joie.

Le marquis de la Ronda-Mayor, en grand uniforme d'officier-général, donnait le bras à madame Bardou; tous deux pleuraient aussi...

Le beau Bardou suivait par derrière, les yeux encore plus saillants que de coutume... Ils avaient l'air de vouloir sauter de sa tête; il était rouge cramoisi et souriait d'un air radieux.

Le dîner fut splendide.

Le bal étourdissant.

Pendant l'intervalle d'une contredanse, je m'approchai de Tintilla, et je lui dis en espagnol... Je t'attends dans la maison de ton père, songe à ta promesse ou je parle...

Elle me dit à voix basse... Que le diable me soit en aide. On coucha les mariés.

* * * * *

Le lendemain matin, je me promenais d'assez bonne heure dans le Parc, assez proche de la maison qu'habitait Hasth'y, lorsque je vis arriver une kyrielle de violons et de musiciens, et derrière eux toute la noce, conduite par le beau Bardou, qui avait un de ses gros yeux tout noir et tout contus, et riait d'un air capable; des domestiques portaient des haches et des leviers. Tout le monde était d'une gaîté folle.

--Vous ne savez donc pas, me dit M. Bardou père, qui pour sa part était armé d'un énorme merlin, il s'en est passé de drôles cette nuit. Est-ce que l'Espagnole n'a pas été effarouchée au point de battre mon Bardou, de se sauver de la chambre nuptiale, et de venir comme une folle s'enfermer chez son père, où elle a passé la nuit. Est-ce ça une vertu, hein?

--Les Espagnoles sont toutes comme cela, lui dis-je.

--Mais nous allons faire le siège de la maison, nous enfoncerons la porte, nous démolirons le mur, s'il le faut, mais nous l'aurons; tenez, voilà déjà mon Bardou qui commence à démolir la muraille. Au dixième coup de pioche, le marquis de la Ronda-Mayor parut sur le seuil tenant Tintilla par la main, qui, toute rouge et honteuse, cachait sa tête dans le sein du respectable vieillard...

--Victoire!... victoire!... cria Bardou.

Le beau Bardou, lui, ne cria pas victoire; mais comme il était fort comme un boeuf, il prit Tintilla dans ses bras et courut la porter aux pieds de madame Bardou (douairière), qui les bénit.

Hasth'y les bénit aussi.

Je retournai le lendemain chez mon ami; et, quelque temps après, j'appris avec peine que cette pauvre créature, que ce niais avait si sottement sacrifiée, était morte de chagrin.

* * * * *

PHYSIOLOGIE

D'UN APPARTEMENT.

PHYSIOLOGIE D'UN APPARTEMENT.

Le style est tout l'homme.

BUFFON.

--Ainsi donc, madame la comtesse, dit M. Dossigny en comptant les pulsations délicates du pouls de la jeune femme, ainsi vous éprouvez du malaise, des insomnies; le moindre bruit agace cruellement vos nerfs, une lumière trop vive blesse votre vue, la solitude vous attriste et vous charme, et c'est à peine si vos jours de Bouffons ou d'Opéra ont le pouvoir de vous distraire?...

--Hélas, oui, docteur... tout cela n'est que trop vrai!...

--Jusqu'à présent, les effets me sont clairement démontrés; il nous reste à chercher les causes.

Ici la comtesse rougit singulièrement sous la vue perçante du docteur.... qui n'était pas un docteur.

C'est-à-dire..... c'était bien un docteur si vous voulez, mais un docteur, sauf la science de l'art médical, un docteur tel qu'il en faudrait pour guérir ou calmer les maladies purement morales d'une classe de gens pour qui le hideux cortége des rhumes, des fluxions de poitrine n'est qu'un préjugé ou une tradition, le confortable et l'espèce de leur existence les protégeant contre de pareilles misères.

Mais si _ces heureux du siècle_, comme on les appelle, sont à l'abri de ces brutales et grossières souffrances... par compensation que de maux plus cruels, plus poignants, plus amers, viennent les torturer!.... maux d'autant plus affreux qu'ils ne peuvent trouver de soulagement que dans des soins tout intellectuels.... Douleurs de l'âme, que l'âme seule peut guérir.

Or, le docteur était justement l'homme des maladies du coeur ou de l'esprit, car il savait tout, excepté la médecine... et s'il avait malheureusement su la médecine, il eût, le misérable, peut-être répondu à l'un de ces élans désespérés de notre intelligence vers un infini qui nous échappe... par un sinapisme ou une potion calmante!

Non, non, le docteur était un homme d'une portée supérieure.... Selon l'âge, le caractère, le génie de son malade, il ordonnait tantôt une méditation de Lamartine, sublime et harmonieuse mélodie qui vous entraîne vers Jehovah sur l'aile dorée des séraphins, tantôt un chant de Byron, railleur et décevant.

Un chagrin connu vous navrait-il?... une touchante et naïve consolation de Sainte-Beuve, douce comme la voix d'un ami d'enfance, faisait couler ces pleurs qui vous oppressaient, ces pleurs qu'il est si bon de pleurer...

Ou bien c'était tantôt l'éclat d'une ode de Victor Hugo, éblouissante des feux et des couleurs de l'Orient... tantôt la ciselure délicate et coquette, la pensée profonde d'un poëme de De Vigny ou d'Émile Deschamps, qu'il opposait à un terne et sombre découragement.

Le système nerveux était-il irrité par la conscience de notre corruption?... aussitôt le docteur conseillait une strophe sanglante de Barbier, et votre douloureuse indignation s'exhalait en répétant ces vers mordants, gonflés du fiel de Juvénal.

Enfin, si tous les trésors des poètes et des moralistes ne suffisaient pas, à l'imitation des empiriques fameux, le docteur composait lui-même un arcane... comme il le fit peut être pour cette jolie comtesse dont il pressait le pouls entre ses deux doigts.

--La cause seule du malaise qui vous oppresse nous reste donc à chercher, madame la comtesse; et cette cause... ne m'est pas inconnue, reprit le docteur.

--Voilà qui est fort, et qui approche de la magie! dit la comtesse en souriant...

--Bon Dieu! Madame, j'ai deviné bien d'autres secrets, j'ai pénétré le caractère de bien des gens..... sans les voir même.

--Cher docteur, il est fort heureux que vous ne soyez pas né au moyen âge... Vous eussiez été brûlé comme sorcier... d'abord, et puis je n'aurais pas eu le plaisir d'entendre vos folies...

--Des folies! Madame..... des folies!..... veuillez écouter, et vous verrez si ce sont là des folies.

Il y a environ deux mois de cela, raconta le docteur, un de mes amis me pria d'aller voir un de ses parents qui, disait-il, avait le plus grand besoin de mes conseils. Je me rendis donc un jour chez ce nouveau malade, il était sorti, mais m'avait fait prier de l'attendre.

J'ai une habitude qui vous paraîtra bizarre, Madame, et qui peut-être vous expliquera le secret de ma folie ou de ma magie; cette habitude est de juger l'homme, non pas comme Buffon sur le style, mais sur l'appartement, qui, à mon avis, reflète d'une façon bien plus intime et plus probante le caractère, les goûts, je dirai presque les moeurs de l'individu..... En un mot, à l'ensemble de l'_appartement_, je suis sûr de deviner la manière d'être physique et morale de son possesseur.

--Voilà qui est fort singulier! dit la comtesse en s'asseyant au lieu de rester couchée sur sa causeuse, en vérité fort singulier, et surtout fort amusant... Je vous écoute, docteur.

--Le valet de chambre du parent de mon ami me reçut, et m'offrit d'attendre son maître dans un petit parloir où je restai seul: il faut l'avouer, Madame, ma science d'observation se trouva tout-à coup en défaut. Dans ce parloir tout était négatif: une tenture ni gaie ni triste, pas un tableau, des carreaux dépolis qui cachaient la vue, des meubles d'une coupe commune et insignifiante.... En un mot, rien de particulier, rien d'intime.

Comme mon malade n'arrivait pas et que, n'ayant rien à observer, je m'ennuyais fort, je poussai une porte et j'aperçus avec bonheur une mine féconde en inductions: c'était la salle à manger.

Je refermai silencieusement la porte du parloir, et me plaçai au centre de cette pièce pour l'embrasser dans tous ses détails, et dans son ensemble.

Je dois avouer, Madame, que l'ensemble me parut imposant! Cette salle à manger de forme circulaire était revêtue de stuc blanc, rehaussé de peintures vives et tranchées, comme celles qui se déroulent sur quelques vases étrusques; entre chaque fenêtre un bois de cerf naturel, chargé d'armes de chasse, de pieds de sangliers et de daims, de trompes, de gibecières, donnait à cette pièce un cachet spécial tout-à-fait en harmonie avec sa destination.

Mais ce qui faisait presque musée dans cette salle, c'était une suite d'admirables tableaux de Stil et Leguis qui représentaient: ici un chevreuil fauve et doré pendu mort à un arbre; là, un sanglier forcé par la meute, et faisant tête aux chiens, hérissé, les yeux sanglants, la bouche baveuse; plus loin c'était un groupe de faisans, dont les plumes d'or, de pourpre et d'azur, étincelaient aux rayons d'un soleil couchant. Puis, au-dessous de ces tableaux d'assez grande dimension, de ravissantes toiles de Géricault; Horace et Carle Vernet, Pfor et Wil, offraient les types des plus belles races de chevaux d'Europe et d'Asie.

Enfin, au milieu d'un cadre d'or merveilleusement sculpté, on voyait le portrait d'un superbe cheval de chasse bai brun, la tête demi tournée, les oreilles fixes, l'oeil saillant, la croupe haute... paraissant doué d'une intelligence plus qu'humaine, et au bas de ce tableau vivant on lisait ces mots écrits en émail bleu, sur un fond noir: _A Talbot l'incomparable, son maître reconnaissant_. J'oubliais aussi les _portraits_ d'une honnête quantité de bouledogues, chiens courants, d'arrêt, épagneuls ou lévriers, qui remplissant un grand cadre à compartiments, attestaient du goût prononcé du maître pour la race canine.