Part 4
Il fallait que Tintilla fût alors bien pressée de sortir de la maison du respectable Juan Dulce, car, au lieu d'ordonner au nègre d'ouvrir une espèce de claire-voie de quatre pieds de haut qui servait de porte au jardin, elle fit intrépidement franchir cette barre à son cheval. Je la suivis, car Frasco sautait comme un cerf; et la grande mule blanche, encouragée par cet exemple, nous imita, malgré les cris et les injonctions contraires du vieux nègre, qui jetait des cris de paon.
Nous prîmes une ruelle qui nous conduisit sur la route où nous devions retrouver Hasth'y. Tintilla ne me disait mot; et, comme nos chevaux étaient lancés à fond de train, nous n'entendions que le branle sonore et régulier du galop qui retentissait sur ce sol ferme et battu et au loin derrière nous, les sonnettes de la grande mule blanche.
Pour la première fois, ce qui paraîtra bizarre peut-être, je me demandais où diable j'allais ainsi. Je commençai à trouver la conduite d'Hasth'y assez mystérieuse, et la demande de Juan Dulce à propos de l'escorte me vint à la pensée.
Après tout, me dis-je, je suis bien armé, bien monté; y compris le diable, je ne crains à peu près rien; voyons donc jusqu'au bout.
--Pardieu! dis-je à Tintilla, ton père n'avait pas, je le vois, dix mille piastres à compter à l'escribano, car il a pris une furieuse avance sur nous.--Je suis sûre qu'il nous attend à la Tienda, qui est au bas de la montagne, dit Tintilla; nous y voici bientôt.
En effet, deux minutes après, nous aperçûmes, car la nuit était claire et la lune pleine, nous aperçûmes les murs blancs d'une hôtellerie. Tintilla mit son cheval au pas, et je ralentis aussi l'allure de Frasco.
--Ecoute... écoute, Querido, me dit tout à coup la Bohême en arrêtant son cheval et prenant la rêne du mien pour l'arrêter aussi, écoute.
Nous écoutâmes, et nous entendîmes le bruit assez éloigné des clochettes de plusieurs mulets et le roulement sourd d'une voiture.
Ce sont eux, dit vivement Tintilla en partant comme un trait.--Ah ça! mille tonnerres, à la fin, qui, eux? criai-je avec colère à Tintilla, en la suivant de près.
Mais elle ne m'entendit pas, ou ne voulut pas m'entendre, et j'allais arrêter son cheval de force, lorsqu'à vingt pas, à un détour que faisait la route, nous vîmes devant nous une voiture attelée de quatre mules; à l'une des portières se tenait Hasth'y, qui se dandinait sur son cheval en sifflant un air de fandango; à l'autre portière était l'homme au manteau que j'avais rencontré chez Hasth'y le jour où il m'apprit son départ. Je le reconnus bien.
Le cocher qui conduisait la voiture chantait aussi un de ces airs monotones particuliers aux muletiers d'Andalousie; la voiture, dont les stores étaient baissés, allait au pas, car la côte était longue et rapide.
Fort étonné de tout ceci, et voulant savoir à quoi m'en tenir, je poussai mon cheval près de celui d'Hasth'y, et je lui dis d'un air assez sec:
--Ah ça, mon cher, voilà donc l'escorte dont ce vieil ivrogne de Juan Dulce vous parlait tantôt, je veux savoir, et à l'instant, ce que cela signifie, ou je m'en retourne...
--Chacun son goût, me répondit Hasth'y d'un air froid et railleur que je ne lui connaissais pas encore. L'âge m'a calmé, mais j'étais alors d'une violence épouvantable. Cette réponse me mit hors de moi, et, lui saisissant le bras avec force:
--Ce n'est pas répondre, Monsieur... m'écriai-je. Pardieu je saurai à quoi m'en tenir sur le rôle qu'on me fait jouer ici, ou vous n'avancerez pas; et je mis mon cheval en travers du sien.
Aux premiers mots de notre dispute, l'autre homme à manteau avait dit tranquillement à Hasth'y, entre deux bouffées de tabac: Maître, quand il faudra debarigare el mosu (ce qui peut à peu près se traduire par ces mots: éventrer le jeune homme), je suis là.
Tintilla vint mêler sa voix glapissante aux nôtres, et gourmanda son père, dont le calme et le sang-froid me faisaient bouillir le sang; car au lieu de tourner bride et de regagner Xérès comme j'aurais dû le faire, je m'emportais, je criais avec une fureur telle que je réveillai sans doute les gens qui étaient dans la voiture, puisque j'entendis une voix de femme pousser un cri d'effroi, en disant en français: Ces brigands se disputent entre eux... il vont nous assassiner....
Vous êtes une folle, avait répondu dans la même langue une voix d'oncle ou de mari. A ce cri de femme, moi et Tintilla restâmes stupéfaits.
Par les mille plaies du Christ, il y a donc une femme là-dedans, cria la Bohémienne avec une expression indéfinissable de colère, de crainte et de jalousie... Pourquoi ne me l'avoir pas dit.
Et elle regardait son père et moi d'un air presque féroce.
--Parce que je n'en savais rien moi-même, dit Hasth'y; mais ne me rompez pas la tête davantage de ceci. Il y a un moyen bien simple de terminer tout cela; que ce gentilhomme s'en retourne à Xérès, demain au soir il sera à Cadix, et, sur mon âme, il fera mieux que de nous suivre, et qu'il me croie, car c'est un ami qui lui donne ce conseil.
--Et moi je lui défends de partir, reprit Tintilla d'un air arrogant.
--Et moi je reste, ajoutai-je en pensant aux dangers que pouvait courir cette pauvre Française qui était si mal entourée.
Tintilla, voyant dans ma résolution un acquiescement à sa volonté, voulut me prendre la main pour m'en remercier; je la repoussai: je ne sais pourquoi dès ce moment elle me dégoûta et me devint insupportable.
Le calme se rétablit peu à peu, et je me mis à marcher seul derrière la voiture, et l'examinai d'un oeil curieux. C'était une grande berline; sur un des panneaux il y avait une couronne de comte que surmontait un chiffre. Ce qui me paraissait singulier, c'était de ne voir aucun domestique sur les siéges qui paraissaient disposés pourtant pour recevoir les gens; j'étais occupé de ces pensées, lorsque l'homme au manteau partit au grand trot et disparut derrière le versant de la montagne.
Fort alarmé de ce manége, j'armai silencieusement ma carabine, qui reposait dans un porte-crosse, comme un fusil à la chasse, et j'attendis. Dix minutes après, il revint tranquillement dire à Hasth'y: Les ladrones (les voleurs).
Je suis dans un coupe-gorge, pensai-je; mais je vendrai cher ma vie et celle de cette femme qui est là-dedans, mais ma première balle sera pour Tintilla, qui m'a conduit ici.
En effet, une vingtaine d'hommes, dont quelques-uns étaient à cheval, parurent sortir comme par enchantement de toutes les crevasses des rochers qui bordaient la route, mais sans cris, sans désordre; tous étaient fort calmes et fort posés. Le cocher arrêta ses mules de lui-même, et l'homme qui paraissait commander la bande s'approcha d'Hasth'y.
Celui qui s'était avancé à sa rencontre lui montra je ne sais en vérité quel talisman; car à l'instant qu'il l'eut vu, le chef donna son indigne main à Hasth'y, et lui dit: Allez avec Dieu, mon compère.
Que les saints vous protègent, messeigneurs! dit à son tour Hasth'y.
Et la voiture reprenant le trot, nous laissâmes derrière nous cette mauvaise compagnie, dont nous venions d'être délivrés d'une si miraculeuse façon.
CHAPITRE III.
J'avais été si fort étonné de la singulière et tranquille retraite des voleurs, qu'au bout d'un quart-d'heure seulement, je m'approchai de Tintilla afin de savoir le mot de cette énigme.
La Bohémienne paraissait rêveuse et absorbée, et je fus forcé de la secouer assez rudement par le bras pour en obtenir une réponse.
Tintilla, lui dis-je, que signifie tout cela? quels sont ces hommes, et de quelle diabolique influence peut user votre père pour les obliger à nous laisser causer ainsi librement?
--Ce que cela signifie, reprit la Bohémienne avec exaltation... ce que cela signifie? C'est que tout à l'heure je te disais de rester, et que maintenant je veux que tu partes, entends-tu... je le veux.
Et sa main me serrait le poignet d'une assez vigoureuse façon.
--Quant à cela, lui répondis-je, ça ne sera pas, car je reste... Oui je reste... Ainsi ôte ta main de dessus mon bras, car tu t'abîmes les ongles, et voilà tout.
--Et moi je te dis que tu partiras, reprit la bohémienne; et pour t'y décider, s'il le faut, je partirai avec toi cette nuit-même: nous retournerons à Cadix; mon père nous joindra plus tard..... Je suis sûre de son consentement.
--Merci, ma chère, de votre offre; mais encore une fois je resterai, lui dis-je d'un ton ferme qui annonçait une volonté qu'elle savait bien être inébranlable.
--Mais par Mahomet, tu ignores donc qui je suis, quel est mon père, quel est son métier?
--Je m'en doute, et c'est pour cela que je reste.
--Ah! tu le sais, corps de Christ, tu sais que mon père est un des chefs de la bande de los ladrones de Contrato[A], des voleurs à l'amiable qui rançonnent les voyageurs, et leur fait payer quelquefois cher, par Mahomet, les sauf-conduits qu'elle accorde! Sais-tu aussi que si les gardes de ronde nous surprenaient, nous serions tués sur la place... le sais-tu..... et par la bande de mon père? Il serait beau de voir un officier du roi de France pendu comme complice d'une bande de voleurs et d'assassins bohémiens. Maintenant tu sais tout..... méprise-moi, chasse-moi comme une voleuse, je le souffrirai, mais va-t'en; emmène-moi comme esclave, je te suivrai..., ordonne-moi de rester ici, je resterai; mais, par Mahomet, va-t'en..... par pitié, va-t'en... Et la bohémienne, quittant les rênes de son cheval, me prenant le bras de ses deux mains, me suppliait avec les plus vives instances.
[A] Il existait à Cadix et à Xérès, en 1822, une singulière espèce de compagnie d'assurance, pour ainsi dire tolérée par la police; les voleurs à l'amiable, comme on les appelle, moyennant une prime assez forte, donnaient des sauf-conduits pour traverser l'Andalousie jusqu'à Séville, et mettaient ainsi les voyageurs à peu près à l'abri des violences et des rapines de deux ou trois bandes sans doute organisées par la compagnie, et qui rendaient alors cette route extrêmement dangereuse. En 1823, je crois, les cortès firent arrêter et juger les assureurs, qui furent envoyés aux galères ou pendus; mais les routes n'en furent pas plus sûres; au contraire, car les mesures d'une police inhabile ne donnèrent pas même aux voyageurs l'espèce de garantie que leur offrait la compagnie des voleurs à l'amiable.
Je compris parfaitement. Ce peu de mots m'expliqua le paisible far-niente d'Hasth'y, et le mystère de l'escorte du vénérable Juan Dulce, qui était probablement le digne chef de la compagnie d'assurance de Xérès. On conçoit que la nature de ces révélations augmenta encore la résolution où j'étais de ne pas abandonner ma compatriote à la merci de mes amis intimes, car je n'avais pas la moindre foi, je l'avoue, et j'avais tort, dans la promesse jurée de leur aide et protection aux voyageurs qui s'abandonnent à eux. Je répondis donc à Tintilla, qui, sans doute, comptait beaucoup sur l'effet de cette déclaration:
J'ai là deux balles dans ma carabine que tu mériterais bien de recevoir dans la tête, ma bien-aimée, pour t'apprendre à ne plus entraîner un jeune homme confiant dans un piège aussi abominable. Mais tu as été franche, et je te pardonne; seulement aie bien soin de ne pas m'adresser la parole d'ici à Séville, où toi et ton digne père quitterez sans doute cette voiture... car ce sera peine perdue.....
--Mais tu restes donc, fils de louve?
--Tu le vois bien.
--Ah! j'en suis bien sûre maintenant..... c'est pour faire la cour à cette femme qui est là dedans que tu restes, dit Tintilla d'une voix tremblante et étouffée par la colère, en montrant la voiture... Eh bien, par ma mère, si tu as seulement le malheur de la regarder entre les yeux, je vous tue tous les deux. Tu m'entends, et tu sais si la fille de mon père a peur du sang.
--Et moi, je vous assure que vous ne tuerez personne des voyageurs, fille de mon âme, car je réponds sous caution de leur vie ou de leur argent au seigneur Juan Dulce, dit une voix. C'était Hasth'y, qui nous suivait, et s'était approché de nous sans être entendu, grâce au ton animé de la conversation que j'entretenais avec sa fille.
--Je vous dis, moi, que je le tuerai s'il regarde cette femme, reprit Tintilla d'un air féroce.
--Vous me comprenez mal, fille chérie de mon coeur, reprit Hasth'y avec un sang-froid imperturbable; j'ai garanti à ces voyageurs leur vie, leur argent, et on ne touchera ni à un de leurs cheveux, ni à un de leurs réaux, tant que moi et le compère au manteau noir nous pourrons tenir un poignard ou une escopette; quant à tuer le seigneur Arthur, vous aurez tort, fille de mon sang, car il m'a sauvé la vie; je lui ai déjà offert de s'en aller, il n'en a rien fait... tant pis pour lui; j'ai sa parole d'officier de ne rien divulguer de ce qu'il aura vu pendant notre voyage; si les gardes de ronde nous surprennent, tant pis pour lui. Quant à ce qui est de regarder ou non la femme qui est là-dedans, c'est une dispute d'amoureux à laquelle ma gravité de père me permet de prendre peu de part, ajouta Hasth'y, de cet air froid et railleur qui avait la faculté de me mettre hors de moi.
--Eh bien donc, toi qui n'es pas assuré, tu paieras pour elle! s'écria Tintilla avec un accent d'horrible méchanceté, en donnant une si furieuse saccade au mors de mon cheval, qu'il se câbra violemment et se renversa avec moi dans un profond ravin que je côtoyais depuis un quart d'heure sans y faire attention.
Tout ce que je me rappelle de cet infernal accident, c'est que, lorsque mon cheval pointa, j'étais penché en avant, de sorte que la boucle de têtière de la bride me donna un coup si violent au front qu'il m'étourdit et me fit heureusement tomber avant le cheval, car je me sentis tourner deux fois sur moi-même, et un coup sourd et retentissant qui ébranla tout en moi, jusqu'aux fibres les plus déliées, me fit perdre tout-à-fait connaissance.
Quand je revins à moi il était grand jour, et j'étais assis sur le devant d'une voiture qui marchait au pas; les stores étaient baissés.
Je me sentais la tête horriblement pesante; j'y portai la main, et je la trouvai enveloppée d'un bandeau encore imbibé d'eau de Cologne.
Nous étions quatre dans cette berline. En face de moi dormait un homme de cinquante ans; il avait une figure sèche et maigre, des cheveux gris, assez rares, et une grande distinction dans tous les traits; il portait un ruban de plusieurs ordres noué à la boutonnière d'une grande redingote de voyage. A côté de moi était un grand et beau jeune homme de trente ans au plus, d'une figure pleine de noblesse et de charmes, et vêtu avec autant de soin et de fraîcheur que s'il n'eût pas passé la nuit en voiture; il ne s'était pas aperçu du mouvement que j'avais fait en m'éveillant, car il attachait un regard fixe et amoureux sur une jeune femme endormie, placée en face de lui, à côté de l'homme aux cheveux gris.
J'avoue qu'à la vue de cette merveilleuse créature j'oubliai et la blessure que je me sentais à la tête et les contusions dont j'étais moulu.
Le soleil, déjà fort élevé, frappait sur les stores de soie cramoisie, et jetait dans l'intérieur de la voiture une teinte pourprée qui répandait autour de nous un délicieux reflet.
Cette femme endormie paraissait avoir au plus vingt ans, et son joli visage était d'une incarnation si délicate et si transparente, qu'on voyait de petits réseaux de veines azurées courir sur son menton, sous ses longues paupières fermées et sur les côtés de son front blanc et poli comme du marbre, que de longues boucles de cheveux châtains laissaient voir par moment.
Un nez digne d'une statue grecque, et deux sourcils bien arqués, et plus foncés que la chevelure, donnaient un charmant caractère à cette délicieuse physionomie.
Un tout petit chapeau de moire bleue à l'anglaise, garni en dedans d'une ruche de dentelle, je crois, encadrait cette ravissante figure.
Quoique cette femme fût vêtue d'une longue et large blouse de couleur sombre, comme elle était penchée sur un des côtés de la voiture, on devinait la taille la plus gracieuse et la plus svelte.
Une de ses mains était gantée d'un gant de peau de Suède; et l'autre, d'une blancheur, d'une délicatesse et d'une beauté merveilleuse, était nue et aussi toute veinée de bleu.
Mon voisin tenait cette main si mignonne et si potelée dans les siennes; sans doute que cette jolie femme l'avait oubliée en s'endormant, car ce jeune homme la tenait avec amour et respect; sans oser changer sa position, qui devait être horriblement gênante, car il avait le bras presque tendu, mais il avait peur sans doute d'éveiller la belle dormeuse par le plus léger mouvement.
Je ne saurais dire l'atroce sensation de jalousie et d'envie qui vint me serrer le coeur à la vue de ces deux jeunes gens si beaux et si distingués. Par instant je leur devinais un amour si délicat, si gracieux, si plein de charme et de poésie! Je compris tout-à-coup, avec une facilité désespérante, qu'il y avait un autre amour que l'amour brutal et emporté que j'avais éprouvé pour Tintilla.
Expliquer comment la vue de cette femme fit sur mon âme et sur mon corps une impression aussi rapide et aussi profonde, c'est ce que je puis à peine comprendre, aujourd'hui que j'ai l'expérience de l'âge; mais jamais passion plus profonde et plus subite n'a éclaté dans le coeur d'un homme ardent.
Les yeux fixes, j'attendais avec une anxiété dévorante que cette jeune femme ouvrît les siens, car j'éprouvais le besoin de me dissimuler une vérité devinée malgré moi. Je cherchais à me persuader que ce jeune homme était le frère ou le mari de cette femme, ce qui m'eût bien consolé et donné quelque espoir.
Enfin, un léger cahot de la voiture fit un peu dévier le bras de mon voisin, et ce mouvement éveilla sans doute la jolie dormeuse, car elle retira d'abord sa main, puis la posa sur son front, et ouvrit languissamment les deux plus grands yeux que j'aie vus de ma vie.
Je m'étais brusquement rejeté dans mon coin, et, grâce au capuchon de mon manteau que j'avais rabaissé sur mon front, en feignant de dormir, je pouvais tout voir sans être vu. Je crois encore ressentir l'angoisse cruelle que j'éprouvai quand j'aperçus le regard long et passionné que cette femme jeta sur son amant, car on ne peut regarder ainsi que son amant.
Qu'il était doux, ce charmant, ce délicieux regard du réveil, qui allait aussitôt, et comme par instinct, chercher le regard d'un ami.
Puis la jolie femme entr'ouvrit sa petite bouche, garnie de dents admirables, et, par un léger et gracieux pincement de ses lèvres, elle parut envoyer des baisers sans nombre à son amant. Il fallait voir aussi comme à chaque tressaillement de ses lèvres ses beaux yeux se fermaient à demi, et tout ce qu'ils révélaient de bonne et tendre passion!
Enfer!... enfer!... chacun de ces coups d'oeil, de ces baisers feints, m'arrivèrent au coeur aigus et acérés; j'eus en vérité un épouvantable mouvement de rage et de jalousie; j'en vins à regretter que Tintilla n'eût pas tué cette femme.
Et puis je me mettais tellement à haïr la Bohême que je l'aurais, je crois, étranglée de mes propres mains et le beau jeune homme aussi.
Ma damnation commençait; mort Dieu! elle n'était pas à bout.
Bientôt le jeune homme prit cette jolie main qu'on lui avait laissée, et, malgré une moue charmante et le jeu menaçant de deux grands yeux qui montraient d'un air d'effroi, assez rassuré d'ailleurs, l'homme à cheveux gris, l'amant porta cette main à sa bouche; il la baisait délicatement depuis le bout des doigts jusqu'au poignet, et puis il la mettait avec ivresse sur ses yeux, sur son front, sur ses cheveux, sur sa joue, et il la baisait encore avec admiration, il la baisait comme un avare, n'en perdant rien, ne laissant pas une fossette ni une phalange, pas un ongle rose et poli, sans y avoir amoureusement porté ses lèvres.
Sa maîtresse, elle, lui souriait avec idolâtrie; ses joues, un peu pâles, se coloraient légèrement, et son autre main s'appuyait sur son sein, qui commençait à battre avec force. Non, cent fois non, les souffrances physiques les plus aiguës ne sont rien auprès de la cuisante et profonde angoisse morale qui me tordait le coeur, tandis que je voyais cet amant si immensément heureux de ces légères faveurs; aussi fis-je avec cruauté un mouvement assez brusque qui envoya bien vite la petite main se cacher dans les plis d'un vaste cachemire.
--Prenez garde, Paul, cet homme se réveille, dit-elle bien bas d'une voix fraîche et suave comme sa douce haleine.
--Non, ne craignez rien, Marie, répondit Paul en demandant une main qu'on lui refusa sincèrement.
--Oh! vous avez beau faire, Marie, dit Paul, et cacher cette main divine, il me semble que si vous éprouviez autant d'amour que moi, ces baisers muets que je vous envoie iraient la caresser à travers les plis de votre schall, et que vous en sentiriez l'impression brûlante.
--Que vous êtes fou, Paul! et pourtant non, vous n'êtes pas fou, dit Marie; car je sais bien que quand tu me regardes fixément j'éprouve comme un coup électrique, là..., dans mon coeur. Aussi, pourquoi un baiser muet ne m'atteindrait-il pas sous ce cachemire?
--Oh! Marie, Marie, dit Paul, quel bonheur est le nôtre! et combien cette contrainte même que les convenances nous imposent en augmente encore le charme! Crois-tu pas, dis, mon ange aimé, qu'un regard, qu'un serrement de main nous plongeraient dans ces extases délicieuses, si nous étions toujours seuls?
A ma grande joie, la conversation fut interrompue par un effroyable bâillement du monsieur à cheveux gris, qui étendit ses bras, se raidit, se tourna, se retourna, et dit d'abord:
--Bonjour, Marie..... Puis: Mirval, quelle heure est-il?
--Mais bientôt midi, je pense, mon oncle, dit Marie.
Puis me montrant du doigt, l'oncle dit à voix basse: Est-ce qu'il dort?
--Il n'a fait qu'un mouvement depuis ce matin, dit Mirval.
--Il est néanmoins fort peu agréable d'avoir une pareille espèce dans sa voiture, dit l'oncle; mais quand Marie veut quelque chose...
--Voyons, monsieur Mirval, je vous en fais juge, dit Marie; nous sommes à la merci de ces horreurs de guides; un d'eux est renversé par son cheval, cette nuit, il est grièvement blessé, pouvions-nous faire autrement que de le recevoir dans notre voiture, par humanité d'abord, et puis ensuite pour nous faire bien venir de ces hommes avec lesquels, je l'avoue, je suis loin d'être en confiance?
--Et vous avez tort, Marie. Ces canailles-là ont un point d'honneur inconcevable; c'est singulier, mais c'est cela; et aussi, escorté par des voleurs, je dors aussi tranquillement que je le ferais escorté par des gendarmes de notre belle patrie.
--Le fait est, dit Mirval, qu'à part le peu de gêne que nous occasionne la présence de ce misérable, nous avons fait une action assez politique, je crois, en le prenant avec nous.
--Pourquoi ne pas l'avoir placé sur le siége comme je le voulais, puisque la place est libre, et que nous ne retrouverons nos gens qu'à Séville?
--Y pensez-vous, dit Marie, sur un siége aussi élevé! ce pauvre homme était évanoui, et ils y ont mis d'ailleurs un autre de leurs camarades, je ne sais pourquoi.
--A la bonne heure! j'ai tort, Marie; mais voyez donc un peu la mine de notre compagnon de voyage, dit l'oncle en relevant le capuchon de mon manteau. Je fermai les yeux et je restai immobile.
--Ah! mon Dieu! mais ce malheureux là n'a pas dix-huit ans! s'écria l'oncle avec horreur.
--Si jeune, et déjà infâme! et digne de la potence et des galères! dit Paul.
--Le fait est qu'il y a bien de la fatalité sur ce visage, dit Marie avec une expression de frayeur... C'est dommage, car il a d'assez beaux traits.
Cette dernière réflexion me fit monter le sang au visage.
--Tiens, il rougit, dit l'oncle.
--C'est qu'il a la fièvre, dit Mirval.
--Et penser, ajouta l'oncle, qu'un pareil scélérat a peut-être déjà dix meurtres à se reprocher!
Je passe sous silence le reste d'une communication à peu près aussi flatteuse pour moi, et qui me fit passer les trois plus cruelles heures de ma vie.
A Sibeyra la voiture s'arrêta.