Part 8
«Quand le bal eut duré environ une heure, je leur fis signe de cesser, au grand chagrin de Duclos, dont les yeux s'animaient, et qui avait fini par jouir de la danse, du kouka et du punch, comme s'il s'y fût attendu depuis huit jours...; de Duclos, qui, paraissant oublier les couronnes conjugales et les pétards de madame Duclos, semblait s'abandonner à des pensées malhonnêtes.
«Comme je parlais passablement la langue hindoue, je remerciai ces bonnes filles, en les assurant que Rambhé, la déesse de la danse, ne les surpassait pas; mais je les priai de chanter quelque peu...
«Mes louanges leur plurent, les surprirent beaucoup de la part d'un Européen; et elles me demandèrent ce qu'elles pourraient chanter pour m'être agréable.--Je leur indiquai la _Kamie_, que j'aimais beaucoup et que j'avais déjà entendue à Surate.
Elles me chantèrent donc les aventures de la princesse Bedd'hia, épopée maratte pleine de grâce et de fraîcheur.
«Il était minuit lorsque leurs chants cessèrent. Elles voulurent commencer un autre _giez_ ou poëme; mais je les remerciai, et après que, selon l'usage, j'eus offert à la première danseuse mon présent sur un plateau couvert de feuilles de bétel et de noix d'arèque,--tous les spectateurs se retirèrent, les uns dans leurs huttes, les autres dans la chaudrerie.
«Duclos voulut se coucher (il ne soupa pas) sous l'appentis; quant à moi je fis porter mon palanquin sous un énorme cocotier, et je m'y étendis, respirant avec délice l'odeur vive et pénétrante de cette végétation si nourrie et si parfumée...
«A peine étais-je endormi qu'un mouvement fait à la couverture de mon palanquin m'éveilla... Qui est là? dis-je assez étonné...
«Une voix de femme me répondit:
«C'est moi, monsieur, la bidda des daatcheries; je viens vers vous avec mille compliments de la jeune fille au corset jaune et à la couronne de mongaries,--Daja.--Son coeur s'est ouvert en votre faveur comme le sourdjoupers s'ouvre aux rayons du soleil!
«Recevez le bétel qu'elle vous a préparé elle-même. Elle est assise au pied de votre palanquin, où elle attend vos ordres.
«Le diable m'emporte, Jenny, si je me rappelais la danseuse au corset jaune! D'ailleurs, j'avais envie de dormir, je voulais repartir le lendemain de bonne heure pour Madras; et puis enfin ces avances m'eussent peut-être convenu la veille, le lendemain,--mais alors elles ne me convenaient pas. Aussi je remerciai la bidda de son honnête intervention, et l'engageai à aller offrir le bétel d'amour à mon ami Duclos, dans l'intention de lui ménager une surprise de plus.
«_Tembrane meharsa!_ Dieu seul est grand! me répondit la bidda; ce qui me parut peu concluant relativement à la surprise que je l'engageais à faire à Duclos. Elle s'en alla.
«Le lendemain, les corelis nous éveillèrent. Duclos était prêt, et nous nous disposions à partir, lorsque les daatcheries vinrent prendre congé de moi.
Je cherchais, par pure curiosité..., la jeune fille au corset jaune..., elle n'y était pas... Je la demandai à la bidda, qui l'appela. Elle vint un moment sur la porte de la chaudrerie, me regarda avec fierté, colère et mépris, porta ensuite la main sur la poitrine pour me saluer, et disparut.
«Nous partîmes. A cent pas de la chaudrerie, je soulevai un des pans de mon palanquin; et comme je regardais dans la direction du village, je vis avec étonnement Daja qui paraissait avoir pleuré; car elle s'essuyait les yeux, et deux de ses compagnes semblaient la consoler...»
--Mais était-elle jolie, cette fille? me demanda Jenny avec impatience.
--Ravissante et faite à peindre! lui répondis-je.
CHAPITRE III.
«Je ne sais pourquoi, pendant toute la route, continuai-je en souriant du léger nuage qui avait obscurci le front de Jenny, je ne sais pourquoi le souvenir de Daja me poursuivit. J'avais beau me dire que ce n'était après tout qu'une fille, une de ces bayadères qui se livrent au premier venu; j'avais beau me faire tous les raisonnements du monde, boire du punch, faire courir mes porteurs, mâcher du bétel, ménager des surprises à Duclos, ou fumer de l'opium: rien ne pouvait me distraire de la pensée qui m'obsédait.»
--Et c'était une fille? me demanda Jenny.
--Oh! tout ce qu'il y a de plus fille! «Enfin, n'y pouvant plus tenir, le soir de notre arrivée à Tunipatnam, au moment où nos porteurs allaient se coucher..., j'allai trouver Duclos.
«L'excellent homme se préparait à monter dans son hamac qu'il avait amoureusement suspendu dans un coin bien obscur de la nouvelle chaudrerie où nous venions d'arriver.
«L'infortuné Duclos ne soupçonnait pas le moins du monde le but de ma visite; car me montrant avec complaisance l'installation de son hamac, qui à vrai dire donnait envie de s'y coucher, tant cela était bien arrangé, frais et tranquille:
«--Avouez, me dit le brave homme, que je vais passer une fameuse nuit dans ce bon petit coin-là!»
--En vérité, Jenny, il me fallut un courage surhumain pour sacrifier Duclos à Daja, pour renverser d'un souffle ce bonheur si bien apprêté: j'eus ce courage, cet admirable courage.
«--Je suis désolé, mon cher Duclos, lui dis-je, mais nous repartons à l'instant... nous retournons sur nos pas...
«--Farceur de commandant!--me dit Duclos en sautant d'un bond dans son hamac, et faisant avec calme toutes ses dispositions pour sa nuit, arrangeant son oreiller, poussant son traversin..., tant il était loin de penser à l'affreux imprévu qui le menaçait...
«--Je ne plaisante pas, monsieur Duclos, dis-je très sérieusement, nous partons... Voici mes porteurs qui viennent me prendre... J'ai fait aussi prévenir les vôtres.
«Duclos se croyait sous l'obsession d'un horrible cauchemar...--Retourner sur ses pas! à cette heure!... retourner!... se lever!... disait-il à voix entrecoupée en se tâtant pour voir s'il n'était pas le jouet d'une illusion...
«--Oui, il faut partir... et à l'instant..... Voyons, Duclos, du courage...
«--Allons donc! je ne pars pas..., non je ne partirai _fichtre_ pas! dit tout à coup mon homme se raidissant dans son hamac comme un désespéré, et me regardant d'un air hagard.
«--Monsieur Duclos, lui dis-je, j'ai pu oublier un instant que j'étais votre supérieur, maintenant je vous l'ordonne.
«--Mais monsieur, pourquoi retourner?
«--Monsieur, je n'ai de compte à rendre qu'à l'amiral, et vous devez m'obéir aveuglément...
«M. Duclos, ne répondit pas un mot, s'habilla, fit décrocher son hamac, monta dans son douli et suivit mon palanquin. Duclos était bleu de colère.
«Mon intention était, Jenny, de rencontrer les bayadères, la bidda m'ayant dit qu'elles se rendaient aussi à Madras. Comme il n'y avait pas d'autre chemin que celui où nous voyagions, j'étais sûr de mon fait; aussi marchâmes-nous toute la nuit.»
--Et ce malheureux M. Duclos? me demanda Jenny.
«En arrivant le matin au village où je croyais rencontrer les danseuses, je m'arrêtai, avant que d'entrer à la chaudrerie.
«Je fis appeler M. Duclos, et pour m'en débarrasser, je lui dis:
«--Je veux bien oublier, monsieur, votre scène inconvenante d'hier, et vous donner une nouvelle marque de ma confiance; vous allez monter sur le morne qui est situé vers le nord-ouest. Emportez votre graphomètre et votre niveau,--et relevez un plan exact de toute la partie du pays qui s'étend entre la direction du nord-ouest au sud-ouest du compas.
«--Mais pourquoi n'avoir pas fait cela hier..., et à quoi bon?... C'est le premier plan depuis Vizagapatnam... me répondit Duclos étonné au dernier point.
«Je coupai court à son interrogation avec ma réponse habituelle,--que je ne devais de compte de ma conduite qu'à l'amiral;--et l'excellent Duclos se chargea de ses instruments et descendit dans le nord-ouest, en faisant des suppositions à perte de vue sur la nécessité qui m'obligeait de revenir sur mes pas pour lever le plan de Jaffanapatnam.
«Alors, faisant diriger mon palanquin vers la chaudrerie, j'arrivai par une longue allée de cocotiers qui ombrageait un fort bel étang maçonné dans lequel se baignait beaucoup de monde, et entre autres, tout à l'extrémité, une petite troupe de femmes.
«Tout à coup, j'entends un cri perçant sortir de ce groupe; je regarde avec plus d'attention, et je reconnais Daja, ma danseuse au corset jaune, qui venant de se baigner avec ses compagnes, ne faisait que sortir de l'eau, car elle avait encore son pagne de bain.
«La pauvre fille m'avait reconnu, je lui fis signe d'approcher; elle s'enveloppa d'une grande couverture de coton blanc et accourut toute honteuse.
--«Daja, je viens pour toi, lui dis-je....., pour te chercher... Veux-tu venir avec moi?
«Elle leva ses grands yeux noirs, et n'osait pas comprendre.
«--Veux-tu Daja?
«--Avec vous?...
«--Oui, Daja, venir avec moi à Madras...
«Alors cette pauvre fille, tremblant de tous ses membres et n'ayant pas sans doute la force de me répondre, me regarda comme en extasse, joignit ses deux mains avec force, et me fit signe de la tête qu'elle y consentait.»
--Et vous emmenâtes cette créature? me demanda Jenny.
«Oui, ma chère, dans un douli que je pus me procurer; et je repartis pour Madras avec ce bon Duclos, qui m'apporta son plan, et crut qu'une haute combinaison diplomatique se liait et au mystérieux douli dont il ne soupçonnait pas le contenu, et au plan qu'il avait levé par un soleil ardent.
«Enfin le bon homme oublia sa marche rétrograde. Seulement un soir en me montrant son verre qu'il allait porter à ses lèvres, il me dit:--Voyez-vous, quelqu'un maintenant me dirait: Vous vous attendez à boire un verre d'arack, et à vous coucher après, n'est-ce pas, monsieur Duclos? Eh bien! non, au lieu de cela, vous allez vous en aller mesurer la pagode de Mehemonpa, à douze milles d'ici. Je répondrais à ce quelqu'un-là: Cela ne m'étonnerait pas...
«--Et vous auriez raison, dis-je à Duclos, qui pourtant cette fois huma son verre d'arack, et passa la nuit comme il s'était proposé de le faire: car depuis que j'avais Daja je ne ménageais plus de surprise à mon compagnon.»
--Ah ça? mais le sacrifice? me demanda Jenny; jusqu'ici il me semble que c'est vous.
--Attends donc, lui dis-je en voulant l'embrasser.
Elle me repoussa..... en me disant: Une fille... ah!...
--C'est-à dire, Jenny, une fille, oui, mais qui, par une bizarrerie singulière, était restée pure au milieu de cette troupe ambulante. Elle ne s'y était engagée que depuis environ six mois; jusque-là elle avait vécu chez sa mère. Mais, dans une de ces guerres sans nombre qui ravagent le Carnate, sa mère avait été tuée, son champ dévasté, et pour vivre elle s'était en allée avec les daatcheries. Or, quand elle me vit, son coeur n'avait pas parlé; il parla, et elle me le dit tout naïvement.
--Et vous avez cru à cela? me dit Jenny...
--Mais que vous êtes singulière, Jenny! il faut bien que cela soit vrai, au moins une fois..., et cette enfant n'avait pas seize ans.
CHAPITRE IV.
«En arrivant à Madras, je rendis compte à l'amiral de ma mission; je rompis quelques relations de société que j'avais dans la ville blanche, et même dans la ville noire, pour donner tout mon temps à Daja.»
--Mais c'était une passion, me dit Jenny d'un air moqueur.
«Mieux que cela, c'était un plaisir, et un plaisir de tous les jours. J'avais loué une assez grande maison avec un jardin épais et touffu qui s'étendait sur un étang dont l'eau était limpide, transparente comme du cristal: c'est dans ce délicieux séjour que j'avais établi Daja.»
--Et vous aviez mis cette fille sur un pied honorable, je suppose? me dit Jenny avec un sourire sarcastique.
«Fort honorable, ma chère: et puis la pauvre fille ne connaissait pas une âme dans Madras, ne sortait jamais; ses vêtements étaient des espèces de grands peignoirs de coton; elle couchait à la mode du pays, sur une natte de jonc, mangeait un peu de riz cuit dans de l'eau poivrée, et mâchait du bétel; vivant en vérité de paresse, de bains, d'amour et de soleil. Oh! si vous saviez, Jenny, quel plaisir c'était pour moi, au lever de l'aurore, quand les blanches fleurs du lotus étaient encore fermées et que les bandes de perroquets et de hérons n'avaient pas encore pris leur volée; et quel plaisir c'était d'aller avec Daja au bord de ce paisible étang, et de nous plonger dans cette onde fraîche et silencieuse, de voir l'adresse et l'agilité de mon Indienne qui l'effleurait à peine en nageant; de voir l'eau rouler en perles sur cette peau brune et veloutée!...»
Jenny fit un mouvement d'impatience.
«Et puis, après le bain, j'allais à mon bord, et je revenais le soir. Alors, couché sur une natte, fumant mon kouka, je regardais Daja danser..., ou bien elle me chantait les chansons de son pays, un _khyourou_, un _giet_, en accompagnant sa belle voix sonore du péha, espèce de guitare à trois cordes.
«D'autres fois elle me contait des histoires de son enfance, me parlait de ses dieux, de ses naïves croyances, de ses usages bizarres; conversation pleine d'intérêt, qui irritait ma curiosité sans la satisfaire.
«Tantôt, à la mode du pays, elle me proposait des énigmes et employait enfin, la pauvre fille, tous les moyens qu'elle pouvait imaginer pour me faire passer le temps; et puis, le soir, elle me préparait le riz avec une jatte de mologonier et d'eau aromatique, et nous partagions joyeusement ce frugal repas.»
--Mais en vérité, me dit Jenny, c'est touchant et digne de Bernardin de Saint-Pierre... C'est une pastorale; une idylle, qui eût inspiré Gessner.
--Ma chère amie, lui répondis-je, c'est à dix-huit ans qu'on fait des idylles en action; car alors on aime une femme, non pour soi, mais pour elle, on vit d'abnégation: aussi est-on généralement trompé ou malheureux comme les pierres; à vingt-cinq, on commence à vouloir sa part de bonheur; mais à trente, on devient égoïste et l'on aime tout-à-fait pour soi: au moins, si l'on est trompé, on a joui.
«Or, comme Daja m'amusait infiniment, et comme les cercles de Madras m'assommaient; comme les femmes y ressemblaient à tout et à rien, n'ayant ni naturel, ni charmes, ni originalité, et ne pouvaient me parler que de ce que je savais mieux qu'elles; comme il est toujours malheureusement temps d'en revenir à la civilisation, c'est-à-dire aux corsets et à une fade coquetterie, je m'arrangeai parfaitement de mon existence, et m'en arrangeai pendant trois mois, sans connaître un moment d'ennui, et sans voir âme qui vive.
--Je le conçois parfaitement, me dit Jenny; mais heureusement que la misanthropie a cela de bon, qu'elle débarrasse des misanthropes.
--Que voulez-vous, ma chère! quand on a beaucoup voyagé, on a tant de souvenirs, tant de points de comparaison, qu'on devient comme Louis XIV, _difficile à amuser_, ainsi que disait madame de Maintenon.
C'est un malheur..., mais c'est comme cela c'est à prendre ou à laisser. Revenons à Daja. «Un jour, que je lui avais promis de la mener à deux lieues de Madras, par mer, voir une pagode assez renommée, par des raisons que vous concevez, ne voulant pas prendre d'embarcation de ma frégate, j'avais loué une chelingue qui devait me transporter moi, Daja et une vieille métisse qu'elle avait prise pour la servir. Nous arrivâmes sur la côte, la chelingue attendait avec son randel ou patron, et six rameurs.
«Nous y entrâmes, et j'ordonnai de gagner au large.
«A peine à vingt brasses du bord, je m'aperçus que la diable de chelingue était horriblement chargée: car il ne restait pas six pouces de ses oeuvres mortes hors de l'eau.
--Chien, dis-je au patron en m'avançant sur lui, pourquoi as-tu chargé ainsi cette chelingue, sans m'en prévenir? tu vas retourner à terre ou je te casse la figure avec cette rame.
--«Dieu est grand, me dit cet animal avec son sang-froid--Mais, quoique Dieu fut grand il était trop tard, nous nous trouvions au milieu des brisants. Le premier nous prit la poupe, et nous emplit à moitié. La damnée barque était si lourde que j'eus beau me mettre au gouvernail, il me fut impossible de la manoeuvrer. Un second brisant nous emplit tout-à-fait.
--Il n'y avait pas une minute à perdre.--Daja, suis-moi, dis-je à l'Indienne en me précipitant dans la mer, sans inquiétude sur son sort, car elle nageait comme une dorade.
«A peine étais-je à l'eau qu'un autre brisant me passa en grondant sur la tête; je plongeai pour prendre fond et d'un vigoureux coup de pied, je revins à la surface de l'eau; au loin je vis les rames de la chelingue, et près de moi Daja, qui poussa un cri de joie en se précipitant de mon côté, et me disant de m'appuyer sur elle si j'étais fatigué.... Je remerciai Daja..., lui offrant au contraire mon secours, et lui conseillant de me suivre pour éviter les récifs à fleur d'eau; car j'avais sondé cette côte, et je la connaissais comme ma chambre.
«Nous nageâmes ainsi pendant quelques minutes, riant même de notre mésaventure; car nous avions le rivage à trois cents pas devant nous.
«Mais tout à coup je me sens entraîné à fond par un poids énorme; en plongeant je regarde: c'était la vieille métisse qui s'était accrochée à une de mes jambes, se rattrapant où elle avait pu; car elle était venue jusque-là entre deux eaux à moitié morte... C'était son agonie. Il n'y avait rien à en espérer; je tâchai de m'en débarrasser. Impossible. Tout ce que je pus faire, ce fut de m'élever encore une fois au-dessus de l'eau, et de crier;
--Daja, au secours!...
«Cette bonne créature, effrayée vint aussitôt, et me dit de m'appuyer de mes deux mains sur ses épaules, tandis qu'elle nageait seulement avec ses pieds. Je le fis car la damnée métisse ne me lâchait pas, et j'étais dans l'impossibilité de faire un mouvement. Daja s'agitait avec violence, et avançait quelque peu en criant au secours.--Lorsque tout à coup la s... métisse me mord au genou en expirant, et ce mouvement nous fait couler à fond Daja et moi.»
--Heureusement que vous êtes revenu, me dit Jenny avec sang-froid.--Heureusement, lui dis-je...
«Déjà fort affaibli, je perdis connaissance, et un brisant, m'emportant à ce qu'il paraît, me jeta sur un écueil à fleur d'eau, où je me fis cette blessure à la tête dont vous me demandiez l'origine. Enfin, toujours est-il qu'environ quinze jours après ce fatal événement, je revins complètement à moi: j'étais couché à terre à l'hôpital.
«Auprès de moi était ce bon et excellent Duclos.--Ah! cordieu! me dit-il en me voyant ouvrir les yeux, ce n'est pas sans peine.. Comment êtes-vous?... Vous nous avez joliment inquiétés...
--«Je me sens bien faible, lui dis-je en tâchant de rappeler nos souvenirs... Et Daja?
--«Qui ça, Daja?... un chien.
«Je réprimai un mouvement d'impatience.--Savez-vous où est Fritz, mon valet de chambre, monsieur Duclos?...
--«Il est sorti, et va revenir dans une heure.
--«Dans une heure... c'est bien long. J'attendrai...
--«Je crois bien, que vous attendrez!..... Ah dame! ça ne sera plus comme dans ce diable de voyage où vous me faisiez trotter de çà, de là, et où je n'étais sûr de dormir ma nuit que le lendemain matin en me réveillant... Cette fois du plan de Jaffanapatnam..., vous rappelez-vous?
--«Que dit-on de nouveau, monsieur Duclos? lui dis-je, pour écarter ces souvenirs qui m'étaient cruels, dans l'état d'incertitude où je me trouvais sur le sort de Daja.
--«Oh! une bonne histoire, figurez-vous donc; ça court tous les salons de la ville blanche; figurez-vous qu'à ce qu'il paraît un des officiers de la division entretenait une fille du pays... Très bien.--C'est-à-dire, je dis très bien,--ce n'est pas dire qu'il l'entretenait très bien, ça ne me regarde pas;--c'est une réflexion que je fais... Très bien.--Voilà donc que ça le tenait tant et tant, qu'il n'allait plus dans les sociétés, et que les dames de sociétés se dirent: il faut ravoir ce charmant garçon qui faisait les délices de nos fêtes et pour le ravoir il faut lui faire farce..... Vous ne savez pas la farce qu'on lui a faite? Devinez!
--«Dites... dites donc...--Et j'étais pâle comme la mort, Jenny..., car je ne sais quel effroyable pressentiment me brisait le coeur.--Duclos continua...
«C'est-à-dire, la farce, pas à lui..., mais à l'autre..., à la fille... L'officier, que, sur l'honneur, je ne connaissais pas, était malade..... Qu'est-ce qu'on va faire?--On dit à la fille: Serviteur..., de tout mon coeur... Votre amant est mort, n'y pensez plus et retournez dans votre pays, la belle aux yeux doux...
«--On a fait cela!... Qui a fait cela... Duclos?... m'écriai-je en me jetant à demi hors de mon lit...
«--Ma foi! je n'en sais rien, moi je ne vais pas dans le monde, et c'est du commissaire que je tiens cette histoire... Qui a fait cela? peut-être les dames et les messieurs qui voulaient ravoir l'officier qui était si charmant garçon. Ecoutez donc, dans une fichue ville comme Madras, il est bien naturel de tenir à sa société... Mais ce n'est pas tout.
«--Comment, ce n'est pas tout!...--Et je croyais rêver, Jenny, en parlant à Duclos, j'écoutais machinalement...
«--Mais non... Voilà que ma bête de fille, qui croit ça, mais voyez jusqu'où va le fanatisme et la superstition de ces imbéciles-là..., voilà-t-il pas que ma bête de fille, qui croit ça, n'en fait ni une ni deux. Sachant bien qu'elle ne peut avoir le corps de son amant qu'elle croit mort, parce que dans notre religion nous n'avons pas la folie de nous brûler comme eux après le _de profundis_ qu'est-ce que fait donc mon enragée de fille? Elle ramasse toutes les nippes qu'elle avait de l'officier, en fait un bûcher, et v'lan se brûle dessus, au chant de leurs animaux de prêtre, qui étaient enchantés de la chose, vu que la chose devenait rare.
«Voilà à peu près tout ce que j'entendis, Jenny; car un affreux tremblement me saisit,--une sueur froide m'inonda... Je n'eus que le temps de crier Daja, et je m'évanouis.»
* * * * *
Pendant cette longue et cruelle narration, j'avais attentivement regardé Jenny, et rien que de l'étonnement, de la surprise, ne s'était peint sur son joli visage.
--Eh bien me dit-elle, était-ce véritablement cette fille qui s'était brûlée, vous croyant mort?
--C'était elle, Jenny...
--J'avoue que c'est un genre de sacrifice que je ne comprends pas... Cette fille était folle...
--Folle à lier! répondis-je...
A ce moment la femme de chambre de Jenny vint lui demander si elle voulait sa toilette.
--Sans doute, lui répondit-elle.
En effet, quelque sèche que fût l'âme de Jenny, cette histoire l'avait un peu remuée: son teint s'était animé, soit de dépit, soit de jalousie; elle se trouvait bien, et voulait profiter des avantages physiques que lui donnait son émotion... C'était si naturel!...
--Seriez-vous assez bon pour passer dans mon parloir, me dit Jenny; car je vais m'habiller, et je vous demanderai votre bras pour aller chez madame d'Arville?
--A vos ordres, Madame, lui dis-je et j'entrai dans le parloir.
Ces souvenirs de l'Inde m'avaient attristé; car cette époque de ma vie est une de celles que je tâche le plus d'oublier. J'étais triste, pensif, rêveur, quand Jenny reparut, éblouissante de beauté, d'élégance et de grâce.
Une idée me vint...
--Comment me trouvez-vous? dit-elle en se mirant à la glace... et finissant d'agrafer un bracelet.
--Ravissante, Jenny! jamais vous n'avez été plus jolie: ces yeux brillants..., ces joues rosées...
--A qui dois-je tout cela? dit-elle en me donnant sa main à baiser... N'est-ce pas à vous, à vos vilaines histoires, qui vous émeuvent malgré vous?...
Mais vraiment, ne suis-je pas trop rouge aussi?...
--Pas du tout, cela vous sied à ravir; mais puisque c'est à moi, Jenny, que vous devez tout cela..., sacrifiez-le moi, Jenny. Vous voilà belle, éblouissante, parée.... ne sortez pas. Ces souvenirs m'ont attristé...; je serais si heureux de passer ma soirée seul près de vous! Jenny....., le veux-tu?... Oh! je t'en prie! lui dis-je...
--Allons donc, dit-elle..... en riant..... Quelle folie! à quoi bon?... Je n'ai jamais été si bien; et vous voulez que je sacrifie cela..., à quoi?... à des rêveries... Si le sacrifice en valait la peine, à la bonne heure...
--Mais moi qui le demande..., j'en suis juge, Jenny...