La coucaratcha (II/III)

Part 6

Chapter 63,879 wordsPublic domain

«Le matin de ce jour-là, le manchot me fit appeler dans sa chambre, il était radieux, pimpant et se carrait en se frottant le menton plutôt d'un air à se faire casser les reins..... que souhaiter le bonjour:--Capitaine, me dit-il, vous avez voulu jouer gros jeu contre moi, vous avez perdu; c'est malheureux, une autre fois choisissez mieux vos confidents.

«Comment cela? lui dis-je sans me déconcerter.

«Oui, reprit-il en époussetant son collet d'un air dégagé, oui, vous deviez vous sauver demain ou après par un trou fait à la muraille de la coque du navire, à bâbord près du _Black Hole_; c'est un nommé Jolivet qui faisait le trou, vous lui aviez donné dix louis pour le faire, il m'a demandé quinze guinées pour me le vendre, et je les lui ai donné bien vite; car, en vérité, c'était pour rien.

«Comme bien vous pensez, j'étais exaspéré et j'aurais étranglé Jolivet, si je l'avais tenu. Une fuite si bien ménagée! disais-je au manchot en trépignant, une fuite à son heure! sur le point de réussir!... etc., etc.

«Je conçois que c'est désolant, me répondit le scélérat d'Anglais; mais, pour vous consoler, capitaine, buvons un verre de Madère à votre prochaine évasion.

«Que voulez-vous, lui dis-je, c'est à refaire... heureusement qu'il reste de la muraille à percer. Et comme après tout il n'y a pas de quoi se tuer pour cela, nous bûmes à la _prochaine_, et nous allâmes nous promener dans la batterie basse.

«J'étais ou plutôt j'avais l'air navré, désespéré, tandis que le manchot n'avait jamais été plus gai; il ricanait, il sifflait, il roucoulait en chantant faux comme un Anglais qu'il était, enfin il ne pouvait cacher sa joie d'avoir fait rater ma fuite, et il était bien certainement dans son droit.

«Comme nous nous promenions depuis une demi-heure dans la batterie basse, lui toujours guilleret, moi toujours triste, un tapage infernal partit au-dessus de notre tête, dans la batterie de 18, et interrompit notre conversation qui n'était pas vive.

«Qu'est-ce que cela? demanda le commandant à un aspirant qui descendait.

«--Commandant, ce sont les prisonniers qui dansent; il y a bal là-haut comme tous les jours.

«Est-ce que ne voilà pas ce gueux de manchot qui s'avisa de dire: Faites cesser, Monsieur; cette joie est inconvenante de la part des prisonniers, le jour où l'un d'eux a vu son projet de fuite avorter... faites cesser aujourd'hui, Monsieur.

«Et avant que j'aie pu l'en empêcher, le chien d'aspirant remonte, et ce bruit qui tonnait à nous étourdir, cesse à l'instant.

«Alors, je l'avoue, malgré moi je pâlis comme un mort, car au moment où la danse cessa, un léger bruit, heureusement imperceptible pour tout autre que pour moi, se fit entendre derrière la cloison qui formait la chambre de Tilmont, chambre sur le plafond de laquelle les danseurs paraissaient sauter le plus volontiers. Ce léger bruit, qui ressemblait au cri d'une scie, dura à peine une seconde après que la danse n'ébranla plus le plancher de la batterie; mais, comme je vous l'ai dit, cette seconde suffit pour me faire un damné mal; on m'eût scié le coeur que ça n'eût pas été pire.

«Heureusement le manchot prit cette pâleur pour celle de la colère, car aussitôt je m'écriai furieux: Et moi, Monsieur, je m'oppose à cela: punir ces pauvres gens parce que j'ai été assez sot pour me laisser surprendre, ce n'est pas juste; vous voulez me faire haïr de mes compatriotes, c'est une lâcheté, Monsieur, entendez-vous, une lâcheté; et si vous êtes homme d'honneur, vous leur permettrez de recommencer leur danse.

«--Calmez-vous, capitaine, me dit obligeamment le manchot; je vais moi-même leur en donner l'autorisation.

«Et la brute, le sot, le triple sot de manchot d'Anglais, y alla lui-même..... concevez-vous, lui-même..... s'écriait le capitaine en bondissant sur sa chaise, et tapant dans ses mains avec une joie frénétique et des éclats de rire qui nous stupéfiaient.

«Je vais vous expliquer pourquoi je ris tant à ce souvenir, ajouta-t-il en se calmant, c'est que vous ne savez pas une chose... Ces hommes qui dansaient, c'était moi qui, depuis huit jours, les payais vingt sols par tête pour danser et faire un train d'enfer au-dessus de la chambre de ce pauvre Tilmont, sous le prétexte de l'embêter, mais dans le fait, afin qu'on n'entendît pas le bruit qu'il faisait, en me creusant, pendant ce temps-là un trou dans la muraille du navire, qui formait un des côtés de sa cabane.

«C'est que la trahison de _Jolivet_ était convenue entre lui, moi et Tilmont, et qu'il n'avait vendu le trou qu'il m'avait fait que pour détourner l'attention, et renforcer nos fonds des quinze guinées que le manchot lui avait données pour sa trahison. C'est qu'enfin, pendant cette nuit même je devais m'évader, car le trou de Tilmont était à peu près fini, et les vents paraissaient devoir souffler vigoureusement du N.-O., ce qui nous annonçait une nuit sombre et orageuse.

«Comme je vous l'ai dit, cela se passait huit jours après l'évasion de Dubreuil; mon _faux trou_ avait été vendu, la danse avait recommencé, et j'avais le désespoir sur le front et la _France dans le coeur_...; car Tilmont venait de m'avertir par un signe convenu que le trou était tout-à-fait fini.

«J'allais monter sur le pont pour voir encore d'où se faisait la brise, lorsque j'entendis le bruit du sifflet du maître, qui appelait tout le monde en haut.

«Au même instant, un timonier vint me prévenir que le commandant me demande sur la dunette.

«Je n'y comprenais rien, je monte tout de même; mais qu'est-ce que je vois? l'état-major anglais en grand uniforme, les troupes sous les armes, les prisonniers rangés sur les gaillards, et, comme d'habitude, sous le feu de quatre canonnades chargées à mitraille.

«Le commandant Rosa avait un air grave et solennel que je ne lui connaissais pas. Il se tenait debout: à ses pieds était un hamac posé sur le pont et recouvert d'un pavillon noir.

«Le manchot ordonna de battre un ban; et quand les tambours eurent cessé de rouler, il dit en français:

«_Il y a huit jours qu'un des prisonniers de ce ponton s'est évadé._ ARRIVÉ AUX BANCS DE VASE, _il y est resté engagé_. _Or, voici ce qui lui est arrivé._ Puis, se tournant vers moi: _Capitaine_, me dit-il, _voyez donc si par hasard vous ne reconnaîtriez pas ce camarade?_ Et en disant ces mots, il écarte d'un coup de pied le pavillon qui couvrait le hamac. Alors je vois un cadavre tout nu, très gonflé, et d'une couleur verdâtre; mais ce qu'il y avait d'horrible, c'était sa figure toute déchiquetée, et surtout les orbites sanglants de ses yeux, qui étaient vides; ils avaient été mangés par les corbeaux...

«A voir ce visage en lambeaux, desséché par le soleil, il était clair que ce malheureux, enfoui dans une vase épaisse et visqueuse, n'avait pu s'en tirer; que plein de force de vie il y avait attendu la mort pendant des jours!! et que peut-être à la fin de son agonie, en voyant les oiseaux de proie tourner sur sa tête, il avait pu prévoir ce qui l'attendait!...

«Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il m'est impossible de rendre l'impression que fit la vue de ce cadavre sur l'équipage et sur moi-même. Mon sang ne fit qu'un tour, je l'avoue; car la première pensée qui me vint, fut que, pendant la nuit, j'allais avoir la même vase à traverser, et que le même sort m'attendait peut-être. Mais comme j'ai toujours eu assez d'empire sur moi, je me contins; et quand le maudit manchot, après avoir regardé tout le monde pour juger de l'effet que ça produisait, se retourna de mon côté et me dit de nouveau, _Eh bien! capitaine, reconnaissez-vous ce camarade?_

«Je croisai mes mains derrière mon dos, et je lui dis d'un air dégagé (qui me coûtait durement à prendre, je vous le jure):

«--Je reconnais parfaitement le _camarade_, Monsieur... C'est Dubreuil, un matelot de mon pays; mais il n'y a pas grand mal, c'était un mauvais gueux qui battait sa mère.

«Mon sang-froid déconcerta le manchot, qui, presque furieux, s'écria, en poussant du pied une des jambes de ce cadavre à moitié rongées par les reptiles:

«--Vous voyez pourtant qu'un banc de vase est une promenade fatigante, capitaine, car on y use jusqu'à sa peau.

«--Oui, quand on est assez sot pour ne pas emporter de patins, lui dis-je en ricanant malgré moi; car l'imbécile, en me montrant cette jambe mutilée, venait de me donner une idée qui était excellente.

«Il la prit pour une plaisanterie, resta court, et me dit sérieusement:

«--Vous êtes gai, capitaine?

«--Très gai, Monsieur, répondis-je; ainsi croyez-moi, jetez cette charogne à la mer. Ne jouez plus à _croquemitaine_ avec moi, et persuadez-vous bien de ceci: _c'est que le ciel du bon Dieu tomberait sur moi, que je gratterais encore pour y faire un trou_. Sur ce... bonsoir, Monsieur.

«Et je m'en fus, car je n'y tenais plus. Ce cadavre en pourriture me révoltait; et puis, devant m'évader la nuit-même, j'avais bien d'autres chiens à tondre que de faire le _vis-à-vis_ de M. Dubreuil.»

--Et vous avez osé vous évader cette nuit-là, capitaine? dit une de ces dames, dont la terreur était au comble.

«--Oui, Madame, reprit le capitaine d'un air grave; et par l'enfer, ce fut bien une mauvaise nuit que celle-là.»

Et, probablement au souvenir de tout ce qu'il avait déployé de courage et d'énergie dans cette terrible nuit, la figure du capitaine Tom révéla une magnifique expression de force indomptable et de résolution désespérée. Son regard était fixe et profond, son attitude puissante. Il était sublime ainsi. Un moment j'avais entrevu l'homme que je voulais voir sous son enveloppe naïve et simple.

Et le capitaine continua son récit.

«Ainsi que je vous l'ai dit, continua le capitaine, le _trou_ de Tilmont étant terminé, si la nuit devenait bonne, je devais tenter l'affaire.

«Or, elle devint bonne, la nuit, et si bonne, que, vers les sept heures du soir, il ventait dans notre lac une brise à décorner les boeufs. Le ciel se chargeait de grains dans le nord-ouest; il tombait une pluie fine et glacée, et le temps tournait à l'orage, que c'était une bénédiction.

«A huit heures du soir on battit la retraite. Les matelots gagnèrent leurs hamacs, les officiers leurs chambres: dix minutes après, tous les feux, hormis les feux de garde, étaient éteints, et l'on n'entendit plus que la marche mesurée des factionnaires des batteries et des parapets. Je me glissai alors à pas de loup dans la chambre de Tilmont. Jolivet s'y trouvait. Il faut vous dire que le commandant ayant la conviction que Tilmont ne savait pas nager, et par conséquent ne pouvait songer à s'évader, cet officier était moins gêné que nous autres.

«Je me rappelle cela comme si j'y étais. Jolivet sortit pour faire le guet en dehors; j'entrai. Tilmont était assis sur son lit; devant lui était un pliant, sur ce pliant un pot d'étain, et dedans, quelque chose qui fumait.--Ah çà, ça va-t-il toujours pour cette nuit? me dit Tilmont.

«--Toujours, mon matelot, toujours, la nuit est superbe.

«Là-dessus Tilmont baissa un peu la planche qui cachait le trou, et il vint dans la chambre une rafale d'air qui manqua d'éteindre une petite lampe que nous avions cachée sous le lit; nous vîmes alors un ciel sombre, une nuit noire comme de l'encre, et quelques gouttes de pluie ou d'écume, fouettées par la violence du vent, tombèrent même dans la chambre.--Alors Tilmont replaça la planche, me regarda entre les yeux, et me dit:

--«Mais là, sans rire, sais-tu qu'il ne fait f... pas beau, Tom?--Je le vois, mais je m'_en f...._ (pardon, mesdames).--Mais tu y laisseras ta peau.--Encore une fois, je m'en... _moque_. Crever là ou ailleurs, c'est tout un.--Mais entends donc ce vent, Tom, vois donc comme il nous bourlingue, Tom.

«En effet, le damné ponton roulait comme une galiote; c'était une jolie tempête. Pour essayer encore de me dégoûter, Tilmont baissa de nouveau la planche du trou, et malgré l'obscurité, nous vîmes alors toute l'étendue du lac blanchie par l'écume des lames; des lames d'un lac!... vous jugez s'il ventait. Partout le ciel noir et un vent d'enfer. J'avoue que c'était une folie de s'exposer à faire deux lieues et demie à la nage par un temps pareil; mais je m'étais dit: je partirai; je devais partir. Aussi je tins bon; et comme Tilmont regardait encore à son trou:--Quand tu te mettras vingt fois le nez à la fenêtre, lui dis-je, ça n'y changera rien; encore un coup, je pars; foi de Tom, je pars.

«Tilmont savait bien que dès que j'avais dit _foi de Tom_, c'était fini; aussi me répondit-il d'un air très sérieux, en fermant son trou: _adieu, va_.--Qu'est-ce que cela, lui dis-je en regardant le fond de ce pot d'étain fumant, qui ne sentait pas absolument mauvais?

--C'est du sucre, du rhum et du café fondus et bouillis ensemble; il y en a une pinte, et tu vas d'abord commencer par me boire ça, Tom.--Non, lui dis-je; que le diable m'étrangle si je fais comme ces chiens d'Anglais, qui ne se trouvent hommes que quand ils sont souls.....--Je te dis que tu vas me boire ça, Tom...--Non.--Ah!....--Et malgré tout, je bus, parce que quand cet enragé de Tilmont avait quelque chose dans sa tête, il fallait que ça fût comme il le voulait; mais quoique j'eusse avalé verre par verre sa diable de mécanique, j'avais le feu dans le ventre. Ah ça maintenant, lui dis-je, et le _suif_?--Je l'ai, me dit-il; car il en avait eu six ou sept livres, comme nous en étions convenus.

«Je me mis alors nu comme la main (pardon mesdames); et nous deux Tilmont, _nous me_ frottâmes d'une couche de graisse d'au moins six lignes d'épaisseur; ça n'est pas très-propre, mais c'est un procédé bien simple que je vous recommande dans l'occasion, car avec ça, vous nageriez dans l'eau glacée comme dans l'eau tiède, sans seulement vous apercevoir du froid.

«Dès que je fus suifé comme une baleinière, Tilmont m'attacha au cou un collier de guinées, cousues dans une peau d'anguille; je mis dans mon chapeau ciré une petite carte de la _Manche_, que j'avais prise dans la géographie de l'enfant d'un sergent d'armes. J'y mis encore une boussole, de l'amadou et un briquet; je passai mon poignard dans le cordon de mon chapeau, que j'attachai bien ferme sur ma tête; et je bouclai sur mes épaules le petit sac de cuir qui contenait un vêtement complet pour m'habiller, en sortant de l'eau.

«Comme je finissais d'attacher la dernière courroie de ce sac, je sens mon Tilmont y glisser quelque chose: c'étaient vingt guinées, tout ce qu'il possédait alors.--Tilmont, lui dis-je, c'est mal; tu abuses de ta position.--Allons, allons, me dit-il d'un air extrêmement impatienté, voyons, pas de _palabres_.... et tes patins pour les bancs de vase, où sont-ils?--Là, derrière mon sac; en faisant la planche, je pourrai les prendre et me les mettre aux pieds.--Ah ça, est-ce bien tout?--C'est bien tout.--Alors, adieu, Tom; bon voyage.--Adieu, Tilmont.--Et il ouvrit le trou en grand. Le vent était si fort qu'il éteignit la lampe. J'embrassai Tilmont sans y voir: je lui dis:--Remercie bien Jolivet pour moi. Et je me glissai par le trou.--Bien des choses chez toi, me dit encore Tilmont....

«Et je n'entendis plus rien, car je m'affalais en double le long d'une corde que le vent faisait balancer. Là, grâce au suif, je ne m'aperçus que j'étais dans l'eau que lorsqu'elle me fouetta la figure.

«En me laissant aller au ressac, je me trouvai près des chaînes du gouvernail; et là, craignant, malgré le bruit infernal du vent et l'agitation des vagues, d'être entendu ou vu par les factionnaires, je plongeai une dizaine de brasses. Quand je revins à flot, j'avais le ponton à ma gauche; je le reconnaissais à ses trois feux, qui brillaient comme trois étoiles au milieu de la nuit.

«Ce qu'il y avait de bon, c'est que le temps était si mauvais, qu'on n'avait pas osé mettre d'embarcations dehors pour faire les rondes de nuit. Du côté des hommes, j'étais déjà tranquille; il n'y avait plus que l'eau, le vent et la vase qui me chiffonnaient.

«Après ça, vanité à part, je nageai comme un poisson. Ce que m'avait fait boire Tilmont me réchauffait au dedans, et le suif m'empêchait de sentir le froid au dehors. La position était tenable, mais il faisait un bien vilain temps tout de même.

«Quand je fus à deux cents brasses du ponton, je ne vis plus rien du tout. Le seul horizon que je pouvais apercevoir tout autour de moi, était un horizon de grosses vagues noirâtres qui devenaient blanches à mesure qu'elles se brisaient sur ma poitrine. Le ciel était couvert d'épais nuages roux qui couraient sous le vent, et la pluie qui tombait à verse me fouettant le visage, m'empêchait de respirer librement, ce qui me gênait le plus.

«Je nageai encore courageusement pendant une demi-heure, et puis j'eus un moment de faiblesse... Je réfléchis que j'aurais peut-être mieux fait d'attendre au lendemain; mais après ça je pensai à ma mère, à mon frère: alors mes forces revinrent; je me sentis comme enlevé sur l'eau, et je ne pus m'empêcher de crier _hourra_. Je fis à ce moment là, certainement, les vingt meilleures brassées que j'aie jamais faites. J'étais comme exaspéré. Il me semble qu'alors j'aurais nagé dans du feu.

«Il y avait donc près de trois quarts d'heure que j'étais à l'eau, lorsqu'il se fit au N.-O. une petite éclaircie. Je vis un peu de bleu et quelques étoiles entourées de nuages gris. A la faveur de cette éclaircie, je distinguai à l'horizon le faîte d'un moulin qui devait me servir de direction pour passer les _bancs de vase_. Je m'aperçus alors que j'étais plus près de ces bancs que je ne l'avais cru.

«Et ici je ne sais comment vous avouer une chose qui vous paraîtra bien bête, mais qui ne me parut pas telle à moi, car elle faillit me tuer... C'est qu'à peine j'avais eu pensé à ces _bancs de vase_, que tout à coup le souvenir de ce Dubreuil, qui avait eu les yeux mangés sur ces mêmes bancs, vint s'emparer de moi et ne me quitta plus.

«Et ce souvenir était presque une réalité, car cette diable de figure avait fait sur moi une telle impression!... je me la rappelais si bien, qu'il me semblait la voir et si bien que je la voyais...

«Oui, oui, je la voyais comme je la vois encore quelques fois dans mes rêves; ce visage bruni et déchiré, ces lèvres noirâtres et retroussées, ces dents blanches, et surtout ces deux trous saignants où il n'y avait plus d'yeux. Encore une fois, je voyais tout cela; et dans ce moment, au milieu de cette nuit d'orage, voir cela, c'était ennuyeux, croyez-moi...

«J'eus beau me raidir, penser que c'était le rhum que j'avais bu, ouvrir les yeux les plus grands que je le pouvais, les fermer; plonger, battre l'eau, me toucher les bras et le corps, la figure me poursuivait. C'était un cauchemar: j'avais la fièvre, le délire, tout ce que vous voudrez, mais je la voyais...

«A ce moment-là, vraiment, j'ai manqué devenir fou; et pour me fuir moi-même, ou plutôt la damnée figure qui s'attachait à moi, je plongeai avec fureur; mais au bout de deux brasses je me trouvai arrêté par une substance épaisse... Le fond diminua sensiblement..... J'étais dans la vase...

«Alors comme si le diable s'en fût mêlé, le vent redoubla de sifflements, la pluie de force; la nuit devint plus épaisse, et il me sembla voir et entendre des nuées de corbeaux au milieu desquels je voyais toujours les deux yeux vides de ce s... Dubreuil qui me regardaient. Ce fut plus fort que moi, je sentais comme une défaillance, et pourtant je me raidissais en criant et râlant du fond de la gorge: _Ah! mon Dieu!_ On aurait dû m'entendre du ponton, quoiqu'il y eût une lieue. A bien dire, ce fut le plus vilain moment de cette nuit-là; car après ça je revins à moi, et je me raisonnai un peu en tirant la brasse pour me sauver de la vase, que je n'avais heureusement qu'effleurée. Enfin, me disais-je... Tom, tu n'es pas une femme.... Si tu réussis, pense que tu vas voir ta mère, ton frère; tu as échappé à ce gredin de manchot. Dubreuil a été rongé dans la vase, c'est vrai; mais Dubreuil était un gueux, et tu es un honnête homme; ou, ce qui est plus clair, tu as des patins, et il n'en avait pas... Ainsi du coeur au ventre, mordieu, et va de l'avant...

«Je m'écoutai, et j'eus raison. Je fis de mon mieux; et, toujours nageant et sondant avec mes mains les bords du banc, je trouvai un endroit où la vase était assez compacte pour me soutenir un instant. Je profitai de cela pour attacher mes patins à mes pieds; et je glissai accroupi sur cette boue liquide comme sur des roulettes. Ces patins étaient faits de deux planches de sapin très-larges et très-minces, qui par la grande surface qu'ils offraient à la vase, m'empêchaient d'y enfoncer. Je traversai ainsi le premier banc: puis je me remis à l'eau et à nager pour gagner les autres.

«Une fois que j'eus goûté de mes patins, je vis que ce n'était qu'un jeu d'enfant: aussi je traversai le second et le troisième banc sans y penser, et je dus arriver au bord du lac environ deux heures et demie après mon départ du ponton.

«C'était bien quelque chose, mais ce n'était pas tout; il fallait songer à _sa toilette_: j'étais couvert de limon comme un crabe, vu que ce que j'avais traversé en dernier était de la vase. A force de chercher, je trouvai un ruisseau tout près du moulin; je me débarbouillai, et un quart d'heure après j'étais mis fort décemment en bourgeois. Je bus une goutte de rhum à une gourde dont ce pauvre Tilmont avait précautionné mon sac; et, consultant ma boussole à l'aide de mon briquet, je me dirigeai vers l'est, voulant marcher toute la nuit afin de me trouver le matin assez loin de Southampton pour ne pas éveiller les soupçons.

«Ce qu'il fallait à tout prix pour moi c'était gagner la côte, et là, de gré ou de force, trouver un canot pour traverser la Manche.

«Je ne vous dirai pas toutes les transes que j'éprouvai, obligé de me cacher le jour et de ne marcher que la nuit, payant quelquefois le silence à prix d'or, ou l'exigeant un peu brutalement; enfin vous jugerez des assommantes marches et contre-marches que je dus faire, quand vous saurez que j'avais quitté le ponton depuis neuf jours et que je ne me trouvais encore qu'aux environs de Winchelsea, à vingt-cinq ou trente lieues de Portsmouth tout au plus.

«Je commençais à me démoraliser: tant qu'il n'y avait eu que des obstacles à vaincre, ça allait tout seul, parce que les obstacles.... ça monte: mais quand il n'y eut plus qu'à se cacher comme un voleur, qu'à prendre garde, qu'à avoir peur d'un schériff ou d'un watchman, ça ne m'allait plus.

«Enfin un matin, c'était, pardieu, un mercredi matin, j'avais marché toute la nuit, et je me trouvais auprès de Falkstone, petit port pêcheur sur la côte, à une douzaine de lieues de Douvres; j'étais harassé, presque sans argent, abattu, de mauvaise humeur; il faisait chaud et je m'étais assis sous deux grandes arbres qui ombrageaient un banc situé à la porte d'une assez jolie maison, bâtie tout proche des falaises de la côte.