La coucaratcha (II/III)

Part 5

Chapter 53,899 wordsPublic domain

Puis il prit le petit papier le déplia et lut avidement.

Après quoi il pâlit,--blasphéma horriblement, et trépigna comme un enfant en colère.

Voici pourquoi:

Le papier froissé,--c'était cette belle page de vertu et de dévouement qu'il avait autrefois écrite à Emma.

Le petit papier couvert d'une écriture de femme,--c'était une lettre d'Emma adressée à Alexandre,--qui s'était rencontré avec elle au château, et avec qui elle y était restée pendant trois mois, après la vertueuse fuite d'Albert.

Voici quelle était la lettre d'Emma:

«Tu m'as demandé encore un sacrifice, mon Alexandre,--et je croyais n'en avoir plus aucun à te faire.--Tu veux donc lire ce chef-d'oeuvre d'innocence et de candeur dont nous avons tant ri,--le voici, après l'avoir lu, déchire-le, ou plutôt garde-le... S'il te prenait jamais fantaisie de séduire une pauvre jeune personne, relis cette page édifiante, tâche de te bien pénétrer de la sublime morale qu'elle respire,--et si tu parviens une fois à te mettre à cette hauteur de pureté d'émotions, je te verrai sans crainte auprès d'une rivale.

«Pourtant pour te punir de ta jalousie, sans motif, je dois t'avouer qu'il était spirituel et beau comme un ange, et que je l'aurais peut-être aimé à la folie;--mais il avait malheureusement un _vice_ que nous ne pardonnons jamais en amour, _la vertu_.

«Mais, vous, qui n'avez peut-être que la vertu contraire,--rassurez-vous,--adieu,--à cette nuit,--maudite lune qui se couche si tard...»

Voilà ce qui fit pâlir si soudainement Albert, voilà pourquoi nous répéterons ce que nous avons dit au commencement de ce conte.

--«Albert est rongé par un cruel remords,» parce qu'Albert a commis une de ces fautes qu'on se reproche toute la vie,--sur lesquelles il n'est pas plus possible d'étendre le voile de l'oubli, qu'il n'est possible de regagner un jour passé.

Une de ces fautes _irréparables_ dont le souvenir, au lieu de s'effacer avec l'âge, s'envenime de plus en plus, et devient incurable,--une de ces fautes contre lesquelles les lois n'ont pas de cours,--parce que le coupable étant à la fois, son juge et son bourreau,--est encore livré,--quand sa conduite est connue,--au mépris et aux railleries du monde,--punition souvent plus sanglante que la hache du bourreau.

Aux railleries du monde,--oui ceci n'est malheureusement pas un paradoxe, oui au mépris du monde, soyez de bonne foi, qu'on vous montre l'Albert vertueux, qu'on vous dise: Vous voyez bien ce frais et beau garçon, si bien portant, si vermeil, si bien nourri. Eh bien... il s'est trouvé une fois,--une jeune fille, jolie comme un ange, passionnée, qui lui a fait des avances beaucoup par curiosité,--et encore plus par désir;--figurez-vous qu'assez béni du ciel pour rencontrer un trésor pareil,--une jeune fille de bonne compagnie, aussi délicieusement mal élevée... qui d'un mot pouvait être à lui... toute à lui... une jeune fille, dont le premier il a fait battre le coeur... figurez-vous que cet Albert trouvant cela... a résisté, a fait le Scipion, et que le lendemain d'un baiser que la petite lui avait à peu près ravi, il s'est sauvé pour ne pas succomber!!!...

Eh bien le monde dira c'est un sot, un animal,--un niais,--je n'en voudrais pas pour mon ami, tout au plus pour mon intendant, ou pour mon notaire,--à la bonne heure.

Voilà ce que dira le monde, cette majorité de la société qui seule fait la représentation,--classe ce qui est bien ou mal,--reçu ou blâmé.

Ce monde enfin par lequel et pour lequel on vit--méprisera profondément le vertueux Albert,--le méprisera comme homme du monde,--et on a beau dire, on n'accepte que les jugements de ce monde-là,--on y compte,--on y croit,--on s'en pare, et d'être réputé _un homme bien moral_ par un épicier, si même les épiciers croient encore à la vertu--ne dédommagerait pas des sarcasmes et des railleries de ce monde.

Maintenant qu'on dise à ce même monde:--l'Albert d'autrefois a quelque peu vécu.----Il arrive, et trouve une lettre qui lui apprend qu'un autre, laid, bête, vain et insolent, a joui de ce qu'il a refusé.--Aussi maintenant, Albert est poursuivi d'un remords atroce, cuisant, profond; car il ne se pardonne, ni ne se pardonnera jamais sa sottise, car il a toujours devant les yeux--ces charmes ravissants qui pouvaient être à lui--et qu'il a refusés, par je ne sais quelle sotte susceptibilité.--Maintenant, Albert cherche la solitude, poursuivi encore une fois par ce remords implacable.

Le monde répondra:--cela prouve qu'il a au moins le sens commun.--Péché avoué est à moitié pardonné;--qu'il ne recommence plus, et l'on verra... Mais par Dieu, il aura fort à faire pour faire oublier une pareille énormité.

Oui, voilà ce que dira le monde et ce qui m'oblige à conclure par cet aphorisme qui est peut-être désolant,--mais qui avant tout est vrai, je crois.--

--On se repent toujours du bien qu'on a fait,--et l'on regrette souvent le mal qu'on aurait pu faire,--ou mieux,--disons avec la Rochefoucault.--

_Le mal que nous faisons ne nous attire pas tant de persécution et de haine, que nos bonnes qualités._

UN CORSAIRE.

FRAGMENT DU JOURNAL D'UN INCONNU.

......Ayant obtenu de mon amiral un congé de quelques mois, je visitais alors en curieux tous les ports de la Manche, qui dans notre dernière guerre avec les Anglais, ont fourni une si grande quantité d'intrépides corsaires.

J'étais fort jeune alors, et comme je n'avais jamais vu de _corsaire_, j'aurais tout donné au monde pour en voir un, mais un _vrai_, un type, le blasphème et la pipe à la bouche, fumant de la poudre à défaut de tabac, l'oeil sanglant, et le corps couvert d'un réseau de cicatrices profondes à y fourrer le poing.

Comme dans une de mes stations sur la côte, j'exprimais ce naïf désir à un ami de ma famille, homme fort aimable et fort spirituel auquel j'étais recommandé, il me dit:--Eh bien! demain je vous ferai dîner avec un corsaire.--Un corsaire! lui fis-je--Un vrai corsaire reprit-il, un corsaire comme il y en a peu, un corsaire qui à lui seul a fait plus de prises que tous ses confrères depuis Dunkerque jusqu'à Saint-Malo.

Je ne dormis pas de la nuit, et le jour me parut démesurément long, quoique j'eusse essayé de lire _Conrad_, de Byron, pour me préparer à cette sainte entrevue.

A cinq heures j'arrivai chez mon ami. C'est stupide à dire, mais j'avais presque mis de la recherche dans ma toilette. En entrant je trouvai à mon hôte un aspect soucieux qui m'effraya, et je frémis involontairement.

--Notre corsaire ne viendra qu'à la fin du dîner, me dit-il; il est en conférence avec le capitaine du port.--Hélas! j'attendrai donc, répondis-je, en sentant mon coeur se rasséréner.

On se mit à table. J'étais placé à côté de la femme de mon hôte, et, à ma droite, j'avais un monsieur de soixante ans, qui paraissait fort intime dans la maison, et qu'on appelait familièrement Tom.

Ce monsieur, fort carrément vêtu d'un habit noir qui tranchait merveilleusement sur du linge d'une éblouissante blancheur, ce monsieur, dis-je, avait une franche et joviale figure, l'oeil vif, la joue pleine et luisante, et un air de bonhomie répandue dans toute sa personne qui faisait plaisir à voir. Il me fit mille récits sur _sa_ ville dont il paraissait fier, me parla des embellissements projetés, de la rivalité de l'école des frères et de l'enseignement mutuel, et finit par m'apprendre, avec une sorte d'orgueilleuse modestie, qu'il était membre du conseil municipal, capitaine de la garde nationale, et qu'il jouissait même d'un certain crédit à la _fabrique_. Je le crus sur parole. Ces détails m'eussent prodigieusement intéressé dans toute autre circonstance; mais, je dois l'avouer, ils me paraissaient alors monotones, dévoré que j'étais du désir de voir _mon_ corsaire. Et _mon_ corsaire n'arrivait pas. En vain notre hôte, par une charitable attention, et dans le but de me distraire, s'était mis à taquiner M. Tom sur je ne sais quelle fontaine qui tombait en ruines quoique lui, Tom, fût spécialement chargé de la surveillance de ce quartier. Je ne retirai de ce charitable procédé de mon hôte que cette conviction: que M. Tom, au nombre de ses autres qualités sociales et municipales, joignait le caractère le plus doux, le plus gai et le plus conciliant du monde.

On servit le dessert. Les gens se retirèrent: j'étais désespéré; n'y tenant plus, je m'adressai d'un air lamentable à l'amphitrion.--Hélas! votre corsaire vous oublie, lui dis-je.--Quel corsaire? dit M. Tom, qui cassait ingénument des noisettes.--Mais le commissaire de marine que j'avais invité, dit mon hôte en riant aux éclats de cette bêtise.

J'étais rouge comme le feu, et pardieu si colère qu'il fallut la présence des deux femmes pour me contenir.

Je ne sais où ma vivacité allait m'emporter, lorsque pour toute réponse, je vis mon hôte sourire en regardant les autres convives, qui sourirent aussi. J'en excepte pourtant M. Tom, qui devint rouge jusqu'aux oreilles, et baissa la tête d'un air honteux.

Il n'y a que cet honnête bourgeois qui soit indigné de cette scène ridicule, pensai-je en vouant un remercîment intime au digne conseiller municipal.

--C'est assez plaisanter, Monsieur, me dit alors l'hôte d'un air sérieusement affectueux; excusez-moi si j'ai ainsi usé ou abusé de ma position de vieillard pour vous mettre à l'abri des impressions calculées à l'avance, car, grâce à ces préventions, Monsieur, on juge mal, je crois, les hommes intéressants. Oui, quand on les rencontre tels qu'ils sont au lieu de les trouver tels qu'on se les était figurés, votre poésie s'en prend quelquefois à leur réalité, et par dépit d'avoir mal jugé, vous les appréciez mal, ou vous persistez dans l'illusion que vous vous étiez faite à leur égard.

Je regardai mon hôte d'un air étonné. J'avais seize ans; il en avait 60, et puis je trouvai tant de raison et de bienveillante raison dans ce peu de mots, que je ne savais trop comment me fâcher.

--Une preuve de cela, ajouta-t-il, c'est que si tout à l'heure je vous avais montré notre corsaire, en vous disant: le voici, vous eussiez, j'en suis sûr, éprouvé une tout autre impression que celle que vous avez éprouvé, et pourtant cet intrépide dont je vous ai parlé est ici au milieu de nous, il a dîné avec nous.--Je fis un mouvement.--Je vous en donne ma parole dit mon hôte d'un air si sérieux que je le crus.

Alors je promenai mes yeux sur tous ces visages, qui s'épanouirent complaisamment à ma vue, mais rien du tout de corsaire ne se révélait.

--Regardez-nous donc bien, me dit M. Tom avec un rire singulier.

Alors mon hôte me dit, en me désignant M. Tom de la main:--J'ai l'honneur de vous présenter le capitaine Thomas S....--Le capitaine S...! vous êtes le brave capitaine S...? m'écriai-je, car le nom, l'intrépidité et les miraculeux combats de l'homme m'étaient bien connus, et je restai immobile d'admiration et de surprise: mon coeur battait vite et fort.

--Eh! mon Dieu oui, je suis tout cela... à moi tout seul, me dit le corsaire, en continuant d'éplucher et de grignoter ses noisettes.--Vous êtes le capitaine S...? dis-je encore à M. Tom en le couvant des yeux, et m'attendant presque à voir depuis cette révélation, le front du conseiller municipal se couvrir tout-à-coup des plis menaçants, son oeil flamboyer, sa voix tonner...

Mais rien ne flamboya, ne tonna; seulement le corsaire me dit avec la plus grande politesse:--Et je me mets à vos ordres, Monsieur, pour vous faire visiter la rade et le port.

Après quoi il se remit à ses noisettes. Il me parut trop aimer les noisettes pour un corsaire.

En vérité, j'étais confondu, car, sans trop poétiser, je m'étais fait une tout autre figure de l'homme qui avait vécu de cette vie sanglante et hasardeuse. Je ne pouvais concevoir que tant d'émotions puissantes et terribles n'eussent pas laissé une ride à ce front lisse et rayonnant, un pli à ces joues rieuses et vermeilles.

Mon hôte voyant mon étonnement dit au corsaire: «Oh! maintenant il ne vous croira pas, Tom; pour le convaincre, parlez-lui métier, ou mieux, racontez-lui votre évasion de _Southampton_.»

Ici le capitaine Tom fit la moue.

Sur mon observation, mon hôte n'insista pas, et je me mis à causer avec le capitaine, serein et placide, de quelques-uns de ses magnifiques combats avec lesquels nous avons été bercés, nous autres aspirants.

Cette attention de ma part flatta le capitaine Tom, la conversation s'engagea entre nous deux; il me donna même quelques détails sur la façon de combattre, mais tout cela d'un air, d'un ton doux et calme qui faisait un singulier contraste avec la couleur tragique et sombre du sujet de notre conversation.

Entre autres choses, je n'oublierai jamais que, lui demandant de quelle manière il abordait l'ennemi, il me répondit tranquillement en jouant avec sa fourchette: «Mon Dieu je l'abordais presque toujours de long en long, mais j'avais une habitude que je crois bonne et que je vous recommande dans l'occasion, car c'est bien simple,» ajouta-t-il à peu près du ton d'une ménagère qui hasarde l'éloge d'une excellente recette pour faire les confitures; «cette habitude, reprit-il, la voici: au moment où j'étais bord à bord de l'ennemi, je lui envoyais tout bonnement ma volée complète de mousqueterie et d'artillerie bourrée à triple charge. Eh bien, vous n'avez pas d'idée de l'effet que ça produisait,» ajouta le capitaine en se tournant à demi de mon côté et secouant la tête d'un air de conviction.

--Je pris la liberté d'assurer au capitaine que je me faisais parfaitement une idée de l'effet que devait produire cette excellente habitude qui, dans le fait, était bien simple.

--Bah!... Tom fait le crâne comme ça, dit mon hôte d'un air malin, il ne vous dit pas qu'il a peur des revenants!

--Oh! des revenants! dit joyeusement Tom en remplissant son verre d'excellent curaçao.

--Des revenants, reprit mon hôte, enfin l'homme aux _yeux mangés_ ne vous visite-t-il jamais, Tom?...

La figure du capitaine prit alors une bizarre expression: il rougit, son oeil s'anima pour la première fois, et, posant son verre vide sur la table, il me dit en passant la main dans ses cheveux gris et découvrant son large front: «Aussi bien il veut me faire raconter mon évasion de Southampton; cette diable d'aventure s'y rattache. Écoutez-moi donc, jeune homme.»

--Ah çà, Tom, songez à ces dames, dit mon hôte, en montrant sa femme et une de ses amies.

--Ma foi, dit le capitaine, si la chaleur du récit m'emporte, figurez-vous bien, Mesdames, qu'au lieu du mot il y a des points.

Je ne sais si ce fut une illusion, ou l'effet du curaçao réagissant sur le capitaine, ou le charme sombre et magique que jette sur tout homme ce fier nom de corsaire qu'on lui a écrit au front..., toujours est-il que lorsque le capitaine commença son récit, il s'empara de l'attention par un geste muet de commandement. Il me sembla un homme extrêmement distinct du conseiller municipal.

Le capitaine commença donc en ces termes:

«C'était dans le mois de septembre 1812, autant que je puis m'en souvenir. Il ventait un joli frais de nord-ouest, j'avais fait une pas trop mauvaise croisière, et je m'en revenais bien tranquillement à Calais grand largue avec une prise, un brick de 280 tonneaux, chargé de sucre et de bois des îles, lorsque mon second, qui le commandait, signale une voile venant à nous. Je regarde; allons bien... Je vois des huniers grands comme une maison: c'était une frégate du premier rang. Le damné brick marchait comme une bouée, je donne ordre à mon second de forcer de voiles, et je commence à couvrir mon pauvre petit lougre d'autant de toile qu'il en pouvait porter; il était ardent comme un démon, et ne demandait qu'à aller de l'avant; aussi voilà que nous commençons à prendre de l'air..... et à filer ferme..., ce qui n'empêcha malheureusement pas la frégate d'être dans nos eaux au bout de trois quarts-d'heure de chasse.

«Pour me prier d'amener, elle m'envoya deux coups de canon qui me tuèrent un novice et me blessèrent trois hommes.

«Pour la forme, seulement pour la forme, je lui répondis par ma volée à mitraille, qui pinça une demi-douzaine d'Anglais; c'était toujours ça, et tout fut dit. Je fus genoppé, mais par exemple traité avec les plus grands égards par le commandant anglais qui avait entendu parler de moi, c'était la troisième fois qu'on me faisait prisonnier, mais j'avais toujours eu le bonheur de m'échapper des pontons.

«Nous ralliâmes Portsmouth et nous y arrivâmes à peu près à l'heure à laquelle je comptais rentrer à Calais. Oui, au lieu d'embrasser ma mère et mon frère, de conduire ma prise au bassin et de coucher à terre, j'allai droit vers un ponton, et peut-être pour y rester longtemps. C'était dur; mais alors j'étais entreprenant, j'étais jeune et vigoureux, j'avais une bonne ceinture remplie de guinées, et par-dessus tout une _rage de France_ qui me rendait bien fort, allez. Aussi quand le commandant devant tout son animal d'état-major, me fit un grand discours pour me dire que désormais j'allais être serré de près..., mis dans une chambre à part, surveillé à chaque minute..., que c'était ma vie que je jouais en tentant de m'évader....; enfin une bordée de paroles superbes, je ne lui répondis, moi, pas autre chose que je m'en....»

«Tom..., Tom...., s'écria fort heureusement mon hôte...., car le capitaine, dans la chaleur du récit, avait déjà fait entendre certaine consonne sifflante qui annonçait un mot des plus goudronnés.

«--Mais c'est que c'était vrai, c'est comme je vous le dis, reprit le capitaine, je m'en....

«--Tom, s'écria encore mon hôte, ce n'est nullement votre véracité que j'interromps; mais songez à ces dames, Tom!

«--Ah! tiens, c'est vrai, reprit le capitaine.--Eh bien! non, je dis au commandant: Je m'en _moque_. Je m'évaderai tout de même.--Nous verrons, répondit l'Anglais.--Je l'espère bien, lui dis-je. Et on m'envoya à _Southampton-Lake_, à bord du ponton _la Couronne_.

«Southampton-Lake est un assez grand lac, situé à environ quinze lieues de Portsmouth; ce lac n'a d'autre issue qu'un étroit chenal, ce chenal débouche dans un bras de mer qui court du N.-O. au S.-E., et ce bras de mer après avoir formé les rades de Portsmouth, de Spithead et de Sainte-Hélène, se jette enfin dans la Manche, après avoir contourné les îles Portsea, Haling et Torney.

«Je ne vous donne tous ces détails qu'afin de vous faire voir que ce diable de lac était une position inexpugnable, et, à cause de cela même, parfaitement choisie pour servir de mouillage à une douzaine de pontons qui renfermaient alors quelques milliers de prisonniers de guerre français, au nombre desquels j'allais me trouver, et au nombre desquels je me trouvai bientôt comme je vous l'ai dit, à bord de _la Couronne_, vaisseau de 80 rasé.

«Ce ponton était commandé par un certain manchot, nommé Rosa, un malin, un fin matois s'il en fût, beau, jeune et brave garçon d'ailleurs, qui avait perdu un bras à Trafalgar, et exécrait autant les Français que moi les Anglais: c'était de toute justice, je ne pouvais lui en vouloir pour cela, il était de son pays et moi du mien.

«Le premier jour que je vins à bord, il me fit voir son ponton dans tous ses détails, ses grilles, ses serrures, ses pièges, ses trappes, ses verrous, ses barres, les rondes qu'on faisait tous les quarts-d'heure, les visites, les sondages qui ne laissaient pas une minute de repos aux murailles de ce pauvre vieux navire. Puis il finit par m'annoncer qu'en outre de ces précautions, j'aurais encore à mes trousses et à mes ordres un caporal qui ne me quitterait pas plus que mon ombre, afin, disait-il d'un air gouailleur, _que mes moindres désirs fussent prévenus_.

«Cependant, ajouta-t-il, si vous vouliez me donner votre _parole d'honneur_ de ne pas chercher à vous évader, capitaine, je vous laisserais libre d'aller à terre tous les jours, et, à bord, votre chambre ne serait jamais visitée.

«Vous êtes trop aimable, lui dis-je, mais je ne veux pas vous donner cette parole-là; parce que, voyez-vous, le soir et le matin, la nuit et le jour, je n'ai qu'une pensée, qu'une idée, qu'une volonté, celle de m'évader.--Vous avez bien raison, et j'en ferais tout autant à votre place, me répondit le manchot; seulement je vous préviens d'une chose, c'est que vous me piquez au jeu, et que pour vous retenir _tout moyen_ me sera bon.--Mais c'est trop juste, lui dis-je, puisque _tout moyen_ me sera bon pour me sauver.

«Le fait est que pour se sauver c'était bien le diable. Figurez-vous que tous les sabords ou ouvertures qui donnaient du jour dans les batteries étaient grillés, regrillés et surgrillés de telle sorte, qu'on ne pouvait songer à y passer, d'autant plus que ces barreaux étaient visités cinq à six fois par jour, et autant de fois par nuit; en admettant même que vous eussiez pu passer par un de ces sabords, il régnait au-dessous une espèce de petit parapet qui faisait le tour du navire, et sur cette galerie se promenait continuellement des sentinelles. Or, dans le cas où vous auriez échappé à ces sentinelles, vous n'eussiez pas échappé aux rondes de canots armés qui, la nuit, se croisaient dans tous les sens autour des pontons. Enfin, eussiez-vous même eu ce bonheur, il vous fallait encore gagner à la nage les rives de ce lac, qui étaient environ éloignées d'une lieue et demie de tous les côtés du ponton.

«Ce n'est pas tout, si l'eau de ce lac eût été partout profonde ou guéable, quoique extrêmement hasardeux, un tel trajet eût été possible; mais ce qui le rendait presque impraticable, c'est que pour aller à terre il fallait absolument traverser trois bancs d'une vase épaisse, molle et gluante, dans laquelle on ne pouvait ni nager, ni marcher...

«Aussi, à vrai dire, ces bancs de vase faisaient-ils, en partie, la sûreté des pontons.

«L'espionnage aussi servait assez les Anglais, vu qu'il y a des gredins partout, et plutôt sur les pontons qu'ailleurs, car la misère déprave; et sur dix évasions manquées, il y en avait toujours neuf qui avortaient par la trahison de faux-frères.

«Les prisonniers avaient bien essayé de remédier à ces désagréments en massacrant, avec des circonstances assez bizarres, que je tairai d'ailleurs à cause de ces dames (ajouta fort galamment le capitaine), en massacrant, dis-je, les traîtres qui les vendaient, lorsque les commandants anglais ne les retiraient pas assez vite du bord; mais rien n'y faisait, et la délation allait son train, parce que les Anglais la payaient bien.

«J'étais donc depuis huit jours à bord de _la Couronne_, lorsqu'un matin on apprend qu'un nommé Dubreuil, un matelot de mon pays, assez mauvais gueux du reste, s'était évadé pendant la nuit, ayant, à ce qu'il paraît, trouvé moyen de se cacher le soir dans une grande chaloupe de ronde. Une fois l'embarcation poussée au large, comme le temps était noir, on le prit pour un matelot de service; puis, quand il vit le moment favorable, il se jeta à l'eau, plongea et disparut sans qu'on ait jamais pu parvenir à le rejoindre.

«Vous concevez si cette nouvelle irrita mon désir de m'échapper à mon tour; mais je ne trouvais personne de sûr à qui me confier, et je ne voulais rien hasarder par les motifs que je vous ai dit, lorsque ma bonne étoile amena, comme prisonnier à bord de _la Couronne_, un capitaine corsaire de mes amis, gaillard solide, entreprenant....., _un homme_ enfin.

«Dès que nous nous fûmes reconnus, nous comprîmes tout de suite, sans nous le dire, qu'il fallait surtout laisser ignorer cette rencontre au commandant: aussi j'eus toujours l'air d'être plutôt mal que bien avec Tilmont. (C'est comme ça qu'il s'appelait.)

«Tilmont avait avec lui un vieux matelot, nommé Jolivet, dont il était sûr, car ils naviguaient ensemble depuis 20 ans; nous convînmes de nos faits, et huit jours après la fuite de Dubreuil, jour pour jour, les choses étaient en bon train.