La coucaratcha (II/III)

Part 10

Chapter 101,559 wordsPublic domain

M. de Noirville, en lui montrant le meuble d'un air étonnamment satisfait, dit à Cécile:

--J'espère que cela vaut un peu mieux que cette antiquaille qui était chez toi.

--Je ne vous comprends pas, Monsieur, dit Cécile, affreusement blessée de ce tutoiement si subit.

--Parbleu! c'est bien clair, je _te_ dis que j'ai remplacé cette vieille machine à écrire que _tu_ avais envoyée ici.

--Mon Dieu! qu'avez-vous fait de cet ancien nécessaire qui m'appartenait, Monsieur? s'écria Cécile, agitée par une crainte indéfinissable.

--Ma foi, je n'en sais rien, moi; c'est mon valet de chambre qui profite de tous ces vieux rogatons.

--Ah! Monsieur c'était l'écritoire de ma mère dit Cécile en pleurant.

--Console-_toi_, _tu_ n'as pas tout vu, lui dit son mari, et, souriant, il ouvrit le nécessaire.

--Il y a là 20,000 fr., ce sont _tes_ épingles, _tu_ vois que je fais bien les choses, chère amie.

--Au nom du ciel! Monsieur, dit Cécile sans lui répondre, retrouvez-moi à tout prix le nécessaire de ma mère.

M. de Noirville prit ce désir pour un caprice de jeune fille, fit tout au monde pour avoir ce meuble; mais ce fut en vain, son laquais l'avait déjà vendu à un brocanteur qu'on ne rencontra plus.

Si l'imparfaite analyse de ces deux caractères a pu en donner quelque idée, on comprendra s'il est au monde une position plus horrible que le fut celle de mademoiselle d'Elmont lorsqu'elle se vit seule avec son mari, dans son immense hôtel.

Et pourtant, aux yeux du monde _raisonnable_, que lui manquait-il pour être heureuse?

CHAPITRE IV.

Noirville, le 13 avril 18...

LETTRE DE M. DE NOIRVILLE A M. DUMONT, AVOCAT.

«Je te remercie bien, mon cher Dumont, des avis que tu me donnes sur l'expropriation que je médite; car, si on laissait faire ces canailles de fermiers, les fermes seraient les tombeaux de notre argent; sans être avare, je tiens à ce que j'ai; car si je n'en avais plus, personne ne m'en donnerait. Je te remercie bien aussi du modèle de four pour la pâtisserie; mon cuisinier en est enchanté, et par conséquent moi aussi; j'ai encore à te remercier de la consultation que tu m'as envoyée pour ma femme; depuis six mois que je me suis lancé dans le _conjungo_, comme on dit, c'est la septième ou huitième fois que j'ai recours aux médecins, et ce ne sera probablement pas la dernière; la santé de ma femme ne s'améliore pas du tout, au contraire, et personne ne conçoit rien à son état; il faut qu'elle ait une maladie de famille, quelque chose comme d'être poitrinaire, car elle maigrit à vue d'oeil, ce qui n'est pas très agréable pour moi; car elle n'était pas déjà trop grasse: aussi je fais tout ce que je peux pour qu'elle mange de la viande et de la pâtisserie, ça lui donnerait du corps; mais il n'y a pas moyen; moi, j'en mange toujours, et cela me profite si bien que j'engraisse pour deux, et que si j'ai quelque chose, c'est trop de santé. Ma femme a perdu ce vieil oncle qu'elle avait; entre nous, je n'en suis pas fâché, car il était sans cesse à me relancer pour savoir pourquoi sa nièce était triste comme un bonnet de nuit: est-ce que j'en savais quelque chose, moi? Et au fait, que lui manque-t-il pour être heureuse? Voitures, hôtel à Paris, diamants, loge aux Bouffons et à l'Opéra, belle terre, bonne table et bon feu, elle a tout, aussi je suis tranquille comme Baptiste. Ma conscience est satisfaite, puisque je fais tout pour son bonheur, et elle le mérite, mon cher Dumont, car elle mène très bien ma maison: je n'ai plus ces peurs que j'avais avant mon mariage, d'être volé par mon maître d'hôtel; c'est elle qui se mêle de tout ça, je ne m'en occupe plus; je dors sur les deux oreilles, comme dit le proverbe; je deviens gourmand comme un dindon et gros comme un tonneau; c'est moi qui ai un ventre maintenant! mais ça m'est égal, car je n'ai, tu le sais bien, jamais tenu à être un céladon, et encore bien moins depuis que je suis marié.

«Et, en vérité, je ne suis pas fâché de l'être...--Ah! tiens, de l'être!... c'est comme dans une pièce des Variétés. Non, _d'être marié_! entends-tu, farceur de Dumont; pas d'équivoque. Car c'est un ange que ma femme; seulement, tout ce que je craignais, c'est qu'étant noble, elle fût fière. Eh bien! pas du tout, au contraire, car je n'ai jamais pu l'habituer à me tutoyer, tandis que moi, je l'ai tutoyée tout de suite, dès le premier jour de mes noces.

«Nous voyions peu de monde dans les commencements de notre mariage. Elle avait quelques-unes des connaissances de sa famille qui venaient la voir, petit à petit tout ça s'est éloigné, et je n'ai plus vu chez moi ou ailleurs que ma société à moi; mais ma femme n'y va presque jamais: entre nous, je conçois son éloignement; car dans ma société, elle a paru gauche, pas très jolie et un peu bête. Entre nous, Dumont, un mari peut bien juger sa femme. Eh bien! moi, je ne la crois pas _très forte_, comme on dit; après ça, il n'est pas donné à tout le monde d'avoir de l'esprit; n'est-ce pas, Dumont?

«Ce qui la rend si triste parfois, ma femme, c'est peut-être aussi qu'elle a été jalouse de l'effet de cette belle mademoiselle Germon, la fille du fournisseur, qui fut mariée en même temps que nous deux ma femme, une créature superbe, qui avait des couleurs magnifiques, une poitrine admirable, enfin une prestance de reine, et de l'esprit! Ah! que d'esprit! Un vrai boute-en-train, une rieuse, qui, à la campagne, était toujours pour qu'on fit des niches dans les chambres, et qui par farce veut faire ses enfants protestants, pour taquiner le curé de sa campagne.

«Tu conçois bien qu'auprès d'une femme aussi amusante, la mienne devait être joliment enfoncée, avec sa figure pâle, sa taille à croire qu'on allait la casser en soufflant dessus, et son air triste et presque bégueule. Après ça, ce que je crois, vois-tu, Dumont, c'est qu'elle est triste parce que c'est son caractère d'être triste; on naît comme ça, et on n'en est pas plus malheureuse; c'est dans le sang, comme on dit. Aussi je ne m'en inquiète guère. Qu'est ce qu'il lui manque à ma femme? N'est-ce pas, Dumont?

«Quant à être bégueule, c'est la mauvaise éducation qui donne ce défaut-là. Et à propos de ça, tu sais bien, Bercourt, cet agent de change qui est si spirituel, qui est ventriloque, imite le basson à s'y méprendre, et lit si drôlement les charges de Monnier; Bercourt, qui vivait maritalement avec la petite Augusta. Eh bien! ma femme l'a relevé si durement une fois qu'il disait, sur les prêtres et les religieuses, des choses pourtant pas trop fortes pour une femme mariée, que ce pauvre Bercourt n'a plus osé revenir chez nous.

«Voilà comme c'est arrivé: pendant que Bercourt continuait de dire ses bêtises, qui me faisaient rire comme un bossu, voilà que ma femme a sonné, et de son air de princesse, que je ne lui ai vu prendre du reste que cette fois, elle a dit au domestique, en lui montrant ce pauvre Bercourt d'un geste très insolent: _Monsieur demande si ses gens sont là_. Tu conçois bien qu'il s'en est allé tout de suite et tout penaud: ce qui m'a vexé, car il était bien amusant. Enfin, mon cher Dumont, je suis ici à Noirville depuis le mois d'avril; car ma femme a voulu quitter Paris avant l'hiver terminé. Je chasse, je mange et je dors, voilà ma vie qui n'est pas trop mauvaise, comme tu vois; et surtout je ne m'occupe pas de ma maison; comme ma femme ne parle pas beaucoup, j'ai imaginé un moyen pour passer nos soirées plus agréablement; j'ai fait monter un tour dans mon salon, et je tourne pendant que ma femme lit son anglais, ou rêvasse à je ne sais quoi; j'aurais bien aimé qu'elle me _fasse_ de la musique pour m'endormir, mais elle n'a pas voulu, sous le prétexte qu'elle ne peut faire de la musique que toute seule, ce qui m'a fait soupçonner qu'elle joue très mal de la harpe, ce que je saurais si j'étais musicien; mais je n'ai jamais pu apprendre une note; car c'est une fière bêtise que la musique, n'est-ce pas, Dumont?

«Enfin le soir, à dix heures sonnant nous nous couchons. Et à propos de ça, est-ce que ma femme ne s'était pas imaginé d'avoir son appartement séparé; mais pas de ça, Lisette, et comme quand je veux une chose, je suis têtu comme un mulet, nous vivons à la bourgeoise, comme on dit. A propos de cela, tu sais que tu es de droit le parrain de mon premier (si j'ai un premier)!

«En voilà bien long pour ne te dire que des balivernes, mon cher Dumont; viens donc à Noirville aux vacances; tu nous apporteras ta _Gazette des Tribunaux_, que tu lis d'une manière si farce, en imitant la voix des juges et des accusés; mais, ce qu'il y aura d'ennuyant, c'est qu'il faudra gazer, à cause de ma bigote de femme; car, j'oubliais encore ça, elle est bigote; mais je lui passe ça, on dit que c'est d'un bon effet pour les domestiques.

«Adieu, mon cher Dumont; je t'envoie ci-joint une autorisation pour retirer des fonds de chez ***, tu les emploieras à acheter de la rente de Naples, si elle continue à être en baisse.

«Adolphe DE NOIRVILLE.»

FIN DU DEUXIÈME VOLUME.