La coucaratcha (I/III)

Part 7

Chapter 73,851 wordsPublic domain

--«Mon Dieu, n'est-ce donc pas pour vous que je me pare, Georges..., et mes succès ne sont-ils pas les vôtres, répondit Hortense avec un sourire enchanteur.»--Mais le damné Georges, ingrat comme un obligé, allait peut-être combattre cette naïve logique de coquetterie qui fait le désespoir des maris et encore plus celui des amants.--Il n'en eut heureusement pas le temps, car un homme d'un âge mur et d'une tournure encore très-élégante, vint l'interrompre en lui disant: «Georges, voulez-vous bien donner le bras à madame de Cérigny, j'ai deux mots à dire à M. de Mersac qui vient de demander ses gens.»

L'homme d'un âge mûr était le mari d'Hortense, M. le marquis de Cérigny.--M. Georges de Verneuil, qui donnait son bras à la marquise, était un peu parent de M. de Cérigny, et fort l'amant de sa femme.

Pendant qu'Hortense rajustait devant une Psyché les longs rubans qui flottaient sur ses manches, et que M. de Verneuil la débarrassait de son manteau, on entendit des éclats de rire assez distincts quoique confus, et au même instant deux jeunes gens et une autre très-jolie femme entrèrent dans l'antichambre en riant et répétant:--En vérité, c'est Quasimodo...--Puis apercevant madame de Cérigny:--Eh bonsoir, ma chère Hortense, lui dit familièrement la nouvelle venue, ah mon Dieu, nous venons de voir la plus étrange figure du monde... un monstre... tenez le voilà qui traverse le péristyle, poursuivi par les huées des domestiques.

En effet, un bossu, le plus déplaisant bossu qu'on pût s'imaginer, vêtu d'une espèce de carrik, mouillé, trempé, armé d'un énorme parapluie, et portant une lumière éteinte, traversait le vestibule, afin de chercher la petite porte qui conduisait au grand escalier de l'étage supérieur, mais cette malheureuse porte étant cachée et obstruée par les caisses et les arbustes, l'infortuné bossu ne pouvait arriver à la découvrir, et les ris des valets, et les épithètes bouffonnes allaient crescendo; au salon, c'était Quasimodo, à l'antichambre, c'était Mayeux.

Enfin, le misérable perdant la tête, traqué comme une bête fauve qui cherche son repaire, fit un crochet, grimpa les marches du rez-de-chaussée où se donnait le bal, et se trouva face à face avec les deux jolies femmes et les trois jeunes gens...

Cela fit en vérité un contraste étrange.

D'un côté, ces femmes toutes fraîches, toutes roses, aux épaules nues, aux bras nus à moitié couverts de leurs gants blancs, ces femmes étincelantes de pierreries, embaumées par le suave parfum des fleurs qu'elles avaient à la main, au corsage, à la tête, ces femmes chaussées de satin, foulant des tapis éclatants.--Ces hommes beaux, bien faits, élégants, parés.--Ces laquais qui tenaient leurs manteaux de soie, ces chasseurs au costume vert tout chamarré d'or, avec leurs panaches ondoyants. Tout ce groupe inondé de lumière, entouré de feuilles et de fleurs, pendant que la pluie ruisselait dans la rue sombre et déserte. Tout ce groupe personnifiant l'opulence, la joie, la jeunesse, le rang, la beauté, le goût, la vie enfin.

Et de l'autre côté, un être seul, hideux, affreux à voir, mouillé, sale, grotesque, laid, repoussant, se trouvant jeté par son mauvais destin dans cette atmosphère de luxe et de joie,--comme un hibou au milieu d'une fête de village en plein soleil, au bruit des violons et des cris d'ivresse,--un être difforme enfin, qui personnifiait lui, la laideur, la privation, l'envie, la haine, en un mot, résumant toutes les misères humaines, comme le groupe éclatant résumait toutes les félicités de ce monde.

Je le répète, ce contraste était si frappant, que les jeunes gens, et les jeunes femmes n'osèrent plus rire, car ils avaient cette pudeur de la richesse de bon goût, qui se voile toujours le plus possible devant l'infortune.

Le bossu d'abord stupéfié à la vue de tant de beauté, comme les autres l'avaient été à la vue de tant de laideur, fut rappelé à lui par l'exclamation de l'un des jeunes gens qui s'écria:--Mais c'est Crâo, le secrétaire de M. de Lussan.

Le bossu fit alors un nouveau crochet, sortit de l'antichambre, trouva enfin la bienheureuse porte qu'un des gens de l'hôtel avait ouverte par pitié, enjamba une caisse de grenadier et disparut, mais non sans avoir jeté aux heureux du jour un regard qui les terrifia presque, tant il y avait de haine implacable et d'envie désespérée dans ce regard de vipère.

Une fois le bossu parti, l'impression que cet incident avait causé, disparut; les portes du salon s'ouvrirent, de nobles noms furent annoncés, et M. de Lussan vint prendre les bras de madame de Cérigny et de son amie, pour les guider au milieu des appartements les plus somptueux, où s'était réunie l'élite de Paris.

CHAPITRE II.

LE BAL.

Mais jugez de ma surprise quand je reconnus en arrivant la pauvre et chère mistriss Horner, avec ses bras autour des reins d'un homme énorme, à la hussarde, que je n'avais jamais vu. Pour tout dire, les bras de cet homme enlaçaient presque toute la taille de mistriss Horner, et ils tournaient, tournaient, et tournaient sur un maudit air de Jock, ils tournaient comme deux hannetons traversés de la même épingle.

BYRON, _la Walse_.

Le tout est de s'entendre.

Hortense de Cérigny avait dit à Georges: «mes succès sont les vôtres;» de sorte que dans la pensée de cette ange, ce n'était pas pour elle qu'elle était coquette, c'était pour Georges.--C'était afin que Georges eût autour de lui,--(dans la personne de sa maîtresse, il est vrai) la cour la plus assidue.--Ainsi ceux qui entouraient Hortense d'attentions, ne se doutaient guère que c'était pour Georges qu'ils se montraient si prévenants. «Cela était pourtant ainsi.» Ce n'était pas Hortense qu'on flattait, c'était Gorges.--On admirait la parure, l'élégance, le goût de Georges, c'était à Georges qu'on disait de ces délicieuses choses, qu'une femme sait oublier dès qu'elle les a entendues, pour avoir le plaisir de les entendre encore.--Enfin, Georges, toujours dans la personne d'Hortense, était certainement celui dont on s'occupait le plus cette nuit-là,... et pourtant il y avait une réunion de bien jolies femmes à ce bal.

En vérité,... ce Georges eût été un grand misérable, s'il n'avait pas ressenti la plus profonde reconnaissance pour tout ce qu'Hortense faisait pour lui, car elle se sacrifiait,... en vérité... Elle tenait surtout dans ce moment, à attirer, toujours pour cet excellent Georges, les hommages d'un gros blond, frais et frisé, par une foule de gracieusetés décentes, qui devaient finir par attacher en esclave le gros blond à son char. Aussi les yeux humides et brillants, le rire sur ses jolies lèvres, elle semblait dire à Georges: Vois-tu! c'est pourtant pour toi!

Heureusement que Georges n'était pas ingrat,--non,--aussi touché presque jusqu'aux larmes, de tout ce que madame de Cérigny faisait pour lui, il voulut s'en montrer digne: mes succès seront les vôtres, m'as-tu dit,--pensait le digne jeune homme;--va Hortense je ne serai pas ingrat,... aussi les miens vont être les tiens,... et, sur ma parole ma générosité dépassera la tienne.

Alors ce bon et reconnaissant Georges, alla s'asseoir près d'une femme de la plus merveilleuse beauté, qu'il choisit justement parce que, par je ne sais quel instinct, Hortense l'avait prise en haine. Il s'en occupa toute la soirée, mit toute la grâce, tout l'esprit possible dans sa conversation, et comme Georges était un homme dont les soins devaient toujours être très recherchés... Madame de Cérigny commença à s'apercevoir qu'elle faisait à son tour--dans la personne de Georges--une impression fort vive sur madame de ***, car ce bon Georges tâchait de rendre à sa maîtresse ce qu'elle faisait pour lui.

Mais voyez combien le coeur d'une femme renferme d'amour et de dévouement; Hortense fit tout à coup ce raisonnement de sublime abnégation; je veux bien, pensa-t-elle, je veux bien me sacrifier pour Georges, lui tresser une couronne de toutes les fleurs que je cueillerai sur mon passage;--mais je ne saurais être assez égoïste pour exiger qu'à son tour il fasse autant pour moi, oh non, ce qui fait le charme du dévoûment, c'est de se dévouer seule,--c'est de ne souffrir aucune réciprocité;--je veux donner et qu'on ne me rende jamais,--pensait encore l'adorable femme dans le naïf désintéressement de sa belle âme.

Or, profitant du tumulte d'une contredanse, madame de Cérigny vint s'asseoir près de madame de ***, et en disant les choses du monde les plus flatteuses, et les plus aimables à celle qu'elle haïssait d'une haine toute féminine, elle trouva encore le moyen d'interrompre un tête-à-tête qui la troublait si fort.

Je ne sais plus quel est le grand moraliste? ce n'est ni Platon, ni Sénèque, ni Pascal, ni Plutarque, ni Loch, ni Bacon, ni Bossuet, ni ni... (enfin le nom m'est échappé.) Quel est le grand moraliste qui a dit qu'un homme de sens devait toujours avoir deux maîtresses qu'il tenait comme les chevaux d'un Tandem, l'une près, et l'autre loin.

Georges éprouva toute la vérité de cet aphorisme... car ayant invité Hortense pour danser le galop, Hortense promit à Georges de ne plus chercher à lui obtenir l'amour du gros blond, et lui fit jurer à son tour, d'être d'une froideur glaciale avec cette madame de ***. Comme à toutes ces protestations et à toutes ces demandes, Hortense ajouta qu'elle _mourrait_, si Georges ne croyait pas les unes et n'accordait pas les autres, il crut, et accorda tout, ne voulant pas avoir à se reprocher _la mort_ d'une aussi ravissante créature.

M. de Cérigny lui, ne dansait, ni ne jouait, mais il était aussi assidu que possible auprès de madame de Lussan, qui lui donnait tous les moments qu'elle pouvait arracher à l'ennui de recevoir. Enfin jusqu'au jour, ce ne furent que danses et folles joies au son d'une musique enivrante, devant des glaces étincelantes qui disaient aux belles.... vous êtes belles... et qui étaient muettes pour les laides, car les laides ne les interrogeaient pas.

Tout se passa dans l'ordre, les maris parlaient politique ou whist,--les amants en titre dansaient par devoir,--car il y a une justice au ciel; et ceux qui aspiraient à les remplacer, ne dansaient pas.--Ils aimaient mieux, offrant leur bras pendant une contredanse qu'on avait refusée, jouir du doux et favorable mystère, autorisé par une longue promenade dans les allées tortueuses d'une serre chaude contiguë au salon et formant un délicieux jardin au milieu de l'hiver.

Pendant ce temps, l'amant en titre rajustait ses cheveux, s'essuyait le fron, quêtait _des vis-à-vis pour la prochaine_,--ceci je crois se dit ainsi,--et grâce au fréquent exercice qu'il prenait, la gorge desséchée par une soif dévorante, l'amant en titre appelait des yeux les maîtres d'hôtel et leur plateau de vermeil avec l'inexprimable angoisse d'un malheureux voyageur qui, égaré au milieu d'un désert brûlant, chercherait au loin d'un regard désespéré une bienfaisante oasis.

Pendant ce temps, alors l'amant qui n'est pas en titre, soupire, prend sa voix douce, flatte, ment, prie, fait des serments, et parle de son rival avec un désintéressement si cruel, une bienveillance si perfide, qu'à la première entrevue, on trouvera au pauvre amant une qualité désespérante, et il n'en faut pas, heureusement, davantage pour amener une rupture.

Enfin, tout fut au mieux, et le jour commençait à poindre, qu'il y avait encore dans le premier salon de l'hôtel de Lussan, de jolies femmes un peu pâlies, coquettement encapuchonnées dans leurs manteaux ou dans leurs petites mentonnières de soie, et que semblable à:--la comparaison est hasardée--semblable à la voix qui au jour du jugement appellera chaque humain par son nom,--la voix des valets de chambre de M. de Lussan venait annoncer à chaque belle paresseuse que ses gens l'attendaient.

Six heures sonnaient, comme les dernières voitures faisaient résonner les vitres de l'hôtel, c'était le coupé du marquis et de la marquise de Cérigny et celui de Georges qui s'en allait seul.

Après un moment de silence, M. de Cérigny dit à sa femme:--«En vérité, ma chère amie, je ne vous ai jamais vue plus jolie que ce soir... votre toilette était d'un excellent goût.... madame de Lussan me la faisait remarquer.

«--Mais savez-vous que c'est une louange cela, monsieur de Cérigny? madame de Lussan a le droit d'être sévère!... elle qui se met toujours si bien...

«--N'est-ce pas, Hortense? à propos... j'ai pris sur moi de lui promettre de vous mener à Lussan cet été... ai-je eu tort?...

«--Pouvez-vous le penser, mon ami?... ne savez-vous pas que j'aime de tout mon coeur cette chère Emma...

«--Que vous êtes bonne, Hortense, et puis vous trouverez à Lussan beaucoup de gens de votre société, les Mersac y seront, les d'Alby, madame de Verneuil et peut-être Georges accompagnera-t-il sa tante; j'ai oublié de le lui demander, mais les d'Alby y seront pour sûr...

«--Oh! je ne crois pas que M. de Verneuil puisse venir à Lussan, il nous a dit ce me semble qu'il s'était promis à M. d'Hermilly.

«--Tant pis, j'en serais désolé, car je lui suis dévoué comme à un parent, et je l'aime comme un ami, malgré la disproportion de nos âges...

«--En vérité, monsieur de Cérigny,» dit Hortense avec l'air du plus aimable reproche, «ne faites donc pas de la fatuité de vieillesse, cela ne vous va pas encore, je vous en avertis.

«--Mais vous me gâtez, Hortense... dit le marquis en baisant la main de sa femme.

«--Non, je vous assure, Victor, vous êtes charmant quand vous voulez... et vous voulez toujours...

«--Et vous donc, Hortense, n'êtes-vous pas parfaite pour moi!... Pourquoi donc, mon Dieu, se lier à jamais l'un à l'autre, si ce n'est pour se rendre mutuellement la vie la plus supportable possible,--c'est là le véritable esprit du mariage.»

La voiture s'arrêta devant l'hôtel de Cérigny.--Le marquis conduisit sa femme jusqu'à l'entrée de la galerie qui menait à ses appartements, et rentra dans les siens.

CHAPITRE III.

EMBARRAS.

Il était au désespoir; Résolu, dans cette aventure. De ne pas épargner sa main ni son savoir.

* * * * *

HAMILTON, _Poésies_.

Je conçois la haine quand elle peut conduire à la vengeance; mais une haine cachée, sans espoir, qui ne peut pas même dire tout haut, je hais:--Une haine qui vit sur elle-même,--amère nourriture! est une triste, triste passion.

Figurez-vous un tigre muselé, enchaîné dans une cage obscure, et voyant hors de portée de ses griffes de jolies gazelles luisantes et dorées; bondir et s'ébattre au soleil sur l'herbe, parmi les touffes de lilas en fleurs, et venir brouter en paix des feuilles de roses, presque sur la cage de l'animal féroce, dont elles ne soupçonnent pas l'existence, et qui ne peut même troubler ces joies innocentes par ses rugissements...

Telle était à peu près la position de Crâo, le bossu, dans l'hôtel de Lussan... Ce misérable haïssait tout ce qui était jeune, heureux et beau.--Parce que l'envie est chez l'homme plus qu'une passion qui naît et meurt, plus qu'un sens qui s'émousse.--C'est un instinct,--et cet instinct organique, intime, vital, prend l'homme au berceau, et le dépose dans la tombe.

--Chez les hommes qui ont de l'avenir,--l'envie devient ambition et non pas haine,--parce qu'on ne peut haïr franchement ce que l'on peut obtenir.

Mais chez ceux qui voient un mur d'airain s'élever entre leur envie et leurs prétentions, l'envie devient haine, haine sourde ou turbulente; mais toujours implacable.--Aussi toute loi politique ou sociale; largement entendue, ne devrait tendre qu'à résoudre cette question.--L'impossibilité physique d'une possession égale et commune étant démontrée:--Mettre ceux qui possèdent à l'abri des effets de l'ENVIE de ceux qui ne possèdent pas.--Or ou esprit,--blason ou génie,--emploi ou patrimoine,--chaumière ou royaume:--peu importe. Le pauvre qui possède un sou a son envieux dans celui qui ne possède rien.

Ainsi donc, Crâo, laid, bossu ignoble, ayant l'intime conviction de ne devenir jamais beau, bien fait et élégant, enveloppait tous _ses contrastes_ dans une exécration cordiale.

Surtout pendant les heures qui suivirent son étrange apparition sous le péristyle de l'hôtel. Jamais il n'avait senti plus amèrement l'horreur de sa position.

Le comte de Lussan avait élevé Crâo par pitié.--C'était le fils d'un de ses piqueurs tué à la chasse par accident. Comme cet enfant, né difforme et infirme; ne pouvait rendre aucun service dans sa maison, M. de Lussan l'avait mis en état d'être à peu près son secrétaire, en lui faisant donner une éducation passable. Ordinairement Crâo regagnait les combles où il logeait, par un escalier de service; mais les préparatifs de la fête ayant masqué ce passage, il avait été obligé de venir chercher une autre entrée sous le vestibule où lui arriva l'aventure que vous savez.

Il avait souvent vu venir à l'hôtel M. de Cérigny, sa femme et Georges, et comme les laquais sont toujours les premiers instruits des intrigues, Crâo connaissait parfaitement les rapports qui liaient si intimement toutes ces heureuses personnes; mais il connaissait aussi les tolérances mutuelles qui rendaient ces liens si difficiles à briser.

Et c'est ce dont Crâo enrageait; car Georges et Hortense étant à ses yeux le type du beau et du bonheur, le vilain bossu eût mille fois donné sa chétive existence pour changer cette félicité en tourment.--On concevra l'embarras de Crâo en lisant ce qui suit.

CHAPITRE IV.

QUARRÉ PARFAIT.

N'ayant pas même l'ennui d'un frère, elle était la plus libre de celles qui se soient jamais mirées dans une glace.

BYRON, _Don Juan_.

Dans la suite, Callias riche Athénien, étant devenu amoureux de la femme de Cimon, Cimon la lui céda, dans tout le reste de sa conduite, Cimon fit paraître une admirable grandeur d'âme, on le proclamait l'égal de Miltiade...

PLUTARQUE, _Hommes Illustres. Vie de Cimon_.

Le marquis de Cérigny quoique fort riche, n'avait épousé sa femme que pour son immense fortune, et par pure convenance de cour; Hortense était brune, et M. de Cérigny n'aimait que les blondes;--Hortense avait un esprit frivole, insouciant, léger; et M. de Cérigny déjà sur le retour, cherchait dans une femme des idées fortes, arrêtées, une conversation variée, dans laquelle il ne dédaignait par même une nuance de pédanterie; et toutes ces qualités se trouvant réunies au suprême degré, chez madame de Lussan, blonde d'ailleurs du plus beau cendré, il s'y était fort attaché, long-temps même avant son mariage.

Ce nouvel état changea peu la vie de M. de Cérigny; seulement il s'occupa de sa femme comme d'une jolie maîtresse pendant les premiers mois de son mariage, parce que son amour pour les blondes n'était pas assez exclusif, pour l'empêcher d'apprécier la ravissante beauté d'Hortense si fraîche et si brune. Mais comme ni son coeur; ni son esprit, n'étaient intéressés dans cette liaison passagère avec sa femme, M. de Cérigny ayant usé ses désirs, revint à madame de Lussan, fit la part des convenances, fut du meilleur goût avec madame de Cérigny, lui laissa la plus entière liberté et vécut avec elle dans une intelligence parfaite.

Hortense, orpheline fort riche, n'avait aussi épousé M. de Cérigny, que pour sa brillante position, pourtant elle s'arrangea parfaitement des soins de son mari pendant les premiers mois de leur union.--Ayant beaucoup vécu dans le monde, attentif, prévenant, spirituel, encore rempli de grâce, malgré ces cinquante ans,--il ne pouvait que paraître agréable à une jeune femme dont le coeur sommeillait; et puis le marquis avait donné à Hortense, un train des plus magnifiques, ses relations et celles de sa femme, les mettaient à même de choisir leur société dans le monde le plus recherché, ils avaient une terre presque royale à quarante lieues de Paris, une fortune immense et assurée,... ils s'accordaient réciproquement une entière liberté,--que pouvaient-ils désirer de plus?

Il est vrai que le bonheur de M. de Cérigny était complété par sa liaison avec madame de Lussan, et qu'Hortense, elle, se voyant libre, et comprenant sa position, flottait encore incertaine entre les mille hommages qu'on lui offrait;--mais le hasard, ou plutôt une démission de secrétaire d'ambassade que donna M. Georges de Verneuil, amena ce jeune homme à Paris.--Parent éloigné de M. de Cérigny, il en fut parfaitement accueilli, devint très assidu chez lui, et rendit bientôt ses soins à Hortense.

Georges de Verneuil avait trente ans, était fort distingué; fort riche, et fort aimable, il avait été très à la mode avant sa mission en Russie; et pour tout dire, madame de P... une des femmes les plus citées de Paris, pour son esprit et sa grâce, l'avait mis dans le monde qu'il n'avait pas vingt ans.

Ce qui surtout décida le choix d'Hortense en faveur de Georges, fut encore moins la réunion de perfections que nous venons d'énumérer, qu'une facilité de moeurs et une tolérance qui la charmèrent,--car Georges ne lui parla jamais de ces amours _profonds, irrésistibles, forcenés_, qui effrayent toujours une femme du caractère d'Hortense, il ne la menaça pas non plus de ces sentiments _éternels_ qu'une femme doit refuser toujours, à la seule pensée de cette épouvantable condition _d'éternité_!

Non, Georges lui parla de l'amour comme d'une jolie distraction, qui aidait à attendre l'heure du bal ou de l'Opéra,--comme d'une futilité gracieuse, exquise pour compléter une vie d'élégance et de luxe.--Comme d'un passe-temps qui en employait peu ou beaucoup, selon celui qu'on avait à perdre,--et qui enfin poétisait mille choses sans cela pâles et inanimées,... un bouquet,... un meuble,... un tableau,.. une lettre,... non d'une poésie sombre et terrible,... mais d'une poésie fraîche et riante...

Il ne parla pas non plus de la jalousie, ni de ses transports. «Voyez-vous; Hortense; lui disait-il, dans ces rapides et heureux moments, où l'on est déjà plus qu'ami, et pas encore amant,... voyez-vous, Hortense,--je n'ai jamais compris la jalousie, en ce sens, que changer d'amour est un droit _imprescriptible_ que toute femme acquiert en prenant son premier amant, celles qui n'abusent pas de ce droit ont, je crois, raison pour leur réputation, car la réputation, Hortense, est comme ces frêles bijoux, dont l'éclat et la fraîcheur font tout le prix; or la réputation est précieuse, voyez-vous, Hortense, oh! la réputation,... les sévères moralistes ont bien raison de la prêcher aux femmes! car elle donne bien plus de prix à leur conquête, accordant beaucoup, elles peuvent exiger beaucoup. Il faut donc qu'une femme mariée, pour conserver vierge cette inestimable réputation,--il faut donc, Hortense, qu'elle se voue à la sagesse ou à son synonyme, le mystère,--mais, entre nous, je crois, Hortense, la sagesse plus facile (bien entendu avec un amant) que le mystère avec plusieurs,--c'est à considérer.

«Quant aux femmes qui abusent du droit dont nous parlons, et qui ont beaucoup d'amants,--elles ont encore raison:--d'abord, parce que cela leur plaît, ensuite, parce qu'elles le peuvent, rien au monde n'étant capable de les empêcher, quand elles le _veulent_. Or, à votre avis, Hortense, que peut faire un pauvre amant devant deux arguments aussi positifs? A quoi bon la jalousie? à se rendre odieux.--Il vaut bien mieux croire en aveugle, se laisser aller au bonheur tant qu'il nous berce, et au moindre refroidissement,--ou même avant, ce qui est plus sûr,--devenir plus tendre qu'on ne l'a jamais été..., et aller porter ses hommages ailleurs.»

«Et tout cela, Hortense, sans douleur, sans émotion, sans chagrin, parce que l'amour n'a pas passé l'épiderme, car à quoi bon faire d'un plaisir ravissant une odieuse torture?--Ce qu'on appelle _les passions senties_ ne mènent pas à autre chose, et il est fort heureux qu'elles soient rares, sans cela l'existence ne serait pas tenable.

«--Insouciants et bénis que nous sommes, ne creusons donc ni la vie, ni les sentiments?... Jouissons du présent, du jour, de l'heure, de la minute, et ne voyons dans l'avenir qu'un plaisir nouveau...»