Part 6
Arrivé près de la cinquième pièce de tribord il s'approcha, et, après un long et pénétrant coup d'oeil jeté sur son affût:--Eh donc!... c'est toi qui pointes ce canon-là, _Guilbo_? dit-il à un grand garçon qui jouait avec sa corne d'amorce.
--Oui, maître...
--Ah ça... tu connais son _caractère_... tu sais que c'est l'_Enragé_... qu'il porte dix toises de plus que les autres? mais qu'il a un fameux recul... Ainsi, veille à tes pattes...
--Merci, maître...
--Eh donc mes enfants, soyez attentifs; pour des novices, vous allez avoir _celui_ de vous trouver à une fameuse danse. Surtout du calme, et n'ayez pas peur du sang; car, voyez-vous, quand une blessure saigne... c'est bon signe...
A ce moment _Mulot_ sortit du faux pont, son visage était radieux et il tenait Georges par la main.
--Bonjour, matelot, dit-il à Rénard en lui frappant joyeusement la tête avec sa longue vue.
--Eh donc! mon vieux, nous sommes bien gais ce matin... Ah! tu sens la poudre... tu sens la poudre...
--D'abord... et puis... je suis sauvé; tu n'auras pas la scie de te charger de mon fils, car je verrai grandir Georges.
--Eh donc! qui t'a dit cela?
--Tiens, Rénard, ce matin, je n'y ai pas tenu; j'ai été trouver le capitaine de frégate qui est un bon, un ancien, et je lui ai dit: capitaine, vous me connaissez, je ne suis pas poltron, eh bien, au lieu d'être à la barre sur le pont, laissez-moi gouverner à la barre de rechange.--Mulot, qui me dit, on ne peut rien refuser à un vieux comme toi; vas-y, et veille au grain.--Tu vois, matelot, l'histoire de mon couteau me disait bien de craindre si j'avais été à mon poste, aussi c'est là que le boulet viendra pour me chercher, mais il ne trouvera rien du tout... vieux... rien du tout... sera-t-il vexé! Enfoncé le boulet...--S'écria le bonhomme en embrassant son fils.
--Oui, compte là-dessus, dit Rénard en lui-même... comme si celui qui de là-haut dirige les boulets qui nous envoient en dérive, comme si celui-là s'était jamais trompé... Il vous avertit par des présages, c'est déjà beaucoup.
--Aussi à tantôt, mon matelot, dit gaîment Mulot; tiens, je te laisse Georges, il est pourvoyeur à la onzième pièce.
--A tantôt, dit Rénard, mais avant embrasse-moi toujours.
--Bah! nous sommes parés toi et moi; après à la bonne heure.
--_Après_, murmura tristement Rénard, puis, tendant sa main au timonnier,--c'est égal, mon vieux..... c'est une idée que j'ai comme ça.
--A la bonne heure, dit Mulot en se jetant dans les bras de son ami qui le pressa plus fortement que de coutume.--Ils se séparèrent, et Rénard, en le voyant monter dans la batterie de 18, s'écria douloureusement:--Ça me fait un ami de moins et un fils de plus. Sacrebleu! qu'il vive, mon vieux matelot, et j'adopte tous les mousses du onzième équipage, s'il le faut?
Un roulement de tambour prolongé annonça que le commandant inspectait les batteries; il descendit, et après un sûr et rapide examen des hommes et des pièces, il remonta sur le pont après avoir adressé à l'équipage quelques mots encourageants.
Il était alors midi; il vira de bord afin de ranger la côte de Morée et de doubler la pointe qui cache les fortifications de Navarin et forme l'entrée de la baie.
Cette manoeuvre était claire et significative, mais quand l'_Asia_, portant le pavillon amiral anglais, suivi du _Genoa_ et de l'_Albion_, donna dans la passe, on ne conserva plus de doute sur l'issue de l'événement.
Après eux venait la _Sirène_. A une légère embardée que fit le _Breslaw_ on put la voir un instant, marchant avec grâce sous ses huniers et se dressant sous son pavillon.
--Cette vue électrisa les matelots qui se penchèrent aux sabords.
--A-t-elle l'air fier dit l'un.
--Eh donc... c'est qu'elle sait qui elle porte, mes garçons... C'est comme un cheval, voyez-vous, ça connaît son maître... Enfin un bateau marchand, une bouée, une cassine à calfats que monterait un amiral... ça se verrait toute de suite...
--Mais, maître Rénard, dit un autre, pourquoi donc les Anglais passent avant nous?
--C'est pour essayer les canons de _Brahim_, mes enfants, mais quand il s'agira de mordre, nous serons sur la même ligne. Allez, c'est pas notre amiral qui se laissera mettre le cap sur lui. C'est là un malin! Oh il n'y a pas moyen de voir, comme on dit, ce qu'il a dans son bidon... Il les a tous enfoncés avec ce qu'il appelle, je crois... sa... sa _plomatie_, maintenant il va recommencer avec ses canons, et soyez calmes, garçons, je l'ai vu exercer... il en joue drôlement du canon!
A ce moment l'immense porte-voix qui correspondait du pont à la batterie basse résonna et fit entendre ces mots:--Canonniers à vos pièces... et surtout ne faites pas feu avant l'ordre!...
Le lieutenant, l'enseigne et les aspirants répétèrent cet avis.
On doublait alors la pointe et l'on put apercevoir la ville et les forts qui s'élevaient en amphithéâtre, et sur la côte l'escadre turco-égyptienne embossée en fer à cheval, ayant à droite trois vaisseaux de ligne, au fond vingt frégates de 60, et sur la gauche d'autres frégates d'un moindre calibre, puis des corvettes et des bricks qui, formant une seconde et une troisième ligne d'embossage, devaient par leurs feux croisés soutenir les navires du premier rang.
Jamais je crois, de mémoire de marin, on n'avait vu un tel nombre de vaisseaux de guerre resserrés dans un aussi petit espace, dans une baie qui n'avait pas une lieue de profondeur.
Le plus grand silence régnait parmi les matelots qui regardaient attentivement les vaisseaux anglais mouiller bord à bord des Égyptiens à une portée de pistolet.
--Bon, dit tous bas Rénard, voici notre amiral qui ne se gêne pas, la meilleure place... vergue à vergue avec l'amiral turc... une frégate de 60 à bâbord, une autre à tribord, sans compter les corvettes... sacrebleu.... quel beau mouillage... est-elle gourmande cette _Sirène_... il lui en faut trois à combattre... eh dame... voilà ce que c'est que d'être montée par un amiral qui veut faire _culotter_ son pavillon à cette fumée-là... mais patience, notre commandant en mange aussi, et nous aurons notre part...
A l'entrée du port, à gauche étaient mouillés deux goëlettes et trois sacolèves. Le commandant de la corvette anglaise le _Dearmouth_ envoya deux embarcations pour se saisir de ces bâtiments que l'on supposait être des brûlots.... Les Anglais furent accueillis à coup de fusil par les Égyptiens, et presqu'au même instant un coup de canon, tiré par un bâtiment turc sur la _Sirène_, tua un homme de son équipage.
Aussitôt l'amiral de Rigny engagea le feu, les amiraux anglais et russe suivirent son exemple, et le combat devint général.
Au bout de dix minutes la brise qui soufflait avait entièrement cessé, neutralisé par les épouvantables détonnations de cent navires de guerre qui roulaient et retentissaient encore dans les montagnes qui cernent la baie, un immense dais de fumée planait au-dessus du bassin dont l'eau était criblée par tant de milliers de projectiles, qu'elle semblait troublée par des gouttes de pluie....
On ne voyait autour du _Breslaw_, qui profitait du dernier souffle de vent, qu'une vapeur noirâtre, éclairée de temps en temps par des flammes rapides, enfin ce beau navire atteignit le fond de la ligne d'embossage et mouilla par le travers d'un vaisseau turc, qui ayant pris l'amiral russe en poupe, faisait à son bord un ravage horrible par ses volées de bout en bout....
Cette effrayante canonnade colora tout à coup la batterie du _Breslaw_, les matelots restèrent silencieux et calmes... seulement quelques jeunes gens pâlirent, l'immense porte-voix résonna de nouveau et l'on entendit--feu, feu.... tribord....
Ce commandement était à peine répété par les officiers, que la volée partit aux cris de vive le roi.
--Eh donc! bravo, mes garçons, s'écria Rénard qui, penché sur un sabord, avait suivi l'effet de la bordée, encore une pareille et le pavillon rouge verra que notre poudre est bonne.
--Prenez garde! prenez garde! cria-t-on sur le pont à l'entrée du grand panneau, un blessé! dégagez l'entrée de la cale.--En effet une espèce de fauteuil amarré avec des cordes s'affala peu à peu, et, lorsque l'homme tout sanglant qui descendait attaché sur cette machine, passa devant un petit mousse qui courait porter un boulet à la onzième pièce, on entendit une voix mourante s'écrier d'un ton déchirant:--Georges!.... C'était le vieux Mulot qui appelait son fils pour la dernière fois.--On lâcha une seconde volée: la fumée remplissait alors la batterie, et les cris discordants des mousses qui penchés à l'entrée de la soute aux poudres, demandaient des gargousses, se mêlaient au commandement des officiers et au bruit de l'artillerie.
Le combat était alors dans toute sa fureur, et la chaise suffisait à peine pour descendre les blessés dont les plaintes s'étouffaient bientôt dans les profondeurs de la cale.
Tout à coup, un sifflement aigu et rapide traverse la batterie, et deux coups secs, éclatants, retentissent. C'était un boulet ramé qui, entré par un sabord d'arcasse, ricocha sur deux pièces, tua un homme, en blessa deux, et se logea dans la préceinte.
--Otez-ça, dit Rénard en montrant le cadavre sanglant, ça distrait.
Un cri perçant se fit entendre à la huitième pièce.--Qu'est-ce donc, Rénard, demanda l'officier qui, calme et froid, commandait le feu par un mouvement de son épée. Le maître y courut et vit un chargeur dont le poignet avait été écrasé par un boulet sur la gueule de sa pièce.
--Eh donc dit Rénard, quel est ce braillard? il crie comme une mouette.
--Maître, dit le pointeur, c'est Mélon qui vient d'oublier sa main sur son canon et de laisser tomber le refouloir.
--Sainte Vierge! sainte Vierge! criait le pauvre novice breton qui voyait le feu pour la première fois, Sainte Vierge! c'est un mauvais poste que celui de chargeur.
--Eh donc! dit Rénard en le poussant dans la cale, va faire entortiller ton moignon; mais sacredieu, tais-toi! Si tu n'en manges plus n'en dégoûte pas les autres...
Allons, garçons, n'écoutez pas ce paroissien; c'est une fameuse place à prendre que la sienne, car le même coup n'arrive jamais deux fois.
--Ça c'est sûr, aussi j'y vais, maître, dit le servant de droite, à moi le refouloir.... Et comme il s'avançait pour charger, un biscaïen lui fracassa l'épaule droite.
--Eh donc! c'est particulier. Ote-toi de là, mon garçon, va te faire panser, et voyons qui cédera de nous deux, dit Rénard en prenant la place du matelot blessé.
A cet instant, une des frégates turques que le _Breslaw_ combattait, coupa ses câbles et laissa porter sur ce navire afin de tenter l'abordage.
--Je la vois encore, à son avant était sculptée une espèce de chimère colossale peinte en rouge avec des yeux verts... Au milieu de la vapeur bleuâtre de la poudre, elle s'avançait, s'avançait, et l'on distinguait ses passe-avant couverts de nègres et d'Arabes presque nus, armés de poignards et de haches.... Puis, monté sur un porte-hauban de misaine, un officier égyptien, petit et assez jeune, vêtu de bleu avec un turban dont les plis en désordre flottaient sur son col. De sa main droite il semblait désigner le grand mât du vaisseau.
Tout à coup notre volée partit comme le beaupré de cette frégate allait s'engager dans nos haubans d'artimon. On entendit un cri effroyable, immense, qui un instant domina le bruit infernal du combat, et quand la fumée fut dissipée, on ne vit de la frégate égyptienne que son avant qui resta quelques secondes à la surface de l'eau, et disparut tout-à-fait en laissant une large traînée de matelots qui tentèrent de gagner le rivage ou de s'accrocher aux manoeuvres pendantes le long du bord.
A cette vue l'équipage poussa des cris d'une joie frénétique qui augmentaient encore l'espèce d'ivresse causée par l'action du combat et l'odeur de la poudre.
Bientôt une rumeur sourde circula sur le pont, puis gagna les batteries, et l'on apprit enfin que le commandant La _Bretonnière_ venait d'être blessé sur son banc de quart.
En effet, quelques minutes après le fatal fauteuil s'abaissa, portant le brave capitaine du vaisseau, qui s'arrêta et dit, oubliant ses douleurs: «Bravo, mes amis, le onzième équipage se couvre de gloire, de cinq frégates que nous avions à combattre, il n'en reste que deux; le feu du vaisseau turc est éteint; nous avons sauvé l'amiral russe. Continuez, mes amis... Continuez.....»
Ces mots électrisent l'équipage. Vengeons notre commandant, s'écrièrent-ils, et malgré les cris des blessés et des mourants, malgré le vide que l'on apercevait à chaque pièce, les volées furent plus nourries que jamais.--Pointez à fleur d'eau, criait Rénard, à fleur d'eau, mes enfants, voyez, cette _turque_-là est déjà démâtée de son grand mât.... Vingt boulets dans sa coque et c'est cuit.
A peine achevait-il ces mots, qu'une effroyable détonnation se fit entendre; une immense colonne de fumée blanche et compacte, très-étroite à sa base, se déroulant à son sommet en formes de larges volutes, enveloppa la frégate qu'on allait canonner, et quand cette vapeur s'éleva un peu au-dessus de la surface de l'eau, on ne vit que l'arrière du navire turc, qui flamboyait au milieu de la mer. Le capitaine avait mis le feu aux poudres et s'était fait sauter.
Le chien, dit Rénard, nous aura mordu en mourant, gare les débris et les éclats, j'aimerais mieux une franche bordée de 56...
En effet, les voyages réitérés de la chaise annoncèrent que les prédictions de Rénard s'étaient réalisées, et que l'explosion de la frégate nous avait couvert de débris brûlants, et tué ou blessé beaucoup de monde.
A chaque instant les boulets se croisaient dans les batteries, traversaient les oeuvres vives, perçaient le pont, et c'est avec une singulière insouciance que les matelots les voyaient alors ricocher et bondir....
Il était cinq heures et demie, le roulement du canon s'affaiblissait, la fumée devenait moins intense, et l'on s'apercevait que le combat tirait à sa fin; à six heures, ce que l'on pouvait appeler comparativement du calme remplaça cette bataille meurtrière, la nuit s'approchait, la flotte égyptienne était totalement désemparée et les Turcs se jetaient à la côte en incendiant leurs bâtiments de commerce....
On fit alors prendre quelques moments de repos aux équipages, et on leur distribua des rafraîchissements.
Alors seulement les officiers que leur poste avait retenus dans les batteries purent monter sur le pont. Ce fut là une émotion impossible à décrire, ce qu'on ne peut comprendre qu'après l'avoir éprouvé.
Nous nous revîmes tous, et il faut savoir avec quel plaisir on se retrouve, on se serre la main, après avoir lutté pendant cinq heures contre un péril imminent. Ce fut du plus profond du coeur que chacun félicita son camarade de son bonheur.
Ce premier moment d'exaltation passé, on donna un coup-d'oeil au vaisseau, à la rade....
Quelle différence... Ce matin il fallait voir ces agrès, ces manoeuvres soigneusement rangées, ce pont si blanc, ces canons si luisants, ces drômes si étincelantes, tout cela ce soir est brisé, rompu, sanglant, les manoeuvres éparses encombrent le pont, les vergues percées, hachées, pendent au travers des cordages, les voiles sont à jour, et le pont est rougi d'un noble sang.
Et quelle nuit, à chaque instant des explosions, à chaque instant des navires en feu qui, sans direction, se croisaient en tous sens et menaçaient de nous incendier, nous savions bien que nous avions l'avantage, mais nous ignorions nos pertes, seulement un canot de l'amiral russe vint remercier le _Breslaw_ de l'assistance que ce vaisseau lui avait prêtée.
On illumina les batteries, les canonniers restèrent jusqu'au jour couchés près de leurs pièces, car on savait que les Turcs devaient, le lendemain, tenter un dernier effort, et engager de nouveau le combat avec une réserve qui n'avait pas donné pendant l'action.
Après avoir inspecté sa batterie, maître Rénard monta sur le pont et s'avança vers la roue du gouvernail où se tenait alors un timonnier... il s'aperçut en frémissant que la barre était ensanglantée.--Dis-moi, mon garçon, as-tu gouverné pendant l'affaire...
--Oui, maître Rénard, car c'est moi qui ai remplacé maître Mulot.
--Rénard frissonna.
Mais je croyais, ajouta-t-il, après un moment de silence... je croyais qu'il était à la barre de rechange dans la batterie de 18.
--Oui, maître Rénard, il allait y descendre, mais le voilier s'est mis à rire comme il passait, en disant:--Tiens, voilà un ancien qui s'affale en bas, parce que ça va chauffer... est-ce que les dents lui claquent?--En parlant par respect, maître Rénard, c'était une bêtise, parce que tout l'équipage savait que le maître timonnier était un bon, qui en avait vu des grises dans le temps de _l'autre_.
--Eh bien... achève...
--Alors maître Rénard, l'ancien est remonté, il a pris la barre en disant au voilier:--Si j'en reviens, ce sont tes dents qui claqueront.--Enfin, maître, à la première volée que le vaisseau turc nous a envoyé, j'étais là, tout près, j'ai fermé les yeux, et en les rouvrant j'ai vu maître Mulot couché par terre, la tête sur un habitacle... le boulet l'avait pris là... dit le jeune homme encore pâle à ce souvenir... là.--Et il montrait sa poitrine...
--C'est moi, maître, qui l'ai amarré sur la chaise, et je l'ai entendu qui disait bien bas... Je le savais... pauvre Georges!--Et voilà tout ce que j'ai vu, maître Rénard.
A ce moment on entendit des cris--qu'est-ce que c'est, demanda Rénard?
--Ah! maître, ce sont ces vermines de mousses qui jouent ensemble avec le petit Georges, je reconnais sa voix... Tenez, ils sont là, sur l'avant, près la poulaine.
Rénard se dirigea vers l'avant et vit une douzaine de mousses, noirs de poudre et de fumée qui entouraient Georges.
--Mais va donc te faire panser, lui disait l'un.
--Je te dis que non, je ne veux pas, moi; c'est rien du tout...
--Rien du tout, mauvais gamin, dit un canonnier, d'un air courroucé... rien du tout... C'est rien du tout que deux doigts d'emportés... Cette petite canaille-là est _estropiée_, et il dit que c'est rien du tout... Répète-le encore et tu vas voir!--dit le philanthrope, en levant la main sur Georges.
--Je vous dis, moi, reprit fièrement l'enfant qu'on ne me pansera pas maintenant, mon père le saurait... et ça le vexerait... Puisqu'il est blessé lui-même, faut pas que je l'inquiète pour une misère...
--Ah! oui, ton père... reprit le canonnier,--ton père... joliment... il est...
La phrase fut interrompue par le plus glorieux coup de poing qu'un homme ait jamais reçu;--te tairas-tu, carogne, dit maître Rénard en menaçant encore l'indiscret... Puis se retournant vers Georges.
--Toi, viens en bas, mon enfant...
--Voir mon père, maître Rénard, dit l'enfant en cachant sa main ensanglantée.--Non, mon petit.... non.... demain... ou après... en attendant, couche-toi là... près de cet affût... En attendant, c'est moi qui serai ton père. Entends-tu... je t'aimerai bien; mais sacredieu n'aies pas peur.
--Oui, maître Rénard, dit Georges tout tremblant... et n'osant pleurer, au souvenir du gros baiser que son père lui donnait tous les soirs.
--Sacredieu... pensa Rénard, en s'enveloppant dans sa capote... hier, à cette heure-ci, mon vieux matelot était près de moi... et aujourd'hui... pauvre Mulot, va.
Et il s'assit aux pieds de Georges, en attendant le jour.
LE LENDEMAIN.
21 octobre.
--Enfin!!!!
UN ANONYME.
Le spectacle que le soleil éclaira de ses premiers rayons dans la baie fut imposant et terrible. Le ciel était pur et transparent, le sommet des montagnes se colora d'une brillante teinte de pourpre; et, à mesure que le soleil devenait de plus en plus vif, on découvrait la rade d'une manière distincte. Nous avions _évité_ pendant la nuit, et nous nous trouvions en face de l'entrée de la rade.
Nos premiers regards cherchèrent avidement les vaisseaux français. Le _Trident_ avait peu souffert, le _Scipion_ était noirci par le feu d'un brûlot et la _Sirène_ était démâtée de son mât d'artimon.
Mais autour de nous, quelle scène de dévastation, une mer chargée de débris et de cadavres, des navires désemparés, criblés de boulets, à moitié brûlés, des embarcations chargées de blessés et de mourants qui imploraient du secours, et plus loin un immense incendie qui dévorait la flotte marchande, et faisait presque pâlir la lumière du soleil.
A gauche, sur les rochers de l'ancien Navarin, deux belles frégates égyptiennes étaient échouées, et le feu commençait aussi à les consumer. On voyait sur la côte des bandes de Turcs qui, la torche à la main, brûlaient leurs navires échoués, plutôt que de les voir pris par nos escadres.
On peut avoir une idée de cet affreux tableau quand on saura qu'il restait à peine vingt navires d'une flotte de deux cents bâtiments de guerre ou de commerce...
Insensiblement les communications s'établirent, alors nous eûmes et l'admirable combat soutenu par l'_Armide_ (capitaine Hugon), et la perte énorme que la _Sirène_ avait faite, c'était plus des deux tiers de son équipage, tués ou blessés, son mât d'artimon abattu, et l'héroïque sang-froid de M. de Rigny, et la morne stupeur de l'équipage quand on vit tomber l'amiral de son banc de quart, et le délire de joie quand on le vit se relever tranquillement et reprendre sa phrase de commandement où il l'avait laissée... Nous sûmes enfin cette noble et fière rivalité qui embrâsait les escadres alliées, et notre gloire maritime encore exaltée par les Anglais et les Russes qui partagèrent aussi les dangers.
L'énergie passagère que les Égyptiens avaient déployée en incendiant leurs vaisseaux, fit bientôt place à un inconcevable abattement, ils se retirèrent dans les montagnes pour rejoindre Ibrahim, et nous laissèrent maîtres des forts presque démantelés.
Trois jours après nous quittions la rade, d'une flotte qui avait coûté des prodiges d'intelligence, des sommes énormes, il ne restait que quelques bâtiments épars et des cadavres.
Favorisés par une assez forte brise, nous sortîmes enfin de cette baie.
Huit jours après notre sortie de Navarin, nous étions à Malte, et là, comme en Angleterre, comme en Russie, nous entendîmes une mélopée d'admiration s'élever en faveur de notre brave amiral, qui sût, pendant trois ans, assurer notre supériorité et notre influence dans la Méditerranée. Après avoir reçu à Malte l'accueil le plus cordial du gouverneur Lord Posomby, nous partîmes pour Toulon, où le _Breslaw_ arriva vers la fin de novembre. Après une quarantaine d'un mois, nous entrâmes dans le port où le vaisseau désarma.
CRAO.
....--Va t'en bossu! --Je suis né comme cela, ma mère.
BYRON.
_La Métamorphose du Bossu._
CHAPITRE PREMIER.
CRAO.
Il y avait, ce soir-là, bal chez le comte de Lussan qui habitait un fort bel hôtel de la rue Saint-Dominique; une longue file de voitures stationnait dans les rues adjacentes, et une foule de laquais, vêtus des livrées les plus connues, encombraient le péristyle de l'hôtel tout éblouissant de lumières, tout verdoyant de fleurs et d'arbres verts.
A une étroite et basse berline brune, traînée par deux magnifiques chevaux gris de la plus haute taille, un instant arrêtée devant une immense porte de glaces, succédait un coupé jaune dont l'intérieur était si brillamment éclairé par ses deux grandes lanternes, qu'on distinguait parfaitement les traits d'une ravissante jeune femme qui était seule.
Au moment où les valets de pied ouvrirent la portière, un jeune homme descendu d'une voiture qui suivait ce coupé, vint offrir son bras à cette jolie femme qui s'appuyant svelte et légère, ramena sur ses belles épaules les plis de son manteau pourpre, et dit à voix basse:--«Que je vous sais gré du sacrifice que vous m'avez fait, Georges, en insistant pour me laisser seule dans ma voiture, et venir dans la vôtre avec M. de Cérigny! Sans votre attentive précaution, c'était fait de ma toilette...
--«C'est pourtant pour d'aussi graves intérêts que j'ai perdu le bonheur d'être quelques instants de plus auprès de vous, Hortense, répondit Georges, en souriant.