Part 5
Et puis Méina vint à se demander: Maintenant... quel sera le terme de mon atroce existence?--Demain, aujourd'hui, se dit-elle.--La même pensée infernale va m'obséder.--_Mon mari que je hais--a tué mon amant que j'aimais._--C'est sous le poids de ce souvenir qu'il va falloir vivre,... vivre toute ma vie...--Cet affreux tableau de sang et de meurtre... incessamment il sera là... devant mes yeux...!--Et puis, le monde, avec sa morale égoïste, inflexible et froide, viendra compter mes larmes et les peser, pour savoir si je pleure ma faute ou mon Roméro.--Parce que je n'ai pas le droit de pleurer mon amant devant son meurtrier.--Et puis peut-être un jour ces impressions si amères s'effaceront, et j'oublierai Roméro et sa mort, et son amour... peut-être.... oh! non, non, mon Dieu, j'irai à toi coupable... mais d'un seul crime.
* * * * *
Alors, dit Méina, je vois bien qu'il faut que je me tue.--Pourquoi vivrais-je...--Aussi pourquoi m'ont-ils guéri! j'étais si heureuse étant folle... quel mal leur faisais-je ainsi! A leurs yeux j'étais punie... puisque je devais être punie...--A leurs yeux... oui... mais ce n'était pas le compte de leur vengeance... Il fallait qu'ils me rendissent la raison pour l'assouvir, leur vengeance!--La raison!!--aussi maintenant je vais raisonner ma souffrance,--me rappeler si ma douleur d'hier a été aussi vive que celle d'aujourd'hui, et songer à ce que sera celle de demain.--Et puis je comprendrai les rires insultants quand on me montrera au doigt en disant:--Voilà la folle.--Je comprendrai! quand les mères diront à leurs filles: Voyez, comme le doigt de Dieu l'a frappée!--Je comprendrai!--quand les maris diront à leurs femmes: Balthazar a tué son Roméro, Madame...--Voilà pourtant ce que j'endurerais avec la raison qu'ils m'ont rendue; mais moi je ne veux pas!
* * * * *
Telles furent les pensées de Méina quand on l'eut arrachée à sa folie.--Aussi elle se tua.
* * * * *
Pour cette cause, on ne voulut pas dire à l'église les prières des morts sur sa tombe.--Elle fut comme Roméro enterrée loin des lieux bénits.--Personne ne suivit son cercueil dans le champ inculte et couvert de ronces où on le jeta. Personne que sa vieille, vieille nourrice.--Et comme elle avait planté en pleurant une pauvre croix sur la terre où reposait celle qu'elle avait bercée toute petite,--le prêtre fit ôter la croix, parce que Méina était morte en païenne.--Mais la vieille nourrice reconnut bien l'endroit, et vint, chaque soir, enveloppée dans sa mante, y dire de saintes prières, et demander au Ciel d'absoudre son enfant.--Car elle appela toujours Méina son enfant.
* * * * *
Don Balthazar vendit sa maison d'el Puerto et le champ où reposait Méina, puis, avant de partir pour Séville, fut trouver le vieux serviteur bohémien de Roméro, pour lui acheter le beau cheval de son maître, afin de se servir dans les courses de ce vaillant animal.--Le vieux Bohémien le vendit pour beaucoup d'or, et dit à la mère de Roméro, qui eût été si heureuse d'avoir au moins le cheval de son fils..., puisque son chien avait été tué... il dit à la mère de Roméro:--Madame, le cheval est aussi mort.--Don Balthazar se servit long-temps de Péliéko, qui s'était encore plus attaché à lui qu'à Roméro.
* * * * *
On dit que la folie est un mal; on a tort,--c'est un bien.
LE PRÉSAGE.
LA VEILLE.
19 octobre 1827.
... Un noir pressentiment!
BYRON.
Par une jolie brise de sud-est, les escadres alliées croisaient devant la baie de Navarin. Tantôt on découvrait des maisons blanches, des palmiers, des terrasses; tantôt les hauts rochers de l'île Sphactérie dérobaient à tous les yeux l'entrée du bassin où la flotte turco-égyptienne était alors mouillée; car on voyait par instant ses mille mâts se dresser au-dessus des montagnes avec leurs pavillons rouges et leurs signaux de toutes couleurs.
Les Anglais occupaient la droite de la ligne, les Français le centre, les Russes la gauche.
Il était deux heures, et l'officier de quart à bord du vaisseau _le Breslaw_ n'interrompait sa promenade mesurée qu'il faisait sur la dunette que pour braquer sa longue-vue sur l'étroite passe de la rade. Il venait encore de regarder de ce côté avec attention, lorsqu'il s'aperçut que les voiles fasceillaient, et qu'on allait masquer.--Laisse arriver... Laisse arriver! cria-t-il aussitôt; et courant au pied du mât d'artimon, il se pencha sur la galerie qui dominait la roue du gouvernail, et s'écria quand le mouvement fut exécuté:--Quel est donc le butor qui est à la barre? Comment c'est toi, _Mulot_... Toi, un de nos meilleurs timonniers... Mais à quoi penses-tu?
--Pardon, capitaine, répondit _Mulot_, mais c'est que voilà déjà trois fois que mon couteau s'ouvre tout seul, et...
--Eh bien! quoi, et?
--Et je pensais que c'est un mauvais présage, dit le vieux matelot d'un air honteux...
--Maître _Mulot_, vous n'êtes qu'un sot; comment à votre âge, avec votre expérience.. croire à ces bêtises...
--Bêtises si vous voulez, capitaine... C'est donc pour ça qu'avant Trafalgar mon épissoir[C] est tombé deux fois sur la pointe!...
[C] Instrument de fer qui sert à travailler dans les cordages.
--Eh bien! demanda l'officier en souriant de l'air grave et solennel que prenait le timonnier...
--Eh bien! capitaine, cela ne m'annonçait rien de bon... Voyez plutôt, dit-il, en promenant son doigt sur une bonne cicatrice qui commençait à l'oeil gauche, partageait le nez et allait se perdre dans ses épais favoris grisonnants.
--Tais-toi, vieux fou, et gouverne droit, répondit l'officier en retournant à son poste.
--Eh bien! vous verrez, capitaine, dit tristement Mulot, en faisant tourner la roue du gouvernail de façon que toutes les voiles s'emplirent, et que ce vaillant vaisseau reprenant son air, donna une légère bande sur tribord.
--Enfin, dit l'officier, en suivant avec sa longue-vue la manoeuvre d'un petit canot qui, sortant de la baie de Navarin, se dirigea vers le vaisseau amiral... Enfin nous allons savoir du nouveau.
Et de fait, au bout d'un quart d'heure, trois pavillons de couleurs différentes se hissaient à la corne de la gracieuse et coquette frégate française qui portait si fièrement le pavillon amiral du chevalier de Rigny.--Pilotin, cria le capitaine, prévenez l'officier de signaux.
Le pilotin fit le salut militaire, descendit rapidement, et remonta bientôt suivi d'un enseigne de vaisseau.
--Diable!... Grande nouvelle, dit ce dernier à son camarade, après avoir observé le signal; tu vois, mon cher, on appelle les capitaines de vaisseaux à bord de l'amiral... Dieu veuille que ce soit pour nous donner l'ordre de combat, car nous finirons par moisir ici... Je vais toujours prévenir le commandant.
Peu de temps après, le navire était en panne, le canot du capitaine de vaisseaux se balançait au pied de l'échelle de tribord, et les canotiers, respectueusement découverts, debout, les avirons levés, attendaient cet officier supérieur; puis trois coups de sifflet retentirent. Le patron de l'embarcation saisit le tire-veilles qui flottait au long de l'échelle. Le commandant descendit, se plaça sur les riches tapis fleurdelisés qui couvraient l'arrière, et donna l'ordre d'aller à bord de _la Syrène_.
A peine cet événement avait-il été connu à bord que les matelots s'étaient portés en foule sur le gaillard d'avant; les officiers avaient envahi la dunette; et les conjectures sur l'issue de l'entretien que le commandant allait avoir avec l'amiral occupaient diversement les esprits.
--Que pensez vous de ça, maître Rénard, demandait un jeune quartier-maître à un grand homme sec et jaune qui, assis sur la drôme, rendait alternativement la fumée de sa pipe par le nez et par la bouche.--Eh donc, mon garçon, répondit gravement ce personnage, je pense que le commandant a le cap sur la _Syrène_, et qu'il va probablement l'accoster tout à l'heure... Eh donc!
Ce _eh donc!_ était comme une parenthèse entre laquelle le maître canonnier encadrait toutes ses phrases.
--Pardieu, maître; répondit le jeune homme, belle malice; c'est comme si je vous apprenais qu'une vergue de perruche est plus petite qu'une vergue de basse-voile... Je vous demande si vous croyez qu'on chatouillera la lumière de vos canons pour les faire tousser?
--Eh donc! mon garçon, si l'on croit ce qu'on veut, je le crois; car, vrai, c'est dommage de laisser toutes ces braves personnes accroupies sur leur affût, ne parlant pas plus qu'une vieille femme à vêpres, eh donc!
Et il pleurait presque, le digne homme, en montrant avec douleur la ligne de caronades muettes qui bordait les passe-avant du vaisseau.
C'est bien vrai, maître Rénard, c'est dommage; car il paraît que ces caïmans de Turcs ont tout mis vent dessus vent dedans chez les Grecs, qui, d'un autre côté, sont une espèce de vermine bien malfaisante... Mais vous me direz à ça, la liberté: Car le gouvernement est dans son tort... Et c'est humiliant pour un Français né libre, de voir la liberté qui...
Eh donc! mon garçon, quand j'étais sergent aux marins de la garde, que notre brave amiral y était capitaine, on m'aurait proprement tanné le cuir si j'avais politiqué..... Eh donc! tu politiques..... ainsi tais-toi..... fais comme mes canons... quand on dit feu; fais feu.--Quand tu as fait feu... muet,--eh donc!...
--Mais, maître Rénard, on a du sang dans les veines... on est Français... et on est libre, or on peut bien dire que la liberté!...
--Eh donc, mords ta langue, sacrebleu, tu n'es encore qu'un mousse, et tu veux parler. Je me suis bien tu, moi: j'étais sur _le Vengeur_, j'étais aux brûlots de Rochefort, j'étais en Russie... Eh! bien, après tout cela, ils m'ont fourré sur une frégate commandée par un vrai faï-chien, car un jour d'appareillage, on lui demandait s'il fallait larguer les huniers... Eh bien! il a répondu qu'il allait voir dans ses instructions si le ministre le permettait.
--Ah! quelle farce... Ma petite soeur en ferait autant!
--Eh donc! pourtant ce navigateur-là m'aurait envoyé prendre un trois-ponts, avec une piguière, que j'aurais obéi, je me serais fait couler sans rire et sans demander pourquoi. Ainsi, je te le répète, garçon; et écoute ceci, car c'est un problème bien connu: _Ne vous inquiétez de la gargousse que lorsqu'il faut y mettre le feu_... eh donc!
--A la bonne heure, maître; mais c'est vexant par rapport à la liberté que...
--Eh donc! fais comme moi, cordieu, mon garçon, occupe-toi... Est ce que j'ai le temps de politiquer, moi; je pense à ma famille.
--Mais vous n'êtes pas marié, maître Rénard! vous n'avez pas de famille, vous!
--Eh donc! quand on n'en a pas on s'en fait, mon garçon.
--Eh donc! je te parle de mes canons. Tiens, mes grosses pièces de 36, je les appelle les papas... Mes petites pièces de 18, les enfants, et mes jolies caronades, les mamans. Vois comme c'est sage, rangé, posé, soigné; c'est pas ça qui politiquerait... Ah! si le bon Dieu était juste, il leur donnerait de la besogne... Eh donc tu les verrais, garçon... Tu les verrais, dit le maître, en roulant ses yeux qui brillaient comme des étoiles. Mais, reprit-il, voilà le commandant qui rallie le bord; nous allons savoir quelle est la brise qui souffle.
Le commandant arriva sur le pont; son air était radieux, et il portait quelques papiers à la main: Monsieur, dit-il au capitaine de frégate, en entrant chez lui, faites assembler l'état-major dans la chambre du conseil.
--Bon, nous allons rire, dit maître Mulot, en portant ses yeux de la boussole aux voiles, et des voiles à la boussole.
Rien n'avait positivement transpiré sur les projets de l'amiral, et pourtant, une heure après l'issue du conseil, tout était dans l'agitation à bord du _Breslaw_; le calme et le silence ordinaire avaient fait place à une sorte de joie frénétique; on se serrait la main, on riait, on blasphémait le plus gaîment du monde; les apprentis-matelots surtout, ne se possédaient pas.
--Eh bien, dit un tout jeune homme à l'oeil brillant, au teint coloré, en s'approchant du maître Rénard: eh bien, maître, ça va chauffer... demain... Je donnerais deux mois de paie pour y être déjà, et vous?--Moi, dit gravement le canonnier, eh donc, j'aime mieux ça qu'un coup de vent;--et il se remit à mâcher son tabac, car la réserve et la gravité des vieux marins contrastaient singulièrement avec la guerrière effervescence des novices. Ce n'était pourtant pas sans une sorte de satisfaction que les anciens souriaient à ce jeune enthousiasme naissant à l'idée d'un premier combat; mais, habitués dès long-temps à de telles affaires, ils savaient aussi que cette exaspération momentanée ferait bientôt place à des pensées plus sérieuses.
Les batteries furent dégagées des chambres, des cuisines, des cabanes et de tous les emménagements temporaires qu'on avait pu établir, on doubla les suspentes des basses vergues avec des chaînes de fer; les hunes furent garnies de pierriers et d'espingoles; on prit enfin toutes les mesures nécessaires en cas de combat.
L'exaltation des apprentis marins avait encore été augmentée, s'il est possible, par ces manoeuvres rapides, ces travaux violents et insolites; mais, lorsque tout fut fait, lorsqu'un peu de repos eut calmé cette fièvre ardente, on put s'apercevoir d'un curieux changement dans le moral d'une partie de l'équipage; les vieux marins conservèrent cette expression d'insouciance et de fermeté qui leur est habituelle, mais les jeunes gens devinrent silencieux, pensifs; ils s'isolèrent, en recherchant cette solitude que l'on trouve même sur un vaisseau. Alors, ce fut au pays qu'ils rêvèrent; puis, à leurs affections, à leurs projets. Alors seulement, ils purent songer aux chances d'un combat qu'ils allaient affronter bravement; mais ce ne fut pas la crainte qui éteignit leur gaîté, non, ce fut la préoccupation mélancolique et religieuse que l'on éprouve quand on doit assister pour la première fois à une affaire décisive.
Le commandant, qu'une longue et glorieuse carrière militaire avait mis à même de connaître parfaitement cette admirable classe d'hommes, monta sur la dunette, et, après une courte et énergique allocution: Eh bien! mes enfants, leur dit-il, est-ce que nous ne dansons pas ce soir? c'est pourtant le moment. Allons, allons, une ronde..., Messieurs les officiers, donnez l'exemple...
A ces mots, la joie renaît sur toutes ces figures assombries; on monte des fanaux sur le pont, car la nuit était venue; on se prend par la main, et matelots, maîtres, officiers, sans distinction de rang, se prennent à danser sur le gaillard d'arrière du vaisseau. On chante des airs de France, des chansons de France, des refrains de France; et c'était chose bizarre que de voir douze cents hommes, qui allaient le lendemain courir à d'affreux périls, tournoyer avec gaîté sur une planche qui les séparait de l'abîme; et préludera à un effrayant combat naval par une valse joyeuse et folle. Il y avait enfin je ne sais quel vivant souvenir du pays dans ces chants nationaux, dans ces airs de nos fêtes, qui se perdaient dans l'immensité et allaient mourir aux oreilles des amiraux d'Ibrahim.
Au bout de deux heures, le commandant, ne voulant pas laisser trop fatiguer ces hommes, qui avaient besoin de toutes leurs forces et de toute leur énergie pour le lendemain, donna le signal de la retraite. On fit l'appel, et chacun prenant son hamac, descendit dans les batteries et se suspendit à sa place habituelle.
Quelque temps encore on put entendre des rires étouffés, d'énergiques saillies, des bons mots de corps de garde, de longues discussions sur le courage des Égyptiens, sur la manière d'éviter les brûlots... Puis, peu à peu toutes ces voix se turent, et le plus profond silence régna sur le vaisseau, qui naviguait sous une petite voilure en attendant le jour.
A ce tumulte bruyant et animé, succédait un calme imposant; chaque officier était descendu dans sa chambre étroite et obscure. Là, vinrent aussi éclore les pensées mélancoliques.
Alors chacun regarde avec amour ce réduit où se sont passées tant d'heures de molle rêverie, de délicieuse paresse, où sont éclos tant de brillants et fantastiques projets. L'un ouvre son bureau et relit encore une fois les lettres d'un vieux père, d'une maîtresse, d'une soeur. L'autre pense long-temps au passé, peu au présent; et pas à l'avenir; il étouffe un soupir de regret, chasse un noir pressentiment, et écrit quelques lignes à la hâte. Ce sont les dernières dispositions, les derniers voeux d'un soldat mourant; c'est une prière, un mot d'adieu.... un souvenir pour une femme, pour une mère.... qu'on remettra à un ami dans le cas où l'on serait tué....
Et l'on s'endort, et l'on dort bien, parce qu'avant tout on est homme de courage, parce que l'on a payé sa dette à la nature, à un sentiment vrai, et que le lendemain, au bruit du tambour, il faut être inflexible, froid et dur; et qu'au milieu des éclats de mitraille, du sifflement des boulets, du craquement des mâts et des cris des mourants, il reste peu de place dans le coeur pour un sentiment tendre, pour une fraîche pensée d'amour.
Mais, au moins ceux-là peuvent, pendant ces longs quarts qui précèdent le combat, évoquer de riantes images, et vivre quelques heures encore de cette vie de douces fictions; mais celui sur qui pèse une immense responsabilité? l'amiral? oh celui-là est bien malheureux, car il n'a pas une pensée à donner à sa vie intérieure, un battement de coeur à ses émotions d'homme! Dans le silence et la méditation, il lui faut calculer les milles chances d'une bataille meurtrière, les mouvements de l'escadre qu'il commande; il lui faut de l'audace pour concevoir, du sang-froid pour exécuter. Il ne dort pas, lui; il veille pour tous, car ils sommeillent tranquilles à l'abri de son nom. Aussi, à travers les deux fenêtres de l'arrière de la _Syrène_, on put voir, à la lueur d'une lampe, un homme, jeune encore, les yeux fixés avec une attention dévorante sur un plan de combat, sourire, et marquer avec égoïsme le poste de combat de sa frégate protégée, au plus fort du péril.
Une autre scène se passait sur l'avant du _Breslaw_. Maître Mulot et maître Rénard étaient assis chacun sur le bord d'une petite couchette qui bordait leur cabane commune; entre eux, était une bouteille et des gobelets de fer-blanc.
--Ainsi, c'est convenu, Rénard; dit Mulot... dans le cas où je serai déralingué... autrement dit tué....
--Eh! donc, matelot, je prends Georges avec moi.
--Ça t'embêtera peut-être?...
--Oui, mais que veux-tu qu'il fasse sans toi, ce pauvre petit.--Il n'y a rien de tel, vois-tu, Mulot, que l'oeil d'un père.--Que l'oeil d'un père pour voir si vous vous promenez bien sur un bout-dehors, et si vous serrez promptement une voile pendant un grain!
--Merci... oh bien merci... Rénard... car c'est étonnant, je ne peux pas surmonter ça... je suis sûr de filer mon câble demain... deux fois mon couteau s'est ouvert tout seul... hein?
--Eh! donc, c'est pas pour t'effrayer, mais c'est pas rassurant...
--Enfin, Dieu est Dieu... mais ça me vexe pour Georges.
--J'en aurai soin.... Eh! donc, je te le promets...
--Pauvre petit!... regarde donc comme il dort...
Et les deux marins s'approchèrent doucement d'un hamac, suspendu dans un coin de la cabane, là un enfant de dix ans, dormait paisiblement; et sa figure avait même pendant son sommeil, une expression de gaîté et de finesse singulière pour un âge aussi tendre...
Maître Mulot le considéra un instant en silence... Puis, ses yeux se mouillèrent, et une larme roula sur la joue de son fils.
--S......! dit-il en essuyant du revers de sa grosse main goudronnée, s......, je ne suis pas un lâche... et tiens, Rénard... je voudrais que ce s.... combat n'eût pas lieu...
--Eh! donc est-ce que je ne suis pas là?... Matelot! s'écria Rénard en se jetant dans les bras de Mulot et fermant ses yeux pour qu'il ne vît pas qu'il pleurait aussi...
--C'est égal, Rénard... mon bon matelot... c'est égal... je ne suis pas tranquille.... Ça t'est bien aisé à dire, toi, qui es sûr de ne pas y laisser ta peau à cette chienne de danse.
--Ça, c'est vrai, j'ai soufflé trois fois mon fanal, et trois fois je l'ai rallumé en le levant en l'air... Ainsi, je suis sûr de rester. Alors, qu'est-ce que t'as à craindre?
--Pauvre Georges, dit Mulot.--Lui qui est si vif et si espiègle... Enfin l'autre jour, je ris rien que d'y penser, n'a-t-il pas mis le grand panneau de la batterie en bascule, de façon que le petit gredin, s'est fait poursuivre par trois novices de ce côté-là... Lui qui savait la chose, a sauté par dessus le panneau,--et les trois sauvages de novices qui ne le savaient pas, ont cabané au fond du faux-pont;--même qu'il y a eu un de ces brutaux qui s'est arrangé les jambes si drôlement, que le major croyait qu'il faudrait lui en _ôter_ une.
--Le fait est, Mulot, dit gravement Rénard, que Georges promet d'être un bien joli sujet, et qu'il a des dispositions que je soignerai si tu crèves..., tu peux y compter.
--Enfin, mon vieux Rénard, adieu et merci, si je ne te revois pas après le bastringue.
Et ces deux hommes s'embrassèrent cordialement, après quoi ils s'étendirent sur leur couchette en attendant le point du jour, car on devait entrer de vive force dans la rade au lever du soleil.
LE COMBAT.
22 octobre 1827.
Triste... triste...
GOETHE.
Voici le jour, voici que le soleil commence à dorer de ses rayons ces eaux si bleues, si fraîches, si transparentes de la Méditerranée, et c'est à travers une légère brume que se dessinent les hauts rochers de Sphacterie. Lève-toi, pauvre matelot; lève-toi, secoue tes membres engourdis, ploie ton hamac et cours aux roulements du tambour.--On parle bien et beaucoup du tranquille sommeil de ces héros qui dormaient avant le combat... Que de héros, mon Dieu, dans ces longues batteries! car leurs ronflements surmontent, je crois, le bruit de la caisse.
On monte, on fait l'appel, et c'est plaisir que d'entendre ces voix mâles et sonores répondre à chaque nom; seulement, chacun se dit, en regardant ses voisins avec l'air du plus grand intérêt:--Ce soir, peut-être, ces rangs si pressés seront éclaircis; ces voix, maintenant retentissantes, feront entendre des râlements sourds et étouffés, et ces bonnes figures brunies par le soleil seront pâles et sanglantes.--Mais, après tout, comme il faut des morts et des blessés, autant que ce soit eux que moi;--c'est si naturel!
A dix heures, chacun reçut l'ordre de se rendre à son poste de combat. Les armes furent montées sur le pont, et l'on ouvrit la soute aux poudres.
Je descendis alors dans la batterie de trente six; c'était un admirable spectacle! Le jour ne pénétrant que par les sabords, éclairait toutes les figures en reflet, à la manière Rembrand; puis, glissant sur les canons noirs et polis scintillait sur le brillant acier des platines, tandis que le milieu et l'avant de la batterie restaient dans l'ombre; seulement, par un caprice de la lumière, le fer des piques et des sabres qui garnissaient le cabestan luisait par intervalle comme autant de vifs éclairs. Tous les matelots, coiffés d'un petit chapeau de paille, vêtus seulement d'un pantalon et d'une chemise serrés autour des reins par une ceinture rouge, entouraient silencieusement leurs pièces.
Les mêches brûlaient, et chaque pointeur, appuyé sur la culasse du canon, tenait la longue corde qui fait jouer la batterie; car à bord les canons font feu comme des fusils, au moyen d'un chien et d'un bassinet.
A l'arrière, le plus ancien lieutenant du vaisseau donnait ses ordres à un enseigne et à quelques aspirants, qui devaient surveiller et hâter la manoeuvre; puis Rénard, le maître canonnier, allait, venait, tournait et parlait, à chaque homme et à chaque canon, tantôt avec des menaces, tantôt avec des encouragements ou des flagorneries sans pareilles.