La coucaratcha (I/III)

Part 4

Chapter 43,745 wordsPublic domain

Quel silence!--Roméro était arrivé près de la porte de la chambre de Méina après avoir traversé une longue galerie en retenant son souffle!--Quel silence!--On entendait les battements précipités du coeur de Roméro... car sa main tremblait sur la clef qui grinçait faiblement dans la serrure, la main de Roméro tremblait... et pourtant la clef maudite eût-elle été rougie au feu, que si elle n'eût pas crié, Roméro l'eût pressée d'une main ferme et reconnaissante. Aussi sa respiration s'arrête... car il croit avoir entendu un mouvement de la duègne qui dort là... dans cette galerie dont il presse à peine les larges dalles... S'éveille-t-elle?...--Non, non, car Dieu est juste, et don Balthazar est à Séville... non... elle dort.--La clef roule doucement, la serrure cède, et fort d'une expérience que les amants partagent avec les voleurs, au lieu d'entr'ouvrir la porte peu à peu... ce qui fait bruire les gonds..... Roméro la pousse brusquement d'un seul coup... et le profond silence de la nuit n'a pas été troublé.

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Une fois dans cette chambre, Roméro demanda au ciel ou à l'enfer de vivre encore une nuit, de posséder Méina et de mourir après;--car il lui semblait qu'une nuit de volupté pareille devait dévorer tout ce qui lui restait d'existence... il lui semblait qu'après cette nuit si ardemment attendue, cette nuit, la seule qui pût être à lui... Il fallait mourir... Il croyait qu'un tel bonheur devait le tuer;--et cette pensée était plus forte que le raisonnement... plus forte qu'une conviction intime du contraire, c'était un pressentiment.

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Roméro avait eu bien des liaisons, et éteint bien des désirs, mais il aimait pour la première fois.--Le souvenir de ce qu'il avait ressenti jusqu'alors le lui prouvait; jusqu'alors jamais une pensée amère ne s'était mêlée à ses plaisirs insouciants, et comme il contemplait avec amour la figure de Méina pendant son sommeil, cette figure si pâle et si belle... il se sentit tout à coup accablé sous le poids d'une tristesse indéfinissable, et une larme brûlante roula dans ses yeux: à cette sensation d'abord inexplicable, à la fois atroce et enivrante, Roméro comprit que dans toute passion profonde et vraie, il est des émotions d'une amertume poignante.--Des idées fatales attachées à la certitude de tout bonheur inespéré, immense... des idées de mort quelquefois,--peut-être parce que ce bonheur étant le but, qui absorbe, concentre tout notre être,--ce terme atteint, il n'y a plus que le néant à craindre ou à espérer.

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Puis ces pensées de tristesse et d'amertume passèrent rapides dans l'âme de Roméro.--Il revint à lui, et ainsi qu'un homme bercé par un songe enchanteur et encore assez soumis à l'influence de sa raison pour craindre de s'éveiller, ainsi Roméro se voyant si près de Méina n'osait croire à la réalité d'un pareil bonheur.--Oh! se disait-il... oh! la voir là... couchée, sa tête mollement appuyée sur son bras; oh! pouvoir effleurer de mes lèvres ses paupières fermées, et cette longue, longue ligne de cils bruns et soyeux qui s'étend au-dessous de ses sourcils étroits et arqués.--Oh! pouvoir baiser ce menton si doux, si frais, et ce joli col aux veines bleues.--Oh, pouvoir caresser de mon souffle ce sein arrondi qui se distingue à peine par son éclatante et pure blancheur des dentelles qui le voilent à demi.--Oh! sentir cette haleine de jeune femme s'échapper suave et amoureuse de cette bouche aux petites dents perlées... Oh! étreindre ces formes élégantes si voluptueusement dessinées par ce souple et complaisant tissu....

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Et se dire tout cela est à moi!--Elle si réservée, si contrainte, si observée dans le monde, que j'ose à peine toucher ses doigts roses et effilés; elle qui sous la mantille cache à tous les yeux ses épaules et sa gorge, elle qui devant ce monde n'a pour moi que des paroles sèches et glaciales... pour moi elle aura bientôt des mots d'amour qu'elle me dira, sa joue sur ma joue, sa main dans mes cheveux, tous ces trésors dont le soupçon seul m'enivre, elle me dira bientôt.--C'est à toi... à toi seul, mon amant, à toi seul mon coeur les donne... les donne avec ivresse... car je conçois maintenant le bonheur d'être belle...

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Et Roméro transporté éteignit une lampe qui brûlait devant une madone, et voila cette pieuse image selon la superstition ou la pudeur espagnole.--Alors il s'approcha de Méina qui dormait toujours, et penché vers elle aspirant son souffle avec délices:--Mon ange,... c'est moi.., ne crains rien... dit-il d'une voix si basse qu'elle se perdit aux lèvres de la jeune femme...--Mais les lèvres parurent entendre... car elles murmurèrent aussi...--Mon Roméro,... mon ange,... ou plutôt mon démon...--Et il y eut un moment où les pleurs de Méina et de Roméro se confondirent.--Lui priait;--elle refusait.--Mais il y avait tant d'amour dans ses refus qu'ils enivraient encore Roméro qui pressant sur sa bouche amoureuse les beaux yeux de Méina toute frémissante.--Oh, mon ange, lui disait-il, je veux te devoir à ton amour... car j'aime mieux, vois-tu, un regard donné qu'un baiser ravi! Tu m'accordes tant... mon Dieu... que je n'ose demander... à toi je sacrifierais mes désirs, mon amour! Je te le dis, ange de toute ma vie, ange, ange adoré, je ne veux rien que donné par toi... car en toi, j'idolâtre tout... jusqu'à tes refus.

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Et Méina vaincue par tant d'amour et de soumission dit enfin:--Mais tu veux donc que je meure, ou que je devienne folle... dis... tu le veux... tu veux que je devienne folle... Eh bien... oui... tu verras si je t'aime au moins... et c'étaient alors ses lèvres séchées par le désir qui cherchaient les lèvres de Roméro... et c'étaient ses beaux bras qui entouraient le cou de Roméro pour l'attirer et le presser sur son sein qui brûlait... car elle aimait bien aussi... puis elle eut encore la force de dire, et la madone, mon Roméro?...--Elle est voilée, mon ange...

§ V.

Le lendemain les oisifs de Prédia regardaient attentivement du côté d'el Puerto, car ils voyaient de loin s'avancer un cheval noir avec des tresses rouges et des fleurs de grenadier au frontail... mais le cheval était sans cavalier.--Eh mais, dirent-ils, c'est le cheval noir de Roméro... mais où est donc Roméro et son beau lévrier?...--Et comme le cheval passait près d'eux, ils virent du sang à ses pieds...--serait-il donc arrivé malheur à Roméro dirent-ils encore, car ils ne le haïssaient pas, malgré son air sombre et dédaigneux. A ce nom de Roméro... le pauvre cheval qui passait près d'eux, tourna la tête comme s'il eut compris le nom de son maître, poussa un hennissement plaintif et prit tristement le chemin du pont de la Guadaléta... du vieux pont moresque maintenant noir et silencieux.

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Roméro, reprirent les oisifs, a pris hier soir la route de Médina qui est au nord.--Comment son cheval revient-il seul et ensanglanté par la route d'el Puerto qui est au sud? Mais Dieu me sauve, dit l'un, voici don Balthazar d'el Puerto, le vaillant tauréador que l'on croyait à Séville.... le voici monté sur son grand cheval Rouan.--Sainte Vierge, il est bien pâle,... il va nous instruire peut-être, lui qui vient d'el Puerto... du sort de Roméro.--Oh là! seigneur don Balthazar qui venez d'el Puerto, y avez-vous vu un chien blanc et un jeune cavalier monté sur un beau cheval noir?

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--Oui, messeigneurs, le cheval noir avait des houppes rouges, et le chien blanc un collier noir et bleu.--C'est cela; seigneur don Balthazar.--Le cheval avait des houppes rouges...--Moins rouges pourtant, messeigneurs, que le sang qui sort de la gorge du maître et du chien.--Que voulez-vous dire, seigneur don Balthazar?--Oh! je veux dire, que je viens trouver monsieur l'alcade, pour le prier d'envoyer le corps de Roméro au cimetière, car je l'ai tué.--Et ma femme Méina... à l'hospice des fous, car elle est folle.--Et sans dire plus, le seigneur don Balthazar tourna la tête de son grand cheval Rouan du côté de la place des Cinq Tours.--Moi qui avais vu passer don Balthazar avant que Roméro n'ait quitté Prédia, dit l'un, je l'aurais averti... mais le voyant se diriger vers Médina... je n'ai eu garde de penser qu'il s'en allait au Puerto.--Comme ma femme va toujours dans la rue de Gédéo, il faudra que j'espionne dans la rue de Jallo, qui est à l'opposé, dit un autre.

§ VI.

Don Balthazar avait dit vrai, soupçonnant l'amour de sa femme pour Roméro, il était revenu de Séville trop tard pour lui, trop tôt pour Roméro et Méina; car vous le savez, Roméro fut tué sous les yeux de sa maîtresse, et, à cet horrible spectacle, Méina perdit la raison.--Une fois folle, Méina, qui depuis long-temps était pâle et triste, souffrante et rêveuse, devint plus belle que jamais,... plus heureuse que jamais; car avec sa raison le souvenir de cette nuit fatale avait disparu... Tout a disparu de son coeur pour faire place à cette conviction fixe et immuable:--_Qu'elle est restée seule sur la terre avec Roméro._--Aussi, Méina est maintenant heureuse; car avant sa folie... c'est à peine si elle osait prononcer le nom de Roméro.--Ce nom qui faisait tout vibrer en elle. Ce nom qu'elle n'entendait pas sans palpiter.--Ce nom qu'elle avait toujours aux lèvres, et qu'il fallait cacher.--Ce nom qu'elle seule redisait sans cesse, ce nom dont elle combinait les lettres de mille façons, pour y chercher un présage de joie ou de larmes.

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Qu'elle est heureuse!--Ce nom elle peut le dire maintenant, et elle le répète à chaque minute du jour.--Ces aveux qu'elle pouvait à peine faire à son amant, car les instants où elle voyait Roméro étaient si rares et si rapides que les baisers étouffaient les paroles. Ces aveux elle les lui fait maintenant, sans honte; ces caresses ardentes et passionnées dont le seul souvenir la transportait, elle lui en parle maintenant sans rougir?... Elle qui osait à peine autrefois cueillir la fleur qu'elle aimait pour la baiser en cachette et la donner ensuite à Roméro qui pressait alors cette fleur chérie sur sa bouche, sur ses yeux, sur son coeur avec une ivresse délirante, maintenant elle dit à Roméro en l'entourant de ses deux bras: Mets cette fleur sur mon sein, Roméro! cette pauvre fleur arrachée à sa tige, et qui va mourir, car nos baisers l'ont toute fanée...

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Elle dit à Roméro:--«Quel bonheur, dis, mon amour, que nous soyons restés nous deux seuls sur la terre; car maintenant vois-tu... le soleil ne brille plus que pour nous deux... pour nous deux seuls les fleurs sont fraîches et parfumées; ces oranges vermeilles, ces figues empourprées... tout cela est pour nous deux seuls, mon Roméro... et quand la nuit la lune se lève et répand à flots sa tremblante et pâle clarté que tu aimes tant... c'est pour nous deux seuls, qu'elle se lève, Roméro...--Ce ciel bleu, ce ciel tout brodé d'étoiles qui ravit si souvent nos regards... pour nous deux seuls il scintille, mon Roméro.--Pour nous deux seuls... quand nos bras enlacés, nous confions nos soupirs d'amour à la voûte embaumée des amandiers; pour nous deux seuls le Tuléa chante d'un ton si plaintif et si doux, en laissant bercer son nid au souffle expirant de la brise...

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«Et puis, conçois-tu, mon Roméro, tout ce qu'il y a de grand et de profond dans cette pensée? que la nature entière n'existe plus que pour nous deux!....--Et puis, si tu savais aussi comme ces mots, _nous deux_, résonnent doucement à mon oreille... Toute notre vie est dans ces deux mots, n'est-ce pas, mon ange?... Mots charmants qui devraient n'en faire qu'un.--_Nous deux_, pensée d'égoïsme et d'amour à la fois; car il fallait que cela fût ainsi, Roméro, nous deux devions être sacrifiés au monde, ou le monde à nous deux.--Et puis encore, vois comme Dieu nous bénit, en nous ôtant la mémoire des sens;--Ainsi, mon amour.., jamais la satiété ne nous atteindra de son souffle glacé... parce que la satiété, c'est le souvenir; et que le désir, c'est l'espérance.»

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Mais, au nom du ciel, puisque Roméro est mort, dites-moi quel malheureux peut servir de jouet à cette folle? Quelque fou comme elle, n'est-ce pas? Car quel homme doué d'une tête qui pense, et d'un coeur qui bat, pourrait, sans mourir de désespoir, entendre cette voix si pure et si tendre lui dire: oh! que je t'aime, Roméro! s'il n'était pas Roméro?--Qui pourrait sentir sans frissonner de rage, cette main si douce et si blanche presser la sienne, cette tête ravissante s'appuyer sur son épaule, s'il n'était pas Roméro? Oh! se dire, en m'appelant, ce n'est pas moi qu'elle appelle, c'est Roméro... ce n'est pas ma main qu'elle presse, c'est la main de Roméro.--_Lui_, toujours et partout, _lui_, idée fixe, seule éternelle; pensée qui occupe jusqu'aux plus intimes replis de son coeur; _lui_... pensée devant laquelle a disparu le monde entier, parce que avant que d'être folle, le monde entier lui était odieux; car elle sacrifiait à ce monde le seul bonheur qu'elle eût jamais compris--_Lui_, seul souvenir où se soit réfugiée tout entière cette âme si naïve et si aimante... Oh! se dire tout cela... Mais c'est un épouvantable supplice.... Encore une fois, c'est quelque fou qui l'endure ce supplice? Car la folie, mille fois la folie... plutôt que la raison à ce prix...

* * * * *

Oh! non; non, ce n'est pas un fou qui endure ce supplice; c'est un homme qui a toute la raison nécessaire pour analyser et comparer une à une les atroces douleurs qui le déchirent; c'est un homme qui a tout le sens voulu, pour pouvoir blasphémer justement le passé, le présent et l'avenir; cet homme, c'est le seigneur don Balthazar l'homicide,--don Balthazar qui a tué Roméro, et n'a pas porté la peine des meurtriers, parce que les lois faites par les hommes, lui donnaient le pouvoir de tuer impunément.

Mais d'autres lois avaient d'avance vengé Roméro.--Ces lois que la nature met au coeur de chaque être à qui elle a donné une âme.... ces lois qui nous disent:--Ton âme isolée est incomplète; cherche sa soeur, son autre âme.--Si tu la trouves, c'est que Dieu t'aura béni, parce que deux âmes fondues en une seule, c'est le ciel.--Si tu la rencontres... oh! tu te sentiras entraîné vers elle par un penchant invincible; et cette sympathie inexplicable t'emportera, t'élèvera bien au-dessus des considérations sociales pour te faire éprouver tout le bonheur qu'il a été donné à l'homme de sentir; comme l'aigle qui s'élève au-dessus des nuages pour planer plus près du soleil et ressentir la chaleur de ses rayons éblouissants!

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Et puis, pour que ce bonheur soit complet, il y aura du courage à le chercher, à braver les clameurs confuses des mots de déshonneur et d'infamie... du courage à braver la mort même, une mort qui reste impunie, une mort que la société cite avec orgueil comme juste et morale, une mort dans l'ombre.--Un lâche poignard qui vous tue désarmé.--Une mort qui vous frappe.--Bénie soit-elle.--Qui vous frappe comme elle a frappé Roméro, au milieu des plus ravissantes voluptés.--Une mort, enfin, qui vous absout, puisqu'elle vous punit.

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Oui, Roméro est vengé;--car don Balthazar, si fier, ne veut pas que celle qui porte son nom serve de risée aux valets.--Seul, il s'est enfermé avec elle... avec elle seule... dans la maison d'el Puerto.--Avec Méina, plus belle qu'elle ne l'a jamais été, elle est fraîche et rose... ses lèvres sont vermeilles, son teint éclatant. Seulement ses yeux sont fixes, fixes comme les yeux des fous... mais sa voix est toujours douce et pure... Et, sainte Vierge, don Balthazar l'entend souvent sa voix, car c'est à lui qu'elle dit encore en souriant, la tête penchée sur son épaule:

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«Roméro, mon amour, te souviens-tu du premier jour où je te vis? Ton regard s'attacha d'abord au mien, et comme je baissais les yeux pour les relever bientôt... je rencontrai encore les tiens... Alors je rougis... et une soudaine pensée de bonheur commença de poindre en mon coeur.--Roméro, te souviens-tu de ces fleurs jalouses qui me cachaient à ta vue; car c'est à peine si entre deux touffes de roses je pouvais t'apercevoir... tant il y avait de fleurs, de tristes fleurs, quoique brillantes de mille couleurs sur le tombeau de ma pauvre mère... Eh! vois, mon amour... tout ce que cette première entrevue aurait paru présager de funeste... si l'on croyait à la fatalité...

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«Roméro, te souviens-tu d'une autre fois... où Perdita... cette femme que je haïssais, sans savoir pourquoi, appelait en vain tes regards qui ne quittaient plus mes yeux... mes yeux qui te souriaient... qui te disaient...--aime-moi... je t'aimerai mieux qu'elle.--Te souviens-tu encore, Roméro, de ce jour où tes premières caresses m'avaient comme enivrée; que j'étais toute pâle; que mes lèvres étaient blanchies, mes yeux fermés, et qu'il me fallut tomber dans tes bras, tant l'émotion était irrésistible et profonde!

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«Roméro, te souviens-tu de cette belle, belle étoile du soir qui se levait si étincelante derrière les orangers, et que me la montrant, tu disais:--Mon ange, vois-tu notre étoile,--mystérieux emblème d'un amour caché!--Combien de fois nos yeux l'ont suivie dans sa course et l'y suivront encore.--Oh! j'aime cette étoile, parce que nous l'avons admirée ensemble, et que de bien douces pensées s'y rattachent. Aussi, combien je maudis le nuage jaloux qui me la dérobe parfois, ma belle étoile.--Je le maudis comme je maudis ta mantille quand elle me cache ton regard;--comme je maudis le bruit qui couvre ta voix. Et puis encore, mon ange adoré, j'aime cette étoile, parce que, indifférente à tous, elle n'est précieuse qu'à moi seul. Pareille à un coeur aimant, ignoré de tous, et connu d'un seul:--Brille, brille parmi tes soeurs, belle étoile; décris ta courbe, monde inconnu, et emporte avec toi un secret que tu ignores.--Va! c'est un confident discret, Méina, et si tu ne m'oublies pas, confie-lui chaque soir une pensée ou un souvenir. Car chaque soir je passe de longues heures à lire dans son disque scintillant.

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«--Roméro, te souviens-tu de ce petit enfant aux longs cheveux bouclés:--Tu étais loin de moi, je baisais sa petite bouche si fraîche et si rose, et puis je l'envoyais vers toi... Tu la baisais aussi... Et cette jolie bouche enfantine servait ainsi de messagère à nos baisers...

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«--Roméro, te souviens-tu de cette lettre que tu m'écrivais en partant, et qui commençait ainsi:

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«Sais-tu que l'amour rend cruel, Méina? tiens vois-tu, loin de toi, je souffre une torture affreuse... oh! affreuse. Eh bien j'aurais une joie ineffable à savoir que tu souffres aussi;--que toi aussi tu as de ces brisements de l'âme... à chaque doute, à chaque pensée d'oubli...--Que toi aussi tu éprouves de ces terreurs profondes, de ces moments de rage et de désespoir, qui font naître les voeux les plus atroces... car quelquefois Méina...--pardonne,--quelquefois j'ai désiré te savoir morte... morte... Maintenant que tu m'as aimé...--Mais, dis-le... dis,... ange adoré,... éprouves-tu cela, toi? Oh, si tu l'éprouvais aussi,--si chaque battement douloureux de mon coeur répondait dans le tien si, alors que pleurant loin de toi... je dis, Méina,--ton coeur m'entendait et répondait--Roméro!....

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Puis s'interrompant--et secouant sa jolie tête d'un air de fierté... «Vois-tu, mon Roméro, disait Méina, vois-tu que je la sais, ta lettre? car le souvenir m'est resté pour tout ce qui est _toi_;--mais, depuis que nous sommes seuls sur la terre, j'ai oublié tout le reste, Roméro...--Ma mère? je ne me souviens plus de ma mère...--mon enfance? je ne me souviens plus de mon enfance,... parce que tu n'étais pas là, _toi_,--et qu'il me semble que toujours, toujours j'ai été comme maintenant, seule au monde avec toi.»

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Et c'est don Balthazar qui entendait tout cela.--Aussi trouvant un jour ce supplice au-dessus de ses forces, et ne voulant pas devenir fou à son tour, don Balthazar alla consulter un savant praticien qui avait un secret infaillible pour guérir les fous,--moyennant beaucoup d'argent.--L'homme habile vint voir Méina, et dit,--qu'il y avait de l'espoir!!!--aussi le misérable piqua ce joli corps de mille façons, coupa les longs cheveux bruns de cet ange, pour lui mettre un horrible topique sur la tête, disjoignit presque ses membres délicats, par d'affreuses secousses électriques;--et à chaque gémissement de la pauvre femme, le savant répondait en frottant ses grandes mains osseuses:--tout va bien. Oh, voyez-vous, seigneur Balthazar, c'est que mes moyens sont sûrs...--Tout allait bien en effet,.. oh bien... car la mémoire commençait à revenir;--et pourtant don Balthazar éperdu... à genoux... rien qu'en voyant les regards que Méina lui jetait en passant ses mains sur ses yeux, comme si elle se fût éveillée d'un songe...--Don Balthazar eût tout donné pour qu'elle redevînt folle...--Mais il n'était plus temps;--les beaux secrets du savant n'allaient pas si loin, il fallait Roméro pour cela...

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Et à mesure que la mémoire revenait à Méina, ses yeux si brillants se voilaient; ses joues devenaient pâles et sa bouche perdait son sourire:--car la mémoire chassant devant elle le riant mensonge qui était toute la vie de Méina... la mémoire s'avançait terrible et funeste... chargée de souvenirs déchirants... s'avançait comme une vague lourde et sombre qui déroule en mugissant des eaux tonnantes, et change en abîme noir et profond... une plage naguère calme et dorée de tous les feux du jour...

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Avec la mémoire, la première pensée qui s'offrit à Méina fut encore pour Roméro;--mais ce souvenir cruellement exact lui rappela que Roméro était mort... mort assassiné à ses yeux.--Oh! ce souvenir inexorable ne lui mentit pas comme les consolantes illusions de sa folie.--Ce souvenir la rejeta brutalement au milieu de cette épouvantable nuit d'amour et de meurtre, de voluptés inouïes et de cris de mort.--Une seconde fois elle entendit les dernières paroles de son Roméro... elle sentit encore son sang jaillir sur elle...--Elle se vit à genoux devant Balthazar... criant éperdue:--Oh! ne le tuez pas... tuez-moi plutôt... tuez-moi aussi...--Une seconde fois elle entendit le rire atroce de Balthazar, lorsqu'appuyant son large pied sur le corps inanimé de Roméro, il le frappa au visage avec son épée de tauréador, en lui disant:--Lâche et traître, je suis vengé!

Puis sa seconde pensée fut pour son mari.--Il était là... lui qui avait tué son Roméro, son amant à elle, désarmé, faible et surpris, il l'avait tué sans défense, et puis encore il l'avait appelé lâche! et puis encore il l'avait frappé au visage...--Alors Méina éprouva pour Balthazar la haine la plus profonde.--Et cela sans remords.--Le sang de Roméro avait déjà payé Balthazar.--Elle, bientôt, allait aussi s'acquitter envers lui. Balthazar était vengé, elle pouvait donc le haïr.--

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