Part 3
Tout-à-fait fixé sur la moralité du gros homme, Narcisse le considéra dès-lors comme un chef de pirates, et l'Albinos, le grand Napoléon, sa sainteté le Pape, Jésus-Christ et les acteurs de la Passion comme des scélérats de sa troupe qui pouvaient avoir jeté à l'eau le capitaine Hochard et ses matelots, les estimables Bas-Normands, qui avaient de si bonnes moeurs.
Il y avait du vrai dans ses conjectures; et, par une singulière fatalité, par un étonnant caprice de notre organisation, cet événement qui devait le mettre en liesse et joie, puisqu'il lui promettait une vie rude et forte, des moeurs tranchées, heurtées; cet événement, dis-je, le trouva froid et prosaïque: on eût dit que son âme de poète avait été frappée du même coup de poignard, qui frappa au coeur l'honorable capitaine.
Et Narcisse Gelin commença de trouver le pauvre M. Hochard un être assez poétique, il le regretta même: il le poétisa aux dépens du gros élève de Curtius; il poétisa tout, jusqu'aux matelots Bas-Normands, qu'il avait maudits: eux si roses, eux si frais, eux si bonnes gens: il vit une belle opposition entre ces hommes si simples et les périls continuels qui les assiégeaient. Cette bonhomie au milieu de la tempête lui parut sublime; cette goëlette transportant tout à l'heure d'un monde à l'autre cette petite colonie simple, bonne, naïve comme un tableau de Téniers, lui parut avoir aussi sa poésie à elle, une poésie qu'il préférait de beaucoup à celle de la _Cauchoise_, maintenant montée par une demi douzaine de scélérats, allant porter partout le meurtre et le pillage.
Et il se fit aussi une singulière révolution dans ses sympathies littéraires. Il se prit à adorer Gessner et ses _Idylles_, ses jolis moutons si blancs, son gazon si frais, ses arbres si verts, ses fleurs si parfumées: oh! qu'il regrettait ses bergers, et leurs flûtes, et leurs danses, et leurs chants, et la violette, et le corset des jeunes filles, et la cloche du soir, et le bêlement des troupeaux et la nuit paisible et pure du joli village qui se mire aux eaux limpides du lac!....
--Oh! disait Narcisse en se roulant dans sa couverture avec un frisson prodigieux... Oh! voilà une poésie vraie, douce et consolante! Oh! que je donnerais maintenant les vagues les plus monstrueuses pour un petit ruisseau qui glisse sur le sable,--les figures les plus tannées, les plus cicatrisées, pour une douce et gracieuse figure d'enfant ou de jeune fille...--Un ciel noir, orageux, fût-il sillonné de mille éclairs, et déchiré par les éclats de la foudre, pour le ciel pur et riant du mois de mai, au lever d'un beau soleil.
De pensées en pensées, de peurs en peurs, de regrets en regrets, Narcisse gagna le point du jour. Il commençait à voir la position en face.--Que vont-ils faire de moi? se disait-il...
Il allait peut-être se répondre à lui-même, lorsqu'un coup de canon retentit longuement sur l'immensité de la mer...
--Qu'est-ce que cela? pensa Narcisse, je n'ai pas vu de canon à bord...
Un bruit sec accompagné d'un sifflement assez aigu, l'étonna bien davantage; surtout quand il vit un boulet d'une jolie taille entrer par le flanc du bâtiment, ricocher sur le plancher, du plancher au plafond, et du plafond, aller se loger à moitié dans le bord opposé....
--Je suis perdu, dit le poète, les dents serrées, s'évanouissant de terreur.
CHAPITRE III.
Ce qui advint à Narcisse Gelin, et comment il eut de terribles sujets de stupéfaction.
Quand Narcisse Gelin revint à lui, il était au grand air sur le pont de la goëlette, les fers aux pieds et aux mains; placé entre deux marins vêtus d'un pantalon blanc, d'une veste bleue, et d'un petit chapeau couvert d'une coiffe blanche, fort propre; chacun était armé d'un sabre.
Il tourna la tête, le malheureux, et il vit l'homme aux figures de cire; accommodé comme lui, et ses six compagnons verrouillés et cadenassés de la même façon, soumis à la même surveillance.
Puis à une encablure de la goélette, un beau brick de guerre, étroit, hardi, allongé,--pour le moment en panne, et portant à sa corne un large pavillon bleu, à croix rouge et blanche dans un de ses angles.--C'était le pavillon anglais.
--Pourriez-vous me dire, Monsieur, dit Narcisse en s'adressant au gros homme; ce que tout cela signifie?
--Tiens, cet autre!... Je n'y pensais plus... cela signifie, mon garçon; que dans un quart d'heure... Mais, dis-moi, tu vois bien les vergues de ce brick...
Qu'entendez-vous par les vergues? fit gravement Narcisse...
--Ah! l'animal!...--Ce bâton qui croise le mât en travers... Comprends-tu?
--Je comprends.
--C'est heureux.--Vois-tu au bout de cela un homme accroupi, à cheval sur ce bâton?
--Je vois l'homme accroupi.
--Sais-tu ce qu'il fait!
--Je ne sais ce qu'il fait.
--Il arrange une corde.
--Pour?...
--Pour... nous pendre.
--C'est-à-dire... pour _vous_ pendre... _vous!_ mais pas moi.
--Ah! c'te farce..., toi comme nous, donc; tiens, est-il bégueule celui-là!
--Je ne suis pas bégueule, mais vous comprenez bien, mon cher ami, que cela ne peut pas être, vous êtes des pirates, à la bonne heure, mais je ne suis pas pirate, moi; je m'appelle Narcisse Gelin; poète connu et domicilié à Paris; passager à bord, et pas du tout de votre bande...
--Alors, dis-leur,... c'est trop juste...
--C'est ce que je compte faire... heureusement voici venir un officier.
Prenant alors l'air aussi digne que possible, tempéré pourtant par une nuance de soumission, Narcisse Gelin commença en ces termes:
--Je dois éclairer votre conscience. Monsieur l'officier:--Parti comme passager à bord de la _Cauchoise_, c'est un heureux hasard que je n'aie pas partagé le sort de l'infortuné capitaine et de ses malheureux ma...
L'officier l'interrompit alors en anglais; d'un air irrité et donna dans cette langue un ordre aux matelots qui serrèrent les pouces de Narcisse, de façon à les briser...
--Eh bien! reprit le gros homme, sais-tu ce qu'il vient de dire.
--Mon Dieu, non reprit Narcisse, tout tremblant, en regardant ses pouces.--Il vient de dire:
--Bâillonez ce chien, et voilà...
--Mais il n'entend donc pas le français?
--Pas un mot, ni lui ni les autres.
--Mais, Dieu du ciel, vous savez l'anglais, vous...
--Comme ma langue propre..., mon fils.
--Mais alors, dites lui..... tout..... bien vite.
--Du tout..., tu m'as appelé _intrigant_ dans la chaloupe.--Tu seras pendu, ça t'apprendra...
Narcisse allait répliquer mais le bâillon l'en empêcha.
Il fit quelques gestes assez démonstratifs, mais cette pantomime toucha peu les Anglais.
--Pour te consoler, lui dit le gros homme, je vais t'expliquer tout cela, il est bien juste que tu saches pourquoi l'on te pend.
Je m'appelle Benard; depuis vingt ans je fais la course, il va environ six mois je montai un lougre, et quel lougre, mon fils!--Je rencontre un brick anglais marchand, qui revenait de Lima, chargé de gourdes, je l'attaque et le prends.--Comme il était un mauvais marcheur, je le coule et son équipage, je garde les gourdes et je file... Ce gredin de brick que tu vois là... me pince au vent le lendemain, je lui parais suspect, il vient à mon bord, visite tout, trouve les gourdes, quelques paperasses du capitaine que l'on avait bêtement gardées, et il comprend l'histoire.
Au lieu de nous faire tous pendre, comme il en avait le droit, et comme il va le faire tout à l'heure, il nous met tous aux fers, et nous mène en Angleterre pour faire un exemple.
Ma foi, là, je me tortille tant des pieds et des mains, que je dérâpe du ponton, je file à la côte, je fais marché avec un contrebandier qui me débarque à Calais. De Calais je viens à Brest:--Je vois cette jolie goëlette en armement, je fais mon plan avec des amis que j'embauche; la malice des figures ne va pas mal; cette nuit, nous envoyons le capitaine d'ici par-dessus le bord avec ses dix faï-chiens de Normands; tout va bien, très-bien, et il faut qu'au petit jour, nous ayons pour réveil-matin une visite de ce gueux d'Anglais. Le même de la fois du lougre, c'est un entêtement ridicule de la part du bon Dieu; enfin l'Anglais, ce gueux de _même_ Anglais est venu à bord, a visité les papiers, m'a reconnu, et comme j'ai tout avoué, vu que sans cela j'aurais été pendu tout de même, il va faire notre affaire tout de suite, pour que ça ne soit pas remis indéfiniment, nous souquer à tous un bout de filin autour du cou, car il est bien sûr de ne pas rencontrer parmi nous un cardinal ou un évêque.--Je te parie que dans une heure, quoique tu m'aies l'air d'un chanteur, tu auras la respiration si gênée, que tu ne pourras seulement pas chanter: _J'ai du bon tabac_... Ah! mais voilà le signal, pavillon rouge en berne, c'est la danse... Adieu, mon agneau... Aussi, pourquoi diable m'as-tu appelé intrigant!..
Il était moralement et physiquement impossible à Narcisse Gelin de répondre un mot; il se résigna, se confia à la Providence, ferma les yeux et sentit son coeur faillir.
Il ne pensait plus du tout à la poésie, et tout ceci était poétique pourtant, ce beau ciel, cette mer bleue, ces pirates garrottés, ces costumes pittoresques, cette justice si franche et si brutale, ce Benard avec sa force colossale, sa vie errante, ses crimes, sa piraterie.
Il faut l'avouer à la honte du fils du mercier, rien de tout cela ne trouva écho dans son âme; il ne pensait qu'à une chose, à la corde qui allait lui serrer le cou, et d'avance son gosier se contractait tellement, qu'il n'aurait pu avaler une goutte d'eau. Le pirate Benard avait merveilleusement deviné le phénomène physiologique: ainsi qu'il l'avait annoncé à Narcisse Gelin, ce dernier eût été dans l'entière impossibilité de chanter: _J'ai du bon tabac_...
On passa les pirates l'un après l'autre à bord du brick. L'un après l'autre on les hissa au bout-dehors de la grande vergue et au bout d'un cartahul, en réservant Benard pour la _bonne bouche_, comme il disait plaisamment.
Narcisse Gelin et Benard restaient tous deux seuls:
--Après vous, lui dit Benard en ricanant; et quand le fils du mercier se sentit guinder au bout du cordage, les derniers mots qu'il entendit furent: Ah! je suis un intrigant?
Plaignez le poète.
--C'est tout de même vexant de manquer une aussi belle affaire, murmurait Benard à moitié chemin de la vergue.
Quand sa tête toucha la bouline:--ah! dit-il, voilà que je vais faire _couic_...
Et puis ce fut tout. Les corps des forbans furent jetés à la mer.
On mit un équipage à bord de la goélette, qui gagna Portsmouth avec le brick.
Le père de Narcisse Gelin dit quelquefois d'un air de supériorité à son voisin Jamot l'épicier: Mon fils le poète est _aux îles_... il doit y faire une fameuse fortune.
Depuis trois mois il attend une lettre de Narcisse.
CABALLO NEGRO Y PERRO BLANCO.
(CHEVAL NOIR ET CHIEN BLANC.)
TRADITION D'ANDALOUSIE.
C'est un bonheur que rencontre souvent la folie...
SHAKESPEAR, _Hamlet_, act. II, sc. 2.
Si nous n'avions jamais aimé si tendrement, si nous n'avions jamais aimé si aveuglément, si nous ne nous étions jamais vus, jamais quittés, nous n'aurions jamais en nos coeurs brisés...
BURNS.
A tu--por--tu--Para tu-- Azul y negro.
§ Ier.
On dit que la folie est un mal, on a tort, c'est un bien.--Pour le fou pas de déception possible.--Le fou qui se croit roi, ne perd jamais son royaume.--Le fou qui se croit Dieu, ne voit jamais ses autels abattus.--Le fou est peut-être le seul dont la journée soit pleine; pour lui, jamais de ces moments de vide, de ces heures de néant, où l'âme s'engourdit et se glace.--Comme le grelot sonore qui, tremblant au bonnet du fou, ne rend qu'un son, mais bruit sans cesse... L'âme du fou ne renferme qu'une pensée, mais cette pensée retentit et vibre incessamment.
Le fou aime tout le monde, car il n'y a pour lui ni envieux, ni méchant... si pourtant... il a un ennemi implacable, acharné, qu'il redoute par instinct,--c'est le médecin. Cet ennemi qui tâche de lui rendre _la raison_, qui s'obstine à saper son trône, si la folie, fée prodigue et bienfaisante, l'a doté d'un trône. Cet ennemi qui vient méchamment briser ses beaux diamants aux facettes scintillantes, aux aigrettes de feu... Si la fée lui a ouvert les mines éblouissantes de s'Talphaan.
* * * * *
Pauvre,... pauvre fou... il ne demande au monde qu'une couronne de carton..... pour diadème,... que quelques cailloux pour écrin; et on veut encore les lui ôter!--En vérité, c'est peut-être son infernale habitude d'envie et d'égoïsme qui pousse la société à dire à cette heureuse et folle créature: ta vie est concentrée dans une illusion qui fait ton bonheur, ta joie de chaque moment; tu prends ce carton pour une couronne impériale,... ce n'est que du carton, du vil carton fait avec de sales guenilles.. entends-tu bien;.. vois plutôt.--Et les douches aidant, on le lui prouve; il y a des maisons pour cela, qu'on appelle philanthropiques.
* * * * *
On dit que la folie est un mal, on a tort: c'est un bien;--c'est une puissante et profonde exaltation de l'intelligence,--c'est une vie toute spiritualisée;--une ivresse perpétuelle, une extase sans fin pour le fou. La folie est plus qu'un rêve, plus qu'une vision, c'est même quelque chose de plus que notre réalité à nous, car notre réalité peut nous échapper, la sienne jamais.--Le fou est poète, il fait de la poésie en action, de la poésie toute positive, il la crée, il la voit, il la touche.--La pierre brute et terne à laquelle il dit: tu seras étincelante de mille rayons... étincelle à ses yeux. S'il dit aux guichetiers, à vous, à moi:--Vous êtes ma cour, vous êtes mes gentilshommes tout couverts d'or et de soie, à ses yeux, cela est ainsi qu'il l'a dit.
Enviez donc le fou qui voit ce qui n'est pas, et plaignez l'homme de froide raison qui voit ce qui est.--Enviez surtout l'insensé qui n'a plus la mémoire:--cette plaie terrible de l'humanité qui flétrit l'avenir par le passé; la mémoire qui fait retentir la douleur d'un jour, jusqu'au dernier de nos jours; la mémoire qui est aux chagrins profonds, ce que l'écho est au bruit.
* * * * *
Si vous doutez du bonheur des fous..., alors écoutez une histoire bien vraie et bien malheureuse:
§ II.
Prédia est un riche, riche village de cette belle Andalousie si brune et si dorée; la jolie rivière de Guadaléta le traverse et roule ses flots d'argent sous les noirs et gothiques arceaux d'un pont autrefois bâti par les Maures. Il y a sur les piliers de ce pont de belles campanules vertes, à fleurs roses qui courent sur les sculptures effacées, et jettent chaque année de nouveaux germes dans les cassures de ces vieilles pierres tristes et sombres.
* * * * *
Au bout de ce pont, du côté de la plaine, est une maison silencieuse et isolée.--Des palmiers et des acacias touffus, formant un épais rideau de verdure, voilent et ombragent ces murailles; aussi de cette maison on aperçoit seulement la terrasse, et encore la tente dont elle est couverte ne se déroule-t-elle qu'au souffle de la brise du soir, brise fraîche et parfumée qui, venant de la mer, traverse de grands bois d'orangers en fleurs.--Cette maison est celle de Roméro.
* * * * *
De Roméro, fils de Madrid, et personne, pas même M. l'alcade, ne sait pourquoi Roméro, fils de Madrid, s'est retiré dans un obscur village de l'Andalousie.--Roméro a pour tous compagnons, un vieux serviteur bohémien; un beau cheval noir de Cordoue et un lévrier blanc de la Sierra. Le cheval est digne de la mangeoire de marbre des royales écuries d'Aranjuèz, et le chien eût été payé bien des quadruples par feu monseigneur le duc de Sidonia, qui fit bâtir une maison complète et magnifique pour Mugardos, son grand lévrier blanc à pattes noires et à tête orange.
Tout ce que les oisifs de Prédia savaient de Roméro, c'est que personne n'avait meilleur air que lui, lorsqu'il traversait le pont de la Guadaléta, monté sur son beau cheval noir, son cheval noir tout bruyant de sonnettes dorées, tout éclatant de houppes et de tresses de soie rouge, avec un beau bouquet de fleurs de grenadier fièrement posé de chaque côté du frontail, avec son mors d'acier qui brillait au soleil comme de l'argent, et dont les branches étaient si longues, si longues qu'elles touchaient presque au poitrail.
* * * * *
Les oisifs savaient encore que le cheval s'appelait Péliéko, et le beau lévrier, Arsa... Car lorsque ce beau chien, bondissant à côté de son maître, sautait quelquefois jusqu'au col de Péliéko ou appuyait ses pattes fines et nerveuses sur la croupe de ce noble animal, Roméro lui disait d'un air courroucé:--_Andate Arsa_.--Et le pauvre chien, triste et soumis, suivait d'un air résigné, modérant sa folle joie, et levant de temps en temps vers Roméro ses grands yeux noirs qui brillaient au milieu de sa tête si blanche et si effilée.
* * * * *
Mais ce que les oisifs de Prédia ignoraient, et ce qu'ils auraient bien voulu savoir..., c'était quelle main mystérieuse attachait les fleurs de grenade au frontail de Péliéko;--quelle main avait brodé cette petite image de la Vierge que Roméro portait à son chapeau;--quelle main avait tressé ce collier de joncs bleus encadré dans une bordure de corail noir qui entourait le col du beau lévrier.--Ils auraient voulu savoir encore quelle voix avait dit à Roméro la couleur de son écharpe;--quel nom Roméro portait gravé sur la lame de son large couteau qu'il ouvrait si souvent et qu'il essuyait quelquefois;--quel nom enfin il invoqua, lorsqu'un jour, au milieu d'un pressant danger, il eut l'air de s'adresser à son bon ange.
* * * * *
Mais comment pouvait-on le savoir? Roméro avait un air si sombre et si altier qu'il repoussait la confiance et l'indiscrétion.--Tous les soirs, tous les soirs, dès que le soleil se couchait derrière l'église de Saint-Jean, on voyait bien Roméro suivi de son lévrier blanc, et monté sur son cheval noir, tourner la tête du noble animal vers Médina... Mais aucun oisif n'eût osé suivre Roméro, parce que, dès qu'on le suivait... ses regards étincelaient,--la vitesse de Péliéko devenait grande,--et les dents blanches que montrait Arsa semblaient bien aiguës.
§ III.
Un soir donc, Roméro traversa le pont de la Guadaléta, au moment où cette jolie rivière ne paraissait plus rouler des flots d'argent, mais des flots d'or, tant le soleil l'inondait d'une dernière et vive clarté.--A cette heure tout scintillait de lumière, tout, jusqu'au vieux pont moresque lui-même, lui toujours si triste et si noir, qui, coloré d'une teinte vermeille déroulait alors les sculptures délicates de ces merveilleux arabesques, comme un vieillard soupçonneux montre parfois les riches trésors qu'il tient soigneusement enfouis et cachés.
Un soir donc Roméro laissant flotter ses rênes de soie rouge, la main passée dans sa ceinture couleur du ciel s'en allait sur la route de Médina, chantant et roulant dans ses doigts le tabac parfumé de son cigaretto. Un soir donc Roméro s'en allait chantant une de ces anciennes ballades si naïves composées par Ortega le chasseur sur chaque jour de la semaine.
* * * * *
«_Samedi_ me plaît, samedi me plaît bien plus que tous les autres jours parce que c'est le jour où le chasseur, descendant des montagnes, essuie le canon de sa longue escopette aux ciselures d'argent, et secoue la corne de buffle qu'il porte attachée à un cordon de mille couleurs, il secoue sa corne de buffle; car la poudre en est épuisée, aussi les daims de la Sierra peuvent sans crainte bondir devant le chasseur.
* * * * *
«_Samedi_ me plaît comme le souvenir, parce qu'il suit les jours de course solitaire dans les bois, les jours où le chasseur gravit la montagne, arrive au faîte, et là, s'appuyant sur son escopette, regarde au loin, au loin un village qu'il distingue à peine tant il est inondé de vapeurs.--Et le chasseur regarde ce village, parce que celle qui lui a donné le cordon de mille couleurs dont il est si fier, habite ce village.--Il regarde en disant:--se souvient-elle?
* * * * *
«_Samedi_ me plaît comme l'espérance parce que c'est le jour où l'on revoit celle dont les yeux cherchent vos yeux, celle qui rougit lorsque votre bouche effleure son oreille; car elle sait que si vous lui dites bien bas: Cette nuit sous les amandiers:--Elle sait que demain elle sera toute rêveuse et confuse quoique heureuse en entendant vos pas.--_Samedi_ est donc le plus beau des jours, puisqu'il plaît comme l'espérance et comme le souvenir.--Aussi _Samedi_ me plaît, _Samedi_ me plaît plus que tous les autres jours.
«Dimanche me plaît moins parce qu'on regrette déjà _Samedi_, et qu'on pense avec amertume à lundi; dimanche me plaît moins....»
* * * * *
Mais Roméro s'interrompit tout à-coup, et n'acheva pas sa ballade, car la nuit était sombre, et il avait marché une lieue dans le chemin de Médina.--Roméro retourna brusquement la tête de son cheval du côté de Prédia, d'où il venait, siffla d'une façon particulière, flatta le col nerveux de Péliéko, et lui ayant tendu la main, ce noble animal partit comme un trait, suivi du lévrier qui le dépassait en se jouant.
* * * * *
Où va donc Roméro? Retourne-t-il à Prédia? on le dirait... mais non... car au lieu de traverser le village, il fait un long circuit, le tourne, le dépasse, et court, court rapide dans la direction d'el Puerto, il court... baissé sur sa haute selle en excitant de sa voix l'ardeur de Péliéko qui redouble de vitesse, il court!--Et dans cette course désordonnée, la longue ceinture de Roméro se déroule au vent, les flancs de Péliéko saignent, tant les éperons qui le pressent convulsivement sont aigus, et Arsa dépasse à peine le cheval;... car Roméro a les yeux fixés sur une maison blanche qui devient de plus en plus visible, à travers les ombres transparentes de la nuit; car Roméro donnerait peut-être Arsa et Péliéko et son vieux serviteur bohémien, pour avoir vécu cinq minutes de plus, parce que dans cinq minutes, il aura atteint cette maison blanche.
* * * * *
Cette maison était celle de don Balthazar, le plus fameux tauréador de toutes les Espagnes, un vaillant gentilhomme de Murcie qui un jour ayant tué de sa propre épée sept taureaux dans le cirque, fut doué par la reine d'une royale chaîne d'or pesant cent doublons... un homme qui d'un coup-d'oeil vous jugeait de l'âge d'un taureau...--Un homme qui en voyant seulement la corne d'un novillo, vous disait s'il venait de Castille ou d'Aragon.--Mais par la couronne de la Vierge, pour venir le visiter au Puerto, il faut que Roméro ignore que don Balthazar est allé le matin même à Séville, pour la magnifique course de taureaux de demain, et que, après avoir aiguisé sa tranchante et lourde épée... don Balthazar s'est endormi en rêvant Banderillas et Chulillos.
§ IV.
Pourtant Roméro s'arrête, et confiant Péliéko à son instinct, il fait un signe à son lévrier qui s'accroupit près d'une petite porte dont son maître a la clef... et Dieu me sauve, il faut que don Balthazar ait une bien grande confiance en Roméro pour lui laisser une pareille clef... au moins...--car cette clef ouvre non-seulement la porte du jardin, mais aussi celle du Patio, du parloir, de la galerie, et aussi, sainte Vierge,... celle de la chambre où repose la senora Méina épouse de don Balthazar devant Dieu et monseigneur l'alcade.--Méina dont il est si jaloux.--Méina son diamant,--Méina qu'il n'eut peut-être pas troquée contre la miraculeuse épée de Carréda qui par son propre poids s'enfonçait toute seule dans le col d'un taureau.
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