Part 2
Je haussai les épaules, et laissai mon pauvre maître, que je crus timbré.
Par une inexplicable fatalité, à la hauteur des îles de _Palme_ et de _Fer_ (Canaries), comme je faisais gouverner dans l'espoir de prendre connaissance de l'île Saint-Antoine, le temps se chargea de grains, la brise se fit, il venta grand frais, et la tempête devint bientôt si violente, que dans une bourrasque mon petit mât d'hune et mon bâton de foc furent emportés.
Alors une affreuse idée s'empara de l'équipage, consterné de cette perte, et les matelots s'avancèrent vers moi en poussant avec un horrible accent de rage ces cris frénétiques: A la mer! à la mer le _Croque-Mort_!... il est cause de tout...
Je frémis... et regardais _Ulrik_. Pour la première fois, je le vis sourire... mais quel sourire, mon Dieu!
Infâmes! m'écriai-je en m'armant d'un anspec, je vous assommerai comme des chiens si vous faites un seul pas.
--A la mer... à la mer!... Nous ne voulons pas sombrer pour lui... A la mer!...
Ils s'approchèrent encore. Je me jetai au-devant d'_Ulrik_, qui me dit:--Laissez-les faire: C'est écrit:
--Laisser commettre un assassinat de sang-froid!... Non, non... Descends dans ma chambre, tu y trouveras mes pistolets; tu remonteras avec... En attendant, je vais les maintenir....
Et ce disant, je tournai rapidement mon anspec en m'avançant vers eux.
--Pardon, capitaine... mais le _Croque-Mort_ y passera dit l'un d'eux...
--Oui, oui, il y passera, répétèrent-ils avec fureur.
Et leurs cris dominaient le sifflement de la tempête.
Au même instant, un _noeud d'agui_ me fut lancé; je tombai sur le pont, et fus garrotté en un moment... J'écumais de rage en voyant _Ulrik_ calme, les attendre impassible...
--A son tour maintenant, cria le maître voilier, homme d'une taille énorme, en s'avançant vers _Ulrik_.
En ce moment, la tempête était si furieuse, que le navire donna un violent coup de roulis, et presque tous les matelots roulèrent sur le pont.
--Profite de l'embellie! criai-je à _Ulrik_... A ma chambre!...
Mais lui, s'élançant après les haubans d'artimon, fut d'un bond sur la lisse du navire.
--Je devrais, cria-t-il aux matelots, qui se relevèrent blasphémant; je devrais vous laisser commettre un crime inutile, car ma mort ne peut vous sauver que si elle est volontaire... Ce n'est pas pour vous, mais pour le capitaine, car il a une mère... une mère! répéta-t-il avec un affreux grincement de dents.
Et il secouait les cordages avec fureur.
Je vivrais, je crois, cent ans, que je n'oublierai jamais ce sombre tableau. Je le vois encore, lui _Ulrik_, cramponné aux haubans, les cheveux flottants, sa pâle figure qui se détachait blanche sur le gris foncé du ciel, ses yeux flamboyants et les hideuses contorsions de sa bouche hurlant le mot... mère...
L'équipage resta pétrifié, comme fasciné par cette résolution inconcevable; resta immobile, le regard fixe, attachant sur _Ulrik_ des yeux hagards.
--Adieu donc, capitaine...
Ce furent ses dernières paroles, car il disparut.
--Hourra... hourra, vilain _Croque-Mort_! cria l'équipage en frappant des mains.
On vint poliment me dégager de mes liens.
Je croyais rêver.
Le timonnier qui tenait la barre, fut renversé par un coup de mer, le navire vint au vent, et nous faillîmes engager. Cette violente secousse et cet effroyable péril me firent revenir à moi... Je me précipitai sur la barre; et j'y restai.... commandant la manoeuvre de ce poste, car le temps pressait.
--Vous voyez, chiens, leur criai-je, que le ciel vous punit de votre atroce forfait... La mort de ce malheureux fait-elle cesser la tempête? Elle augmente au contraire, elle augmente... Malédiction!... Dans une heure peut-être, nous irons le rejoindre... lui...
L'équipage fut un peu démoralisé; quelques-uns baissèrent la tête, lorsque l'infernal voilier reparut au grand panneau, portant un coffre...
--Va donc dans le même tombeau que ton maître le _Croque-Mort_! et que le bon Dieu nous laisse en repos, car nous n'avons plus rien à ce matelot de l'enfer.
Et le coffre fut lancé par-dessus le bord, aux acclamations de tout l'équipage, persuadé que la tempête cesserait quand il n'y aurait plus rien à bord qui eût appartenu au pauvre _Ulrik_...
Au contraire, la tempête redoubla de violence. J'entendis une horrible explosion; c'était notre grand'voile que le vent venait d'emporter, d'emporter si rapidement, que je ne vis qu'un point blanc tourbillonner et disparaître en une seconde.
--Malédiction.... enfer!... criai-je.... Dieu est juste!...
--C'est qu'il y a encore ici quelque chose au _Croque-Mort_, dit l'imperturbable voilier. Mousse, descends et cherche, et gare à ta peau si tu ne trouves rien...
* * * * *
Cinq minutes après, le mousse remonta avec un vieux, vieux bonnet de laine rouge, oublié dans un coin de la chambre d'_Ulrik_...
Allons, dit le voilier, en le jetant à la mer... allons, on n'a plus rien à _lui_... _Tais-toi_, et _fais calme_...
Un hasard... (était-ce un hasard)? voulut que les deux ou trois dernières raffales qui nous avaient durement drossés furent, comme on dit, la _queue du grain_... Le vent tomba, le ciel s'éclaircit, la brise souffla légère, et la mer calmit... Depuis ce moment, notre traversée fut heureuse, fut la plus heureuse que j'aie faite, et nous arrivâmes à Buénos-Ayres le 1er janvier.
_N. B._ Le lecteur m'excusera de ne pas lui dévoiler le mystère ou la fatalité qui semble se rattacher au mot _mère_ et au nombre _treize_; mais ne l'ayant jamais su moi-même, je n'ai rien voulu ajouter qui pût dénaturer un fait vrai.
VOYAGES
ET
AVENTURES SUR MER DE NARCISSE GELIN,
Parisien.
CHAPITRE PREMIER.
Comment Narcisse Gelin eut l'idée de voir la mer, en regardant un moulin à vent.
Narcisse Gelin était un bon jeune homme, bien doux et bien honnête; son père, Bernard Gelin, qui tenait un magasin de merceries, rue du Cadran, lui fit donner une éducation libérale.
Aussi à 19 ans, trois mois et un jour, Narcisse Gelin ayant terminé sa philosophie, aurait pu, s'il eût voulu, raisonner fort proprement sur l'âme et les idées innées; mais Narcisse préféra ne pas raisonner du tout.
Doué d'une imagination ardente, vagabonde, puissante et désordonnée, sentant bouillonner en lui l'âme d'un poète, il dit à son père Bernard Gelin:--Je serai poète... je suis poète.--Sois donc poète, dit Bernard, qui exécrait ses voisins et adorait son fils.--D'autant plus, ajouta-t-il, que ça vexera Jamot l'épicier dont le fils n'est qu'un homme de lettres.
Et voilà comment Narcisse fut poète.
Du jour où Narcisse fut poète, il allait en coucou chercher la poésie aux Batignoles, à Vincennes et aux Près Saint-Gervais. Il se pâmait devant les arbres poudreux des grandes routes, s'extasiait devant les moulins à vent, _dont la meule insouciante broie également le froment du riche et du pauvre, et dont les ailes agitées par le vent ressemblent aux voiles d'un navire_.....
A cette pensée de navire, Narcisse Gelin, qui n'avait jamais vu de navire, tressaillit. Tout à coup une pensée soudaine l'illumina. La véritable poésie n'est pas, décidément, sur terre, se dit-il; elle est sur mer: là, une vie rude et énergique; là, des tempêtes; là, des combats; là, des hommes forts; là des hommes âpres; là des hommes à part...--Je verrai la mer, j'irai sur mer.
Et, retournant à la boutique paternelle, il tourmenta, obséda, taquina, tortura tant et si bien Bernard Gelin, que le bonhomme fit une petite pacotille d'objets qui devaient parfaitement se vendre aux colonies.--Il ajouta cinquante louis, quelques larmes et sa bénédiction, embrassa Narcisse et le conduisit à la diligence de Brest.
Or il avait choisi Brest comme lieu d'embarquement, parce qu'un cousin de sa mère était écrivain du port.
Narcisse, arrivant à Brest fut droit chez le cousin, lui exposa ses désirs, sa volonté de poète et lui demanda ses conseils.
Le cousin était justement l'intime du capitaine de _la Cauchoise_; jolie goëlette en chargement pour la Martinique.
Le cousin arrêta le passage de Narcisse Gelin sur _la Cauchoise_. Narcisse eût voulu un nom peut-être plus poétique, plus sonore. _La Cauchoise_ lui paraissait assez vulgaire; pourtant il se décida, le choix étant très borné dans ce port militaire. Mais en vérité, il eût bien donné dix louis de plus pour que la goëlette se fût nommée _l'Ondine_ ou _la Phébé_. Il fallut donc se résigner, d'ailleurs il comptait se dédommager sur le nom du capitaine, car le capitaine devait s'appeler au moins d'_Artimon_ ou _Stribord_.--Point, le capitaine s'appelait Hochard!!!--Malgré son bon naturel, ce fut un tort que Narcisse ne lui pardonna jamais.
On attendait un vent favorable pour sortir du goulet, et ce fut un beau jour pour Narcisse, que le jour où son cousin lui dit: Il faut pourtant faire connaissance avec votre navire, allons à bord.
Ils s'embarquèrent à _Recouvrance_ dans un bateau de passage, et se dirigèrent vers _la Cauchoise_, mouillée en grande rade, pour faciliter son appareillage.--La houle était forte, le canot, petit et conduit par un _Plougastel_, roulait d'une affreuse manière.--Narcisse comptait sur un accident, une émotion forte. Il n'eut que mal au coeur.
On accosta la goëlette.--Narcisse faillit tomber deux fois à l'eau, mais avec l'aide du cousin, il se guinda sur le pont.
En le parcourant, d'un air effaré, il cherchait des visages rudes, marqués, bronzés, des têtes de forban.--Il vit trois Bas-Normands blonds, frais et roses qui buvaient du cidre sur l'avant et jouaient à la drogue.
Deux autres marins lavaient et étendaient du linge sur l'avant du navire.
Il ne leur manque plus que de repasser pour être de parfaites blanchisseuses, pensa Narcisse avec une cruelle répugnance. Narcisse fut introduit chez le capitaine _Hochard_; le capitaine n'était pas seul, il fit signe aux nouveau-venus de s'asseoir et continua la conversation qu'il avait commencée avec un homme d'un embonpoint extraordinaire, qui se tenait debout devant lui.
Narcisse put à son aise examiner le lieu où il se trouvait: c'était une petite chambre boisée comme à terre, un canapé comme à terre, des chaises, une table, un plafond, une fenêtre, des gravures encadrées, tout cela comme à terre.
Narcisse soupira, et avant d'abaisser ses regards sur le capitaine, il se figura, par la pensée, l'homme qui devait commander à la tempête, braver les éléments en furie.
--Il devait avoir six pieds, un crâne de granit et des yeux flamboyants.--Il regarda et vit M. Hochard; c'était un homme de quarante ans à peu près, d'une taille moyenne, maigre, d'une physionomie insignifiante, fort poli, des manières communes, mais prévenantes; de plus, il portait une perruque blonde, des boucles d'oreilles, une redingote marron, un gilet noir, un pantalon bleu, des bas blancs et des souliers à boucles. Il est impossible de se rendre compte de l'affreux serrement de coeur qu'éprouva Narcisse quand il eut complétée cet ignoble et prosaïque signalement.
De ce moment, il se proposa de demander au cousin s'il n'y aurait pas moyen de débarquer en accordant une indemnité au capitaine.
Pour se distraire, il se prit à examiner l'interlocuteur de M. Hochard.
On l'a dit, l'interlocuteur était fort gros, d'une haute taille, chauve et très coloré; deux petits yeux gris toujours en mouvement, donnaient une rare expression de vivacité à sa bonne et joviale figure; son costume était celui d'un homme du peuple, une veste et un pantalon.--Allons, allons, monsieur le capitaine, disait le gros homme, soyez raisonnable, ne rançonnez pas un pauvre diable comme moi;--en vérité 600 francs pour moi et mes caisses.., c'est aussi par trop cher...--Comme vous voudrez, répondit le capitaine, mais je n'ai qu'un prix, et je ne fais jamais marchander mes chalands.
--Ses chalands!...--Narcisse n'y tenait plus, il se croyait assis près du comptoir paternel de la rue du Cadran.
--Mais enfin, disait le gros homme, que fait un homme de plus ou de moins sur un équipage comme le vôtre... monsieur le capitaine?
--Cela fait un dixième, voilà tout.
--Eh bien!... dix au lieu de neuf, puisque je ne demande qu'à manger avec vos matelots, monsieur le capitaine.
--Je n'ai pas deux prix, je vous l'ai déjà dit, répondit imperturbablement le froid M. Hochard.--Je ne surfais jamais.
Ces débats faisaient bouillir l'âme de poète de Narcisse.
--Allons donc puisqu'il faut en passer par là, dit le gros homme avec un profond soupir; mais une dernière condition, monsieur le capitaine: mes caisses ont besoin d'air, je ne voudrais pas qu'elles fussent descendues dans la calle au moins,--vous savez ce qu'elles contiennent, et l'humidité les pourrait gâter.
--On les placera dans le faux pont.
--Et je pourrai les visiter quand il me plaira, monsieur le capitaine?
--Quand il vous plaira....
--Voilà votre argent,--c'est chose faite, monsieur le capitaine, dit le gros homme en tirant un sac de sa poche. Il paya en or, salua et sortit en trébuchant.
--En voilà un qui n'a pas le pied marin, dit le cousin.
--C'est un pauvre diable; il va faire voir des figures de cire aux Antilles, dit le capitaine...
--Mais, mon cher, sa pacotille fondra au soleil, riposta ingénieusement le cousin.
--Ma foi, ça le regarde.--Puis saluant Narcisse M. Hochard continua avec sa voix monotone:
--Mais nous ne fondrons pas, nous autres, je l'espère bien; aussi je suis enchanté, Monsieur de faire votre connaissance, j'ose croire que nous nous entendrons bien: vous serez ici comme chez vous, comme à terre mon Dieu... pas la moindre différence. Je vous le répète... comme à terre.
Ici une grimace significative de Narcisse Gelin.
--Nous sommes au mois de juillet, nous appareillerons avec une brise faite, nous gagnons les Açores, les vents alisés, et nous arrivons à la Martinique... comme sur des roulettes.
Narcisse était désespéré...
Pourtant, capitaine, dit-il, on n'a jamais vu de traversée sans tempête... Sans...
--Bon Dieu! que dites-vous là, mon cher Monsieur? Je suis à ma vingt-unième année de navigation, et excepté quelques petits coups de vent par-ci par-là, j'ai toujours été favorisé de temps superbes... de temps magnifiques.
--Que le diable t'étrangle, toi et tes temps superbes,--pensa Narcisse, malgré le peu de logique de ce souhait.
--Si nous partions au mois de février ou mars, je ne dis pas, nous aurions bien à craindre quelque petite queue d'équinoxe, mais au mois de juillet!... ajouta-t-il, avec un air de joyeuse et intime conviction, ah! mon Dieu... au mois de juillet... vous ne vous apercevez seulement pas que vous avez quitté la terre.
--Comme c'est agréable, pensa Narcisse. Aussi, prenant son parti violemment: Ne pourrai-je pas débarquer de votre bord, Monsieur? demanda-t-il au capitaine.
--Dieu du Ciel! et pourquoi? Où trouverez-vous un meilleur navire; monsieur? Et quel équipage! Des Bas-Normands doux et rangés comme des filles! ça se mène avec un fil; jamais un mot plus haut que l'autre; c'est sage et tranquille, jamais ça ne jure... Voyez-vous, pour la morale ou non, j'ai mes principes là-dessus, et je m'en suis bien trouvé, aussi est-ce moi qui ai toujours passé les religieuses que le gouvernement envoie aux colonies, et je vous assure que les saintes filles n'ont jamais eu à rougir d'un mot inconvenant...
--Allons... il ne manquait plus que cela, dit impétueusement Narcisse...
--Sans doute, Monsieur, je vous le répète, pour les égards, la sûreté, la tranquillité et les bonnes moeurs, vous ne trouverez jamais mieux que _la Cauchoise_. Aussi croyez-moi, restez-y.
--D'ailleurs, votre passage est arrêté, payé d'avance, signé; il me serait impossible de vous rendre un sou de ce que vous m'avez donné.--C'est la loi maritime. Si vous voulez voir les ordonnances...
--Non, Monsieur, c'est inutile, dit Narcisse attérré, foudroyé.
--Le mal est fait, je le subirai, mais c'est une leçon dont je profiterai... Et comme le capitaine Hochard allait recommencer ses litanies sur la sûreté, les égards et la politesse.... Narcisse remonta courroucé sur le pont, descendit furieux dans son canot et ne reparut à bord de _la Cauchoise_, que le jour de l'appareillage. Ce jour-là, il avait rencontré sur le port l'homme aux figures de cire qui lui avait proposé de prendre une chaloupe à eux deux pour porter leurs bagages.
Narcisse y consentit, serra le cousin dans ses bras et lui dit, les larmes aux yeux: vous le voyez, cousin, vous le voyez... Un temps magnifique, un petit vent de nord-est, une mer superbe... Comme c'est amusant!... Embarquez-vous donc après cela..., cherchez donc des émotions; des moeurs tranchées! oh si c'était à refaire!...
L'homme aux figures de cire interrompit ses lamentations en faisant observer que la goëlette avait déjà fait deux fois le signal de venir à bord.
Narcisse se précipita dans la chaloupe en maugréant.
--Vous n'avez jamais navigué; Monsieur, lui demanda le gros homme.
--Non; et vous?
--Moi, mon Dieu, non, pas plus que vous, mon bon Monsieur; je m'en vais aux _îles_ pour montrer ces figures là.... et tâcher de gagner mon pauvre pain.
--Que représentent vos figures, demanda machinalement Narcisse.
--Cette caisse-là... répondit le gros homme, en montrant une des deux boîtes (elles avaient chacune à peu près six pieds de long sur quatre de large et d'épaisseur). Celle-là représente la passion de notre Seigneur. Mon bon Monsieur, et celle-ci le grand Napoléon; un Albinos aux yeux rouges, et sa sainteté le Pape, mon bon Monsieur.
--Ça m'est bien égal, pourquoi me dites-vous cela, répondit Narcisse, enchanté de faire tomber sa mauvaise humeur sur quelqu'un.
--Je vous dis cela, dit le gros homme avec soumission, parce que vous me le demandez, mon bon Monsieur.
--Laissez-moi tranquille, je ne vous parle pas, entendez-vous, intrigant, hurla Narcisse qui rugissait en voyant les rayons d'un beau soleil de juillet étinceler sur les vagues.
On accosta la goëlette... Le gros homme fit monter ses caisses à bord avec des précautions inouïes, et surveilla lui-même leur emménagement. Du reste, il amusa beaucoup les matelots bas-normands par la maladresse avec laquelle il descendait les échelles des panneaux; et les bonnes gens riaient aux larmes en lui nommant les mâts et les manoeuvres dont il écorchait les noms de la façon du monde la plus grotesque.
Le soir, à cinq heures un quart, _la Cauchoise_ donna dans la panne, sortit du goulet, et suivit le Cap à l'ouest-sud-ouest, par un joli frais du nord-est.
Narcisse resta sur le pont jusqu'au coucher du soleil, et au moment où cet admirable spectacle _rallumait en lui le flambeau de la poésie_, comme il allait savourer cet important tableau, qu'il regardait comme une compensation bien due à ses éternelles déceptions, il fut pris du mal de mer, et deux matelots le descendirent dans sa couchette.
L'homme aux figures de cire resta sur le pont jusqu'au soir et continua d'amuser les quatre marins de quart par son ignorance nautique.
Seulement, au moment de descendre dans le faux pont, passant près du taquet, qui retenait l'écoute de grande voile, il s'aperçut que cette manoeuvre n'était pas assez serrée, et regardant bien si personne ne l'observait, il raidit ce cordage, en le tournant en croix autour du taquet avec l'habileté d'un marin consommé; puis il alla voir ses caisses.
CHAPITRE II.
Des choses surprenantes que vit Narcisse Gelin dans l'entrepont de la goëlette.
Narcisse Gelin ne dormait pas, Narcisse Gelin invoquait.--Je ne dirai pas Dieu, car Narcisse avait reçu une éducation libérale, et le beau de l'éducation libérale est de ne pas croire en Dieu;--Mais Narcisse invoquait Apollon et les muses. Le bon jeune homme croyait aux muses... Muses, disait-il, envoyez-moi, s'il vous plaît, un événement, une tempête, un naufrage, quoi que ce soit... mais de la poésie, pour Dieu de la poésie! J'ai quitté la boutique paternelle, mon foyer domestique, Paris, mon département, mon pays! la France! ma belle France, et vous comprenez bien, muses, que ce n'est pas pour vivre avec des commerçants, entendre parler commerce et marché, poivre et sucre... que l'on s'abandonne aux caprices des flots, au souffle dévorant de la tempête... Ainsi de la poésie.... ô muses!... quelque chose de tranché, de heurté, de bizarre, de terrible, s'il vous plaît.--Je ne sais si les muses l'entendirent; mais il se passa tout à coup quelque chose de fort singulier dans l'entrepont de la goëlette.
Le _Cadre_ (ou lit) de Narcisse était suspendu à l'arrière de cet entrepont au milieu d'un petit entourage en toile qu'on lui avait galamment installé; mais cette toile ne joignant pas juste au plafond, un espace restait vide et à travers cette lucarne improvisée; Narcisse put jeter un coup d'oeil investigateur dans le faux pont.
Cet entrepont était faiblement éclairé par la lueur d'un fanal placé près de l'archipompe, et cette lueur donnait en plein sur les deux caisses de l'élève de Curtius, posées droites et appuyées sur la muraille du navire.
Tout à coup Narcisse aperçut une masse qui lui parut d'abord informe, mais qui se dessina bientôt. Dans cette masse, il reconnut le gros homme, l'homme aux figures de cire.--Le vil industriel vient voir ses caisses, pensa Narcisse. Va! butor à l'âme vénale, pense à ton commerce, penses-y, au lieu de rester sur le pont, puisque tu es assez heureux, assez robuste pour ne pas éprouver le mal de mer, au lieu de te laisser aller au doux _far-niente_ de tes rêveries, à voir trembler dans la mer les étoiles du ciel, à entendre...--Mais Narcisse interrompit tout à coup sa période, ouvrit des yeux énormes, suspendit sa respiration. Il crut rêver.--L'homme aux figures de cire s'était approché de ses caisses, et, après un moment d'incertitude, il avait poussé un ressort.--Le couvercle de la première caisse s'abaissait, et à la lueur incertaine du fanal, Narcisse aperçut dans le fond trois figures: quelles figures! et ce n'était ni un Albinos, ni le grand Napoléon, ni sa sainteté le Pape.
--C'est sans doute la caisse à la Passion pensa Narcisse; mais je ne vois pas le Christ. En effet, il n'y avait pas de Christ non plus.
--Après tout, pensa encore le fils du mercier; il ne les a pas habillés pour la route, de peur d'abîmer leurs costumes.
Mais voici que la scène change.
A un mot que dit le gros homme, les trois figures quittent le fond de la boîte, en sortent, et s'avancent empesées droites et raides.
--Cet homme-là est un sorcier ou un furieux mécanicien, se dit Narcisse en sentant le froid lui gagner les reins.
Mais voici que les trois figures étendent les bras, se détirent, se secouent, et rajustent les haillons dont elles sont couvertes.
--Pour le coup, ceci devient trop poétique: c'est forcé; _ce n'est pas nature_, pensa Narcisse en retombant glacé sur son oreiller.
Mais il voulut voir, jusqu'à la fin, le dénoûment de cette scène. Son âme de poète se tendit, fit effort, et Narcisse Gelin se redressa et continua de regarder. Quand il se remit à sa lucarne, le gros homme avait sans doute ouvert aussi la boîte _à la Passion_; car, au lieu de trois, ils étaient six, sans compter l'industriel; six armés jusqu'aux dents;--et la lumière du fanal luisait, étincelait sur les lames de longs poignards, dont ils assuraient la garde dans leurs larges mains.
--Sommes-nous parés? dit le gros homme à voix basse....
--Oui...
--Adieu!--Va! fit le Curtius.--Et lestes et adroits comme des chats sauvages, ils se hissèrent par les deux panneaux entr'ouverts.
Narcisse Gelin n'eut pas la force de pousser un cri; la sueur ruisselait de son front: il commençait à comprendre que ce pouvait bien être des pirates.
Et ce doute se changea en conviction, lorsque, après quelques cris étouffés, quelques trépignements sur le pont, il y eut un moment de silence à bord de la _Cauchoise_, et puis qu'un immense et retentissant _hourra_ ébranla la goëlette jusque dans sa membrure.