Part 11
--Et Marcel pleura.--
--Car Marcel tenait encore à l'enfance par la simplicité de son caractère.--D'un enfant il avait eu la confiance naïve et sans bornes,--la joie innocente de se croire aimé, l'abnégation et le dévouement pour celle qui lui souriait.--Aussi c'étaient ces sensations si douces à jamais perdues qu'il pleurait si amèrement.--Mais, quand l'enfant eut bien pleuré son jouet brisé,--que ses pleurs furent séchées,--l'homme voulut venger son injure.
Alors ce ne furent plus des larmes, mais des éclairs d'un feu sombre et ardent, qui roulèrent dans les yeux de Marcel... car maintenant la haine et la jalousie dévoraient son âme... son âme tombée d'un si beau ciel dans un affreux abîme de malheur et de désespoir.
Car maintenant Marcel se voyait joué, moqué, méprisé; maintenant il se rappelait les ris étouffés, les regards railleurs, les attentions perfides qu'il avait si faussement interprétés, le malheureux!
Aussi ne croyez-vous pas alors qu'un homme, si en dehors de notre civilisation des salons, à demi sauvage,--seul, sans un ami auquel il pût confier sa haine et demander que faire!--forcé de prendre conseil des sentiments de vengeance désespérée qui ronge son coeur,--que cet homme ne puisse se porter à quelque épouvantable excès... car il faudra bien qu'il se venge enfin!
--Mais comment se venger!--Marcel ne pouvait rien combiner: les pensées se heurtaient confuses dans sa pauvre tête qui se perdait... il était comme fou. Et quand il entendit Crâo l'appeler et lui dire qu'on n'attendait plus qu'Othello, il regardait autour de lui d'un air stupide.
--Othello... Quel Othello... disait-il?
--Mais on n'attend plus que vous pour jouer... criait encore Crâo; descendez-donc, monsieur Marcel.
--Pour jouer!... jouer quoi!... Ah oui!... je me souviens... je joue avec elle... je le lui ai promis au nom de son amour,--ajouta Marcel avec un rire amer.--Oui, je joue Othello.--Othello où j'amuse tant,--Othello où je suis si bouffon...--Othello le sauvage, le farouche Othello, si plaisant sous mes traits... Damnation! Croient-ils donc que je vais supporter le mépris jusqu'au bout... qu'ils ne me feront pas grâce d'une raillerie... Mais c'est une dérision en vérité... que de compter encore sur moi... Oui, j'irais compléter la fête et leur joie... j'irais continuer; j'irais lui dire à elle, si moqueuse.--_Avez-vous fait votre prière ce soir, Desdémona._--Qu'ils ont dû rire de moi! Suis-je assez foulé aux pieds!... Oh!.. Hortense!.. Oh!.. Georges!--Puis il s'arrêta un instant et reprit...
--Oui,--j'irais lui dire encore: _Si vous vous souvenez dans votre âme de quelque crime, demandez grâce sur-le-champ, Desdémona_.
--Et il s'arrêta encore.--Fatalité! s'écria-t-il! je n'oublie rien de ce rôle... rien... Je pourrais le jouer... si je le voulais... je pourrais...
--Puis, après un nouveau silence, il ajouta avec un air d'effrayante résolution...
--Oh!... mais!... oui, je jouerai.--Je jouerai.--Et il descendit.
--Et ce n'était pas étonnant qu'il n'eût rien oublié de cette scène qu'il allait jouer.--Shakespear avait trop profondément creusé cette horrible jalousie et ce besoin de vengeance qui torture Othello pour que Marcel pût trouver autre chose à dire, lui.--Car dans cette scène qu'il va réciter avec Hortense--ce ne sera plus Othello, mais Marcel, qui parlera.--Où sa passion chercherait-elle d'autres termes?--Cette scène, il l'avait déjà apprise;--mais dès ce moment elle est à jamais gravée dans sa tête, parce que cette scène est le fond et la forme de sa pensée,--cette scène c'est sa position à lui; et si sa mémoire le sert, s'il n'oublie pas, s'il ne peut oublier un mot de ce rôle,--c'est que ce rôle n'est plus un rôle pour lui,--c'est ce qui est,--c'est une réalité;--car Marcel est Othello vrai, Othello avec sa haine acérée, Othello avec ses regards fauves et luisants comme ceux de la hyène qui tient sa proie.
CHAPITRE DERNIER.
LA SECONDE SCÈNE DU CINQUIÈME ACTE D'OTHELLO.
_Rien n'est beau que le vrai;--le vrai seul est aimable._
Oh! si je pouvais croire à ton amour:--ces idées de doute et de mépris ne viendraient pas m'assaillir... Fais donc que j'y puisse croire, tu en sais le moyen.--Un mot... un seul mot de ta main...
JEHAN POL,--_Oubli et Consolation_.
Les hôtes de Lussan et leurs amis remplissaient la salle, comme pendant les actes précédents.--Les lumières scintillaient; les fenêtres ouvertes laissaient entrer le parfum des fleurs; les figures étaient souriantes, déridées par la certitude que la mortelle tragédie allait finir, et que l'amusante comédie allait commencer...
Georges, M. de Cérigny et madame de Lussan qui n'avaient pas pris de rôle, étaient assis au premier rang.
Lorsque Marcel entra en scène, il y avait sur sa figure une impression si puissante, que les spectateurs les plus froids l'admirèrent; Hortense elle-même ne put s'empêcher de dire:--qu'il est beau!
C'est qu'en effet, il était sublime;--car dès que le désespoir a mis sa brûlante empreinte au front d'un homme; cet homme devient beau, d'une effrayante beauté.--Beau... de la beauté de Caïn!...
--Aussi, on était bien disposé à rire, bien prévenu contre Marcel, et pourtant on se sentait subjugué par l'expression de tristesse fatale, et de mélancolie amère avec laquelle Marcel récita son monologue.--Nous transcrirons Shakespear.--Seulement nous dirons Marcel et Hortense, au lieu de Desdémona et d'Othello.
Après la scène d'Iago et d'Émilia, on le sait, le théâtre change et représente une chambre à coucher.--Desdémona est endormie sur son lit, cachée par les rideaux.
HORTENSE _endormie_, MARCEL.
MARCEL.--C'est la cause, c'est la cause: ô mon âme! ne permettez pas que je la dise devant vous, chastes étoiles!--Cependant je ne voudrais pas verser son sang.--Je ne voudrais pas déchirer son sein plus blanc que l'albâtre des tombeaux..... Pourtant il faut qu'elle meure! autrement, elle trahira encore d'autres hommes... Éveillons-la... (_il l'éveille_).
HORTENSE.--«Qui est là?.. Othello!
MARCEL.--«Oui Desdémona... Avez-vous fait votre prière, Desdémona?
HORTENSE.--«Oui, monseigneur.
MARCEL.--«Si vous vous souvenez dans votre âme de quelque crime,--demandez grâce au ciel, sur-le-champ...
HORTENSE.--«Hélas! monseigneur, que voulez-vous dire?
MARCEL.--«Faites ce que je vous dis: je ne voudrais pas tuer votre âme, avant qu'elle ne fût préparée.
HORTENSE.--«Vous parlez de tuer?
MARCEL.--«Oui, j'en parle.
HORTENSE.--«Que le ciel aie donc pitié de moi!
MARCEL.--«Pitié!.. Oh non;--pas de pitié pour toi!
HORTENSE.--«Si vous parlez ainsi, j'espère que vous ne voudrez pas me tuer!...
MARCEL.--«Espère.., et prie toujours...
A ce moment, Hortense presque fascinée par les regards froids et fixes de Marcel, sentant son coeur battre, ses yeux se voiler, se jeta à genoux; et pâle, égarée, agitée d'un affreux pressentiment, tendit ses mains suppliantes à Marcel qui, debout,--imposant et terrible, les bras croisés, lui jetait un affreux sourire du haut de sa grande taille...
On cria bravo dans toute la salle, ce bruit rappela Hortense à elle, pourtant ce fut avec un accent de terreur indéfinissable qu'elle récita en balbutiant.
«Othello.... Je sais que vous êtes fatal quand vos yeux roulent ainsi... Pourquoi craindrais-je? je n'en sais rien, car je ne me connais pas de crime, et pourtant je sens que je crains...
Puis Hortense ne pouvant surmonter la terreur que lui inspirait Marcel, ajouta du ton le plus déchirant, _oui j'ai peur;... oh j'ai peur_. Et elle tomba à genoux presqu'anéantie... toute palpitante.
L'auditoire sembla partager cet effroi. Par un instinct singulier quelques personnes se levèrent à demi, il y avait au fond du coeur de chacun comme une conviction que ce n'était plus Othello et Desdémona; mais Hortense et Marcel.--Qu'il s'agitait là entre eux deux, si isolés au milieu de tout ce monde,--une question de sang et de vengeance.--On éprouvait un serrement de coeur, un trouble indéfinissable, mais chacun restait ébahi, attribuant à l'admiration ce qu'il éprouvait d'incompréhensible.
--Madame de Lussan elle-même ne put s'empêcher de dire:--Cette scène me fait un mal affreux!--si l'on cessait?--Du tout... ils sont admirables dit Georges.--On continua.
MARCEL.--«Pense à tes péchés!
HORTENSE.--«C'est l'amour que je vous porte!...
MARCEL.--«Et c'est pour cela que tu meurs, femme parjure et frivole...»
Dit enfin Marcel hors de lui, qui s'était monté avec le rôle et sentait bouillonner une rage profonde et vraie dans son âme...--
Et il abaissa sa main sur Hortense qui commençait à se rendre compte de ses pressentiments, et à lire dans les regards de Marcel, que ce n'était plus un rôle appris qu'ils allaient jouer...
MARCEL.--«Tombe.... tombe, infâme créature!
Et Hortense éperdue, sentant son coeur défaillir, n'eut que la force de crier...--au secours... grâce... au secours, monsieur Marcel!
C'est superbe,... elle confond le personnage avec l'acteur dit-on dans la salle...
Et comme Hortense se débattait sans rien dire, tant cette pauvre jeune femme, si frêle et si légère, se sentait écrasée par l'horrible situation de cette scène... Marcel continua en s'écriant...--_Il est trop tard._--Et, comme dans Shakespear, il la traîna sous les rideaux et les referma sur lui.
Alors une horrible idée vint tout à coup luire dans cette âme exaspérée, comme un éclair au milieu d'un orage... Il pensa rapidement qu'il pourrait se venger là, presqu'aux yeux de tout ce monde dont il avait supporté les dédains.--Se venger en rendant presque ce monde son complice.--Se venger en forçant ce monde à crier bravo quand il la tuerait. De sorte qu'aux cris désespérés que pousserait cette malheureuse femme, on ne saurait plus s'il faudrait crier grâce pour Desdémona ou pour Hortense...--Et puis... les rideaux la cachaient... Ce n'était qu'un moment... Mais pendant ce moment il serait aussi seul qu'au fond d'un désert...
--Seul!... et Hortense, échevelée, pâle d'effroi, suppliante, était là, à sa merci...
«--Te voilà donc enfin en ma puissance..., dit le monstre à voix basse, tu ne railles plus maintenant? heim... Je sais tout... J'étais à la pagode.... j'étais à la galerie... Tu vois bien qu'il faut que je sois vengé et que tu meures, entends-tu...»
Georges... mon Georges,--murmura faiblement Hortense.--
Ce nom sembla redoubler la fureur de Marcel,--et entourant de ses deux mains crispées le col d'Hortense, il s'écria sourdement en écumant de rage:
«--Ah oui!... ton Georges... Mais ris donc maintenant, toi, qui m'as raillé sans me connaître... ris donc, mais ris donc... ris donc...
--Et en disant--ris-donc,--le monstre l'étouffait.
--Il l'étrangla!..--comme dans Shakespear.
--Puis, quand il eut vu qu'elle était morte, il tira un couteau, se le plongea dans le coeur, comme dans Shakespear, et tomba au pied du lit en s'écriant:--Georges,... viens donc voir...
Pendant l'effroyable scène qui se passait derrière ces rideaux si blancs et si tranquilles, toutes les poitrines étaient oppressées comme par un cauchemar au milieu d'une nuit d'été lourde et chaude.
C'est avec une inexprimable angoisse que chacun attendait le moment où Othello reparaîtrait,... sans pouvoir se rendre compte de cette crainte--on avait peur en le sachant là.
Mais quand la voix râlante de Marcel appela Georges, mais, quand les rideaux s'agitant laissèrent voir ce corps qui tomba lourdement et s'affaissa sur lui-même,--il n'y eût qu'un cri d'effroi.
--D'un bond, Georges fut sur le théâtre,--s'approcha des rideaux, les entr'ouvrit, et les refermant aussitôt avec épouvante, s'écria, pâle comme la mort en se soutenant à peine...--N'approchez pas... Cérigny.., n'approchez pas... Que personne n'approche.
--Mais il n'était plus temps..., et M. de Cérigny venait de reconnaître l'affreuse vérité.
* * * * *
Il est inutile de dire quel trouble, quels cris, quelle terreur suivirent cet horrible événement.--Tous les soins que l'on essaya de prodiguer à Hortense furent inutiles;--et quand on pensa à Marcel,--il n'était plus temps.--
Nous ne donnerons pas non plus aucun détail sur la cruelle douleur des hôtes de Lussan.--Seulement le soir, Crâo en regagnant sa tourelle, disait avec son affreux ricanement.
--«J'avais bien dit que je ferais mieux que Rigaudin!--Aussi, ils avaient trop ri à ce bal de cet hiver.., et rire un vendredi porte malheur.--Mais cet imbécile de Marcel s'est frappé trop tôt.--Il laisse le _Georges_.»
CONCLUSION.
Georges et M. de Cérigny sont inconsolables. Après avoir voyagé pendant six mois en Allemagne et en Italie, ils se sont arrêtés quelque temps à Berlin.--Là, M. de Cérigny a pour toute distraction, de fréquentes lettres de madame de Lussan;--et Georges se livre à ses douloureux souvenirs...
--J'oubliais: ils ont encore,--(par pure contenance) chacun une danseuse du grand théâtre royal.--