La conscience dans le mal: roman
Part 9
«J’ai pas de goût à la besogne! s’écria Plug qui s’étendit au milieu du cirque, entouré d’une étrange collection de boules, de plateaux et d’instruments biscornus.»
Quelques instants plus tard, il dormait, ronflant dur.
Au dehors, le parc de Villedon et le bord de la forêt se couvraient d’ombre: le soir tombait; la nuit saurait-elle rafraîchir l’air de cette épaisse journée?
James Randal travaillait dans son bureau, entouré de brochures et d’indicateurs de chemins de fer. Il venait de poser sa plume et relisait des paperasses qu’il tenait à la main. Certaines furent réunies sous des pinces; d’autres, jetées au fond d’un tiroir.
Comme on frappait:
«Entrez,» dit-il.
Ida Randal et Mathieu Delannes s’arrêtèrent debout devant la porte refermée.
«Ah! c’est vous!» s’écria Randal.
Il se tut, un moment; mais quand il se mit à parler de nouveau, ce fut sur le ton sec d’un homme qui tient à régler rapidement une affaire à laquelle il a déjà réfléchi et dont il n’attend nulle surprise. Il n’y avait plus là que le directeur du Randal Circus.
«Le scandale, dit-il, a donc éclaté depuis hier: le cirque tout entier sait votre crime; à moi-même vingt voix indignées l’ont dénoncé, qui me suppliaient de chasser cette femme de devant mes yeux, ce que je compte faire... Je vous chasse! je vous chasse l’un et l’autre! partez!--Sans doute aurez-vous du plaisir à apprendre que Sam Harland, lorsqu’il eut appris, lorsqu’il eut vu l’abominable forfait doublé de parjure, est devenu fou furieux. Pour qu’il ne blesse pas inconsidérément la tendre chair de M. Delannes, je l’ai fait enchaîner tout de suite au fond de son écurie, où il se trouve maintenant et hurle depuis l’aube. Il a hurlé aussi une partie de la nuit dernière. Je l’emmènerai après-demain et le confierai à un asile.--Femme! voici vos papiers, dans cette enveloppe: vous n’aurez pas de peine à continuer, comme il vous plaira, une vie sans honneur.--Quant à vous, je n’ai rien à vous dire, sinon que nos comptes sont liquidés. Je les ai remis à M. Hourgues, votre gérant, qui les approuve... Je vous ai maintenant assez vus tous les deux: partez! mais, d’abord, voici la sentence; mûrissez-la dans votre esprit; c’est vous-même qui vous l’êtes infligée... elle est sans rémission possible... Par conséquent, écoutez bien: si jamais vous quittez cette femme, monsieur Delannes, si vous ne demeurez pas auprès d’elle et ne la protégez pas, tant qu’un souffle de vie vous anime, ce sera... entendez-vous, grand Dieu!... ce sera l’enfer!--Cet avertissement est encore charitable!...»
Mathieu ne put arrêter le sourire qui courut sur sa bouche comme Randal répétait:
«L’enfer!... je vous promets l’enfer!...»
Car il devinait autre chose:
«Et sans chercher si loin, songea-t-il, la servitude, tout de suite.»
Mais aussitôt, d’un geste à la fois brusque et tendre, il saisit la main d’Ida.
* * * * *
Or, à ce même instant, un cri aigu, un cri perçant, pathétique, et soutenu comme une déchirure, se fit entendre au dehors.--James Randal bondit jusqu’à la porte et l’ouvrit toute grande sur la nuit.
A quelques pas, dans la lumière du réflecteur qui éclairait le seuil, Joy-for-ever, dépeignée, les yeux égarés par l’horreur, les bras chargés d’un trop lourd fardeau, tenait contre elle, serrait contre elle une forme blanche...
Et Joy-for-ever cria:
«Monsieur James! Monsieur James! c’est trop affreux! Il montait à la corde en chantant; il montait dans l’ombre, tenant son balancier lumineux, en chantant; il montait tout droit et, soudain, le chant s’est pris dans sa gorge, le balancier lui a glissé des doigts, il a levé les mains vers le ciel... il est tombé en dehors du filet tendu trop court, il est tombé de très haut dans l’herbe... Il est mort, monsieur James! il est mort, le cher enfant! Il n’est pas abîmé: l’herbe l’a reçu tout doucement, mais il est mort... il devait être mort de douleur avant d’atteindre en bas...
--Joy-for-ever, dit James Randal, écartez-vous, ces gens veulent passer...»
Et, plus tard, dans la nuit très obscure où bouillonnait encore l’orage en formation, deux nègres montaient la garde devant la porte principale du camp, chacun haussant à son poing un flambeau...
La porte s’ouvrit; deux formes sortirent.
A leur passage, les nègres retournèrent brusquement les hautes flammes rouges et les ensevelirent à leurs pieds dans le sable où elles crissèrent.
Puis ce fut le silence, rompu par ce seul hurlement de bête; poussé par une poitrine furieuse, au fond de l’écurie...
Et les deux formes humaines s’éloignèrent, prises par la nuit dense, liées à jamais dans une double solitude.
5065.--Tours, imprimerie E. ARRAULT et Cⁱᵉ.