La conquête des femmes: Conseils à un jeune homme

Part 7

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L’amant voit venir l’ami psychologue qui par sa fine pénétration a discerné qu’il ne doit pas continuer à aimer une femme si peu faite pour lui. Il doit rompre pour éviter de grands malheurs, en vertu d’une loi sur les caractères rigoureusement établie. Puis il y a l’ami qui dit tout, à cause de la sincérité irrésistible qui est en lui. Il nomme à son ami les amants que sa maîtresse a eus avant lui et il donne tous les détails qu’il sait, poussé par la force de la vérité.

La maîtresse de son côté entend des choses plus terribles parce que les femmes osent plus que les hommes mêler la calomnie à leurs paroles et faire un habile mélange d’une petite chose vraie avec beaucoup de mensonge.

Cette ligue d’amis trouve des auxiliaires inattendus, la concierge, les locataires d’en face, les bonnes, qui apportent le poids de leur désapprobation. Et il y a même des personnes absolument inconnues des amants qui s’en occupent, vont les unes chez les autres pour s’en entretenir, affectent d’être scandalisées, tâchent de leur nuire.

Le bonheur doit être armé pour vivre; il devrait même, s’il était sage, porter les premiers coups, afin de ne pas être enseveli sous le flot incessant des critiques, des offenses, des insinuations calomnieuses.

RAPPORTS ENTRE LES FEMMES ET LES CHOSES DE LA PENSÉE

Il m’est arrivé à plusieurs reprises d’aller faire une visite avec mon ami Charles X... Il sonnait et il disait à la bonne:

--Dites que c’est M. X...

Et il omettait complètement de mentionner ma présence. J’en étais toujours vexé et une fois, étant de mauvaise humeur, j’ajoutai d’une voix éclatante qu’il fallait dire que M. M... aussi était là.

Quand on parle d’un livre, d’une pièce de théâtre, quand on émet une idée, il faut être vis-à-vis des femmes comme mon ami Charles vis-à-vis de moi quand nous faisons une visite, négliger leur opinion, comme il négligeait ma présence.

Il n’y a aucun danger qu’elles s’écrient:

--Mon avis est différent du vôtre!

Elles écoutent et acceptent docilement. Car la qualité qu’elles reconnaissent le plus facilement à l’homme, si celui-ci déclare qu’il la possède, c’est la supériorité intellectuelle. Mais il ne doit pas montrer alors le plus léger scepticisme et il doit se parer d’une supériorité universelle, tout savoir. Un poète ne peut pas ignorer la chimie, par exemple, sans paraître un médiocre poète.

Du reste les choses de l’esprit ont pour elles une importance secondaire.

Comme j’avais la folie de causer des poètes de l’antiquité avec mademoiselle E..., je vis au bout de quelques minutes qu’elle pensait qu’Homère et Virgile étaient un seul et même homme, appelé différemment dans des pays différents. Je lui fis remarquer avec toutes les précautions qu’exigeait la plus élémentaire délicatesse combien elle était dans l’erreur. Elle n’en eut point la moindre confusion et dit:

--C’est vrai. Je n’y avais plus pensé.

Puis elle ajouta:

--Comment faites-vous donc pour ne jamais vous tromper?

C’est une erreur de l’adolescence d’attribuer à la poésie un pouvoir infini.

Certes des jeunes filles gardent pieusement le sonnet d’Arvers ou des poésies de Musset que des jeunes gens leur ont glissés en cachette, en s’en attribuant la paternité.

Le fait d’être poète n’est pas pour les femmes une vertu en soi.

Elles y voient, ou y croient voir, le signe d’une âme tendre, l’assurance que celui qui a écrit ces choses est prêt à perdre son temps pour se consacrer à elles, et donnera à l’amour un caractère sublime dont leur vanité féminine sera satisfaite.

Mais on peut arriver à ce résultat par des paroles qui ne sont pas rimées. Et ainsi on a les avantages de la poésie sans en avoir les inconvénients.

Ces inconvénients sont grands. Celui qui se flatte d’être poète devient immédiatement, pour les femmes, triste, bon et sans assurance. Ne pas faire rire, ne pas laisser flotter la vague menace d’une méchanceté inattendue, manquer d’autorité vis-à-vis des cochers et des garçons de café, voilà de terribles défauts que ne compensent pas les pensées élégiaques qu’on est susceptible d’écrire.

Il vaut mieux triompher dans toute autre partie, comme l’agilité au tennis, l’art de conduire une automobile, la déclamation.

DIVERS

Tu périras d’être trop sensible. Il ne suffit pas de ne pas pleurer. Les femmes savent voir même les larmes qui ne coulent pas et elles se sentent plus fortes de cette faiblesse cachée.

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Il y a un grand danger à ne pas donner la sensation qu’on va arriver d’un instant à l’autre au plus haut degré dans la carrière qu’on a embrassée. Si tu fais de la politique, donne-toi sans crainte comme un futur président de la République. Si tu t’occupes de Bourse ou de banque, parle en souriant de la fortune de Rothschild comme d’une petite fortune, à côté de ce que sera la tienne plus tard.

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On a toujours avantage à n’employer dans la conversation que des mots choisis, à ne pas se laisser aller à ces grossièretés de langage qui sont la caractéristique des propos d’hommes. Si les mots vulgaires prennent parfois quelque saveur quand ils sont placés à leur heure, cette saveur est d’autant plus grande qu’elle a le mérite de la rareté.

Il convient cependant de faire une exception pour les femmes et les filles d’officier qui emploient volontiers des mots crus. On peut sans crainte de les choquer appeler toute chose par son nom.

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On ne doit battre une femme qu’avec une fleur. C’est alors une manière de caresser poétiquement. Mais rien ne peut faire croire qu’une gifle donnée à sa maîtresse amène chez elle une recrudescence d’amour.

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La plus jolie femme, soit parce qu’elle est sous l’empire d’une pensée inattendue, soit parce que le repos provoque un affaissement de ses traits, devient laide tout d’un coup, à certaines minutes. La beauté est fuyante. Il faut s’y résigner et attendre son retour en détournant la tête et en s’efforçant d’effacer de son esprit la mauvaise image.

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La question la plus importante est de savoir d’une femme si elle a des sens ou si elle n’en a pas. Les femmes qui en ont le cachent souvent. Si on les questionne, elles demeurent muettes. Celles qui n’en ont pas au contraire se flattent de n’en pas avoir, comme d’une qualité. Et c’est là une chose extraordinaire; car on n’a jamais vu un poète dire que ses poésies sont stupides ou un bijoutier louer ses diamants en affirmant qu’ils ne brillent pas.

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On ne tient une femme que par les sens; mais ces sens eux-mêmes, on n’arrive à s’en emparer qu’en vertu d’une harmonie naturelle qu’on n’est pas le maître de créer.

LA FOURMI AILÉE

Quand on prend une fourmi dans sa main, il est très difficile de l’y garder quelques minutes. Elle a peur, court affolée et glisse entre vos doigts. Si on serre la main, on l’écrase, si on l’ouvre, elle tombe. Comment la retrouver alors parmi les grains uniformes de la terre ou les herbes d’une prairie? Il arrive aussi qu’elle monte audacieusement dans votre manche et je ne parle pas du cas où il s’agit d’une fourmi ailée et armée d’un dard aigu.

L’affection des femmes est pareille à la fourmi captive. Quand on l’a saisie une fois entre ses deux mains, si on ne l’écrase pas par un excès d’amour, elle fuit, elle se dérobe, elle tombe, elle s’envole, quelquefois après vous avoir cruellement piqué le cœur.

De même qu’il y a des gens qui cachent une immense stupidité sous un sourire fin et sceptique, de même, il y a des femmes qui cachent une totale absence d’affection à l’aide de certaines formalités de sensibilité.

Elles ont brusquement cessé d’aimer, et, surprises elles-mêmes d’un tel changement, elles continuent quelque temps encore à donner des marques d’amour simulé.

Combien la clairvoyance est alors un don déplorable! On s’est aperçu que la main joyeusement tendue à l’arrivée, le long regard qui accompagne le départ, ne sont que les aspects conventionnels d’une sympathie qui décroît. Alors on pèse, on scrute, on compare, on se souvient. On voit que la tête aimée se détourne légèrement quand on veut baiser les lèvres et que ces lèvres quittent aussitôt les vôtres dès que cela est possible sans injure. Le moindre geste familier froisse le corsage, abîme la jupe, tandis qu’avant il n’y avait pas de robe qui ne soit saccagée avec allégresse, dans l’oubli d’une étreinte. Chaque effort que l’on fait, chaque geste de tendresse, chaque parole trahit désormais un excès d’amour et parce qu’on a perdu du terrain on en perd encore davantage.

Malheur à celui qui a laissé avant l’heure s’échapper de sa main la fourmi ailée! Il s’agenouillera sur la terre pour chercher la trace de ses pattes menues ou il courra comme un fou pour poursuivre dans l’air le petit être au vol capricieux.

Malheur à lui, surtout s’il attribue à ses propres fautes la perte de l’amour! Il se rappellera amèrement ses attitudes, ses paroles, il se redira mille fois les phrases habiles qu’il aurait dû prononcer et dont il trouve trop tard la force séduisante.

Puis il sera hypnotisé par une vision précise et cruelle. Les moments les plus heureux qu’il aura passés avec sa maîtresse reviendront à son esprit avec une puissante netteté. Il reverra des gestes d’abandon, des élans vers lui dont il n’avait pas goûté sur le moment tout le charme, de même que l’homme qui a un bel appartement ne jouit pas du luxe de ses meubles et en comprend l’agrément lorsqu’il en est privé. Telle caresse, qui lorsqu’elle fut donnée et reçue était une menue monnaie de la tendresse, devient par le souvenir une merveilleuse richesse.

La plus grande douleur de l’amour est faite avec le sentiment du bonheur perdu. Mais comment te garder, délice insaisissable, fluide élément, toi qu’use le frottement discret de la vie, que brûle le petit rayon d’un regard, qu’émiette le frôlement d’une main inconnue?...

RUPTURE

Après un long silence, Henriette L... me dit en me prenant la main, comme dans un élan d’affection irrésistible:

--Nous devrions nous voir moins souvent. Il y a quelque temps déjà que je voulais te le dire. Dans l’intérêt de notre amour il serait préférable que tu fasses un voyage sans moi, un voyage assez long. Tu sais quel plaisir nous avons à nous retrouver quand nous nous sommes quittés pendant deux ou trois jours seulement. Eh bien! songe à ce que serait ce plaisir au bout d’un mois. Il vaut la peine, rien que pour l’éprouver, que nous nous quittions.

Elle me regardait attentivement pour voir l’effet que produisait sur moi un raisonnement aussi logique.

Nous étions en voiture, au Bois de Boulogne, et le soir tombait. Le dos du cocher était prodigieux; le taximètre annonçait de temps en temps par un petit bruit sec le prix de la promenade.

Je compris sur-le-champ que ces paroles marquaient une ère nouvelle, qu’il s’était produit dans l’esprit de ma maîtresse un déclenchement analogue à celui du taximètre. Et de même qu’après 2 fr. 20 le chiffre qui doit apparaître n’est jamais 2 fr. 10, il était certain qu’après ce qu’elle avait dit, ma maîtresse ne souhaiterait pas ne plus me quitter.

Des mots de protestation se pressaient sur mes lèvres. J’avais envie de lui répondre que moi je n’aspirais qu’à vivre toujours auprès d’elle et que ses gestes, la couleur de sa peau, sa conversation étaient tout mon bonheur.

Mais je me tus; le paysage se revêtit autour de moi d’une grande importance. Un passant s’arrêta et nous regarda longuement comme s’il avait compris le caractère décisif de notre entretien.

Je déclarai, sur un ton que j’essayai de rendre enjoué, qu’en effet une séparation d’un mois ou un mois et demi serait excellente pour notre amour et je la comparai même, afin de donner un caractère plaisant à ma pensée, à un vin tonique qui reconstituerait les forces de cet amour.

L’œil d’Henriette L... était devenu plus brillant à un mot que j’avais dit pour lui tendre un piège et que je regrettai amèrement d’avoir prononcé.

--Un mois et demi! tu as raison, il faut que nous nous séparions au moins un mois et demi!

Je lui demandai où elle comptait aller, mais je sentis que l’accent de ma voix était altéré.

Il m’était indifférent, puisque je ne serais pas avec elle, qu’elle aille en n’importe quel endroit de la vaste terre. La Suisse avec ses lacs et ses montagnes peintes, les Pyrénées et leurs gorges espagnoles, les rivages de Normandie et de Bretagne étaient d’agréables séjours où j’aurais volontiers songé qu’était mon amie. Il n’y avait qu’un petit point au bord de la mer, une plage entre toutes les plages où je souhaitais avec toutes les forces de mon âme qu’elle ne se rendît pas. Ce petit point était Royan; je savais que monsieur X... dont j’étais jaloux y passait son été. Or c’était justement cet unique petit point de la terre qu’elle avait choisi.

Je ne parlais plus à cause de la trahison de ma voix.

Nous passâmes auprès d’un pavillon, en face d’une croix de pierre où nous étions venus dans les premiers soirs de notre amour et où nous nous étions embrassés, dans la demi-obscurité, avec l’anxiété charmante que d’autres consommateurs pourraient nous apercevoir. Nous vîmes de loin le lac et ses cygnes; nous ne leur avions jamais jeté de mies de pain, ma maîtresse et moi; mais je pensai que nous aurions pu le faire et je m’attendris en les voyant.

Henriette L... disait des choses telles que ceci:

--Dans un mois et demi ou deux mois, lorsque nous nous retrouverons, tu aimeras peut-être une autre femme. Tu es si léger! Deux mois c’est beaucoup pour un homme... Je ne t’écrirai pas trop souvent, je t’écrirai même rarement parce que je veux t’éprouver et savoir quelle confiance tu as en moi. Qu’est-ce que tu dirais si tu restais plusieurs mois sans lettres?

La voiture était sortie du Bois; l’Arc de triomphe était près de nous, mais je n’avais pour horizon que le dos du cocher qui me semblait à mesure que nous avancions plus considérable et plus pesant, comme la fatalité de l’amour.

Enfin le cheval s’arrêta, le dos se déplaça; nous étions debout, silencieux, devant la porte. Je pensais à une bergère de son appartement où elle avait coutume de s’asseoir, à une robe de tussor qu’elle mettait le matin, à ses livres, à son piano, à tout ce qui était elle, à tout ce que j’avais perdu.

Et quand elle m’eut tendu sa petite main, je me mis à marcher vite, très vite, comme si pour me rendre à l’endroit où j’allais je n’avais pas eu désormais toute la vie.

LE PLUS GRAND ENNEMI

Quand on a triomphé d’une femme, de sa vanité, de sa jalousie, de sa dissimulation, et qu’on croit avoir saisi le bonheur, il faut triompher de soi-même.

Le plus grand ennemi est caché dans notre cœur. «Chacun tue ce qu’il aime...[1]» Aucune parole plus belle n’a été dite sur l’amour.

[1] Oscar Wilde.

Nous sommes comme les coureurs qui vont vers le but, les bras tendus, et qui mourraient pour l’atteindre. Lorsqu’ils sont arrivés, ils s’assoient dans la poussière et ils regardent avec mélancolie le chemin parcouru.

La femme tendre est trop tendre: ses bras autour de notre cou, ses paroles d’amour toujours semblables répandent une fadeur sur notre vie; la femme voluptueuse nous fatigue: nous lui reprochons en secret la grossièreté de son instinct et nous nous disons qu’elle ne nous aime que pour la satisfaction de ses sens. La femme très belle n’est pas assez belle et une petite imperfection de son corps nous gâte tout le plaisir de sa beauté.

Nous sommes avides de destruction. Nous tenons un vase précieux et le frappons pour éprouver sa solidité jusqu’à ce qu’il soit brisé.

Avant qu’elle nous appartienne, un sourire de la bien-aimée, une pression de main comblait tous nos vœux. Parce qu’elle s’est donnée à nous, nous devenons tyranniques, nous épions ses démarches, nous nous croyons le droit de fouiller son passé, d’exiger des aveux humiliants, de la tourmenter et de l’offenser.

Au lieu de cette délicieuse entente qui règne dans les premiers temps de l’amour et qui fait par une bienveillante et occulte concession qu’on a la même opinion sur les livres, qu’on se moque des mêmes personnes, on crée un état de colère et de discussion.

On se persuade qu’on doit être jaloux des moindres choses, on interprète des regards, on se jette sur des lettres, ou on les exige par des paroles violentes.

Généreux avec les autres, nous sommes égoïstes avec notre maîtresse. Nous prodiguons notre gaîté à nos amis et n’avons pour elle qu’un accueil glacial, un visage préoccupé. Nous prenons l’habitude de ne plus lui faire part que de nos soucis et nous nous affligeons qu’elle nous entretienne des siens.

La mauvaise humeur amène la mauvaise humeur, une scène amène une scène.

Or, une scène est comme un acide rongeur de l’amour; elle entraîne une usure définitive que rien ne pourra réparer.

L’amour est un arbre qui ne donne qu’une fois son feuillage et ses fleurs. Si on cueille les fleurs, si on émonde les branches, il ne restera qu’un tronc desséché qu’aucun printemps ne verdira plus.

Mais une force inexplicable nous pousse à frapper ce que nous chérissons. A peine avons-nous juré un amour éternel que nous voulons nous prouver à nous-même notre mensonge et notre folie. Par une incompréhensible contradiction nous tournons en dérision ce que nous avons loué. Nous détruisons l’édifice du bonheur et même quand nous pleurons de le voir détruit, nous travaillons encore à en achever la destruction.

LE DÉSIR

On n’a jamais les femmes.

Nous avons beau les serrer de toutes nos forces sur notre poitrine, elles nous échappent. On dirait qu’elles sont faites d’une substance légère qui n’est pas susceptible d’être possédée.

Dans la maison d’amour que nous avons bâtie et que nous estimons bien fermée, il y a toujours des portes dérobées par où les femmes sortent pour aller voir sans nous le soleil et les hommes.

Elles gardent toujours des relations, des amitiés que nous ignorons. Elles font des confidences--et quelles confidences intimes!--avec plus d’ardeur et de sincérité, à leur amie, à leur bonne, à leur concierge, à un monsieur inconnu rencontré par hasard en chemin de fer, qu’à l’amant qui les aime.

Elles sont tourmentées par le génie inexplicable de la trahison. Elles aspirent parfois à livrer un secret aussi fortement qu’elles aspirent à d’autres moments au sacrifice.

On n’est jamais le premier amant d’une femme; à quelque âge qu’on la prenne, il y a toujours une caresse qui a précédé votre caresse, ne serait-ce qu’un baiser d’enfant.

Et quel insensé pourrait penser qu’il est le dernier amant? C’est une trop célèbre illusion que celle qui consiste à croire l’amour éternel.

Un jour, le monde s’est mis à tourner autour de tel numéro de telle rue. Une ordinaire maison rangée entre les autres est devenue sublime de poésie à cause de l’ovale d’un visage qui pouvait apparaître merveilleusement à la fenêtre du premier au-dessus de l’entresol et sourire. Tout ce qui entourait cet étonnant édifice a été transformé. L’omnibus qui passait au coin de la rue avait les allures d’un char de conte de fée et quand on arrivait sur son impériale, on commandait à l’univers. Le bureau de tabac lui-même avait un je ne sais quoi d’exceptionnel, de distingué, de rare; c’était le plus beau de tous les bureaux de tabac de Paris. Elle y prenait ses timbres.

On est venu là, avec le cœur battant; on en est sorti triste ou joyeux. On a donné à d’absurdes paroles une importante infinie, on a écrit des lettres, on a attendu à des rendez-vous, on a cessé de lire, d’aller à la campagne voir les amis qui vous invitaient, on n’a plus donné de nouvelles à ses parents, on a aimé, on a souffert.

Puis la bien-aimée a cessé de vous aimer. Alors l’inutilité des choses de la vie est apparue avec une netteté parfaite. On s’est dit que les nominations à des postes importants, les succès artistiques, l’argent gagné n’avaient plus aucun intérêt, puisque le but n’existait plus, qu’il n’y avait plus de bonne nouvelle, puisque les yeux charmants ne s’éclaireraient pas en l’apprenant. On a juré à ses amis que désormais on ne s’intéressait plus à rien: on a pris dans les cafés des poses nobles et tristes, on a souhaité d’être pâle, et même, comme on bravait la mort, on a traversé la rue sans se presser, malgré l’automobile qui arrivait au loin à toute vitesse.

On ignorait que plus on aime, plus on a envie d’aimer, et que le désir se renouvelle perpétuellement en nous comme l’eau de la mer se renouvelle sur la plage avec la marée.

O désir, c’est toi qui effaces peu à peu le visage adoré qui veille encore dans le souvenir: c’est toi qui fais penser, au théâtre ou dans la rue, combien est enviable le talent du magnétiseur s’il permet de faire défaillir une femme d’un seul regard; c’est à cause de toi qu’on descend dans le métropolitain à des stations inconnues pour suivre une femme charmante qui disparaît dans un couloir juste à l’instant où l’on allait lui parler et vous laisse, perdu et désemparé, dans un quartier très éloigné. Par toi, les hommes les plus vulgaires affectent des allures mondaines, et les mains rouges se revêtent de gants blancs. Tu donnes aux gens élégants un air compassé: tu as empesé leur col, verni leurs bottines, arrangé leurs cravates. O désir, quand tu troubles notre sang, tu fais trouver jolies des femmes médiocres: c’est pour t’obéir qu’on fait des visites, qu’on boit des sirops dans les soirées de famille, qu’on se livre à l’exercice de la danse, qu’on joue au tennis. Ta puissance est telle que les femmes les plus honnêtes font tes commissions amoureuses, favorisent tes unions les plus illégitimes, par un goût naturel de s’entremettre. O désir, tu es le geste du salut, la flamme fixe des regards, l’audace des mains, tu es dans le bruissement du thé qui coule à cinq heures, dans le balancement des robes et tu guides, sous la table, pendant le repas, les genoux humains, les uns vers les autres; tu permets à l’amant, quand il regarde sa maîtresse, de ne pas voir que le sein tombe légèrement, de ne point prêter d’attention à la plaisante mobilité de ses doigts de pied; tu fais croire aux larmes, aux soupirs simulés, tu endors, tu enivres, tu charmes, tu répands l’illusion, tu donnes le goût de la réalité et l’homme pieux qui respecte ce qu’il aime, ne doit pas négliger de dire chaque matin: «Amour, donne-moi aujourd’hui mon désir quotidien...»

Conseils à un jeune homme pauvre qui vient faire de la littérature à Paris

DE L’HOTEL GARNI

O jeune homme qui viens faire de la littérature à Paris, qui as peu d’argent et pour la première fois apparais à la gare d’Orsay, arrête. Il est temps encore. Tu pourrais, ayant contemplé les quais mélancoliques, le Louvre bas, reprendre un train qui te remporterait vers la ville d’où tu viens. Tu gagnerais ainsi, peut-être, dix années de ta vie.

Mais non! Tu te diriges allègrement vers le quartier latin, à pied, car une légende provinciale représente les cochers de fiacres, pauvres esclaves errants, comme des personnages injurieux et redoutables.

Le choix d’un logis est une chose grave. Il faut payer d’avance le propriétaire de l’hôtel garni et tu seras condamné à rester un mois entier dans une chambre misérable, si tu cèdes à ta timidité et si tu acceptes la première venue, à cause de l’œil narquois du garçon qui te la fait visiter.

Veille à ce que le numéro de cette chambre ne soit pas marqué sur la porte par un chiffre énorme. Tu entendras assez souvent dans l’hôtel des phrases telles que celles-ci:

«Les lettres du huit! Le huit a sonné! Une visite pour le huit!»

Tu souffriras de sentir ton nom dédaigné et tu ne peux te douter combien il te serait amer de voir, à minuit, à la lueur de ta bougie qui vacille, se dresser encore ce numéro fatidique comme le symbole de ton existence, désormais anonyme, dans la grande ville.