La conquête des femmes: Conseils à un jeune homme
Part 6
O laides aux pieds immenses, aux oreilles en éventail, aux doigts carrés, renoncez à l’amour, il ne vous donne aucun plaisir. Celui que vous semblez y prendre, que vos cris et que vos larmes trahissent, est un plaisir simulé et vous essayez d’en donner l’illusion parce que vous avez entendu dire, ô laides, que les jolies font ainsi...
Malheur à vous, amants des maîtresses laides qui avez cédé au hasard, au brusque désir, à la tristesse de rentrer seuls à minuit, car chaque heure passée auprès d’un corps affreux, d’un visage sans grâce, est un pas en arrière sur le chemin de sa propre réalisation.
ÉTRANGE PRESTIGE DES ACTRICES
On ne saurait expliquer l’étrange prestige des actrices. Pourquoi suppose-t-on que des femmes qui jouent des pièces de théâtre, qui dansent ou qui chantent, sont des amoureuses exceptionnelles? Elles passent leur vie à simuler une reproduction conventionnelle de l’amour; comment pourraient-elles interrompre cette contrefaçon et donner de l’amour véritable? Va-t-on acheter des diamants chez quelqu’un qui vend du strass?
Leur amour ressemble aussi peu à l’amour que la chicorée au café. La couleur est la même, le goût est plus amer; il y en a davantage mais cela fait mal à l’estomac et n’éveille pas le cerveau.
Les actrices ont les mêmes défauts que les autres femmes:
Elles ont le matin les cheveux tirés. Quand elles dorment, une expression stupide dépare leur visage. Elles manquent sans mesure de pitié pour leurs ennemis. Elles sont tour à tour trop sévères et trop familières avec les bonnes. Elles se laissent parler dans la rue par des gens qu’elles ne connaissent pas et qui sont toujours des gens très importants. Elles racontent à leur amant des rêves incongrus où paraissent d’autres hommes qu’eux. Leurs bas noirs déteignent ou se sont troués justement cinq minutes avant qu’elles enlèvent leurs bottines, etc.
Et elles ont en outre des défauts qui leur sont personnels:
La vue d’un jeune homme au visage rasé les trouble immodérément, elles brûlent de savoir à quel théâtre il appartient et ce désir se trahit par des signes et des sourires à l’adresse du jeune homme. Des êtres grossiers et inabordables qui sont directeurs de théâtre ont sur elles une autorité absolue et elles citent avec admiration et respect les injures que ces demi-dieux ont bien voulu leur adresser. Elles donnent à certains mots tels que «feux», «panoufle», «four» un sens qu’ils n’ont pas dans le langage ordinaire et elles les font revenir sans cesse dans la conversation. Elles reçoivent de leurs habilleuses des conseils sur la direction générale de leur vie, les relations qu’elles peuvent se faire et elles en sont profondément impressionnées. Elles ont horreur de la nature parce qu’elles trouvent que c’est une imitation mal peinte et inhabile des décors de théâtre. Elles sont persécutées par leurs camarades qui embusquent dans la salle une foule d’amis et de gens à gages avec mission de murmurer et de hausser les épaules quand elles parleront. Elles ne lisent jamais rien, même pas les pièces dans lesquelles elles jouent, dont elles ne connaissent que leur rôle. Elles ont des mères et si elles n’en ont pas, elles paient des sortes de fonctionnaires féminins pour en tenir lieu. Elles tutoient avec orgueil le régisseur, le souffleur et le chef d’orchestre. Elles ne se sentent vraiment bien, chez elles, à leur aise, que dans leur loge où l’air est irrespirable, où il n’y a pas de siège confortable et où tout le monde peut entrer quand elles se déshabillent.
Amant des femmes de théâtre, je t’ai vu plusieurs fois te glisser avec fierté par la porte qui donne accès sur les coulisses. Tu salues très poliment la concierge et les machinistes que tu rencontres, avec l’espoir de te les concilier. Tu as le sentiment que tu es dans un endroit d’élection, un rare séjour de fantaisie, d’art et de plaisir. Là, tout est revêtu de beauté, le couloir sinistre devient par une grâce d’état une magique galerie, la poussière est excusable de salir et l’injure qu’échangent les figurants a, dans sa grossièreté, toute la saveur de la vie. Tu ne peux savoir à quel point tes bonbons et tes fleurs sont inutiles, combien ton habit correct, ton camélia à la boutonnière, ton air d’homme du monde ajoutent peu à tes chances de succès. Tu ne le sauras jamais. Tes doigts gantés frapperont éternellement à la porte de bois de la loge; timide et élégant, tu baiseras une petite main donnée avec indifférence. L’idéal que tu t’es fait au collège te condamne pour toute la vie aux amours de théâtre. Grâce à ta vanité et à ta fortune un imberbe élève du Conservatoire goûtera cette première ivresse que donne une maîtresse luxueuse.
DUFAYEL
Tu as acheté des meubles à crédit. Tu en jouis, tu les paies, par petites sommes, tous les mois à un employé et cependant tu n’as pas fait la connaissance de Dufayel lui-même, grâce auquel tu as des rideaux qui t’abritent, une table où tu travailles, un tapis et des coussins qui te donnent à l’aide de ton imagination la sensation du luxe.
Agis de même pour le mari ou l’amant sérieux de la femme que tu aimes. Ignore sa forme et son visage. Laisse-le dans cette ombre inconnue où sont les puissances dont dépendent notre bonheur.
Quel qu’il soit, ta maîtresse t’aura confié, avec un sourire, qu’il est, par une curieuse pauvreté de sa nature, incapable de tout plaisir physique. Tu auras accueilli avec une bienveillance infinie cette affirmation d’autant plus certaine à tes yeux qu’elle n’était pas vérifiable. Tu sauras que ta maîtresse ne reste avec lui que par pitié, parce qu’il se tuerait sans doute, si elle le quittait; et aussi à cause de quelques considérations matérielles.
Fuis donc cet homme impuissant pour ne pas être choqué par son apparente vigueur et ne pas avoir à t’émerveiller des contradictions de la nature.
Puis, quelque défectuosité que tu remarquerais, une hypothèse suggérée par son allure pourrait t’hypnotiser soudain et empoisonner désormais tes nuits avec la vision d’une image trop réelle.
Résiste aux ruses de ton amie qui n’aspire qu’à voir réunis autour d’elle deux êtres qui lui sont chers pour des raisons différentes et dont le rapprochement lui permettrait de développer son génie de tromper.
Le mari est un compagnon qui abuse de son autorité. Il emploierait souvent pour parler à sa femme des termes qui te choqueraient et tu ne pourrais intervenir sans que cette intervention soit déplacée.
Il ne manquerait pas de dire, quand vous auriez passé une soirée ensemble: «Allons nous coucher!» avec un geste tendre et familier pour prendre le bras de ta maîtresse et tu sentirais peut-être dans ce geste une affectation victorieuse. Tu serais assez lâche pour les accompagner jusqu’à leur porte et une solitude épouvantable pèserait alors sur toi.
Profite du lit, étends-toi sur les coussins, foule le tapis, paie l’employé, mais ne demande pas à voir Dufayel.
LA CONFIANCE EN SOI
La confiance en soi est comme l’inspiration du poète. C’est le don d’une matinée où l’on s’éveille de bonne humeur après avoir bien dormi.
L’on songe immédiatement que l’on a, en somme, une situation importante que beaucoup de gens doivent envier, que l’on se porte bien, que l’on a un physique suffisant et une intelligence plus grande que celle de tous les gens que l’on connaît.
L’on sort dans la rue et l’on remarque tout de suite et sans étonnement que les femmes qui passent vous regardent avec sympathie.
L’on peut avec la presque certitude de la victoire se livrer à des démarches qui seraient à tout autre moment prématurées ou dangereuses.
Il n’est pas essentiel ce jour-là d’avoir mis le costume qui va le mieux, ni même d’être rasé de frais. La confiance en soi supplée à ces apprêts qui ne sont absolument nécessaires que les jours où manque la confiance en soi.
Le magnétisme des regards, prélude des liaisons qui s’ébauchent dans les omnibus, le métropolitain ou dans la rue, n’est pas inutile, malgré le ridicule qui s’y attache, s’il est accompagné d’une grande confiance. Par les yeux se transmettent les désirs sensuels et ces désirs sont contagieux. Mais il ne faut pas alors qu’un battement de paupière trop rapide trahisse une hésitation, une faiblesse.
Avec la confiance, on peut aborder dans la rue plus de femmes distinguées qu’on ne croit d’ordinaire. Mais il faut, quand on pose ces questions banales, quand on émet ces généralités vaines qui sont les habituelles entrées en matière, ne pas avoir dans la voix le plus léger frémissement qui pourrait faire croire à une crainte.
De même lorsque l’on dit à une femme: «Voulez-vous faire avec moi un tour en fiacre?», il ne faut pas rougir comme si l’on proposait d’accomplir une mauvaise action.
Une femme qui accepte de s’isoler dans ce petit cube de bois à toujours l’arrière-pensée d’être embrassée.
Il faut dire au cocher: «A l’heure!» avec beaucoup d’autorité et le regarder d’un regard sévère, afin qu’il ne mâchonne pas des paroles plaisantes sur «les amoureux» ou qu’il ne se mette pas à rire solitairement en fouettant son cheval.
Baisser les stores est une formalité qu’il faut éviter. Celui qui a confiance ne craint ni d’être vu, ni de compromettre, il est emporté par sa passion et l’absence de toute réflexion est un signe d’assurance irrésistible. Beaucoup de femmes croient du reste vaguement que lorsque les stores d’un fiacre sont baissés, les agents de police ont le droit d’intervenir pour voir ce qui se passe derrière et cette pensée diminue leur liberté d’action.
Il faut beaucoup oser.
Que de femmes à l’allure fière, aux paupières baissées, qui espèrent ardemment des gestes audacieux sans que rien dans leur attitude puisse trahir cette espérance!
Il n’y a pas de geste inconvenant, de brusque proposition qui ne soient pardonnés, quand ils sont attribués à un irrésistible amour.
RÉUSSIT-ON PAR LES FEMMES,
OU VOUS EMPÊCHENT-ELLES DE RÉUSSIR?
C’est une légende surannée de croire que l’on peut réussir par les femmes. Au contraire elles vous empêchent de réussir.
Ceux qui triomphent dans les affaires du monde ne sont d’ordinaire pas les vrais maîtres des femmes. Ils n’arrivent à l’être que par leur argent, leur pouvoir. Ils n’ont qu’un don superficiel. Les femmes réservent le meilleur d’elles-mêmes, l’essence subtile de leur amour pour des gens incapables de réussir dans la vie parce qu’ils ont tourné toute leur puissance d’effort vers les femmes.
Les femmes sont un obstacle à la réussite, un obstacle frêle d’apparence, fait de chair, mais qui a la dureté et le poids de la pierre.
Je ne parle pas des épouses de ces fonctionnaires qui sollicitent dans les ministères un avancement pour leur mari et l’obtiennent en prenant rendez-vous avec un chef de bureau ou un directeur du personnel. Il est évident que la beauté de la femme étant une valeur, on peut obtenir ce que l’on désire par voie d’échange.
Du reste, quand on dit en ricanant de quelqu’un qu’il a obtenu divers avantages matériels grâce à sa femme, c’est le plus souvent grâce au seul prestige qu’a un homme qui est marié à une jolie femme sans que celle-ci ait rien fait pour cela.
Les femmes sont un obstacle quand elles ne vous aiment pas, parce qu’alors elles vous trompent et vous font soupçonner d’être un amant ou un mari complaisant ou stupide et que la réputation de complaisance et de stupidité vous diminue.
Les femmes sont un obstacle quand elles vous aiment. Alors, une lutte sourde et impitoyable éclate entre elles et tout ce qui n’est pas elles.
Ma maîtresse m’a toujours empêché d’aller dîner en ville. Quand j’ai prétexté des invitations de gens très importants, elle s’est d’abord efforcée de me persuader qu’ils n’étaient pas importants et qu’ils ne pourraient me servir à rien. Si je citais des noms tels qu’elle était obligée de s’incliner, elle abondait dans mon sens, même se réjouissait avec moi d’une telle aubaine, mais déclarait aussitôt qu’elle avait besoin de se distraire et citait parmi les gens avec qui elle comptait passer la soirée ceux qui pouvaient m’être désagréables ou susciteraient ma jalousie.
La maîtresse oblige l’amant, quand il est loin d’elle, à regarder l’heure fiévreusement, à écourter tous les entretiens, à se jeter dans une voiture, malgré le peu d’argent qu’il a sur lui, parce qu’elle lui a inspiré par ses scènes la terreur de la faire attendre.
Elle accomplit, chaque jour, un lent et méthodique travail pour user, effriter les relations et les amitiés. Elle a des impolitesses qu’on ignore et qui exilent de chez vous telle personne qu’elle n’aime pas. Ces relations, inutiles en apparence, sont un soutien, un rayonnement amical, créent autour d’un homme une atmosphère bienveillante. Les femmes détruisent cela, comme elles voudraient détruire les livres qu’on lit, les pensées qu’elles ne connaissent pas.
Elles vous condamnent à une solitude stérile et l’on est comme un arbre dans un désert, qui n’a pour compagnon que le vent qui le caresse et le secoue et le brisera un jour.
Les femmes ne sont pas créatrices et ne peuvent susciter l’activité, qu’au début, quand on ne les a pas encore et qu’on veut briller à leurs yeux par des actions éclatantes.
LES AVENTURES EN CHEMIN DE FER
Un wagon à couloir est une petite ville mouvante longée par un étroit chemin. Les quelques personnes qui habitent cette ville sont oisives, dépossédées de leurs habitudes, énervées par le mouvement. Ce sont là des conditions très favorables à l’amour.
Que faire lorsqu’on est assis en face d’une jeune femme blonde qui vous regarde avec une grande sympathie?
Il y a plusieurs méthodes. On peut imaginer un amour spontané, irrésistible, le coup de foudre. Il faut, dans ce cas, rougir et pâlir tour à tour, écrire fiévreusement des choses avec un crayon, sur un morceau de papier, montrer avec des yeux brillants cette lettre improvisée, pliée en quatre. On peut aussi, plus simplement, offrir le journal, ou dire qu’il fait chaud, lever ou baisser le store, selon le soleil. Il y en a qui simulent un personnage bonhomme et joyeux, qui parlent à tout le monde et font des réflexions sur tout à haute voix. Il y en a qui jouent l’indifférence. Mon ami Léon, dont j’admire et envie les succès féminins, prétend profiter du moindre tunnel pour faire un geste très audacieux.
Je délibérais en moi-même, plein d’inquiétude. A l’autre extrémité du compartiment une dame âgée et distinguée jetait parfois, de mon côté, un coup d’œil sournois.
Que pensait-elle? Sans doute elle devinait mes intentions et elle attendait un geste ou une parole de moi pour laisser paraître sur son visage une expression de mépris et de pitié.
Cependant je m’efforçais de jeter à la jeune femme blonde les regards les plus brûlants, je choisissais la pose la plus séduisante, un air à la fois tendre et rêveur.
Mais voilà que la jeune femme blonde se pencha gracieusement vers moi et me dit en souriant:
--Vous ne me reconnaissez donc pas, monsieur Hubert?
Ce nom m’était inconnu. Il y avait une méprise. Une idée de génie traversa mon cerveau. Je répondis:
--Je vous reconnais parfaitement.
La conversation s’engagea. Je jouai à merveille le personnage de M. Hubert et m’étonnai de ma propre adresse.
C’était une femme du plus grand monde et qui avait, depuis très longtemps, un faible pour M. Hubert. C’est du moins ce que devinait ma perspicacité.
«Quelle admirable coïncidence! pensai-je. Quelle merveilleuse méprise!»
Je parlai avec délicatesse et réserve, mais en laissant apparaître une passion contenue de mon amour antérieur.
Je fus accueilli par une moue favorable.
J’allais à Luchon, elle aussi. Le train s’arrêta. Je jetai à la dame âgée et distinguée un regard de triomphe et je vis, sur son visage, le regret qu’un incident ridicule pour moi ne soit pas survenu.
Ma nouvelle amie descendait dans un hôtel qui me sembla fort coûteux pour ma bourse. Il n’importe! Tous les sacrifices étaient nécessaires pour mener à bien une telle aventure.
Le repas fut gai. Des miracles de sous-entendus, des prodiges de souvenirs compris à demi-mot me permirent de jouer mon rôle de M. Hubert.
Elle était fatiguée, nous montâmes de bonne heure dans nos chambres qui étaient contiguës. Elle défit ses cheveux qui lui donnaient mal à la tête, nous respirâmes l’air du soir à la fenêtre, et j’eus alors sur les montagnes, la nature, nos cœurs, l’amour, des paroles sentimentales et spontanées qui déterminèrent le sens de la soirée. Je connus un bonheur plus honorifique que réel.
Au matin, j’allai me promener seul et regardai les femmes sur les quinconces avec une suffisance qui ne m’était pas habituelle.
Ma conception de l’humanité était changée. La vie était, pour les audacieux, une série d’aventures joyeuses et imprévues.
Quand je rentrai, mon amie avait reçu un télégramme d’un de ses oncles malade qu’elle appelait «le général» et qui l’obligeait à partir pour Ostende.
Nous nous précipitâmes à la gare. Je pris son billet. Il y a loin d’Ostende à Luchon. Presque tout mon argent s’en alla en échange d’un petit morceau de carton.
Sur le quai, un peu d’amertume me vint et aussi l’envie confuse de montrer que je l’avais dupée.
--Et si je n’étais pas M. Hubert? dis-je.
Elle se mit à rire comme s’il s’agissait d’une plaisanterie que nous avions faite à deux.
--N’est-ce pas que c’était un bon moyen? fit-elle.
Le train s’éloigna et seulement alors je compris.
LES BIENFAITS
L’amour de celle que l’on aime fait toujours défaut au moment où nous en avons le plus besoin.
Toutes les fois qu’il m’est arrivé un grand ennui, par une curieuse coïncidence, il en est arrivé un plus grand à ma maîtresse, qui a relégué le mien au deuxième plan, comme une chose tout à fait négligeable, et j’ai été obligé de m’excuser de mon propre souci afin de la mieux consoler.
Lorsque j’ai été un peu malade, j’ai senti que ma maîtresse m’aimait moins parce que j’étais un compagnon moins agréable, moins brillant. Elle a eu cette semaine-là plus de robes à essayer et plus d’invitations à dîner qu’elle n’a pu refuser. Quand elle s’est décidée à me soigner, elle a mis tellement d’ostentation à sa sollicitude que j’ai eu la sensation d’être un pauvre infirme et que j’ai eu honte de moi-même. A ces quelques heures de soins elle a fait une immense publicité auprès de ses amis et des miens et beaucoup la considèrent comme une véritable sœur de charité qui m’a sauvé la vie.
Et puis subitement, comme si elle avait reconnu l’excellence de cette méthode, ma maîtresse m’a accablé de bienfaits.
Elle m’a souhaité la fête d’une façon inattendue, restaurant sans raison cette habitude perdue de souhaiter la fête; elle a disposé des fleurs dans les vases de ma cheminée et mis de l’ordre sur ma table; elle m’a apporté une photographie d’elle quand elle avait quinze ans, que je désirais beaucoup avoir; elle a fait diverses recommandations à ma femme de ménage; elle a recopié des vers que j’avais écrits, et bien que son écriture soit presque illisible, j’ai été obligé de déclarer qu’elle était parfaite. Quand j’ai voulu acheter un chapeau, elle m’a sauvé d’une erreur capitale en m’empêchant d’acheter un chapeau gris que mon mauvais goût naturel me poussait irrésistiblement à acheter. Elle a remédié à mon manque de jugement en m’écartant de plusieurs amis qui auraient pu me faire beaucoup de tort. C’est grâce à ses conseils que j’ai fait plusieurs démarches utiles et elle en a fait, elle-même, quelques-unes qui, par un enchaînement de circonstances prévu et combiné, ont eu une grande et heureuse influence sur ma destinée. Sa surveillance, pendant les repas, m’a empêché d’avoir une maladie d’estomac. Sans elle, à cause de ma ridicule distraction, j’aurais été écrasé mille fois par des automobiles. Sans elle, j’aurais été brouillé avec ma concierge, sans elle je n’aurais pas eu de relations, sans elle, sans son sourire aimable, j’aurais été mal placé au théâtre, et grâce à sa présence les cochers consentaient à me porter.
Il était notoire que j’avais appris à lire et à écrire dès l’âge de cinq ans, sans cela le bruit aurait couru que j’avais reçu d’elle ces modestes connaissances.
Elle m’a suggéré toutes mes pensées, a dirigé toutes mes déterminations et quand j’ai acheté une boîte d’allumettes, ç’a été avec son assentiment.
Enfin quand il fut bien évident que je ne pouvais plus mettre mon pardessus sans son secours, ouvrir la fenêtre à mon gré, admirer un livre qu’elle n’admirait pas, je pensai avec allégresse qu’il restait encore une action qu’il m’était possible d’accomplir seul: c’était d’ouvrir la porte et de me sauver en courant, très loin...
SUPÉRIORITÉ DES FEMMES ROSSES
Les femmes rosses sont de beaucoup les femmes les plus intéressantes. Dans chaque femme rosse il y a une amoureuse éperdue. Ce sont des fleurs de tendresse qui se sont séchées. Mais cette sécheresse n’est qu’apparente; il y a un secret pour leur redonner la couleur et le parfum.
Elles ont une volonté terrible de trouver ceux en présence de qui elles sont, faibles et dominés. Elles imposent, elles suggèrent cette faiblesse et cette domination. Et elles n’ont aucun scrupule à faire du mal à ces vaincus.
Mais elles sont comme le guerrier Achille, invulnérables, sauf par un point. Ce point est variable et déconcertant. Ces triomphatrices qui passent, et jettent sur les hommes de froids regards, sous leur chevelure qui semble un casque, sont à la merci d’une flèche habilement lancée.
De ces âmes fermées peut jaillir une source inattendue. De même que l’audacieux est un ancien timide, le cœur sec cache des trésors d’émotion. Il a craint d’être trop tendre et il s’est enveloppé sous un vêtement d’ironie et de dédain.
Je vous aime, femmes rosses, vous qui lisez d’un œil distrait les lettres d’amour que vous recevez, vous qui vous plaisez à conter à votre amant du jour les plaisirs pris avec l’amant de la veille pour voir dans ses yeux la jalousie et la souffrance, vous qui haussez les épaules si l’on parle de se tuer pour vous, et qui n’auriez peut-être pas un battement du cœur si on le faisait, je vous aime parce que votre indifférence présente a pour cause votre sensibilité de jadis, parce que ce sont des larmes cristallisées qui donnent à vos yeux ce reflet d’acier dur, parce que le jour où vous ouvrez vos bras, vous seules savez vous donner toutes avec amour.
LA LIGUE CONTRE LE BONHEUR
Les avantages acquis dans la vie ne le sont jamais définitivement. Il faut perpétuellement lutter pour les conserver. Celui qui est immobile, celui qui dort, perd du terrain par le seul fait de cette immobilité et de ce sommeil. Le mouvement des hommes, les événements, sont destructifs. Il faut, pour obtenir et pour garder, une volonté active.
Ce qu’on acquiert dans le domaine de l’amour est ce qui est le plus susceptible d’être attaqué et emporté. L’amour est la richesse la plus précieuse, celle qui excite le plus de jalousie et d’indignation.
Le possesseur d’une grande fortune s’installe dans une ville où il est inconnu. Personne ne le considère _à priori_ comme un voleur. Il est honoré spontanément comme un riche personnage. Deux amants au contraire seront vus d’un œil soupçonneux; je parle bien entendu du cas où la femme est jolie et où tous deux donnent le sentiment d’être heureux. Leur bien, c’est-à-dire leur bonheur, est, jusqu’à preuve du contraire, un bien mal acquis, il a pour base l’adultère ou une vie déréglée. Ils sont en butte à l’ironie des serviteurs, à l’hostilité des familles, à une vague malveillance générale.
De suite que dans un milieu donné une liaison s’établit, une ligue obscure se crée autour de ceux qui s’aiment pour entraver leur amour, les faire se séparer.