La conquête des femmes: Conseils à un jeune homme

Part 5

Chapter 53,940 wordsPublic domain

Je me résignai et jurai sur sa demande de ne pas me fâcher de ce qu’il allait me dire, augurant fort mal de ce serment et prévoyant déjà toute la difficulté que j’aurais à le tenir.

--Voilà, dit-il. Je crois que ta maîtresse te fait beaucoup de tort et j’ai voulu t’en prévenir. D’abord, tu n’es plus le même, tu changes. Tu es inquiet, irritable. Puis tu es toujours pressé. Bien que tu n’aies rien à faire, tu ne peux pas rester en place. Il te semble toujours que tu seras mieux ailleurs. Et puis ta maîtresse l’attend. Elle t’attend toujours, à toutes les heures. Et si elle ne t’attend pas, par hasard, tu es inquiet de ne pas être attendu. Tu vas dans des endroits bizarres, parce que tu as le soupçon que tu pourras l’y trouver sans qu’elle l’ait prévenu et qu’ainsi tu auras l’avantage de lui faire une scène le premier, quand tu la reverras. Tu ne vois plus personne, tu négliges toutes les relations, tu vis presque seul.

Je sentais profondément la vérité de ces paroles et cette vérité me remplissait d’une amertume inexplicable pour l’ami qui ne me la cachait pas.

Je répondis sans croire à ce que je disais que mes relations n’étaient pas intéressantes, que c’était une perte de temps de voir des gens dont on ne tire aucun profit, que ma demi-solitude me permettait de réfléchir davantage, qu’enfin j’étais heureux.

--Non, répondit Charles, avec une grande autorité qu’il n’avait pas d’ordinaire et qu’il puisait dans la certitude de ne pas se tromper. Non, car tu es jaloux et tu te sens parfois un peu ridicule. Sous prétexte de liberté, tu permets à Paulette d’aller au bois de Boulogne, au théâtre, avec des jeunes gens de ses amis, avec le docteur V..., en particulier...

Comme je souriais avec un geste pour exprimer à ce sujet une tranquillité d’âme que je n’avais pas, Charles se hâta de s’écrier:

--Je suis persuadé qu’il ne s’est rien passé entre Paulette et le docteur V...

Et je lisais avec une netteté absolue dans son regard qu’il était certain qu’elle était la maîtresse du docteur V...

Il reprit:

--Mais beaucoup de gens le disent. On les voit souvent ensemble. Cela paraît vraisemblable. Et puis, de toi à moi, veux-tu que je te parle franchement?...

Je fis faiblement signe que oui, sentant que j’allais entendre des paroles qu’il aurait mieux valu ne pas entendre.

--Paulette n’est pas la maîtresse qu’il te faut. Tu as les désavantages et tu n’as pas les avantages. Si encore elle était jolie!...

Il se reprit aussitôt:

--Elle est jolie... je veux dire... si elle était très jolie, enfin, une beauté...

Je ne l’écoutais plus. Une flèche empoisonnée était dans mon cœur. Ainsi Charles ne trouvait pas Paulette jolie! Mais non! C’était impossible! Il disait cela pour la dénigrer, par un bas sentiment de jalousie, de haine.

J’entendis vaguement qu’il énumérait divers défauts, des torts que Paulette avait eus et qui à tout autre moment m’auraient paru réels.

Je répondais:

--C’est vrai, tu as peut-être raison, en hochant la tête.

Mais en moi-même je songeais que sans doute Charles avait fait la cour à ma maîtresse et que celle-ci l’avait durement repoussé. Je me la représentais, luttant contre le désir de tous mes amis, de tous les hommes, et devenant l’objet de la colère générale à cause de sa vertu, de son noble amour pour moi. Je faisais le serment de la défendre contre tant d’injustice. Une multitude de souvenirs charmants que je croyais morts revivaient à ma mémoire avec des couleurs éclatantes et faisaient pâlir tous les griefs. Je l’aimais davantage parce qu’on ne la trouvait ni jolie ni agréable.

Telle est toujours en ces matières l’erreur de l’amitié.

--Je t’admire, me dit un jour le peintre F..., homme perpétuellement illuminé par la joie de vivre.

Je le regardai, étonné. Son visage exprimait en effet une admiration dont je m’enorgueillis aussitôt.

Comme beaucoup de peintres, F... avait une finesse excessive d’intelligence pour certaines choses mais était complètement fermé à d’autres.

--Oui, je t’admire d’avoir un tempérament si peu jaloux.

--Comment?

--Moi, je suis d’une nature toute différente. Je suis violent malgré moi. La seule idée que ma maîtresse me trompe, m’affole. Je la battrais volontiers. Et en somme, c’est toi qui as raison.

--Que veux-tu dire?

--Tu es dans la vérité; tu as pris le bon côté de la vie. Tu veux ta maîtresse à telle heure, tu l’as. Le reste du temps, elle peut te tromper mille fois, cela t’est bien égal. Moi qui te connais, je vois bien que tu es au courant de tout et que tu t’en moques. Je t’admire et je t’envie.

L’admiration la plus joyeuse était peinte sur sa physionomie. J’aurais voulu avoir l’énergie de le gifler. Mais il parlait avec une grande sincérité amicale.

--Ah! je voudrais bien être comme toi, mais non, je suis un instinctif, une brute.

Et je songeai qu’il avait raison.

L’INDISCRÉTION, LES CONFIDENTS, LES BONNES

Il est indispensable de passer pour discret et pourtant il faut donner à ses amours, quand ils sont brillants, une certaine publicité afin d’en retirer tout le bénéfice moral. Il y a une conciliation difficile à trouver.

Un homme dont les femmes seraient assurées de la discrétion, aurait une multitude de bonnes fortunes. Une liaison officiellement reconnue, mais que l’on tient cachée en apparence avec un soin très visible, est encore la meilleure chose.

Mais nous avons un irrésistible besoin de raconter nos peines et nos joies. Une force mystérieuse oblige les hommes à parler. Aussi tout se sait. On n’est jamais assez persuadé de cette vérité. Les confidences faites sous le sceau du secret et après un serment, volent de bouche en bouche. Les plus forts résistent une heure, puis ils disent. Les plus faibles vous écrivent et vous font venir. Pour avoir l’occasion de parler ils font des visites et des démarches.

De même que l’homme qui a pris un fiacre et qui n’en a pas l’habitude, en fait claquer la portière pour que les gens chez qui il arrive sachent qu’il est arrivé en fiacre et ensuite laisse tomber négligemment dans la conversation que le fiacre l’attend à la porte, de même l’homme qui a une maîtresse fait claquer aux oreilles de son interlocuteur les souvenirs de sa nuit, il livre les détails charmants ou voluptueux de l’intimité avec le même orgueil que l’homme au fiacre met à dire qu’il a donné un franc de pourboire au cocher.

Le héros de l’aventure parle par vanité, pour montrer qu’il est heureux, qu’il joue un rôle dans la vie, qu’il éprouve les émotions habituelles de l’amour; le confident parle pour montrer qu’on lui a confié quelque chose, par goût naturel de trahir, ou seulement pour voir briller une flamme d’intérêt dans l’œil de la personne à laquelle il s’adresse.

Ainsi, les mots qu’une femme a dits avec tout son cœur, même au plus amoureux des amants, sont divulgués, répandus, commentés. On sait si elle a, ou non, le goût physique de l’amour et quels sont ses gestes préférés. L’indiscrétion est quelquefois en raison directe de l’amour que l’homme éprouve. Il veut qu’on soit jaloux de lui, que tout le monde sache de quelle richesse inestimable il dispose.

* * * * *

Les femmes se confient très souvent à leurs bonnes. Ces personnages simples et familier jouent un grand rôle dans les liaisons amoureuses. Elles habillent, elles peignent, elles déshabillent, elles sont juges des déceptions, des espoirs, des cas de conscience. Elles placent un conseil, et ce conseil a beaucoup de poids parce qu’il a l’air de venir d’un cœur fruste et sincère. Elles apportent le petit déjeuner au lit, et elles sont les témoins involontaires et indulgents de quelque baiser matinal, de quelque caresse attardée. Leur désapprobation, leur visage sévère est un supplice; leur inimitié systématique est presque toujours fatale.

Les bonnes, c’est là leur principal titre de gloire, sont pour l’amour désintéressé. Elles le défendent en toute occasion avec ardeur. Les bonnes des femmes entretenues favorisent contre leur intérêt les amants de cœur qui ne leur donnent que des étrennes médiocres mais ont pour elles des paroles joyeuses et familières. Elles prennent l’argent du riche amant et ouvrent avec d’autant plus d’allégresse la porte de l’escalier de service ou indiquent une heure favorable à celui qui n’a pour raison d’être que le plaisir qu’il apporte.

Les bonnes des femmes mariées endorment l’attention des enfants, reçoivent des lettres ou vont à la poste restante, aident à tromper le mari. Pour la beauté de l’amour elles risquent leur situation et montrent parfois un réel héroïsme.

D’instinct, elles considèrent le jeune amant qui ne donne pas d’argent, comme un allié, quelqu’un qui lutte comme elles, avec des moyens différents, contre les puissances des préjugés et de la richesse.

Je me rappelle qu’à V... une certaine Anna se levait la nuit et courait dans les rues désertes jusqu’à la gare pour me rapporter quelque insignifiante parole de sa maîtresse. Je sais que la fidèle Hortense grondait Gaby C... parce qu’elle me négligeait, et un jour que celle-ci refusa de me recevoir à cause de l’ennui que je lui inspirais, je vis dans le regard d’Hortense, debout sur la porte, une tristesse bien plus grande que la mienne.

Anna, Hortense, ou Marie, avec vos mains déformées par l’eau de vaisselle, sous le tablier blanc de votre uniforme, dans les parfums de la cuisine, ou sous la lucarne de la petite chambre du sixième, vous nourrissez un impérissable idéal. Je vous ai toujours vues passer dans mon bonheur et vous y avez joué un rôle bienveillant et familier. C’est vous qui avez jeté le télégramme où l’on me disait d’accourir. C’est vous qui m’avez dit ces paroles merveilleuses: «Madame vous attend.» Vous avez apporté le café; vous êtes sorties avec une discrétion exagérée qui ajoutait un mystère plus grand, et votre regard semblait affirmer:

«Je veille sur vous; je souris à présent, mais si l’on sonne, je deviendrai pour garder la porte un intraitable Cerbère.»

Vous m’avez défendu et protégé, vous avez été pour moi des anges gardiens, et si vous avez triché sur le prix des légumes ou des fruits qu’il vous soit pardonné car vous n’étiez pas capables de me dérober la moindre minute d’amour.

FORCE QUE DONNE L’ABSENCE DE JALOUSIE

Je me persuadai que la jalousie est un sentiment misérable et qu’il y a du mérite à être trompé.

J’avais éprouvé cette accélération des battements du cœur, ce tremblement des mains, cette immobilité de tous les motifs de vivre, que procure l’idée que la femme qu’on aime pourrait être à un autre. Mais la monotonie de la vie, l’ennui, la crainte d’une éternelle fidélité, la fatigue et la certitude du plaisir avaient usé peu à peu toutes mes velléités de jalousie.

Je me représentai que peut-être une trahison évidente, inattendue, à laquelle ma volonté ne contribuerait pas, serait une fin excellente à une liaison dont je commençais à sentir le poids.

L’irrémédiable mal était la régularité de mes rapports avec ma maîtresse. Être trompé apporterait de toute façon un élément de nouveauté. Ce serait un fait, une chose qui trouble les rapports quotidiens, cause la pensée et le retour sur soi-même.

La jalousie fait naître comme mouvement réflexe la jalousie. Ma maîtresse était jalouse, je l’étais aussi, inconsciemment ou par devoir. Cette jalousie systématique et nullement ressentie était une petite barrière qui m’empêchait d’être trompé. Je travaillai avec ardeur à la supprimer. Ce fut moins aisé que je ne le croyais tout d’abord.

Il me fut difficile les premiers jours de ne pas demander à Paulette ce qu’elle avait fait dans l’après-midi, où elle était allée, etc. J’y parvins pourtant. Je supprimai toutes les questions qui pouvaient faire supposer que je m’intéressais à sa vie, quand elle était loin de moi. Elle en fut surprise. Elle m’énuméra toutes ses actions sans que je l’interroge, tandis qu’auparavant elle gardait malicieusement le silence et jouissait de ma curiosité qu’elle ne satisfaisait qu’à demi.

Mais je fus distrait, absent, je fis semblant de ne pas écouter. Cette indifférence l’affecta à un point que je n’aurais pu croire.

Toutes les fois qu’une petite discussion surgissait entre Paulette et moi, elle me menaçait d’un certain docteur V..., qui la soignait, qui lui avait fait la cour et dont j’avais été très jaloux.

--Je dîne avec le docteur V..., me dit un soir Paulette.

Je répondis:

--Tant mieux! je suis moi-même invité par des amis.

Et le lendemain, quand je la revis, je lui parlai tout de suite de petites choses indifférentes sans faire la moindre allusion à la soirée avec le docteur V...

Pendant quelques jours je n’entendis parler que de ce docteur V... Il accompagnait mon amie en voiture, il lui écrivait, il allait lui écrire. Mais je gardai une inattention obstinée pour toutes les paroles qui le concernaient; j’approuvai tous les rendez-vous pris avec lui et je ne consentis à prononcer son nom que pour dire l’estime que je lui portais.

Il sembla, un jour, que le docteur V... avait disparu de la terre. Il n’attendait pas Paulette au thé; il ne l’avait pas invitée au théâtre. Je demandai de ses nouvelles; il n’était pas en voyage. Il était simplement rentré dans l’ombre d’où la jalousie l’avait fait sortir un instant.

Il y eut en moi un mouvement irraisonné de satisfaction et de victoire. Ma maîtresse m’était revenue avec une inaltérable fidélité, un redoublement d’amour. Mais j’eus la sensation de perdre un ami en perdant ce docteur V..., que je ne connaissais pas. Il avait été pour moi un occulte allié; nous nous comprenions sans nous entendre; je lui devais mes soirées de liberté. Il n’avait reçu aucun remerciement pour tant de bienfaits.

Je connus la force terrible que donne l’absence de jalousie et que celui qui sait se mettre au-dessus de ce commun sentiment peut faire avec l’humiliation et l’étonnement de sa maîtresse un amour d’autant plus grand qu’il ne rencontre pas les bornes habituelles pour le contenir.

Car la surprise, le sentiment que les règles ordinaires de l’instinct et du cœur sont violées, voilà de puissants attraits pour les femmes.

LES RENDEZ-VOUS

Toutes les fois qu’on a ordonné le matin à sa femme de ménage de mettre des draps neufs au lit, toutes les fois qu’on a disposé des fleurs dans les vases, qu’on a acheté du porto et des gâteaux, la femme qu’on attend ne vient pas.

On a dit d’abord en souriant:

«Les femmes sont toujours en retard!»

On se rappelle d’autres rendez-vous où la même maîtresse arriva une heure après l’instant fixé. Mais elle avait poussé brusquement la porte à peine entr’ouverte pour tomber dans vos bras, et vous embrasser passionnément, insoucieuse des gens qui pouvaient passer dans l’escalier et la voir. Charmante compensation qui évite les paroles inutiles et supprime les premières hésitations, la gêne inhérente à la minute où l’on enlève les gants et le chapeau!

Mais quand il y a une heure écoulée, l’inquiétude grandit. On récapitule tous les événements plausibles, toutes les causes sérieuses qui peuvent motiver cette absence. L’ennui qu’on peut inspirer à la femme aimée est le seul motif auquel on ne veut pas s’arrêter. On souhaite plutôt qu’elle soit très malade.

On se dit que ce sont les préparatifs qu’on a faits qui vous ont porté malheur. Pour attendre, on mange un biscuit et l’on boit un peu: puis, ainsi, ces achats ne seront pas tout à fait perdus. Mais le goût est amer du porto que l’on boit tout seul, dans sa chambre, vers cinq heures et demie de l’après-midi. La superstition vous aide. Ce rendez-vous a été pris un mauvais jour. On se rappelle complaisamment que le mercredi, par exemple, on n’a jamais eu que des déboires et ainsi on attribue le mal présent à une fatalité supérieure au lieu d’en chercher la terrible cause dans les mouvements d’un cœur qu’on veut croire immuable.

Soudain une idée vous saisit brusquement et vous remplit à la fois du regret de la soirée perdue et de l’allégresse qu’elle ne soit perdue que par la faute des choses. Votre amie est venue. Elle a monté l’escalier à l’heure dite, elle a sonné, elle est repartie. C’est que la sonnette ne marche pas. Cela est arrivé déjà une ou deux fois jadis. On se précipite. On presse le bouton; la sonnette retentit allègrement, même avec plus d’éclat que d’habitude, comme s’il y avait une ironie dans son bruit.

Il a pu arriver autre chose. Elle s’est trompée d’étage, s’est arrêtée au troisième au lieu du quatrième: si les locataires ne sont pas là, personne n’a répondu et elle s’en est allée croyant que c’était vous qui aviez manqué le rendez-vous.

On attend encore. Mais on se jette sur son chapeau et l’on descend quatre à quatre l’escalier. Le concierge sait! Elle possède le secret de votre bonheur! Elle a vu passer certainement celle que l’on attend. Puis par erreur, malveillance ou folie naturelle, elle a peut-être affirmé que vous n’étiez pas là.

Le visage de la concierge est lourd de mystère. Il est revêtu d’une importance sans égale. Elle parle enfin. Un arrêt irrévocable tombe de sa bouche. Elle n’a vu personne. Elle en est bien sûre.

On remonte l’escalier, le long escalier sans fin. Une odeur de cuisine s’échappe d’une porte ouverte. Il est plus de sept heures; tout espoir est perdu. On écrit une lettre. Quand elle est terminée, on s’aperçoit de son absurdité éclatante. Ce sont des reproches amers, l’expression d’une souffrance exagérée, d’un amour différent de celui qu’on éprouve. On la déchire. On en commence une autre sur un ton léger et badin, où l’on affecte une grande indifférence. On est perplexe. La sonnette retentit.

C’est un télégraphiste. Il tend le petit bleu où l’on a reconnu une chère écriture, comme si c’était là un petit bleu ordinaire. On l’ouvre, on le lit à la clarté de l’escalier. Il y a trois mots aimables, une vague excuse. C’est bien assez. Un grand besoin d’expansion vous saisit. Le télégraphiste est toujours là. Il a l’air intelligent, il semble s’intéresser à cette aventure. On a envie de tout lui dire, de lui montrer le télégramme, de lui demander son avis.

Le télégraphiste attend deux sous. On les lui donne. Il part en sifflotant. Il faut recommencer une troisième lettre. On se dit: «Cette excuse est très valable. Comme elle a été gentille! Tout va bien.»

Mais au fond on n’en est pas bien sûr. On se sent seul...

ABSURDITÉ DE LA PITIÉ

On prend toujours une femme à quelqu’un, Il faut se résigner à faire de la peine à ce quelqu’un.

C’est d’ordinaire un homme charmant pour lequel on a une grande sympathie. Il en a moins pour vous car il a compris dès l’origine de vos rapports que vous allez lui prendre sa maîtresse.

Quelque attrait qu’exerce sur vous cet homme charmant, il faut être impitoyable avec lui, le dénigrer, le trouver laid et stupide parce qu’il sera impitoyable avec vous, vous trouvera laid et stupide.

Du reste, une femme qui rompt le fait toujours sans ménagements, avec le maximum possible de la cruauté. Comment comprendrait-elle, au lieu de la jalousie qu’elle espère, une étrange pitié de son nouvel amant?

Je me trouvai une après-midi chez Henriette L... avec Pierre T..., homme fin et lettré qui aimait encore éperdument Henriette et qu’Henriette avait aimé. Nous causâmes. Nous fûmes l’un pour l’autre d’une excessive politesse. Henriette aurait pu se conduire de même, être neutre.

Elle eut des trésors d’invention pour cribler Pierre T..., résigné à tout, de paroles désagréables et blessantes. En vain j’essayai de les atténuer. Il ne se révolta jamais même quand Henriette L... me prit la main devant lui en le regardant avec une délicieuse ingénuité, comme pour le prendre à témoin.

Il était sur le chemin désolé du renoncement. Il demanda en partant à Henriette quand il pourrait la revoir. Celle-ci répondit qu’elle était trop occupée pour que ce soit possible et il s’excusa de sa demande en déclarant qu’il était tout naturel qu’elle soit très occupée.

Il partit. Son pas était si pesant dans l’escalier que je pris mon chapeau, de fort mauvaise humeur, et que je descendis après lui. Je le suivis quelques instants dans la rue en admirant la supériorité physique qu’il avait sur moi et en m’admirant moi-même d’en avoir triomphé, par des paroles, des actions habiles, de l’amour.

Je lui frappai sur l’épaule, il se retourna et je lui dis:

--Je ne voudrais pas que vous m’en vouliez...

Son visage exprima une telle surprise et une telle tristesse que je m’arrêtai. Il répondit en rougissant:

--Mais pourquoi?

A ce moment un arroseur dirigea vers nous le tuyau qu’il tenait à la main et des gouttes d’eau mélangées de poussière nous éclaboussèrent. L’arroseur prononça en même temps des injures que nous comprîmes mal et que motivait notre immobilité.

Nous dîmes en même temps, Pierre T... et moi, une phrase à peu près semblable qui équivalait à ceci:

--Ces arroseurs sont d’une grossièreté!...

Nous étions l’un en face de l’autre, nous nous regardions silencieusement et l’arroseur continuait à nous menacer.

Pierre T... me tendit la main pour mettre un terme à cette inepte situation, en disant:

--Alors, au revoir et je vous remercie.

Je répondis stupidement:

--Mais c’est moi...

Je revins sur mes pas, très mécontent de moi-même, ayant le sentiment d’avoir violé, par une inexplicable pitié, des lois imprescriptibles de jalousie et de haine vis-à-vis de l’homme qui a aimé avant vous une femme qu’on aime.

Je sentis, quand je rentrai chez Henriette et qu’elle me demanda pourquoi j’étais parti brusquement, que je devais lui répondre que c’était pour frapper au visage Pierre T... Je n’en eus pas le courage. Je lui dis la vérité et elle m’en voulut pendant plusieurs jours.

LES MAITRESSES LAIDES

Il y a des hommes modestes qui s’appliquent à conquérir une maîtresse laide parce qu’ils croient que c’est plus facile que de conquérir une maîtresse jolie.

C’est une erreur. La longue habitude d’être désirée, les regards qui l’ont suivie, des paroles bizarres prononcées par des hommes qui l’ont croisée dans la rue, ont, dès l’enfance, prédisposé la jolie à se donner. Elle sait qu’il y a en elle une fatalité de plaisir.

La laide au contraire croit à la vertu. Elle craint tout de l’amour. Son instinct l’avertit qu’elle subira des avanies à cause de sa laideur, qu’elle inspirera la tristesse et peut-être le dégoût.

Un génie pitoyable anime la laide. Elle est sottement tendre, ridiculement maternelle. Elle a peur des mots exacts, elle emploie des diminutifs qui exaspèrent, elle donne à toute chose la couleur terne de ses yeux. Quand on sort, elle vous recommande de ne pas vous faire écraser par les automobiles. Si elle est croyante, elle prie pour vous. La laide songe que votre chapeau n’est pas brossé. Elle se met de la poudre de riz en cachette. Pour peu que sa vue soit faible, elle porte sans honte des lorgnons ou même des lunettes, car la laide a une facilité inouïe à s’enlaidir encore. La laide est un ange gardien qui a peu de cheveux, des mains vulgaires et une robe qui lui va mal.

Malheur à vous, maîtresses maigres qui avez un long nez et de petits yeux. Malheur à vous, corps déformés, trop courts, trop gros. Votre pudeur est une offense, une menace terrible, permanente; on veut en triompher, car la laideur exerce une attraction aussi grande que la beauté et l’on pleure sur cette victoire sans récompense. Votre impudeur est plus cruelle que votre pudeur. Cette forme dérisoire, inharmonieuse, qui se dresse brusquement dans la lumière bleue de la chambre et s’impose au rêve que l’on formait est comme un encrier jeté sur le visage de la Joconde.

O laides, pourquoi ne vous adonnez-vous pas uniquement aux travaux de l’aiguille, à la littérature, à la dactylographie? Jouez du piano, on peut vous écouter les yeux fermés. Faites de la bicyclette, on peut regarder quand vous passez les arbres et le ciel.