La conquête des femmes: Conseils à un jeune homme
Part 4
J’attends mes bagages. Il y a à côté de moi une femme bien plus jolie que ma maîtresse. Ses cheveux, au lieu d’être teints en blond, sont d’une couleur naturelle. Elle n’a pas sur le cou cet imperceptible pli, si visible pour moi, que je remarque avec tristesse sur le cou de Paulette. Comme elle s’habille avec goût! Elle a une taille élancée et la couleur des yeux qui me plaît. Il me semble qu’elle a jeté un coup d’œil ironique sur le chapeau de na maîtresse. Je considère ce chapeau à mon tour. Il est bizarre et compliqué. Il vient sans doute de quelque toute petite modiste. C’est le plus beau chapeau de Paulette, j’en suis sûr, et elle l’a mis pour venir m’attendre à la gare et frapper ainsi un grand coup sur mon imagination. Comme cette toque très simple dans un cercle de cheveux blonds est préférable!
J’appelle un employé avec toute l’autorité dont je suis capable. La très jolie femme est de plus en plus dédaigneuse. Et quand on apporte ma malle, je ne sais pas si je suis plus honteux de son aspect minable de malle de famille à côté de l’élégante malle de cuir de l’étrangère, ou du chapeau de mon amie auprès de cette toque très simple.
La comparaison suscite le désir et nous sommes d’autant plus forts que nous désirons beaucoup.
L’HOMME QUI N’A QU’UNE FEMME
Il y a dans l’appartement qui donne en face du mien, sur la cour, un monsieur qui habite avec une dame. Il vit avec elle et il ne vit qu’avec elle. Jamais il n’invite personne à dîner. Jamais on ne voit chez lui aucun autre homme ni aucune autre femme.
Le monsieur et la dame sortent ensemble. Ils rentrent de même. Ils sont oisifs. Ils n’ont pas l’air de s’aimer passionnément. Ils n’ont pas l’air de s’ennuyer. La dame est maigre. Elle a un grand nez, l’air d’un oiseau étonné et sans ailes. Le matin elle ouvre sa fenêtre et, revêtue d’une camisole grisâtre, elle se livre à des travaux d’intérieur. Elle met pour cela, sans doute afin de ne pas salir ses mains, de vieux gants blancs.
Comment le monsieur, qui est bien de sa personne et qui pourrait avoir d’autres femmes, a-t-il le courage de vivre avec une femme qui met des gants blancs à huit heures du matin?
Je pourrais croire qu’il m’envie, qu’il m’admire de voir chez moi des femmes jolies et élégantes. Il n’en est rien. Même je sens une réprobation dans son regard. Il juge que je ne suis pas sérieux. Et la sincérité de cette réprobation se dégage de son attitude correcte, quand il me salue dans l’escalier.
Cet homme n’a qu’une femme et une femme laide. Est-ce possible? C’est un cas unique, monstrueux. Peut-être est-ce un fou. Mais il paraît assez raisonnable. Il ne crie pas, il ne se livre pas à des danses saugrenues.
Peut-être est-ce cette femme au nez pointu qui lui a persuadé qu’il n’y a pas d’établissements de thé, de grands magasins où passent des êtres séduisants avec de belles robes et des formes gracieuses. Il a un bandeau sur les yeux ou il est victime d’un sortilège. Peut-être aime-t-il cet objet de tristesse, cette source de pensées amères, et en est-il aimé. Mais un cœur, une délicieuse affection peuvent-ils habiter une poitrine si maigre? Peut-il y avoir de l’amour sans une petite flamme de beauté?
PLAISIRS PHYSIQUES
(LES SIMULACRES)
Les femmes aiment les titres honorifiques, les situations importantes, l’argent, la beauté physique, la distinction, le prestige que donne l’admiration des autres hommes. Mais elles renonceront volontiers, et même avec orgueil, à tout ce qu’elles aiment pour un homme qui n’a rien que le don rare de leur donner, dans l’intimité de la nuit, du plaisir physique.
Une légende absurde montre les femmes du monde se livrant à leurs domestiques pour la seule joie de leurs sens. Rien ne semble prédisposer, ni leurs travaux, ni leur éducation, les gens de maison à l’habileté dans l’art de donner des caresses physiques.
Celui qui donne le plus de plaisir n’est pas le plus vigoureux ou celui dont le tempérament est conforme au tempérament de la femme. C’est celui qui en a le plus le goût imaginatif. Il donne une valeur inattendue à chaque caresse par l’amour avec lequel il la donne. Il multiplie à l’infini dans le domaine subtil des nerfs ces rayonnements de volupté si précieux aux natures sensibles.
Les femmes le reconnaissent à son regard, à ses silences, à ses timidités, à un je ne sais quoi qui se dégage de lui. Il porte dans ses mouvements une beauté qui n’obéit pas aux lois ordinaires de la beauté, et qui n’est perceptible que pour les voluptueuses.
Et celui-là est un grand maître qui possède assez de richesse pour donner à la fois la tendresse du cœur et le plaisir des sens; même auprès des femmes les plus honnêtes, il peut se passer d’être estimé et toute mauvaise action lui est permise car l’homme le plus estimable pour les femmes est celui qui apporte la plus grande somme de plaisir.
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Une femme dit: «Je veux être respectée.»
On doit se garder de se méprendre sur le sens de ces paroles. Elle fait allusion à un respect de forme, de détail, qui donne plus de prix au manque de respect ardemment sollicité par toutes les forces puissantes d’humiliation qui sont dans l’instinct de la femme. Elle a un grand désir de défaite. Sa défaite lui sera d’autant plus chère que nous lui aurons donné l’illusion de la victoire par notre politesse dans les conversations générales devant d’autres personnes, par notre galanterie tendre quand nous sommes seuls, mais seuls dans des endroits comme le théâtre ou les promenades, où le manque de respect ne peut pas se manifester librement.
Dès que nous sommes séparés du monde extérieur par une porte fermée et que grâce à une entente inavouée, mais certaine, nous sommes réunis avec la délicate bien-aimée pour nous consacrer à l’amour, nous pouvons nous permettre impunément des actes d’une irrévérence sans mesure. Des gestes dont l’audace dépassera la nôtre nous assureront aussitôt que nous sommes loin d’avoir atteint les limites permises.
Le respect est pour le monde ou pour le domaine de la convention sentimentale. Il faut, pensent les femmes, changer de ton selon l’heure qui convient, et elles ne sont nullement gênées de leur brusque transformation, tandis que nous nous croyons obligés, à leur égard, à des réticences et à des excuses.
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Beaucoup de plaisirs physiques sont des simulacres. Cela tient à ce que la nature est avare des joies qu’elle nous donne. Nous avons honte de cette avarice. Nous nous flattons d’une capacité de bonheur que nous n’avons pas.
Il ne faut pas laisser aux femmes le privilège de ces simulacres de plaisir. L’on aime d’autant plus que l’on croit dispenser une immense volupté. A tout instant, dans l’amour physique, la femme donne les signes d’un bonheur qui n’est pas croyable. Ce n’est qu’à la réflexion que nous cessons d’en être dupe. Mais un doute plane et nous l’aimons davantage pour cela. Faisons comme elle.
Il est vain pourtant, quand on est dans les bras l’un de l’autre, à une heure tardive de la nuit, si votre maîtresse vous demande: «As-tu sommeil?» de lui répondre: «Certes non!» avec une intonation exaltée pour lui faire croire qu’on passera toute la nuit dans une extase divine de volupté, surtout si, quelques instants après, une respiration régulière trahit le sommeil profond dont on est frappé.
UNE FEMME EN ATTIRE UNE AUTRE
Je n’aime plus ma maîtresse. Son caractère est devenu désagréable et bien qu’elle soit jolie, j’ai trop pris l’habitude de sa beauté pour en tirer du plaisir.
Cependant elle m’aime. M’aime-t-elle? Oui, puisqu’elle ne veut pas que j’aille dîner en ville, et qu’elle est de mauvaise humeur, pendant plusieurs jours, si elle apprend que j’ai pris le thé avec une autre femme qu’elle. Cette jalousie est-elle un signe d’amour ou simplement la manifestation de sa vanité? Et comment pourrai-je trouver la ligne qui partage le désir et l’amour-propre?
Si elle m’aime, je dois respecter son affection, j’ai des devoirs formels vis-à-vis de ce noble sentiment. Je ne dois pas faire souffrir celle qui m’aime. Mais puisque je ne l’aime pas, dois-je le lui dire à cause de la vertu de la vérité, ou dois-je le lui cacher par pitié? Si je lui dis que je ne l’aime pas, je suis cruel et elle ne me croira pas, du reste. Si je mens, si je simule un amour que je n’éprouve plus, j’éternise une situation sans issue.
Dans l’hypothèse, au contraire, où elle ne m’aime pas, ma conduite semble tracée. Je dois lui dire que je ne l’aime pas, que nous ne nous aimons ni l’un ni l’autre, je dois rompre avec elle.
Mais alors je vais être sans maîtresse. Comment supporterai-je cet état de choses? Que ferai-je, le soir, seul? Je n’ai plus l’habitude de la solitude. J’ai, il est vrai, des amis. Mais il y a des soirées terribles, marquées par la destinée, où tous vos amis sont malades, invités à dîner, en voyage, où les billets de théâtre qu’ona demandés ne sont pas arrivés, où un concours de circonstances vous contraint à dîner tout seul dans un restaurant où justement les plats sont mauvais, les dîneurs hostiles et les garçons peu polis.
Et puis un homme qui n’a pas une maîtresse attitrée a moins de puissance de rayonnement sympathique que les autres. Il est privé d’un double charmant qui le complète et l’embellit. Une femme en attire une autre. Le charme et l’amour sont les aimants qui appellent le charme et l’amour. Une femme jolie et qui a le goût du plaisir s’entoure bien rarement d’amies laides.
Ma maîtresse est le centre d’un petit milieu où j’ai mille profits. Si je la quitte, ce milieu se dissoudra, s’éparpillera. Je resterai seul, privé de cette atmosphère d’amour où j’ai pris l’habitude de vivre et qui m’est nécessaire.
Je me dis d’autre part que chacun a en soi une force amoureuse limitée. J’use quotidiennement cette force en conversations stériles, en affection simulée, en résistance à des scènes sans cause sérieuse. Je m’amoindris quand je me promène avec elle. D’admirables possibilités restent dans l’ombre par le seul fait que cette maîtresse existe. Je suis classé, casé, j’appartiens à une catégorie qui n’est pas disponible. Je suis aux femmes ce que sont aux gens qui veulent louer une propriété, les villas où il n’y a pas d’écriteau. Elles jettent un regard rapide. Elles songent: «Cela ferait peut-être l’affaire», mais elles passent et ne visitent pas.
Une voix me dit: «Il faut rompre. Il faut être seul pour avoir beaucoup de femmes. La rue avec les devantures des magasins où l’on s’arrête, les omnibus avec leur choix de visages alignés, les entrées des métropolitains avec leurs souffles chauds où se mêlent les parfums et les poussières, appartiennent à celui qui n’est pas impatiemment attendu par sa maîtresse et qui fait tourner sa canne, ayant l’aisance d’un homme qui ne sait pas où il va.»
Mais une autre voix me dit: «Quand on a une maîtresse, on en a plusieurs. Les femmes ont le goût des confidences. Entre elles, elles se disent tout. L’amie tente volontiers son amie par les paroles flatteuses qu’elle prononce sur le compte de son amant. Il est aisé de profiter des qualités dont elle a bien voulu vous parer. Garde ta maîtresse; si tu la perds, tu ne pourras plus la tromper et tu ne recevras plus de louanges d’une bouche si autorisée.»
L’INSISTANCE ET L’OCCASION
Un homme qui vient vous demander de l’argent et qui, dès les premières paroles qu’on prononce, dit: «Bon! Ne vous dérangez pas! Je vous demande pardon! Je reviendrai un autre jour!» n’obtiendra rien de vous, même si vous avez l’intention de lui accorder ce qu’il demande.
Ce n’est pas de l’argent que nous sollicitons des femmes, c’est de la tendresse et du plaisir. C’est là la fortune dont elles disposent. Elles la considèrent comme très précieuse et elles commencent par la refuser. L’imprudent, le peu clairvoyant qui se laisse impressionner par un visage hautain, une attitude dédaigneuse, est un pauvre solliciteur.
Vous avez quelquefois prêté cent francs, apitoyé par un discours, après avoir déclaré que vous étiez dans la plus grande misère. L’affirmation même que la femme aime follement un autre homme n’est pas mauvaise, est quelquefois excellente. Il ne faut pas oublier que l’amour peut être une transposition. Shakespeare voulant peindre le plus passionné des amants montre Roméo amoureux, au premier acte de _Roméo et Juliette_, d’une femme qui n’est pas Juliette. Il voit Juliette, il l’aime et il reporte sur elle toute la somme de passion que la précédente maîtresse avait développée en lui.
Ainsi on peut bénéficier auprès de certaines femmes exaltées de l’effort d’amour accompli par un autre homme. La femme transpose sa passion. Il ne faut pas bien entendu qu’il y ait d’habitude physique. On est alors comme un voyageur qui prend possession d’une maison qu’il croit abandonnée et trouve le feu allumé, une collation servie, un livre de chevet.
Il faut donc insister, mais il faut insister au bon moment, saisir l’occasion.
L’occasion, c’est le moment où la femme manque de tendresse.
Toute la vie est une poursuite de la tendresse. On périt parce qu’on en manque, on périt parce qu’on la cherche, on périt parce qu’on en a trop. L’absence de tendresse cause la plupart de nos actes. Celui qui, la nuit, au moment de regagner son appartement solitaire, fait signe à une fille de la rue, a moins, pour but, la volupté, qu’un vague geste tendre de cette fille qu’il ne paie pas trop cher avec cinq francs. On s’étonne souvent de voir un homme distingué épouser sa bonne. La raison en est presque toujours que c’est la seule femme qui lui a donné de la tendresse.
La femme qui manque de tendresse est toujours à prendre. Quelle que soit son éducation, son rang, sa fierté, si elle est incomprise de son mari ou de son amant, méconnue de sa famille et de ses amies, si elle est seule ou se croit seule dans le domaine supérieur du sentiment, elle se donnera le premier soir à celui qui par un invisible signe lui aura fait comprendre qu’il apporte de la tendresse à son cœur.
LES FEMMES GROSSES
Les femmes qui engraissent et souffrent d’engraisser rencontrent chaque jour des amis qui leur disent:
--Comme vous avez maigri!
Elles suscitent les paroles de ces amis en leur disant:
--N’est-ce pas que j’ai maigri?
Par le même moyen elles obligent leur couturière complaisante à évaluer leur diminution par un chiffre de centimètres. Ainsi elles ont acquis la tranquillité de l’esprit. Elles se sont donné l’illusion qu’elles n’engraissaient pas; elles mangent désormais sans remords les plats qu’elles aiment et qu’elles savent susceptibles de les faire engraisser.
Les femmes grosses deviennent de plus en plus grosses de même que les maigres maigrissent sans cesse. Il est donc insensé de dire avec orgueil d’une femme grosse: «Je la ferai maigrir!» On voit dans la nature les arbres se développer, donner des feuilles et des branches, mais quel est le chêne qui, devenu majestueux, se rapetisse et reprend les proportions du gland primitif?
Il ne faut pas attendre des femmes grosses cette bonhomie, cette jovialité indulgente qui caractérise les hommes gros. Les femmes grosses sont pleines de duplicité et de ruse. Leur esprit s’est rétréci à mesure que leurs formes croissaient. Elles ont violé la loi de beauté de la nature, elles le sentent confusément, mais elles ne l’avoueront jamais; elles sont les apologistes de la grosseur et préféreront pour toute chose la quantité à la qualité.
Elles sont immobiles. C’est à la fois leur force et leur perte. Elles se dressent devant l’amour comme un obstacle insurmontable. Elles défendent les idées bourgeoises, la vertu conventionnelle: elles sont les instruments des préjugés.
Il convient de contourner les femmes grosses comme le vaisseau contourne le rocher.
FORCE QUE DONNENT LA CRÉDULITÉ ET L’IGNORANCE
De même qu’il existe infiniment plus de laissés pour compte des grands bottiers que de bottines produites par les grands bottiers, de même il y a parmi les femmes beaucoup plus de laissés pour compte des grandes familles qu’il n’y a en réalité de grandes familles.
Les femmes ont une facilité naturelle à embellir la vie, à l’agrandir dans un sens honorifique pour elles. Que de généraux en chef qui n’ont pas existé, ont été dépeints avec un caractère rude et un grand sens de l’honneur par des filles qui prétendaient descendre d’eux! Que de beaux châteaux où nos maîtresses se sont ennuyées et qui n’ont dressé leurs tourelles que dans le royaume de l’imagination! Que de Voyages en Italie décrits avec de minutieux détails, des aventures plaisantes ou amoureuses, qui n’ont pas été faits!
Il convient d’accueillir avec crédulité et favorablement ces embellissements de cœurs épris de beauté. L’homme qui voit tout, qui pénètre tous les mensonges, est vite odieux. Aucune illusion n’est possible avec lui. On est condamné à la froide médiocrité de la vie. Et cet effort de perspicacité est d’autant plus inutile qu’on n’arrivera jamais à une perspicacité absolue.
En effet, l’invention des femmes n’a aucune base raisonnable. Elles ne sont pas toujours guidées par l’intérêt. Elles ne sont pas toujours guidées par le désir de briller. Il arrive qu’elles mentent sans motif, même sans motif caché, au petit bonheur, pour l’art. Quelquefois ces mensonges sont à leur désavantage, les montrent sous un jour fâcheux. On pourrait croire qu’elles ont un intérêt provisoire à se diminuer ainsi. Il n’en est rien.
Il vaut mieux croire, tout croire également. La femme se plaît avec cet aimable aveugle qui l’admire de confiance.
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Yvonne T... prétendait s’être battue en duel, déguisée en homme, avec un officier italien, à Naples, au bord de la mer. (Il est à remarquer que c’est pour beaucoup d’esprits, même sensés, un idéal désirable de se battre en duel, au bord de la mer et en Italie. Déjà à deux reprises, j’avais entendu deux amis raconter des duels analogues dont ils avaient été les héros. La seule différence est que l’un avait placé la scène dans une île.)
Yvonne T... ajoutait, sans pudeur pour la vraisemblance, un orage et des éclairs. Elle faisait un récit détaillé qui est dans _Le Vicomte de Bragelonne_, roman qui l’avait beaucoup impressionnée quand elle l’avait lu.
Cette histoire ne rencontrait que scepticisme et rires. Mais elle y tenait tellement qu’elle bravait l’opinion et qu’elle la racontait sans cesse et sans se décourager.
Je me souviens de sa joie quand je lui demandai l’âge approximatif de l’officier italien--il avait trente ans environ--et les noms des témoins--ils étaient tous titrés.--J’acquis subitement une grande importance aux yeux d’Yvonne T... J’étais celui qui croyait à son glorieux récit, un être presque unique, et elle m’aima quelque temps pour son propre héroïsme, parce qu’elle voyait au fond de mes yeux admiratifs son duel imaginaire, un ciel d’orage, un paysage d’Italie.
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Il est à remarquer que les femmes se donnent fort peu de mal pour concilier leurs inventions et la vraisemblance. Un mensonge est comme une balle qu’elles lancent, il atteint son but ou il ne l’atteint pas, peu importe. Quand elles sont convaincues d’avoir faussé la vérité, elles se contentent de sourire et n’en éprouvent nul embarras.
Une jeune actrice de mes amies raconte volontiers des aventures inouïes qu’elle eut au Caire et à Alexandrie. Durant un court voyage qu’elle fit en réalité, elle se maria avec un Turc, fut enlevée, enfermée tour à tour dans un harem et dans un couvent de sœurs, joua un grand nombre de pièces sur divers théâtres orientaux, fut enlevée à nouveau, fit naufrage, eut ses bijoux volés, visita à son retour toute l’Italie où il lui arriva encore mille choses. Elle s’était absentée de Paris environ deux mois.
Mais elle manque de mémoire. Elle oublie complètement certaines aventures qu’elle a contées avec un grand souci de détails et pour remédier à ces oublis elle en improvise de nouvelles. Prise en flagrant délit de contradiction, elle s’en tire avec une assurance et une gaîté parfaites.
J’ai observé, du reste, qu’elle n’avait cette assurance que pour les mensonges et que toutes les fois qu’elle rapportait un petit fait véritable, elle le faisait avec timidité, et comme s’il n’était pas véritable.
Il faut aussi être ignorant. Les questions sont dangereuses. Même si l’on n’est pas trompé, on ne peut retirer que déboires, soupçons, tristesses, de la connaissance exacte de ce que votre maîtresse a fait dans l’après-midi.
Elle dit qu’elle va chez le photographe, à trois heures. On doit se garder de téléphoner, vers cette heure-là, à ce photographe en prétextant une chose urgente qu’on a oublié de lui dire. On serait puni par l’ironie lointaine qu’on croirait entendre dans la voix du photographe; votre maîtresse ne serait pas dupe, elle se sentirait surveillée, tyrannisée, l’irritation qu’elle en concevrait lui donnerait une autorité qu’elle n’avait pas, aggravée de votre faiblesse dévoilée.
Il vaut mieux ne rien savoir; il vaut mieux être comme le sage qui reçoit la richesse sans en demander l’origine. Si nous nous préoccupions, quand on nous donne des pièces d’or, de toutes les mains qui les ont touchées, avant nous, de la façon dont elles ont été maniées dans leur carrière de pièces d’or, nous les rejetterions peut-être avec dégoût, quitte à nous mettre ensuite à genoux dans la boue pour les retrouver.
A quoi bon fouiller dans les tiroirs? Les lettres qui traînent sont toujours des lettres de fournisseurs, ou si elles émanent d’un jeune homme, elles ne parlent que de respectueuse amitié.
A quoi bon aller trouver l’ancien inspecteur de la Sûreté qui dirige une agence de renseignements? Cet homme, par son regard fixe, son attitude sévère, donnera tout d’abord la sensation qu’on fait auprès de lui une démarche coupable, qui tombe sous le coup des lois, et qu’il va vous mettre tout de suite en état d’arrestation. Il consent à écouter, puis dit avec simplicité:
--Va-t-elle dans les maisons de passe?...
On est partagé entre l’envie de lui cracher au visage pour cette impudente hypothèse ou de se mettre à pleurer en lui disant qu’on a peur qu’elle y aille en effet.
L’ancien inspecteur de la Sûreté fait payer ses services fort cher, et comment ajouter foi au témoignage de ce personnage lamentable auquel il confie votre destin, de ce déclassé qui a pour profession de suivre et d’espionner et qui prend dans ses mains sales la photographie de la charmante infidèle?
A quoi bon attendre soi-même dans un fiacre aux stores baissés, devant des portes dont le vrai mystère ne s’éclaircira jamais? A quoi bon imaginer l’être cher auprès d’un inconnu, avec ce même abandon qu’on croyait être seul à provoquer, dans une pose dont l’audace et le détail vous affolent? A quoi bon guetter si la poudre est absente, si les lèvres sont trop rouges, si la coiffure a été défaite et refaite? A quoi bon empoisonner son bonheur de chaque jour?
Il vaut mieux fermer les yeux, et, si l’on voit quand les paupières sont baissées, se jurer à soi-même qu’on ne voit pas.
LA MAITRESSE ET LES AMIS
Charles me dit:
--J’ai à te parler. Du reste je ne te vois plus. Viens au Pousset, demain, à cinq heures.
Je fus très inquiet et le lendemain j’étais exact.
Charles m’attendait et je cherchai en vain dans son regard l’expression de satisfaction qu’il avait d’ordinaire quand nous devions passer une heure ensemble.
Quand deux amis sont en présence, ils luttent pour s’imposer l’un à l’autre les choses qui les intéressent personnellement. Le plus tenace est vainqueur et fait une énumération détaillée de tout ce qu’il a fait depuis le dernier jour où il a vu son ami. L’amitié ne repose très souvent que sur l’indulgence avec laquelle on écoute des pensées et des récits qui vous permettront par réciprocité de dire vos propres pensées et de raconter les récits où vous avez joué un rôle brillant.
--Il faut que je te parle sérieusement.