La conquête des femmes: Conseils à un jeune homme
Part 3
La femme qui lit une lettre écrite dans ce sens a le sentiment d’une chose grave, ennuyeuse et poétique qui pèse sur elle.
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Mon ami Charles, qui est un bon vivant dont la présence sème l’allégresse, eut naguère en Suisse, durant l’été, une sorte de flirt avec une femme mariée jeune et jolie. Il l’accompagnait dans la montagne, jouait au tennis et canotait avec elle. Le soir, quand on était assis sur la terrasse de l’hôtel, il l’égayait de ses bons mots, de même qu’il égayait tous les amis de la jeune femme, et ainsi il était paré à ses yeux du prestige de la gaieté et des divertissements.
Elle l’aima pour cette raison qui en valait bien une autre. Elle lui promit d’être à lui, les vacances terminées, à Paris. Ils se quittèrent durant un mois.
Mais mon ami Charles eut la folie de lui écrire pendant ce temps de longues lettres d’amour contraires à son génie joyeux. Il lui peignit les tristesses de l’absence, non parce qu’il les éprouvait mais parce qu’il pensait qu’il était convenable de les éprouver. Il donna à ses rêves et à ses désirs une atmosphère douloureuse qu’il estimait propice à ses desseins et devant ajouter de la noblesse à un amour trop sportif.
Il perdit ainsi la possibilité d’une maîtresse charmante. En effet, la jeune femme qu’il aimait ne fut jamais à lui. Elle eut raison. Elle avait eu du penchant pour un homme joyeux, elle n’en avait plus pour un triste.
Et ce fut un juste châtiment pour mon ami Charles qui avait sacrifié sa vraie personnalité au profit d’un absurde idéal littéraire.
MÉTHODE DE LA DISSIMULATION
Le mensonge n’est pas d’une essence sublime. Il n’est pas tout-puissant. En tout cas, pour avoir quelque vertu, il doit reposer sur une base de vérité.
Plaire aux femmes est un art comme la peinture ou la sculpture. Il y a une palette et mille couleurs. Il faut corriger la nature, mais il ne faut pas la déformer.
Chaque femme se fait un idéal de l’amant. Il convient de se conformer à cet idéal, d’augmenter certains défauts que l’on a naturellement, de se parer de certaines qualités que l’on n’a jamais eues. Mais il y a une mesure. L’imposteur de tous les instants est confondu à la fin. Puis, s’il pense sans cesse à son rôle, il ne jouit pas de la comédie.
Le problème, au début, est de savoir s’il faut laisser voir tout son amour, ou le cacher. Stendhal donne à Julien Sorel une pleine victoire sur mademoiselle de La Môle. A chaque mouvement de tendresse qu’il laisse échapper, correspond un mouvement de recul, de reprise d’elle-même, de la part de son orgueilleuse maîtresse. Il trouve assez d’empire sur lui-même pour lutter contre l’orgueil par un orgueil plus grand. Il est aimé précisément parce que, toutes les fois qu’il va s’abandonner, il a la force de dissimuler ses vrais sentiments; quand il est sur le point de dire qu’il aime, il dit qu’il n’aime pas.
L’indifférence attire, mais elle éloigne aussi. Elle est comme ces poisons qui sont des remèdes à petite dose mais donnent la mort si on en abuse.
Stendhal dit du reste ailleurs: «Tout l’art d’aimer se réduit, ce me semble, à dire exactement ce que le degré d’ivresse du moment comporte, c’est-à-dire, en d’autres termes, à écouter son âme.»
Beaucoup de gens parlent comme ils croient qu’ils devraient parler. Ils dissimulent ainsi leur vraie personnalité. Ils plaisent moins.
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Étant enfant, mes parents m’amenèrent pour la première fois à Paris visiter l’exposition de 1889. J’étais à cette époque dépourvu de toute curiosité. Je ne m’intéressai nullement à cette grande ville. Je regardai d’un œil morne les monuments qui me parurent sinistres de laideur. Je fus déçu de voir que Notre-Dame était une si petite église; les magasins du Louvre et du Bon-Marché me parurent d’infimes magasins à côté de ce que je croyais qu’ils étaient; les rues étaient obscures, les boulevards étroits. Je me mis à pleurer quand on voulut me faire pénétrer pour la seconde fois dans l’enceinte de l’exposition, tant la vue des pavillons exotiques, des nègres et des Chinois me paraissait dépourvue d’intérêt.
Je n’aimai véritablement que les bouquinistes et leurs étalages où je trouvai une variété inconnue en province et où je pus faire, avec mes petites économies, l’achat de maint volume que je désirais.
A mon retour, mon professeur au lycée, à l’estime duquel je tenais par-dessus tout, parce qu’il m’éveillait aux choses de l’esprit, me demanda ce que j’avais le mieux aimé à Paris. Je me troublai et, guidé par le sentiment stupide qu’il fallait penser comme les autres enfants de mon âge, je répondis que c’était le musée de marine, au Louvre. Or, j’étais passé dans ce musée de marine sans le regarder, mais deux de mes camarades qui avaient visité Paris avant moi m’avaient représenté ce musée, où il y a la reproduction en petit des navires de tous les temps et de tous les pays, comme la plus belle chose qui existât au monde.
Je fus puni par le haussement d’épaules de mon professeur qui murmura:
--Les enfants sont tous les mêmes!
Ainsi nous faisons faire souvent aux femmes cette réflexion désastreuse: «les hommes sont tous les mêmes!» uniquement parce que nous nous sommes dissimulés nous-mêmes, que nous nous sommes enveloppés sous un voile de banalité.
Il faut se méfier du mensonge. C’est un traître. Il vous tend une main gantée de velours, il s’incline obséquieusement et il affirme qu’il va vous mener au but par un chemin obscur et détourné. On le suit et soudain il vous renverse pour vous mordre ou il vous jette dans un trou.
MÉTHODE DE LA PROPHÉTIE ET DE LA MAGIE
Ami, toi qui cherches une aventure pleine de poésie et d’imprévu avec une femme délicate appartenant à cette bourgeoisie que tu fréquentes, n’hésite pas à aller t’asseoir à côté de cette jeune dame blonde, distraite et presque méprisante.
Elle semble une exilée dans cette soirée où tu la rencontres pour la première fois. Ni les chants de la jeune fille qu’on veut marier, ni les orangeades qui passent, ni les politesses des hommes ne peuvent retenir sa pensée.
Mais tu peux sans crainte, en la regardant bien en face, lui dire:
--Voulez-vous me permettre de lire dans les lignes de votre main?
Un intérêt subit animera son visage. Si elle manifestait le moindre étonnement, tu te hâterais de dire une phrase dans le genre de celle-ci:
--J’ai vu à votre regard que vous étiez marquée pour une étrange destinée.
Et aussitôt elle se tournera vers toi avec amitié, reconnaissant que tu es une nature d’élite, le seul être fraternel parmi la foule de médiocres qui encombre le salon.
Elle ôtera son gant et te tendra sa main avec une légère confusion et en s’excusant par avance que cette main ne soit pas d’une propreté absolue. Il est du reste à remarquer que les mains humaines ne demeurent vraiment propres que pendant les cinq minutes qui suivent le moment où l’on les a lavées.
A peine as-tu pris cette main dans les tiennes en affectant de ne pas profiter de la circonstance pour jouir de sa finesse par une longue pression, à peine as-tu jeté un rapide coup d’œil sur sa forme, que tu dois pousser un cri d’admiration et de surprise.
Il y a sur cette main un signe rare, unique, extraordinaire, tel qu’on n’en a presque jamais vu de semblable dans l’histoire de la chiromancie. Plusieurs lignes, dis-tu, forment une étoile, et cette étoile est placée de telle façon, par exemple à la conjonction de la ligne du cœur et du mont de Jupiter, que sa signification est immense.
Les yeux de la dame blonde sont devenus brillants et animés; elle tend son autre main afin que tu puisses voir si le signe étonnant est confirmé. Il l’est en effet. Tu peux dire sur le sens de ce signe ce qui te plaira dans le domaine des succès artistiques, de la fortune, de l’amour. Pour ce qui est des lignes en général, tu n’auras qu’à te laisser aller à ta fantaisie du moment. Tu ne risques plus de te tromper. Par le fait que tu as vu le signe unique, tu es revêtu d’une grande autorité et tes erreurs deviendront des vérités. Si tu lui dis qu’elle est orgueilleuse et si elle est modeste, elle songera:
--C’est donc que j’étais orgueilleuse sans m’en douter.
Du reste le désir d’intéresser sans danger te poussera à parler surtout de l’avenir.
Ne manque pas d’affirmer que la dame blonde est soumise à l’influence de la planète Vénus, c’est-à-dire à l’influence de l’amour, et ajoute, si tu le juges à propos, qu’à cette influence s’ajoute celle d’Apollon, le goût des arts. Quand tu auras prédit en outre une grande passion prochaine, tu pourras laisser retomber la petite main qui contenait tant de grands secrets.
A cause de ton étrange clairvoyance, par la vertu de ce génie prophétique tu seras invité à te rendre dans la semaine chez la dame blonde.
Tu trouveras vraisemblablement dans ce milieu plusieurs personnes laides, intellectuelles et s’occupant de spiritisme, une ancienne actrice russe, un professeur, un pauvre homme vaguement fondateur d’une religion, un fumeur d’opium et peut-être un jeune homme venu là pour trouver une maîtresse et affectant imprudemment des airs sceptiques. Le mari de la dame blonde sera silencieux et admiratif pour les choses de la pensée qui seront traitées autour de lui.
La principale occupation sera de faire tourner des tables. Insoucieux de l’ironie du jeune homme sceptique, déclare immédiatement que tu es un médium de premier ordre, que tu fais, comme il te plaît, venir les esprits, que la magie n’a pas de secrets pour toi. Tu n’as pas à craindre d’être confondu si tu affirmes avec audace. Là, un besoin de crédulité possède toutes les âmes. Le fondateur de religion te reconnaîtra tout de suite pour un des siens; le mari te respectera comme un maître; une des personnes laides et intellectuelles verra dans l’obscurité du fluide sortir de tes mains.
Du reste, ta surprise sera grande de constater que les tables tournent à merveille, se lèvent sur un pied, frappent des coups à ta voix. Les esprits des hommes célèbres t’obéiront docilement, parleront comme il te plaira. Le jeune homme sceptique n’aura qu’à bien se tenir car il te sera très aisé d’empêcher qu’il soit désormais invité en déclarant que Napoléon ou que Louis XIV se refusent à venir en sa présence. Comment une maîtresse de maison un peu avisée hésiterait-elle un instant entre un jeune homme quelconque et d’aussi grands personnages?
Et comment aussi une jeune dame blonde, quand elle donne à la vie future plus d’importance qu’à la vie présente, peut-elle ne pas désirer, de toute son ardeur, avoir pour amant sur cette terre d’exil, quelqu’un qui a un rayonnement astral, qui est prophète, en communication avec les esprits et qui peut faire mourir ses ennemis en enfonçant une aiguille dans une petite figure de cire?
MÉTHODE DE LA PUISSANCE D’ATTRACTION
J’allai voir un jour mon ami B... C’était un garçon fin, intelligent, mais timide et n’ayant pas de confiance en lui. Appelé par sa situation dans le monde et ses facultés à jouer un rôle important, il avait laissé sa volonté se désagréger et était considéré par tous comme un incapable. Il était trop riche et il avait trop de parents. Étant de beaucoup le plus intelligent de sa famille, une ligue occulte s’était formée parmi ces parents pour déclarer qu’il était stupide. Il l’avait cru, ou il avait laissé croire qu’il le croyait.
Mais à cause de sa réputation une jeune fille qu’il aimait et qu’il avait demandée en mariage avait refusé de l’épouser.
J’aimais beaucoup B... pour sa vision comique de la vie qui est la revanche de tous les faibles. Nous parlâmes de mademoiselle X... et des déceptions qu’elle lui avait causées. Je pensais qu’il avait renoncé à tout espoir et j’essayai doucement de la déprécier, pensant le consoler un peu.
Mais il protesta vivement. Il me déclara que rien n’était perdu pour lui et que, malgré le refus formel de mademoiselle X... et de ses parents, il n’avait jamais été en aussi bonne posture. Je lui en demandai l’explication et ce qu’il comptait faire pour que ses projets réussissent.
--J’ai fait une grande découverte, me dit-il, qui me permettra d’être aimé. L’amour est une attraction s’exerçant entre deux êtres. Chacun de nous possède une certaine puissance d’attraction. Il faut pour être aimé développer en soi sa puissance d’attraction et le moyen de la dégager. C’est ce que je fais en ce moment.
--Avez-vous obtenu quelque résultat? lui demandai-je.
--Aucun, pour l’instant, s’écria-t-il. Je n’ai plus revu mademoiselle X... C’est dans la solitude et par l’effort de la volonté que la puissance d’attraction se développe. Je ne sors plus de ma chambre. Il viendra un moment où je serai aimé de mademoiselle X... sans que je l’aie revue. Je ris de mon ami Paul U... qui fait la cour à mademoiselle X... et qui se donne pour lui plaire un mal infini. Il croit avoir des avantages sur moi parce qu’il a une importante situation à la banque de son oncle, parce qu’il est agréé de la famille, parce qu’il joue au tennis avec mademoiselle X... et qu’il flirte avec elle dans les bals où ils se rencontrent régulièrement.
--Cependant il me semble, hasardai-je timidement...
--Non, non! reprit B..., je triompherai de Paul U... avec une certitude d’autant plus grande que je ferai moins de démarches. C’est le résultat d’un calcul, c’est mathématique. Ma cousine m’a, l’autre jour, invité à un thé où je pouvais rencontrer mademoiselle X... Je n’ai eu garde d’accepter!
--Pourtant.
--Cela m’aurait détourné de développer ma puissance d’attraction. C’est seul, entre ces quatre murs, que je dois décider de ma victoire.
J’appris à quelque temps de là que mademoiselle X... venait d’épouser Paul U... Mon ami B... n’avait-il pas suivi point par point sa méthode? Ou le fait d’être dans une banque, d’avoir l’estime des parents, d’être habile au tennis, vaut-il mieux pour conquérir une jeune fille que la plus grande puissance d’attraction? Je laisse au lecteur le soin de le décider.
MÉTHODE DU VIOL
On voit dans les journaux que des êtres instinctifs et grossiers renversent des femmes sur des chemins déserts et parfois les mettent à mort. Ces tentatives criminelles inspirent évidemment l’horreur. Mais comment se défendre d’une certaine admiration en songeant que ces personnages aux nerfs peu délicats accomplissent l’amour en quelques secondes, sans les défaillances habituelles aux imaginatifs?
Jadis, j’entendais un certain R..., qui depuis trois ans était aimé follement par une toute jeune personne au visage ingénu, dire qu’il n’avait obtenu cet amour que parce qu’il avait pris de force cette maîtresse. Il racontait qu’il l’avait fait venir dans sa chambre d’une façon d’autant plus aisée qu’il avait été jusqu’alors poli et respectueux à son égard. Il s’était alors jeté brusquement sur elle. Une lutte s’était engagée qui ne s’était terminée qu’au bout d’une heure de temps par sa victoire que je n’ai jamais pu m’expliquer.
Il y a, en effet, des femmes qui aiment la sensation de voir un être charmant, raisonnable et doux se transformer brusquement en un inconscient sauvage qui les brutalise. Mais l’on ne peut pas jouer le personnage du sauvage. Il faut l’être réellement. Qu’arriverait-il et de quelle confusion ne serait-on pas saisi si l’on faisait tous les gestes du viol et si, à la dernière minute, au moment où la victime se résigne avec curiosité, on n’avait ni l’autorité ni l’absence d’émotion indispensables?
Ces battements du cœur, ces tremblements, cette fébrilité qu’occasionne une étrange faiblesse, peuvent être à la rigueur excusés par une femme qui a l’habitude de l’amour, si on les met sur le compte d’un excès de désir, d’une immense tendresse. Ils couvriront d’un juste ridicule celui qui aura voulu se parer du prestige de la brutalité et qui n’aura pu en donner les bienfaits.
MÉTHODE DU CYNISME
(ART DE TROMPER)
J’avais jadis un excellent camarade qui s’appelait Henri D... Il était intelligent, il avait une jolie femme et surtout il m’admirait beaucoup. Je me plaisais infiniment en sa compagnie.
Nous nous voyions assez souvent et un jour il m’invita à dîner. Son intérieur était très agréable, j’étais de bonne humeur et tout faisait prévoir que j’allais passer une très heureuse soirée. Je vis aux préparatifs que l’on avait faits que cette invitation à dîner était un événement important. L’on se réjouissait beaucoup de m’avoir.
--Ma femme et ma belle-mère, me dit Henri D..., vous ont fait un plat spécial qu’elles ne font que dans les grandes occasions et pour les gens qu’elles aiment beaucoup.
On se mit à table et la conversation porta uniquement sur le point de savoir si j’aimerais ou non le plat en question. Il vint enfin. J’y goûtai au milieu de l’anxiété générale. Le plat était pour moi une chose effroyable dont la seule odeur me soulevait le cœur. Je déclarai en souriant que c’était un plat délicieux et je félicitai les auteurs. Je fis un effort sur moi-même et je me forçai à manger ce qu’on m’avait servi. Toute ma soirée fut empoisonnée.
Quelques semaines s’écoulèrent et je revins dîner chez mon ami Henri D...:
--Il y a une surprise pour vous, me dit tout de suite madame Henri D...
--On sait que vous êtes gourmand, ajouta la belle-mère de mon ami.
--On ne me gâte pas comme ça, dit Henri D...
La surprise était le terrible plat. J’eus assez de présence d’esprit pour parler d’une atroce migraine et d’un manque total d’appétit. Je ne mangeai pas et sortis à jeun.
J’eus l’imprudence de dîner une troisième fois chez Henri D... Rien ne pouvait me faire supposer, sauf l’œil brillant de sa femme, que le plat me guettait encore. Il apparut sans que j’aie pu me défendre de lui. On m’en servit une assiette toute pleine parce que, disait-on, il fallait rattraper mon manque d’appétit de la fois précédente.
Je ne revins plus chez Henri D... Il m’écrivit à plusieurs reprises pour m’inviter à nouveau, mais je déchirai ses lettres sans y répondre, car il ajoutait toujours en _post-scriptum_:
«Il y aura le plat que vous aimez.»
J’ai perdu cette charmante relation à cause de ce plat. Je n’ai plus jamais parlé à mon ami Henri D... et, l’ayant aperçu une fois sur les boulevards, je me suis enfui au plus vite, croyant sentir monter à mes narines l’odeur fatale du plat.
Ainsi, pour ne pas vouloir avouer nos goûts et nos dégoûts, dès le début, pour manquer de sincérité, nous nous trouvons vis-à-vis des femmes dans d’insolubles situations qui quelquefois nous obligent à ne plus les voir.
Celui qui n’entend rien à la musique et qui, en présence d’une musicienne, au lieu de dire cette phrase si commode: «Je n’entends rien à la musique, mais je l’aime cependant», se flatte d’être un musicien accompli, s’expose à bien des périls s’il devient l’amant de cette musicienne, ou si seulement il entre davantage dans son intimité.
Il faudra qu’il l’accompagne dans des concerts dont il aura à supporter l’ennui, il faudra qu’il complimente avec un enthousiasme simulé des personnages jeunes et inspirés dont le violon aura rendu des sons divins; il faudra qu’il se prononce sur la musique moderne et s’il condamne tel musicien, il faudra qu’il se le rappelle, pour ne pas le porter aux nues quelques jours après. Comment son ignorance ne transpirera-t-elle pas à la fin et quelle miraculeuse distraction sera-t-il obligé de feindre si on lui demande de venir près du piano pour tourner les pages d’un morceau?
Il faut tout dire, tout avouer, avec franchise, avec cynisme même. Les paroles sont comme un feu qui brûle les pensées et les actes. Ce qu’on a de mauvais en soi, devient, sinon excellent, du moins neutre, par le fait qu’on l’exprime, qu’on lui donne la vie des mots.
Le mal est dans le silence. La mobilité des paroles le transforme. Le cynique donne de la beauté à ses vices et les fait admettre en les proclamant.
Les femmes qui ont une horreur native de la vérité, en présence de celui qui leur oppose une sincérité absolue, sont comme ces nègres très sauvages des îles de l’Océanie qui n’ont jamais vu un blanc. Ils croient d’abord qu’il est peint en blanc et que, si on frotte sa peau avec vigueur, la couleur noire qui est la couleur normale va reparaître. Quand ils s’aperçoivent de leur erreur, ils tombent aux genoux du blanc et l’adorent comme un Dieu.
Quand votre maîtresse vous demande: «A quoi penses-tu?» il ne faut pas lui répondre comme tous les amants qui existent: «A toi.» Et si on lui dit qu’on ne pense à rien, ce qui arrive la plupart du temps, on grandit aussitôt dans sa pensée, car ce néant qui lui est familier a pour elle une valeur.
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De même, pour bien tromper sa maîtresse, il faut lui dire en riant la vérité. On ne craint que les choses inconnues. La femme n’aura pas peur d’une aventure présentée sous un jour plaisant, invraisemblable. On aura beau jurer que ce qu’on dit est vrai, toujours en riant bien entendu, elle n’y ajoutera pas foi.
Si cependant ses soupçons se sont précisés et si, par une série de plaintes, de scènes intolérables, de violences de langage, d’objets brisés, elle vous oblige à apporter une solution à cet état de choses, il faut opter entre deux partis:
Dire simplement et gravement:
«Tu sais bien, au fond, que je suis incapable de te tromper.»
Cette parole est, je ne sais pourquoi, revêtue d’une grande force; en tout cas, quand les femmes nous la disent, elle est toujours irrésistible.
Ou bien, s’écrier: «Eh bien! oui, je t’ai trompée!» et en expliquer, avec une sincérité véritable, les causes et les circonstances.
Le deuxième parti est le meilleur. L’aveu est puissant. Il a l’éclat de tout ce qui correspond à un fait vrai. Si on aime, on peut se faire pardonner. Si on n’aime plus, grâce à cet aveu, on a fait un pas en avant qui sera, hélas! suivi de pas en arrière, sur le chemin escarpé, hérissé de cailloux et d’épines aiguës, qui conduit à la rupture.
Mais, seul, celui qui a une âme haut placée a le courage de la sincérité absolue.
LES COMPARAISONS
Après deux mois de séparation je retrouve ma maîtresse à la gare où elle est venue m’attendre. J’ai mis ma tête à la portière pour la voir de loin. Elle est là. Nous faisons tous les deux le même geste de joie conventionnelle. En réalité nous nous trouvons l’un l’autre changés, moins beaux que nous ne le pensions. Nous sommes déçus. A vivre à côté de quelqu’un, on s’efforce de le parer de mille qualités et on y parvient. Si l’on se quitte un peu et si l’on se retrouve, on se voit tel qu’on est, parce qu’on a oublié le mensonge de son imagination.
Qui des deux prendra l’initiative de tomber dans les bras de l’autre? Il faut dissimuler mon impression et j’esquisse un tendre geste. Elle me tend simplement la main. Je la lui serre; elle se reprend à son tour mais au moment où je soulève de terre ma valise, renonçant à tout baiser.
Alors, je me dis pour m’excuser que rien n’est plus factice que ces étreintes sur des quais de gare, qu’il ne convient pas de donner sa tendresse en spectacle à des étrangers, que les véritables marques de la sympathie sont au fond du cœur.
Près de moi, cependant, des êtres spontanés se sont embrassés en criant et en gesticulant. Dissimulaient-ils? Ils n’en avaient pas l’air. Ce sont des natures vulgaires, pensai-je.