La conquête des femmes: Conseils à un jeune homme

Part 2

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Ces orgueilleuses ne sont la plupart du temps que des timides. Elles aspirent ardemment à se débarrasser de ce lourd fardeau qu’est la gêne que des personnes inconnues leur inspirent. Comme d’une armure, elles se sont revêtues d’une fierté apparente. Elles ne peuvent pas relever la tête, à cause de leur casque de mépris; comme des coups d’épée elles lancent des regards superbes. Mais elles voudraient bien déposer les armes, ne plus combattre, faire la paix. Il suffit quelquefois pour les y inciter d’une parole familière. Et quand ces terribles guerriers ont ôté leur vêtement artificiel, ils deviennent les plus dociles des esclaves.

Il faut se méfier des femmes qui ont un caractère enfantin, qui sont puériles, affectent de ne rien savoir, rient de tout et ont conservé comme un souvenir, mais pour s’en amuser de temps en temps encore, disent-elles, les poupées de leur enfance.

Les juives sont les maîtresses des seuls juifs. Un chrétien n’en peut attendre que désagréments et hostilités.

Les femmes de café-concert sont les maîtresses de chanteurs comiques. Les ouvrières ont les employés de magasin et les femmes qu’on trouve à minuit dans les cafés de Montmartre ou du quartier latin ont des hommes qui sont à la même heure dans des bars avoisinants.

Une Anglaise élevée en Angleterre ne peut pas aimer un jeune homme qui arrive de province et qui a été élevé en province. Mais il n’en est pas de même pour une Russe, surtout si elle est, ou dit être, nihiliste.

Mon ami le sculpteur M... avait à plusieurs reprises, rencontré des femmes du plus grand monde cherchant fortune à Bullier et au Moulin Rouge. Il décrivait même complaisamment les splendides hôtels où ces femmes du monde avaient eu l’imprudence de l’amener.

Il faut absolument renoncer à jouir d’une pareille faveur.

On ne doit même pas regarder les femmes qui tiennent un commerce, les gérantes qui siègent derrière un comptoir, et cela pour plusieurs raisons. Étant exposées à la vue, elles sont accoutumées à recevoir des lettres et des sollicitations. Étant occupées tout le jour, elles n’ont pas le temps d’aller à un rendez-vous. Enfin pour les voir et montrer son amour on est obligé d’acheter une certaine quantité des objets qu’elles vendent et qu’on ne peut, la plupart du temps, employer. L’inconvénient est naturellement d’autant plus grand que les objets sont plus coûteux et de dimension considérable.

Les femmes mariées exercent souvent à tort un grand prestige sur beaucoup de jeunes gens. Un des plus grands inconvénients de leur amour est d’être obligé de grimacer et de zézayer pour parler à leur enfant en bas âge. Cet enfant ne manque jamais de montrer une inexplicable antipathie pour l’amant de sa mère. Il mange vos bonbons, vous frappe à la dérobée avec une petite pelle en bois et pousse la malice jusqu’à ne pas se moucher quand on est absolument forcé de l’embrasser. Il faut louer perpétuellement son intelligence et c’est déjà bien beau si l’on n’est pas obligé de composer une petite poésie en son honneur, le jour de sa fête.

Les jeunes filles sont infiniment mieux disposées à l’amour qu’on ne le croit généralement. Le seul danger est l’importance qu’elles y attachent.

La demi-vierge est une création de l’esprit, une entité. Il n’y en a pas.

Pour un jeune homme qui s’adonne à un art quelconque, le milieu le plus favorable à Paris est une petite bourgeoisie aisée, amoureuse de théâtre, où il y a beaucoup de femmes divorcées et vivant seules, où les artistes qui ont une notoriété même modeste sont reçus et honorés, où l’on joue encore de temps en temps aux charades et où il suffit de dire qu’on a, la veille, fumé de l’opium avec des officiers de marine pour être entouré d’une auréole d’exotisme et de rêve.

Cette petite bourgeoisie est très nombreuse. Elle fait peu parler d’elle, elle est ignorée, elle est le cadre du bonheur. Les femmes y ont cet élément indispensable de l’amour: l’oisiveté.

Les jeunes filles y sont libres; elles vont à des cours de dessin, à des conférences de la Sorbonne; elles visitent les musées.

On y est souvent invité à dîner à la fortune du pot et le repas est plein de bonhomie et d’amitié.

C’est là que l’on souffre le plus de tromper, soit des parents, soit un mari. Mais le bonheur est toujours proportionné au remords.

RECHERCHE DE LA FEMME IDÉALE

De même qu’un nageur nage pour faire de l’exercice et sentir la fraîcheur de l’eau, qu’un bavard parle par goût de parler, qu’un commerçant vend des objets à un prix plus élevé que leur valeur dans un but de spéculation, de même un amant aime naturellement pour aimer.

Mais consciemment, ou à son insu, il est à la recherche d’un bonheur sublime. Ce bonheur existe, il le sait. Il en a eu le pressentiment, il en a connu même un commencement de réalisation.

A l’heure de l’abandon, quand sa maîtresse a pressé tendrement ses lèvres contre les siennes, s’efforçant de mêler aux caresses physiques le don de son cœur, il a durant quelques secondes éprouvé une émotion que nulle parole ne peut redire.

Mais cette émotion a été brusquement troublée. Tel défaut du corps bien-aimé lui est apparu avec une saisissante vérité. Il savait bien que le nez de sa maîtresse était, proportionnellement au reste de son visage, un peu long. Mais voilà que, sous la suggestion du bonheur, ce nez apparaît démesuré, étonnant, et il s’allonge encore, interrompant l’harmonie de beauté que l’amant créait dans son esprit.

Ou bien, il aperçoit soudain un pied nu qui s’échappe du drap. Et il remarque avec tristesse que ce pied ne forme pas un ensemble régulier, mais que chaque doigt est autonome, a sa vie propre et s’agite comme s’il était brouillé avec son voisin.

Et si le corps est parfait, où tout au moins s’il le paraît à l’amant illusionné, celui-ci ne sera-t-il pas nommé «agneau» ou «poulet» par son amie pâmée, n’entendra-t-il pas un ridicule diminutif de son nom, une parole stupide, qui arrêtera en lui le cours d’une rêverie charmante?

Parfois aussi celle qu’on aime aura un excès de pudeur peu convenable à la volupté. Ou bien c’est l’excès de sa liberté qui sera choquant; elle emploiera des termes trop exacts, désignera avec trop de hardiesse ce à quoi on pense sans en parler.

Mille raisons pourront rendre le bonheur de l’amant incomplet. Mais chaque espérance nouvelle, chaque déception, lui donneront un désir plus grand de trouver la femme parfaite, la femme idéale qui n’aura pas de défauts ou qui n’aura que des défauts qui correspondront à son amour particulier de certaines imperfections.

Si l’on ajoute à la difficulté de cette intime correspondance l’exigence des corps, mystérieux dans leurs rapports, soumis à la fatigue, aux orages, aux maladies et ne relevant que d’une sensibilité personnelle inanalysable; si l’on tient compte des barrières que créent les fortunes, les situations, de l’impossibilité de faire connaissance avec les femmes qui n’appartiennent pas à votre milieu, l’on songera que le bonheur absolu de l’amour est difficile à atteindre.

Doit-on trouver un jour la femme idéale? Celui qui a beaucoup de chance, encore plus de bonne volonté, qui voudra obstinément ne pas voir, qui s’efforcera d’être sourd, pourra peut-être, après un grand nombre d’expériences, croire qu’il l’a rencontrée.

LA PREMIÈRE IMPRESSION

La première impression est toujours la bonne, disent les femmes.

Cela leur est commode, parce qu’elles ont l’horreur d’observer. A cause de cette paresse, il faut aussi prendre bien garde à la personne qui vous présente. On est vulgaire, si l’on est présenté par un ami vulgaire, riche si l’on est présenté par un ami riche.

Être présenté à une femme à laquelle on veut plaire par une autre femme est une chose inestimable, surtout si celle-ci a dit du mal de vous car la curiosité est piquée.

Si, la première fois qu’on a vu une femme, on avait un col trop large qui donnait la sensation que votre cou était mal vissé sur vos épaules; si parce qu’il pleuvait on avait mis un costume d’allure désuète dont le pantalon était trop court et si, pour ces raisons, la femme vous a rangé dans la catégorie des personnages ridicules, il sera vain, tous les jours de la vie qui suivront, d’avoir un col étroit à souhait, un costume qui va bien, la femme ne reviendra jamais sur sa première impression, on sera toujours ridicule pour elle, on n’aura jamais aucune chance d’être son amant.

Car la femme est comme une plaque photographique. Elle reproduit une fois une image qui n’est pas susceptible de modification. Et elle est avide d’avoir immédiatement de quelqu’un une opinion définitive et simple. Pour elle un homme est brave, avare, poétique.

Si l’on a le malheur de dire dans la conversation que l’on a l’habitude de prendre du café au lait tous les matins et que l’on ne peut s’en passer, on est un vieux garçon avec des habitudes régulières, bourgeois, pot-au-feu, et la femme a la vision confuse que vous mettez un bonnet de nuit pour dormir.

Une indication de jalousie vous fait passer pour un cruel Othello, et malgré votre indulgence naturelle, la femme voit à mille signes que vous êtes tyrannique et peut-être brutal.

De même il suffit de déclarer que l’on ne fait jamais de visites pour être considéré comme un indépendant qui brave tous les préjugés et est amoureux de sa liberté.

Cinquante centimes habilement donnés à un pauvre vous assurent pour toujours une réputation de générosité d’autant plus certaine qu’on sait que vous avez peu de fortune.

De même, si l’on a quelque avantage à passer pour très gai, il faut se hâter de plaisanter, de raconter certaines farces faites par vous; car s’il était décrété que vous étiez un triste, une tristesse éternelle vous serait imposée pour toujours que l’hilarité de Triboulet ne pourrait compenser.

Parlez beaucoup dans la crainte d’être considéré comme silencieux. Vous pourrez vous taire à loisir quand vous aurez la réputation de parler beaucoup et bien.

Du reste l’opinion qu’on a de notre personnalité la modifie en réalité. L’on est un parfait amant si la femme qu’on aime vous juge tel.

RAPPORTS DU BONHEUR ET DES VÊTEMENTS QU’ON PORTE AU MOMENT OU ON EST HEUREUX

Le bonheur dure cinq minutes, pas plus. D’ordinaire on ne sait pas qu’on est heureux à ce point. On est comme un voyageur qui traverse sans Bædeker un paysage célèbre et voit des monuments dont il ignore le nom et l’histoire. Il les juge sans indulgence, directement, selon ce qu’il éprouve. Quand ensuite on lui dit: c’était la chapelle Sixtine, c’était l’Acropole, il regrette de ne pas avoir admiré assez, il attribue à son ignorance et à sa sécheresse de cœur sa méconnaissance des grandes beautés.

Ainsi, durant les quelques minutes imprévues où les circonstances nous donnent ce que nous appellerons ensuite le vrai bonheur, comme nous ignorons que ces minutes deviendront illustres dans notre souvenir, nous ne jouissons pas d’elles, même nous critiquons l’opportunité d’événements que nous devons plus tard raconter à nos amis en nous émerveillant d’eux.

* * * * *

Je me souviens qu’enfant j’éprouvai dans la douleur une des plus grandes joies de mes premières années. A l’occasion d’une exposition le shah de Perse était venu à T... Mes camarades du lycée et moi nous en étions longuement entretenus, à cause du caractère mystérieux qu’avait pour nous ce grand personnage. On lui offrit un banquet solennel, sous une tente, dans un jardin public de la ville. J’étais avec ma bonne au premier rang parmi la foule qui regardait de loin avec admiration. Mon père, qui assistait au banquet, m’aperçut et envoya un agent me chercher. C’était le moment du dessert; je bus du champagne, je mangeai des gâteaux. Le shah de Perse sourit en me regardant et prononça quelques mots aimables sur ma bonne mine.

Il est certain que la satisfaction de ma gourmandise, la gloire unique dont je me sentais couvert, la possibilité de susciter l’envie de mes petits amis le lendemain, auraient dû me donner une somme de bonheur considérable. Il n’en était rien. Les gâteaux étaient d’une pâte sans saveur, le champagne semblable à l’eau claire. Un col marin trop empesé et que, sans raison, je croyais ridicule, hypnotisait ma pensée. J’étais transporté dans un univers d’angoisse où les sensations ne me parvenaient qu’effacées mais toujours douloureuses. Je ne savais pas que je devais être heureux.

* * * * *

On n’atteint jamais le sommet du bonheur quand on le cherche. On est comme celui qui marche sur les montagnes à travers le brouillard. Tout à coup se fait une éclaircie; on s’aperçoit qu’on est sur le point le plus élevé et on découvre soudain des vallées lointaines, d’autres montagnes qu’on ne soupçonnait pas, de grands horizons. Les aspects de la vie sont soudain amplifiés, le sang bat plus vite dans les artères, on comprend mieux, on est uni à toutes les choses par une sympathie parfaite. Mais le brouillard se reforme rapidement, les horizons se limitent, les beautés s’atténuent, il faut recommencer à marcher dans la brume des heures médiocres.

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Jamais la réalisation de l’amour n’a donné, je crois, la plénitude du bonheur. On trouve d’ordinaire ces instants divins lorsqu’on reçoit des marques de sympathie inattendue de la part d’une femme qu’on aime et dont on ne se croyait pas aimé.

Mais si l’on veut éviter d’amers regrets, si l’on ne veut pas empoisonner la source des souvenirs, il faut se dire qu’on a, avec son costume, soit un auxiliaire, soit un ennemi, et que la minute la plus exquise peut être gâtée par la négligence des vêtements.

A la fin d’une soirée chez Henriette L..., comme les quelques amis présents étaient sur le seuil de la porte et serraient la main de la maîtresse de maison, elle se tourna vers moi qui étais le dernier et me dit doucement:

--Restez un peu, nous causerons.

Je lui faisais depuis longtemps la cour et je croyais l’aimer. Elle avait été jusqu’alors réservée à mon égard et même, parfois, avait montré une froideur qui semblait vouloir me décourager. Il était minuit et elle me disait de rester seul avec elle. Elle laissait partir un jeune homme plus grand que moi de taille, mieux vêtu, d’une conversation plus brillante que la mienne et que je jalousais en secret parce que je supposais qu’il avait été l’amant d’Henriette L...

Il m’arrivait donc un grand événement heureux, mais un torrent d’allégresse ne descendit pas en moi. Le chapeau et le pardessus que je tenais à la main prirent soudain un poids inattendu. Je me sentis la consistance, la froideur et le manque d’équilibre d’une statue. Je vis dans l’œil de mademoiselle B..., de l’Opéra-Comique, qui boutonnait son gant, une lueur d’étonnement pour le sourire subitement stupide qui avait apparu sur mes lèvres.

Personne ne remarqua ou ne sembla remarquer que je restais et mon ami Charles, qui était au bas de l’escalier, ne remonta pas pour me rappeler que nous devions aller ensemble à Montmartre.

Henriette L... me conduisit dans un petit boudoir bleu. Elle était décolletée et elle enleva ses bagues qu’elle déposa dans un écrin. Elle n’avait rien de particulier à me dire, je le compris aisément. De plus, elle avait perdu cette raideur d’attitude de la femme qui se dit qu’elle va être embrassée d’un instant à l’autre et qui ne veut pas y consentir.

Mais comment aurais-je pu goûter le charme de cet imprévu, les parfums mélangés, le vertige d’après minuit, le sourire encourageant, les paroles à double sens, puis enfin les lèvres abandonnées? Comment, en répétant machinalement des phrases tendres, en donnant au petit bonheur de conventionnels baisers, n’aurais-je pas eu comme but suprême de partir rapidement sans déshonneur? Comment, au lieu de me laisser aller au plaisir, n’aurais-je pas simulé une factice ivresse plus sentimentale que sensuelle? Car tout mon corps était dévoré par une flamme pénétrante. Je sentais sur moi la tunique de Nessus me brûler. Nouvelle Déjanire, ma femme de ménage, trop prudente ou trop perfide, craignant pour moi le froid à cause du gilet ouvert de mon habit, m’avait tendu, le soir même, un tricot que j’avais mis sous ma chemise. Ce tricot était d’un tissu grossier. J’estimais que les yeux d’une femme ne pouvaient le voir sans honte pour moi. Je crois maintenant que j’avais tort et que nous ne valons que par nos actions. Mais quoiqu’il en soit, ce tricot me brûlait et me paralysait. Il était le principal acteur de cette soirée. Au lieu de jouir de mon bonheur, je pensais à sa forme odieuse, à ses manches étroites. Je me souvenais avec douleur de l’instant où j’avais hésité pour savoir si je le mettrais ou non et où un mauvais génie m’avait poussé à m’en revêtir.

Évidemment, mille choses pouvaient s’accomplir sans que l’existence du tricot fût même soupçonnée. Mais l’idée qu’une action inattendue pourrait le faire apparaître, me glaçait d’épouvante.

Après d’invraisemblables hypothèses par lesquelles je me serais dépouillé en secret de ce fatal tricot, mais dont je vis rapidement l’impossibilité, je me décidai à mêler habilement le respect à la volupté, j’expliquai combien il était délicieux de prolonger le désir et de retarder le moment de posséder la femme qu’on aime.

Henriette L... n’osa pas ne pas m’approuver. Même, malgré la décision que j’avais lue dans ses yeux, elle se défendit d’avoir pensé à se donner, pour ne pas montrer une délicatesse moins grande que la mienne.

Et je la quittai, à l’heure la plus favorable pour l’amour, ayant traversé avec un cœur torturé un sommet divin, comprenant pour la première fois le sens du vieux proverbe ainsi modifié:

L’homme heureux n’a pas de tricot.

MÉTHODE SENTIMENTALE:

THÉORIE DES AMES-SŒURS; DANGER DU PARAPLUIE, ETC.

Le procédé sentimental est, pour séduire les femmes, le plus employé, mais en province seulement.

Alphonse Daudet fait dire quelque part à un de ses personnages que pour s’assurer définitivement l’amour d’une femme, il suffit de se servir de trois mots magiques, soit dans une lettre, soit dans une conversation. Ces trois mots qui font s’ouvrir les bras des maîtresses comme le Sésame d’Ali-Baba faisait s’ouvrir la caverne des voleurs, sont: âme, fleur, étoile...

Mon ami le poète L... avec qui j’allais jadis dans des réunions mondaines fut, pendant un temps, très recherché des femmes du milieu que nous fréquentions. Il devint même l’amant de celle qu’il désirait et qui était la plus jolie. Les moyens qu’il employait pour arriver à ses fins étaient très simples. Il arrivait dans une soirée, même quand tout le monde était en habit, revêtu d’une longue redingote noire serrée à la taille. Il avait des cheveux longs et une cravate flottante. Il ne prononçait, sous aucun prétexte, la moindre parole. Il s’asseyait dans un coin, tout seul, et inclinait sa tête sur sa main comme si elle était pesante d’un poids d’amour infini. Si j’allais lui parler, il ne me répondait pas et ses yeux exprimaient une tristesse inexplicable, car il était d’un naturel joyeux et peu d’instants avant, dans la rue, avec moi, il s’était livré à mille plaisanteries. Mais un sûr instinct, car il n’était pas assez intelligent pour raisonner sa méthode, l’avertissait que là était le bon moyen de triompher.

Il représentait dans ce milieu bourgeois l’idéal romantique. Il en avait le visage et le costume. Cela suffisait. Les discours n’étaient pas nécessaires. Il était un ornement de ces soirées. On briguait l’honneur de le posséder. Et tandis que je rougissais du silence stupide de mon ami, de l’ennui qu’il répandait autour de lui, je ne m’apercevais pas qu’il se gagnait toutes les sympathies par sa mélancolie affectée et que toutes les paroles aimables que je prononçais pour compenser étaient considérées comme un bavardage insupportable à côté de sa noble méditation.

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Mon ami R..., qui remporta avant son mariage de grands succès auprès de modistes, de dactylographes et d’élèves du Conservatoire, employait, consciemment du reste, un moyen qu’il déclarait excellent. Il faisait la théorie des âmes-sœurs. Cela consistait à expliquer qu’il n’existait sur toute la surface de la terre qu’une seule femme dont l’âme était semblable à la sienne, pouvait le comprendre et l’aimer. Le bonheur dans l’amour était fait de la rencontre de deux êtres créés l’un pour l’autre. Mais cette rencontre, vu la grandeur du monde et la mauvaise volonté de la divinité qui mêlait au hasard les individus, était infiniment rare.

Cela posé, il déclarait à la femme surprise et ravie qu’une coïncidence inouïe avait eu lieu, qu’il en était averti par une intuition certaine, qu’il formait avec elle le groupe unique des âmes-sœurs.

Comment une jeune fille qui a vendu des rubans toute la journée ne serait-elle pas profondément émue par la pensée qu’un si rare bonheur l’attend devant la porte de son magasin et qu’elle est favorisée d’une telle chance?

Et il s’ajoutait pour elle à cela le prestige d’avoir gagné le gros lot à une invisible loterie dont le billet ne lui avait rien coûté.

Ce même R... comptait moins pour plaire sur ses qualités de cœur, sa fidélité, ou sa beauté physique, que sur le manteau violet d’un seigneur de la Renaissance qui formait, avec une épée damasquinée, un loup de velours noir et un éventail, une panoplie sentimentale disposée dans sa chambre à coucher.

Si une femme lui demandait quel était ce manteau, il répondait invariablement:

--C’est le manteau de Roméo.

R... affirmait que ces simples paroles déterminaient chez les femmes des transports de tendresse et je le crois volontiers.

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Ceux qui emploient la méthode sentimentale marchent avec noblesse, s’accoudent volontiers aux cheminées, sont plus ou moins poètes ou musiciens. Ils redoutent le ridicule. Si un de leurs parents meurt, ils puisent une petite consolation dans le fait qu’ils s’habilleront de noir et qu’ainsi leur costume sera en harmonie avec celui du personnage idéal qu’ils ont inventé pour plaire.

Ils préfèrent se mouiller que de porter un parapluie. Ils ont raison. Étant donné l’idée noble qu’ils donnent d’eux-mêmes, le parapluie, avec son aspect bourgeois et pratique, ne peut que leur nuire.

Du reste il convient d’observer que le parapluie apporte toujours une petite diminution à l’admiration qu’on a pour quelqu’un, même s’il s’agit d’une femme.

Il n’est utile que dans un seul cas, un jour de pluie naturellement, pour faire la connaissance dans la rue d’une femme qui a oublié le sien et qui craint de mouiller les plumes de son chapeau. Encore est-il vraisemblable que la femme utilisera le parapluie pour gagner un omnibus ou une voiture et vous quittera avec des paroles vagues de remerciement.

Ceux qui emploient la méthode sentimentale ne plairont jamais à toute une catégorie assez nombreuse de femmes. Dans cette catégorie il y a celles qui sont vénales par nature ou par métier, celles qui aiment les paroles cyniques, celles qui allient une extrême sensualité à un caractère très pratique. Les actrices particulièrement sont peu sensibles au sentimentalisme; leur cœur est vieux et le sentiment est une poésie propre à la jeunesse.

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Il ne faut jamais écrire, soit quand on fait la cour à une femme, soit au début d’une liaison, de longues lettres élégiaques où l’on peint un tendre amour. Les termes de ces lettres prennent malgré soi un caractère suranné et rococo. Elles font penser à des mèches de cheveux conservées dans un vieux coffret. Un souffle lamentable les anime. Quelque allégresse que l’on porte dans son cœur, elles laissent percer le dégoût de la vie, une tristesse immense. Or cette tristesse est la plus grande ennemie de l’amour. On mêle vainement à tout cela la poésie dont on est capable. On ne fait qu’aggraver son cas. Les énumérations de fleurs, les descriptions de sites charmants dans lesquels on s’est promené, où on voudrait se promener à deux, produisent toujours un effet de ridicule et de désenchantement.