La conquête des femmes: Conseils à un jeune homme

Part 1

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MAURICE MAGRE

LA CONQUÊTE DES FEMMES

CONSEILS A UN JEUNE HOMME

PARIS LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, RUE DE GRENELLE, 41

1908 Tous droits réservés.

DU MÊME AUTEUR

Dans la Bibliothèque-Charpentier à 3 fr. 50 le volume.

POÉSIE

La Chanson des hommes. 1 vol. Le Poème de la jeunesse. 1 vol. Les Lèvres et le Secret. 1 vol.

CONTES

Histoire merveilleuse de Claire d’Amour, suivie d’autres contes 1 vol.

THÉATRE

Le Dernier Rêve, pièce en un acte, en vers (Odéon). (Fasquelle, édit.) 1 fr. Le Vieil Ami, comédie en un acte, en prose (Théâtre-Antoine). (Fasquelle, édit.) 1 fr. Velleda, tragédie en quatre actes, en vers (Odéon) 1 vol.

EN PRÉPARATION:

Le Marchand de passions, trois actes, en vers. L’an mille, quatre actes, en vers. Les plus beaux jours de la vie, quatre actes, en prose.

Il a été tiré du présent ouvrage 5 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.

J’OFFRE CE LIVRE

A MON AMI MARCEL CRUPPI

La Conquête des femmes.

PRÉFACE

Quand on monte un escalier, on passe devant des portes fermées et l’on ne songe pas d’ordinaire que les clefs en sont souvent sous les paillassons. Le petit morceau de fer qui ouvre l’accès d’appartements aux meubles rares, de salons délicats, est dans l’endroit où l’on a coutume de frotter la boue de ses pieds.

Ainsi pour obtenir l’amour des femmes il faut connaître un petit secret, un talisman, et c’est presque toujours sous le paillasson sale que repose le précieux talisman.

L’auteur de ce livre a voulu soulever tous les paillassons de l’escalier pour voir s’il y avait des clefs: il est demeuré surpris de la diversité de leur forme, il a pensé qu’il n’y avait pas de passe-partout qui pouvait ouvrir toutes des portes, et, comme il s’était sali les mains, il n’a osé entrer dans aucun appartement et il est redescendu dans la rue où il s’est trouvé tout seul.

Il n’a écrit ce qui suit que pour une certaine catégorie de jeunes gens.

Pourquoi ceux que la nature a faits, par un don aimable, grands de taille, beaux de visage et doués d’un esprit entreprenant avec la confiance en eux que donnent ces qualités, liraient-ils des observations et des conseils dont ils n’ont pas besoin? Car toutes les femmes disent qu’elles méprisent la beauté physique chez l’homme et qu’il n’y a que les qualités de l’intelligence et du cœur qui comptent pour elles, mais il n’en est rien. Un immense génie ne compense pas des taches de rousseur ou des yeux chassieux, des beaux triomphent des laids comme le jour triomphe de la nuit.

De même, ce livre n’est pas fait pour ces jeunes hommes purement studieux et spéculatifs qui se destinent à la philosophie ou aux sciences et qui ne font aucun cas de l’amour. Ils seront punis de leur conception bornée de la vie quand ils se marieront; car si leur femme est jolie, elle les trompera, si elle est laide, ils auront quotidiennement cette laideur présente devant les yeux.

Ceux que tente la carrière ecclésiastique, les commerçants très occupés, les magistrats sévères, ceux qui ont dans les administrations une situation élevée, et d’une façon générale les personnages hypocrites et d’une moralité conventionnelle doivent rejeter loin d’eux ce livre qui leur paraîtrait indigne et ne ferait que susciter leur colère et leur mépris.

Les femmes éclateront de rire tellement les jugements portés ici sur elles leur paraîtront faux, les mobiles de leurs actes mal expliqués, les subtils rouages de leurs cœurs grossièrement maniés, et elles s’exclameront d’un tel excès de sottise. Peut-être auront-elles raison. La vérité en matière d’amour est semblable au port de la chevelure que les femmes ont longue et nouée sur la tête et que les hommes portent courte. Elle est différente selon le sexe.

Je sais bien aussi que de riches oisifs penseront que les femmes ne sont séduites que par la fortune et ses avantages, les soupers dans les grands restaurants, l’offre de bijoux, les automobiles. Ce n’est vrai que partiellement. L’orchestre du Café de Paris ne suffit pas pour atténuer la tristesse de certains yeux; quelle que soit la qualité de son moteur, le nombre de chevaux de sa voiture, le riche chauffeur retrouvera-t-il sur la route un regret perdu de celle qu’il aime?

Ce livre est écrit pour des gens d’un physique médiocre, d’une fortune moyenne, qui estiment que l’amour est la chose la plus précieuse, celle dont il faut s’occuper le plus, car c’est d’elle que nous vient tout notre bonheur.

Ils me comprendront si ce sont des esprits un peu secs qu’une sensibilité trop grande aura amenés à cette sécheresse, si ce sont d’anciens romantiques dépouillés de leurs émotions de parade, comme ces vins qui en vieillissant perdent leur bouquet, mais gardent le pouvoir de donner l’ivresse.

Ils feront la part d’une excessive sincérité qui se brave elle-même, ils avoueront peut-être avec l’auteur qu’il y a une grande vertu dans l’aveu, que l’illusion n’est pas divine. Et ils sauront bien, du reste, qu’il y a plus de larmes cachées dans l’allégresse que dans une tristesse de commande, si on aime ce dont on sourit.

GRANDE IMPORTANCE DES FEMMES

Dans ma vingt-sixième année, au mois de septembre, je découvris cette vérité essentielle que la conquête des femmes est ce qu’il y a de plus important dans la vie.

J’étais en vacances, chez mes parents, dans la petite ville de V... Quelques légers succès remportés à Paris et dont j’avais par mes paroles augmenté l’étendue, le crédit que l’on faisait à ma carrière artistique, me donnaient auprès des miens et de leurs amis ce prestige qui entoure un jeune homme dont les facultés brillantes présagent un grand avenir qu’aucune réalisation n’a encore justifié.

Un matin en m’éveillant, avec cette clairvoyance que donne à l’esprit une longue nuit de repos, j’eus le sentiment très net que ma vie était misérable, que je ne possédais aucun bonheur.

Pourquoi donc vivons-nous? me dis-je. J’ai ici la sollicitude de mes parents, les bons repas, les livres qui m’intéressent, des promenades qui me plaisent, une belle maison avec un jardin et la facilité de me taire ou de parler en suscitant le respect de mon silence ou l’admiration de ce que je dis. Je ne suis tourmenté par aucun ennui d’argent puisque je n’ai aucun sujet de dépense. La grandeur de la maison paternelle, cette vague allure de parc, que prennent le soir les allées et les massifs du jardin vus de ma fenêtre, les marches du perron et l’empressement de la bonne à me servir me donnent l’illusion de la vie luxueuse des châtelains. Un ou deux amis dont l’intelligence est suffisante viennent me voir et j’ai la possibilité d’évoquer des souvenirs d’enfance en les embellissant, ce qui est un grand plaisir. Enfin, loin d’une maîtresse charmante, je devrais goûter avec l’absence d’amour une liberté que j’ai longtemps désirée.

Il n’en est rien. Je ne suis pas heureux. Voilà la table de famille: j’aspire à mal dîner dans un petit restaurant. Voilà les peupliers, ce canal avec son écluse, ce paysage méridional sans beauté mais qui me tient au cœur: je regrette les kiosques d’omnibus, le tumulte des rues populaires. Une douce sérénité est sur la campagne et je devrais en goûter le charme: je songe à ce délicieux mal à la tête que donne une journée de Paris. Ma chambre est bien close, la lampe ne fumera pas, on a préparé le sucre, l’eau et le citron: j’ai la nostalgie de la sonnette qui retentit brusquement, de l’angoisse qu’on éprouve à l’idée d’une réclamation d’argent.

Mais mal dîner, marcher dans des rues laides, avoir mal à la tête, redouter le gaz et Dufayel sont choses douloureuses en soi et qui ne se parent à mes yeux d’un prestige inattendu que parce qu’elles sont le cadre d’une beauté certaine.

Cette beauté, quelle est-elle? Ce n’est pas l’amour que je suis censé avoir à mes yeux et aux yeux des autres pour ma maîtresse, puisque la seule idée que je suis séparé d’elle m’est un apport immédiat de joie.

Ce qui me manque, ce sont les femmes, toutes les femmes qui vivent à Paris, celles que je frôle dans les grands magasins, celles qui sont dans les thés à cinq heures avec des jeunes gens qui ont plus d’autorité et plus d’élégance que moi, celles qui descendent de voiture, paient le cocher, traversent le trottoir, rentrent chez elles, avec assez d’absence de curiosité pour ne pas même lever les yeux sur le passant immobile et béant d’admiration que je suis alors.

Le but de la vie, ce qui nous donne la plus grande somme de bonheur possible est donc de plaire aux femmes, de conquérir des maîtresses attrayantes et jolies.

Connaître le but de la vie est la chose principale. Quand cette vérité me fut révélée, je compris que j’avais marché jusqu’alors comme un aveugle en tâtonnant et que maintenant seulement je voyais la lumière. J’avais pris le goût de la réussite, la vanité de la célébrité, l’amour de la poésie et de la nature pour les suprêmes aboutissants de mes efforts, tandis qu’ils n’étaient que d’humbles moyens. J’eus du remords de mon erreur. Je me jurai à moi-même de la réparer.

PRESTIGE D’UNE MAUVAISE RÉPUTATION

Il faut avoir beaucoup de femmes. C’est le nombre qui d’abord est important. Quand on aura eu beaucoup de femmes, on en aura peut-être une.

Il faut s’efforcer de plaire aux femmes, même si cela vous ennuie; il faut s’efforcer de vaincre leur résistance, malgré les comédies ridicules, la stupidité des paroles, les haleines désagréables, l’imperfection des formes découvertes. Une tête qui se penche sur votre épaule est un peu plus de confiance en soi, une richesse pour le souvenir.

Le temps perdu, la bouche fade, le goût souvent désagréable de la poudre de riz, la fatigue, la tête vide, pèsent moins, si l’on fait le total des gains et des pertes que le sentiment de la victoire morale remportée.

Puis, dans le contour des épaules différentes, dans les spontanéités qu’on ne pouvait soupçonner, dans chaque mode personnel d’abandon, est la variété infinie de la beauté.

Il faut avoir beaucoup de femmes. Jamais les yeux ne ressemblent aux yeux, jamais le sein ne ressemble au sein, jamais l’amour ne ressemble à l’amour. L’une est brutale, l’autre est tendre, l’autre est cynique, l’autre pleure, l’autre crie. Soi-même l’on est divers, selon l’heure, le désir ou le regret.

Celui qui réalise ce soi-disant idéal d’épouser au début de sa vie une jeune fille vertueuse, jolie et qu’il aime, est un misérable fou ou plutôt un pauvre aveugle, même s’il est heureux avec elle toute sa vie. Car le bonheur qu’il connaîtra sera un bonheur quotidien, médiocre et sans élévation. Il sera pareil à un homme qui n’a, pour seule nourriture, que du pain bis et qui s’en contente, parce qu’il ignore la merveilleuse diversité des mets, l’art de la nature à donner des produits savoureux, l’art des cuisiniers à les préparer. Il sera pareil à un homme qui possède un livre plein de belles légendes. Il a lu la première qui lui plaît et il se refuse à lire les autres pour ne pas gâter l’impression qu’il en a, privant ainsi son imagination du merveilleux trésor de poésie enfermé dans le livre.

La première femme vous fait goûter la seconde par comparaison et la troisième, quand elle sourit, est éclairée du sourire des deux premières.

C’est une grande erreur des amants de jurer qu’ils aiment pour la première fois. La centième maîtresse se prétend jalouse des quatre-vingt-dix-neuf autres. Il n’en est rien. De l’amour inconnu de ces rivales absentes est fait son amour. Elle voudra surpasser en tendresse, en volupté surtout, ces quatre-vingt-dix-neuf ennemies et l’on bénéficiera de cet effort. Il conviendra de laisser paraître un vague regret pour des caresses anciennes et ainsi les caresses présentes seront d’autant plus passionnées.

Il faut avoir beaucoup de femmes pour qu’on dise de vous: «Il a beaucoup de femmes» ou des choses telles que ceci: «C’est un coureur; il est comme un papillon; on ne le voit jamais avec la même femme: il aime à droite et à gauche; comment fait-il pour connaître tant de femmes?»

Car presque toutes les femmes disent: «Jamais je ne pourrais m’attacher à un homme qui ne serait pas à moi seule. J’ai horreur de cette sorte d’hommes qui n’ont ni cœur ni fidélité.»

Presque toutes les femmes mentent ou se dupent elles-mêmes en parlant ainsi. Et il conviendrait de savoir jusqu’à quel point une plus mauvaise réputation encore n’exercerait pas un plus puissant attrait. Et tout semble indiquer, bien qu’aucune bouche de femme n’ose jamais l’avouer, que la mésestime morale dont un homme est environné est un prodigieux élément de séduction.

L’homme courageux qui, dans un but pratique, aurait assez de force pour tenir sa dignité cachée dans son cœur et affecterait les sentiments d’un homme vil, possédant à la fois sa propre noblesse, comme un soutien secret, et le prestige de la corruption, comme un vêtement magnifique, serait celui qui aurait le plus de femmes.

Il faut avoir beaucoup de femmes, en vérité, voilà qui est certain. Mais cela est difficile.

FACILITÉ DES FEMMES

Il est difficile d’avoir beaucoup de femmes parce qu’on croit que c’est difficile. Mais cette difficulté tombe si on est persuadé qu’elle n’existe pas.

L’homme exerce une profession, il est avocat, comédien. Il peint, il écrit des vers, il pense à autre chose qu’à l’amour. Mais la femme ne peint qu’elle-même, ne travaille qu’au poème de son corps; son art suprême est de se donner avec le plus d’agrément possible. C’est là l’unique but de sa vie. Elle a donc pour se donner plus de facilité que l’homme pour la désirer.

Il n’est point de robe insoulevable. La femme la plus vertueuse se dévêt ou se dévêtira pour quelqu’un. On peut être celui-là.

Les obstacles moraux doivent être considérés comme médiocres. Je veux dire qu’il ne faut pas tenir un compte exagéré de l’idée de devoir qu’une femme mariée, par exemple, prétend avoir en elle. La nature a préparé les souffles irrésistibles du soir, les langueurs du printemps, les mouvements des nerfs, les vertiges que donne l’excès du repos pour triompher d’une morale conventionnelle.

Une seule seconde où les poignets sont brûlants, où la tête bourdonne, où la femme éprouve le besoin impérieux de n’être plus qu’un jouet, un docile instrument de plaisir aux bras d’un homme, a plus d’importance que vingt années de résolutions vertueuses.

Les femmes sont faciles. Il ne faut pas se dire sottement: «Même si cette femme y consentait, où et comment pourrait-elle être ma maîtresse? Sa vie est régulière. Comment échapperait-elle à la surveillance de son mari, de sa petite fille, de sa bonne, de ses relations?»

Absurde question que l’on se pose trop souvent! La femme la plus délicate, celle qui a les sentiments les plus élevés, est capable d’une grossière audace, d’un geste dont la volupté compense la vulgarité pour réaliser un dessein que ses sens ont formé, souvent à son insu.

* * * * *

Dans la petite ville de V... il était matériellement impossible à une femme mariée de tromper son mari. J’avais alors seize ans et madame de M... représentait pour moi un idéal de femme élégante, aristocratique et inaccessible. Je riais à la fois et m’indignais d’un certain Bergis, petit employé sans charme physique et assez timide, qui prétendait recevoir des œillades favorables de madame de M... et avoir obtenu des pressions de mains significatives et des paroles encourageantes, les deux ou trois fois où, à l’occasion d’une kermesse ou d’une rencontre à la gare, il avait eu l’occasion de lui parler. Cela durait depuis un an et n’avançait nullement.

Je le rencontrai un soir, suffoqué par l’ivresse, la terreur et l’amour. Son trouble n’était pas simulé.

Il me raconta qu’il était allé pour la première fois chez madame de M... faire une commission à son mari de la part du percepteur. Le mari étant absent, on l’avait conduit dans le jardin où madame de M... était assise. Après quelques minutes de conversation, sans qu’il ait rien fait pour cela, il avait eu madame de M... sur le banc où ils se trouvaient. Il faisait encore jour et l’on pouvait les apercevoir. La bonne était tout près de là et l’on entendait sa voix. Mais madame de M... avait oublié le monde extérieur. Et seuls, ceux qui en ont fait l’expérience peuvent savoir quelle initiative, quelle bonne volonté, doit avoir une femme qui se donne pour la première fois à quelqu’un, sur un banc et sans autre préparation.

Cette histoire, il m’en souvient, fut pour ma jeune âme une désillusion, quand, au contraire, elle aurait dû être un encouragement.

Les femmes sont faciles. Voilà bien ce qu’il faut se dire sans cesse. Quand nous voyons marcher devant nous une femme jolie, avec un mouvement voluptueux de hanches, nous songeons:

«Je voudrais bien passer la nuit avec elle.»

Les femmes les plus respectables font exactement les mêmes réflexions. La seule différence est que nous tenons de tels propos même quand nous n’avons aucune envie de réaliser notre souhait tandis qu’elles, ne disent rien, même si elles en ont une envie folle.

Dans nos conversations entre hommes, nous parlons des femmes avec grossièreté, nous plaisantons, nous donnons des détails physiques et nous parlons ainsi, même quand il s’agit d’une maîtresse tendrement chérie.

Les femmes, entre elles, sont peut-être plus réservées. Mais leur pensée est infiniment plus audacieuse et impudique que la nôtre. Elles vont plus loin que nous dans le domaine de la curiosité. Il est aisé de s’en rendre compte en observant à quelle hauteur se pose de préférence le regard de beaucoup de femmes curieuses quand elles sont en présence d’un homme.

L’amour avec ses exigences physiques est à leurs yeux une chose plus légitime, plus normale que pour nous, parce qu’elles l’entourent de moins de complications. Elles pensent sans cesse à se donner, elles sont faciles par nature.

EST-IL INDISPENSABLE D’ÊTRE RICHE?

J’ai beau avoir un complet neuf, un chapeau dur et correct, m’être dépouillé de cet air artiste que j’avais malencontreusement affecté pendant des années, il s’échappe de moi un je ne sais quoi qui fait qu’on sait tout de suite que je ne suis pas un homme riche.

La première fois que j’ai demandé Henriette L... à son concierge, celui-ci m’a répondu bienveillamment que c’était au premier à droite. Et dans son œil j’ai lu tout de suite le jugement sans appel qu’il portait sur moi:

--Allez, jeune homme. Allez faire la cour à madame L... Vous réussirez ou vous ne réussirez pas, cela m’est égal. Mais ce qui est certain, c’est que vous ne payerez jamais sa voiture et son appartement et que je n’obtiendrai de vous que des billets de théâtre ou de petites sommes sans importance.

Si on a pour maîtresse une femme plus riche que soi, il faut agir avec prudence, les premières fois que l’on sort avec elle. Les femmes ne savent guère de quel argent on dispose. Si on leur dit: «Je gagne dix mille francs!» elles ignorent si c’est par an ou par mois, et elles seraient plus tentées de croire que c’est par mois.

Si dès le début on se livre à des dépenses au-dessus de ses moyens, comment ensuite revenir sans honte en arrière? Quand on a été dîner avec sa maîtresse dans de petits restaurants, elle a du plaisir à aller dîner un jour dans un restaurant plus grand. Un lieutenant passe volontiers capitaine, mais on n’a jamais vu un capitaine être nommé lieutenant sans qu’il donnât immédiatement sa démission.

Il convient d’avoir toujours l’autorité, l’aisance, le laisser-aller des gens qui ont beaucoup d’argent. Si on a eu la folie de partir, un soir, pour aller au théâtre et souper ensuite, sans avoir sur soi la somme qui permette de faire face à toutes les dépenses, il faut se garder de laisser percer la moindre anxiété, il faut se garder de parler de ces questions misérables. Quelque migraine subite et invincible doit vous ramener chez vous, non sans que des prodigalités (très petites naturellement) ne déguisent la vraie cause du mal.

D’une façon générale, ces fleuristes qui vous présentent des bouquets aux terrasses des cafés sont de précieux auxiliaires. On a coutume de les chasser en se plaignant de leur importunité. On a tort. Pour quelques sous on paraît généreux, on fait un cadeau et ce cadeau est revêtu du prestige sentimental que les fleurs ont pour les femmes.

De même, les personnages faméliques qui courent chercher les voitures, ouvrent et ferment les portières, quand ils reçoivent vingt centimes au lieu de dix, ont des paroles de louange qui ne sont pas perdues et tombent dans la balance de l’amour.

Il n’est pas indispensable d’être riche pour conquérir les femmes, et il est faux de dire que les femmes qui ne coûtent rien coûtent plus cher que les autres. Car si l’on fait l’addition, les femmes qu’on paye nécessitent les mêmes dépenses, plus l’argent qu’on leur donne, moins l’amour qu’elles ne vous donnent pas.

Car il semble mathématique qu’à mesure qu’un homme développe par ses bienfaits le sentiment de la reconnaissance dans le cœur d’une femme, il diminue son amour. La reconnaissance est toujours mêlée d’une certaine amertume, du regret de l’infériorité dans laquelle on est, de la pensée que le bienfaiteur ne fait pas assez, ne fait pas, en tout cas, tout ce qu’il pourrait faire.

Une femme qui reçoit un sac en or, a toujours vu chez une de ses amies un autre sac en or, plus beau, d’un tissu plus fin, orné de petits diamants. Elle pensera aussitôt que l’ami qui lui donne ce sac a de belles propriétés, une banque prospère, fait pour lui personnellement de grandes dépenses; l’absence des petits diamants effacera tout le plaisir causé par le don du sac; il lui semblera que ces diamants lui revenaient de droit, qu’ils lui ont été en quelque sorte volés.

Et de quel doute amer doit être saisi celui qui fait les frais de tous les meubles, de toutes les robes, de l’électricité et de la salle de bain? Quel plaisir peut-il éprouver, qui ne doive pas être gâté par le sentiment que toute joie est conventionnelle autour de lui, que celle qu’il aime lui fait poliment les honneurs de son bien, de même qu’un fermier présente au châtelain les vignes et les champs qu’il a cultivés et où il se plaisait, tant que le maître n’était pas là?

Et comment ce riche, quand il il aura payé la note du tapissier et de la couturière, ne songera-t-il pas, en recevant le baiser de sa maîtresse, qu’elle paye aussi une note, et comment ne craindra-t-il pas que cette monnaie ne soit fausse, cette monnaie subtile qui n’est pas susceptible de vérification?

CHOIX DU MILIEU

Il faut avec soin choisir le milieu où l’on veut chercher une maîtresse, il faut, avant de s’efforcer à plaire, se demander si l’on a quelques chances de réussir.

Il y a une foule de gens désagréables, antipathiques, qui nous donnent, quand nous les rencontrons sans les connaître encore, d’indubitables marques de dédain et qui deviennent charmants, amicaux, dès que nous entrons en relations avec eux et que nous pénétrons dans leur intimité. De même pour les femmes, nous sommes impressionnés par toute une catégorie d’orgueilleuses qui passent sans voir dans la rue, qui font à peine, quand on leur est présenté, une légère inclinaison de tête et qui ne tendent pas la main, même à des gens qu’elles connaissent beaucoup.